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La conception de la propriété chez Aristote

Aristote a été présenté tour à tour par les différents auteurs qui se sont attachés à l’étude desesideés comme un défenseur de la propriété individuelle, comme un socialiste, comme un communiste. Nous voudrions essayer d’élucider dans les pages suivantes l’état exact de la pensée de ce grand philosophe en matière de propriété. Nous avons cru trouver dans une dualité de point de vue et de méthode la solution des contradictions apparentes qui ont permis à ses commentateurs modernes de le présenter alternativement comme un partisan de la propriété individuelle, du socialisme, du communisme. C’est cette idée que nous allons essayer de mettre en lumière et de justifier.

Pour bien comprendre les idées d’Aristote en matière de propriété il est indispensable de connaître les principes généraux de sa philosophie sociale, la méthode dont il a usé pour arriver à leur découverte.

Au sommet de toutes ses théories le Stagyrite a placé un Principes géprincipe général, une sorte d’axiome éthique : le bonheur but Morale et de essentiel de l’homme. ia politique

Or, comme pour lui l’homme, l’individu est la fin en même temps *™stotellcien' que la cause de toutes les réalités individuelles ou sociales, le philosophe dans ses recherches sur les phénomènes psychologiques et sociaux doit tendre essentiellement à la réalisation de cette fin : le bonheur de l’homme.

Pénétré de cette idée nous comprenons facilement non seulement les théories morales, mais aussi les théories politiques d’Aristote. Nous comprenons leur solidarité intime.

Le stagyrite distingue dans l’homme deux êtres : l’être pensant, sentant et voulant individuellement — letre pensant, sentant et voulant en société. La règle qui dirigera l’homme dans le premier cas s’appellera l’Ethique — celle qui guidera l’homme dans le second : la Politique. Ethique de l’homme,

La méthode.

Lj *5 Ip o p

éthique de l’homme social telles sont au fond les deux grandes divisions de la philosophie morale d’Aristote.

Comme l’une et l’autre de ces deux sciences tendent au même but : le bonheur de l’individu, il va de soi que la société la plus parfaite sera celle où les hommes observeront le mieux les règles de l’une et de l’autre des deux Ethiques. — Et ainsi s’explique la pénétration étroite des théories morales et des théories politiques et économiques d’Aristote.

Restait à savoir si l’on pouvait dire d’une façon absolue et sans tenir compte du temps des lieux et des individus quelle était la règle morale qui assurait le bonheur de l’individu — la règle politique qui assurait le bonheur de l’individu social.

Sur le premier point Aristote paraît avoir été affirmatif : un juste milieu entre les sentiments et les idées extrêmes, un certain équilibre mental constituent pour lui le meilleur moyen d’arriver en morale à la félicité parfaite.

Existe-t-il un moyen d’assurer l’équilibre des forces sociales ? Peut-on dire d’une façon absolue quelle est la meilleure cité c’est à dire celle où le citoyen est le plus heureux, celle dont l’organisation est génératrice de l’ordre idéal et parfait ? Aristote est moins affirmatif sur ce point. La multitude de cités et d’organisations politiques qu’offraient à son esprit observateur soit l’histoire, (1) soit la réalité présente, semble l’avoir amené à des conclusions moins radicales. Il a pu croire à l’Homme Moral — il n’a pas cru à l’Homme Politique.

Sa méthode n’a cependant pas été en politique une méthode purement inductive historique. Elle a été mixte, à la fois « a priori » et « a posteriori » (2).

Dans une première partie de sa Politique, après avoir supposé un individu idéal et une vie sociale idéale, il a construit une cité métaphysiquement parfaite et non moins imaginaire que celle de Platon. Une seule différence le sépare de ce der-

(1) Cf. La République Athénienne — d’Aristote — trad. Th. Reinach. Hachette 1891. — Voir la Préface p. IX où il y est question des 7toXixei'ai d’Aristote, grand ouvrage contenant la description des institutions politiques de 158 États grecs ou barbares.

(2) Cf. dans le même sens. Souchon — Les théories économiques dans la Grèce antique — Paris, Larose chap. I § 2, p. 60-67. — En sens contraire Oncken, Geschichte der Nationalœkonomie 1898.

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nier : ce qu’il y a de fictif chez Aristote c’est l’individu , ce qu’il y a de fictif chez Platon c’est l’idée de l’Etat ; et dans ce domaine de l’irréel et du supra-terrestre il n’est rien détonnant que le génie du maître et celui du disciple se soient en définitive rencontrés (1). Les esprits supérieurs désabusés par les réalités sociales se sont généralement plus, à toutes les époques, à fuir ce monde mauvais que leur cœur généreux maudissait pour gagner des cités meilleures où leurs âmes avides de justice et de solidarité se retrempaient au milieu d’êtres plus semblables à eux et partant plus sociables.

Il n’est donc pas vrai de dire avec Bonghi comparant Platon et Aristote(2) « A ristotele. . . piace sentirsi ben poggioti i suoi piedi a terra ; non vola , me cammina ». Aristote a volé lui aussi, d’un vol moins puissant peut-être et avec un souffle moins poétique, mais il a volé aussi.

Son génie était pourtant trop observateur pour errer toujours dans l’idéal, et dans une seconde partie de sa Politique Aristote a fait de la véritable science sociale. Il a usé de la méthode inductive-historique. Se plaçant dans les faits et examinant avec une pénétration remarquable les maux dont souffrent les sociétés, les remèdes à ces maux, il nous a décrit entre temps une autre cité — également la meilleure à son point de vue, non la meilleure absolument, mais la meilleure possible. — Et en la décrivant il a été scientifique ; car, nous espérons le montrer, il avait un modèle dans les faits, dans les faits du passé, croyons-nous. — Esprit positif c’est vers le passé déjà vécu et partant possible qu’il a tourné ses regards offusqués de la vue du présent. Faute de pouvoir vivre citoyen de la meilleure cité absolument, il a souhaité de vivre citoyen d’une autre moins belle, moins hédonistique, mais possible au moins et réalisable. Il nous reste à montrer l’organisation de la propriété dans l’une et l’autre de ces cités.

(1) Cf. G. Platon, Le Socialisme en Grèce.

(2) Bonghi, Proemio al Convito di Platone p. C. IX cité par Cognetti de Martiis, Socialismo anticq , Turino, Fratelli Bocca 1889, p. 086,

University of Illinois Urbana-Champaign Alternâtes

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S’efforçant de déterminer la meilleure cité c’est à dire la cité organisée à souhait (xa^eü^v), d’une façon absolue (auXw;) sans condition de temps, de lieux, ni de milieux, Aristote a recherché et examiné les constitutions politiques que lui offraient soit la réalité, soit les écrits des philosophes antérieurs (i). Amené par là à décider combien il y avait de sortes de bons gouvernements il en a trouvé trois : la royauté, l’aristocratie, la TïoXtma. — Mais connaître trois bons gouvernements ce n’est pas encore connaître le meilleur d’entre eux (2) et tel est cependant le but d’Aristote. Les livres IV et V satisfont notre curiosité à ce point de vue et nous décrivent en détail cette cité (êx twv aprlorwv àrcXtoç xaTàpeTV) composée des meilleurs et des plus vertueux citoyens (3) (Pol. Z, V, 10, 1293b).

La propriété sera-t-elle individuelle dans cette cité ?

Les Grecs en général, et Aristote en particulier n’ont pas manqué de faire une distinction qu’011 ne fait pas assez de nos jours, et ils ont étudié successivement futilité et les conséquences de la propriété individuelle au point de vue de la production — son utilité et ses conséquences au point de vue de la répartition des richesses. Au premier point de vue la propriété individuelle paraît inattaquable. — Et c’est à ce point de vue surtout qu’Aristote s’est placé pour critiquer le communisme proposé par Platon dans la République. — Au deuxième point de vue elle peut entraîner des inégalités choquantes, source de troubles sociaux douloureux. L’organisation de la cité idéale devra supprimer ces obstacles à la réalisation du bonheur parfait.

Aristote se déclare donc partisan d’un régime de propriété

(1) Pol. B. I. 1). Nous citons l’édition Susemihl — Aristotelis Politica — Francisco Susemihl. Teubner 1882.

(2) Pol. r. XII, 1.

(3) L’on a discuté sur le point de savoir si les livres À, H (IV et V) doivent suivre les livres II et III ou si au contraire ils doivent être rejetés à la fin de la Politique.

Nous verrons plus loin en essayant d’établir qu’Aristote a eu dans sa Politique 2 points de vue différents, le point de vue absolu (a7tXwç) et le point de vue relatif (eÇ 6Troôs<7£to<;) que cet ordre déjà logique le devient tout à fait.

La propriété individuelle.

Divers points de vue.

[igo8

a) production

b) répartition

Aristote communiste ou collectiviste.

individuelle, mais il neutralise ses inconvénients ; nous verrons bientôt comment.

Se plaçant au point de vue hédonistique, il remarque que l’homme éprouve une jouissance très réelle, à penser d’une chose qu’elle est sienne (ext Se xod Ttpoç qBovhv àp.u8qTov oarov Stacpépet to vo^tÇetv tSiov t L. (Pol. B, II, 6, 1263a). Or une société idéale doit renfermer le maximum de bonheur et de bien-être ; partant la propriété y sera individuelle.

En raisonnant de la sorte, Aristote fondait la propriété individuelle au point de vue de la production. — La basant sur l’intérêt individuel, il faisait preuve d’une conception assez nette de Y Homo œconomicus au sens moderne du mot. — Déclarant naturel cet amour que l’homme a de lui-même, il se posait en théoricien précoce du droit de propriété droit naturel (jrq yap ou jJLotT/jv rqv Tupoç aurov auxoç eyei <pt,)àav exaaroç, àXVIo- ti xouto cpua-t.xov) (Pol. B, II, 6. 1263a). (Ce n’est pas en vain que l’homme s’aime lui-même, mais c’est là un sentiment naturel).

Et il appuyait cette légitimation de la propriété individuelle sur une série de faits puisés dans la réalité : les procès, les dissentiments nés d’une possession commune, la difficulté aussi 'd’opérer une répartition équitable des richesses dans une cité communiste (î).

Ce n’est pas à dire qu’au point de vue de la répartition des richesses, il fût partisan d’un laisser faire absolu. S’il donnait à la propriété un fondement naturel, il savait cependant voir les inconvénients quelle entraîne dans certains cas : extrême inégalité des richesses, partant rupture de la solidarité harmonieuse qu’il rêvait pour son état idéal.

Quel remède imaginer contre ce mal possible et dont la réalité présente lui ofïrait un exemple saisissant (2) ? Fera-t-on de l’égalité des biens — tout en maintenant individuelle la propriété — une loi fondamentale de la cité idéale ? Aristote malgré ses affirmations catégoriques du Livre II en faveur de la propriété individuelle, a-t-il été socialiste ou communiste

(1) Cf. Cognetti de Mardis, op. cit. p* 580.

(2) Du temps d’Aristote Athènes est en effet arrivée â Un grand développement économique et commercial. L’extrême richesse y coudoie l’extrême misère, comme dans nos sociétés modernes.

1908] LESCURË : LA CONCEPTION DË LA PROPRIÉTÉ.

comme le soutiennent M. Souchon et M. G. Platon en se basant sur différents textes de la Politique ?

Au livre IV Aristote nous dit que les terres seront dans la cité idéale divisées en deux parts, attribuées l’une à l’Etat, l’autre aux citoyens et réparties entre eux. La part attribuée à l’Etat servira à assurer les services publics du culte et des sissyties ; la part attribuée aux particuliers permettra de distribuer à chaque citoyen un lopin de terre et un immeuble urbain : et dans ce partage chacun d’eux recevra une part égale (1).

Que conclure de là ? M. G. Platon n’hésite pas : la cité idéale °Pinion de

, . r . . . M. G. Platon.

est communiste ou, suivant l’expression un peu contradictoire de cet auteur, communiste individualiste . La répartition d’une partie des terres entre les particuliers, réalisée d’autorité par l’Etat équivaut à une possession de toutes les terres par l’Etat.

L’Etat étant personnellement propriétaire des autres terres, nous avons une cité où toutes les terres sont propriété de l’Etat c’est-à-dire une cité communiste, ou socialiste à volonté (2). —

Les citoyens cependant, obtenant une part égale dans cette répartition et jouissant d’un droit privatif sur cette part, ce n’est pas d’un communisme pur, qu’il s’agit, mais d’un communisme individualiste : l’individu n’est pas sacrifié à l’Etat et l’Etat n’est pas non plus sacrifié à l’individu : l’on tâche de

(1) Pol. A. IX — 6, 7, 8, 1330 a. — Quoiqu’il semble se dégager du texte que ce partage doive être égal, Aristote ne nous le dit pas cependant d’une façon formelle. Sans doute après avoir exposé ses idées touchant la répartition des terres, il ajoute “ xo' xe yàp iaov ouxwç Ë%ei xal xo Srxatov .... (Pol. A, IX. 8). Ainsi sera réalisée l’égalité et la justice » ; mais rien ne prouve qu’il s’agisse d’une égalité mathématique. Partisan d’une égalité proportionnelle (cf. Cognetti do Martiis, op. cit. u nella distribuzione délia richezza sociale appunto la regolo proportionale ë quella che see dominare «) et d’une distribution des richesses proportionnelles au mérite, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que cette prétendue égalité eut été très relative. Le philosophe par exemple admet en effet comme privilège naturel le privilège dû à l’âge (cf. G. Platon, Le Soc. en Grèce , p. 91 du tirage à part). Cette inégalité dans la situation sociale des vieillards ne devaitelle pas avoir son contre-coup dans la situation économique ? Peut-être. Faute de texte on ne peut conclure. Nous verrons plus loin l’explication de ce silence lorsque nous essaierons démontrer qu’aux livres IV et V la question économique est entièrement dominée par la question morale.

(2) L’auteur emploie indifféremment l’une ou l’autre expression. Platon, Soc. en Grèce , p. 90 et p. 92.

Opinion de M.Souchon

Critiques des idées de M. Souchon

concilier les droits de l’un avec ceux de l’autre et de mettre en pratique le fameux av9pw7ioç Çwov 7ro).v:wov.

Pour M. G. Platon, ce n’est du reste pas seulement à la terre qu’Aristote a appliqué son système communiste individualiste, mais à tous les autres biens ; et il a été partisan d’une égale répartition de toutes les autres richesses entre les citoyens. — Examinant au livre II les théories de Phaléas de Chalcédoine, Aristote reproche à ce dernier, désireux d’établir dans sa cité idéale l’égalité économique, d’avoir préconisé un partage égal des terres, mais de n’avoir rien dit du partage des autres biens : esclaves, troupeaux, monnaies, et meubles multiples que l’on produit (rapl yàp tt,v tt4ç y f,ç xT7}<7t.v feàÇei povov, la m 8e. xal 8ouXwv xal poaxYjptàTtov tcXoGtoç xal vopda-piaTOç, xal xaTaa-xsu'b tt oXk'r\ twv xa^ouptivwv ènh rXtov. (Pol. B, IV, 12, 1267b).

M. G. Platon en déduit qu’Aristote, partisan d’un partage égal des terres, est partisan d’une égalité économique parfaite tant des meubles que des immeubles (1). Non content de nationaliser le sol, il nationalise toutes les richesses ; il est vraiment communiste. — Les répartissant toutes également entre tous les citoyens, il est pleinement communiste individualiste.

M. Souchon (2) n’est pas toutefois du même avis, et s’il voit lui aussi dans Aristote un socialiste, ce n’est pas sur un partage égal et général des biens qu’il étaye son opinion. Remarquant au contraire qu’Aristote n’a rien dit de l’égale répartition des richesses mobilières — ajoutant qu’il insiste beaucoup plus sur les inconvénients d’une trop nombreuse population que sur la nécessité d’un nombre de citoyens absolument constant, il préfère qualifier la cité idéale d’Aristote de cité socialiste collectiviste et argumente en ce sens d’une autre institution de cette cité : l’attribution à l’Etat d’une partie des terres. « De cette façon, nous dit M. Souchon, la tendance collectiviste est facile à saisir. Elle résulte avec évidence de ce que la cité est absolument et directement propriétaire d’une partie de la terre (3). «

Que penser de ces deux opinions. Et d’abord que penser de cette dernière opinion qui voit du collectivisme dans l’attribu-

(1) Cf. Platon, Soc . en Grèce , p. 90.

(2) Cf. Souchon op. cit. p. 167 et note 7.

(3) Cf. Souchon op. cit. p. 169.

tion à l’Etat d’une partie des terres ? A notre avis il n’y a là rien de vraiment socialiste, ou il y a du collectivisme dans bien des Etats ; il y en avait en France sous l’Ancien Régime et surtout au Moyen-Age.

L’examen du régime fiscal des peuples peu avancés en civilisation montre en efiet, cpi’ils ne connaissent pas pour ainsi dire les impôts. L’impôt n’est qu’un accessoire des ressources de l’Etat. Les services publics sont principalement assurés par les revenus des propriétés appartenant en propre à l’Etat.

« La liturgie (1), l’impôt étant une prestation destinée à satisfaire un besoin pressant de l’Etat sera toujours une charge accidentelle et extraordinaire. L’impôt ne sera pas une institution normale de l’Etat. L’Etat normalement touche le revenu de ses biens ». — A Athène ce sont principalement les mines da Laurium (2), des terres et des maisons qui fournissent les sommes nécessaires aux besoins de l’Etat. — Aristote, en faisant d’une partie du sol la propriété de l’Etat s’est donc borné à conserver un procédé fiscal que lui offrait la réalité, et l’on ne saurait inférer de là qu’il ait proposé une innovation dans le sens collectiviste, qu’il ait proposé ce moyen comme remède à l’extrême inégalité des richesses.

Est-il plus vrai de voir, avec M. G. Platon, dans le partage de^r!^eusede égal des terres et subséquemment de tous les biens un com- m. piaton. munisme ou un socialisme individualiste ? Est-il exact de prétendre qu’Aristote ait établi dans sa cité une égale répartition des richesses mobilières ?

L’égalité du partage des terres entre les citoyens proposée par Aristote nous paraît s’expliquer autrement que par le désir de réaliser l’égalité économique dans la cité idéale. Car, comme nous le verrons un peu plus loin, ce n’est pas de l’égalité économique absolue qu’il a été partisan : avec M. Souchon nous remarquerons qu’Aristote n’a rien dit de la répartition des biens mobiliers et notamment des produits du commerce et de l’industrie déjà si nombreux et si variés à son époque. Et

(1) Cf. G. Platon. La démocratie et le régime fiscal à Athènes .... p. 20.

(2) On remarque de nos jours une teudance à un retour vers ce système fiscal chez certains Etats modernes : la Prusse en est un exemple.

dès lors, le but d’Aristote proposant un partage égal des terres entre les citoyens, nous paraît moins ambitieux ; il ressort du texte même de la Politique : tout citoyen digne de ce nom doit avoir au moins sa nourriture assurée, nous dit-il, « ...

c pâpsv 8s£v ... oLTzopeïv où 8éva twv 7io)aTwv TpcKfrjç » (Pol. A, IX, 6, 1330a); «(ensuite nous disons... qu’il ne faut pas qu’aucun citoyen manque de nourriture) ». Dans ce but on partage les terres en deux parts ; chaque citoyen obtient un immeuble urbain et une parcelle de terre cultivable (1). Mais si l’on agit ainsi ce n’est point pour établir l’égalité des richesses, mais pour assurer à chaque citoyen un minimum d’existence. (2) L’indépendance économique est indispensable au développement intellectuel et moral de l’individu. Et c’est à ce développement qu’Aristote a songé par dessus tout. Et c’est de ce développement intellectuel et moral qu’il attend le vrai palliatif aux désordres nés de l’inégalité économique. Il a composé la cité de citoyens essentiellement vertueux, ayant pour les biens extérieurs l’estime qu’ils méritent, c’est-à-dire très peu. Et par là nous touchons à la véritable opinion d’Aristote sur l’égalité des richesses et à sa critique vraie et profonde du système de Phaléas de Chalcédoine. Lorsqu’ Aristote a reproché à ce dernier auteur de n’avoir rien dit de l’égalité des biens mobiliers, ce n’est point qu’il en fut lui-même partisan. « Ce n’est pas en effet pour Aristote l’égalité des biens qu’il faut chercher à établir, mais Y égalité des désirs », « pa)Aov yàp 8e£ xà<; emQujuaç ôgaX{Çet.v | t à; oWaç » (Pol. B, IV, 5). Et plus loin revenant sur la même idée, insistant sur ce côté moral de ses théories économiques il ajoute : «a ‘jueipoç yàp h xri; emGugtaç cpufftç, riç • Tcpoç tt\v ava7rXrip(oa-t.v ol tcoXXoI Çwa-t.v » Pol. B, IV, 11 (Le désir est

(1) Pol. A. IX. 7. 1330 a.

(2) Cette interprétation cadre du reste très bien avec la conception de la vie idéale chez les philosophes Grecs du ive et Ve siècle et notamment chez Aristote. “ La vie spéculative, nous dit M. Espinas (Espinas. Hist. doct. éc. Paris, Colin p. 49) se trouve donc, en fin de compte, mise par Aristote comme par Platon, au-dessus de la vie politique et de la vie utilitaire. Elle est l’idéal commun de tous les philosophes grecs du ive et ve siècle qui ont traité de la richesse. Tous font aux besoins essentiels de la nature humaine un minimum de concession; dès qu’ils ont assuré la subsistance ils considèrent ce qu’il y a de légitime dans l’Economie comme épuisé .... »

igo8] LESCURE : LA conception de la propriété.

naturellement infini, et la plupart vivent pbh/T/ fe, ^qfisfaii’e'ÿ.

« Twv ouv towÙtwv ap^ri, zoü 7zç outriaç op.aXtjÇ&tVj, to toÙ;

jjibv eTctetxeti; ty) cpucrst to’.outouç îtapaa’xeuaÇst.v mars p-h pouXe<r9(xt 7rXeov£xmv, touç 8s <paùXouç mars pib 8uvaa-9ar. Pol. B, IV, 12.

(L’art de gouverner les hommes consiste bien 'plutôt qu’à égaliser les biens , à préparer les hommes naturellement bons au mépris de la richesse , à rendre l’enrichissement impossible pour les méchants). C’est donc au désir insatiable des richesses qu’il faut s’attaquer, non à l’égalité des biens. Une éducation appropriée permettra d’atteindre un pareil résultat (cf. Pol.

Liv. V).

C’est en effet sur la vertu des citoyens bien plus que sur L'individu»

*- -*■ iisme moral

légalité économique qu’Aristote assied sa cité idéale, sur elle véritable opi qu’il compte pour réaliser la paix et l’harmonie sociales. La d Aris question sociale dans cette partie de la Politique est essentielle ment une question morale. C’est ce dernier point qu’il nous reste maintenant à établir. Ainsi ferons-nous en nous expliquant sur la vertu qu’Aristote appelle la yikU et qui peut être assez exactement définie la solidarité sociale.

Aristote remarque que l’homme éprouve du plaisir à rendre service à son semblable. On ne saurait donc logiquement bannir ce plaisir d’une cité parfaite, c’est-à-dire parfaitement heureuse (1). Or un service peut consister à procurer à autrui un bien nécessaire à l’existence. Dans ces conditions le régime de propriété préférable est facile à définir : c’est le régime individuel de propriété corrigé par le désintéressement et la joie avec laquelle les citoyens se feront mutuellement part de leurs biens. La propriété sera individuelle, mais elle sera « xotvri <pt Xwwç (Pol. A, IX, 6, 1330 a), commune en jouissance par la solidarité (2).

Aux droits du propriétaire on juxtapose énergiquement des devoirs de yikia. et de solidarité. Mais l’observation fidèle de ce devoir par des citoyens vertueux, conscients de leur intérêt bien entendu, suffit à assurer dans cette cité idéale la paix et l’harmonie économiques. Dans ces conditions l’on comprend que le stagyrite ait été très laconique en ce qui concerne le commerce

(1) Cf. Pol. B. IL 6 et 7, 1263 b la différence établie par Aristote entre l’égoïsme et l’amour naturel de soi.

(2) Çf. Pol. B. IL 4 et 5. AsI yàp tccq<; pèv sTvoçt xoivdçç, d’iôfaç.

et l’industrie ce dont s’étonne Pohlmann (1) — ce qui a permis à M. G. Platon d’ériger sa théorie du partage égal des richesses mobilières. Il a suffi à Aristote de dire que l’artisan, le laboureur ne seraient pas citoyens — incapables qu’ils étaient de pratiquer la vertu parfaite — et de nous dire que les laboureurs, les artisans seraient des esclaves, des barbares ou des périèques (2), pour revenir immédiatement au citoyen rêvé et à la vie rêvée (alpETwvaToç j3(oç. Pol. A, 1,1, 1323 a) qu’il se plaisait à lui faire mener en imagination. Quant au produit du travail de ces artisans de bas étage et à sa répartition il ne s’en préoccupe point : la cptAîa suffit à préserver cette société surnaturelle des désordres qui eussent pu naître de ce fait dans une cité ordinaire.

Si donc l’on peut parler de communisme et de socialisme à propos de la cité idéale ce n’est pas d’un communisme ou d’un socialisme économique ; tout au plus peut-on parler de communisme moral — nous préférerions dire individualisme moral ou moralisé. Cette conception est vraiment trop haute sans doute mais trop surhumaine aussi pour qu’il puisse nous venir à l’idée de la critiquer. Nous nous bornerons à remarquer qu’en décrivant cette cité idéale, Aristote a sans doute suivi son maître Platon. Comme lui « il nous a donné d’abord l’esquisse d’une cité idéale dans laquelle les hommes sont déjà assez parfaits pour n’avoir pas besoin d’autres lois que des prescriptions morales fort élevées (2) ». Mais comme lui également, « il s’est placé ensuite plus près des réalités de son temps. Il a entrepris une œuvre politique c’est-à-dire contingente et il y a fait la part des infirmités morales au milieu desquelles il vivait » (3). C’est cette dernière oeuvre qu’il nous reste maintenant à étudier au point de vue de l’organisation de la propriété.

Aristote était un observateur trop pénétrant pour se faire illusion sur le caractère tout à priori et irréel du citoyen de

(1) Pohlmann, Geschichtc des Socialismus , II, p. 233 et 234 et p. 607.

(2) et (3) Cf. Souclion, op . cit., p. 143, note 1. L’auteur y oppose le caractère utopique de la République au caractère pratique des Lois.

sa cité idéale. Aussi au livre VI changeant de point de vue et de méthode, il a cessé de traiter de la cité idéale métaphysique, pour étudier la cité idéale humaine, et dans ces recherches il s’est tenu beaucoup plus près des faits tels que l’expérience sociale les donne ; il a usé surtout de la méthode d’observation.

Insistons un peu sur cette distinction de deux cités idéales, appuyons par des textes une opinion qui risque de heurter la tradition.

Les livres II à VIII de la Politique nous semblent pouvoir se diviser en deux parties distinctes tant par les sujets qui y sont traités que par la méthode qui y prédomine. Dans la première (liv. II à V), Aristote a décrit une cité idéale parfaite composée de citoyens parfaitement vertueux. Dans la seconde, se plaçant dans la réalité, il étudie les différentes sortes de gouvernement, leurs maladies, leur hygiène — leur « pathologie « et leur « thérapie « comme nous dit Pôhlman et Iran seundo il nous esquisse la cité idéale réalisable.

Dans les premiers livres il a recherché la meilleure cité (1) composée de citoyens absolument vertueux (2). Dans les autres il s’est placé sur le terrain du relatif et a recherché la meilleure cité eÇ u7ioQé<T£G)ç, c’est-à-dire dans des circonstances données (3).

Aristote du reste, dès le commencement du livre VI nous annonce ce changement de méthode et de point de vue. « Dans tous les arts et dans toutes les sciences, nous dit-il, qui ne s’appliquent pas à quelques objets partiels, mais qui embrassent dans leur perfection un genre tout entier, il appartient à un seul art, à une seule science de faire la théorie de ce genre ; par exemple, c’est à la gymnastique de déterminer quel exercice convient à tel ou tel corps, quel est le meil-

(1) (xpaxtffTTj 7iajwv tou; ôuvdcpisvou; Çîjv oxi piaXiaxa xa z eo^v Pol. B, I, 1. — ■q de (3eXxtaxri Pol. F III, 2. — apurer) S I, 2).

(2) (ot piv auXcaç s. ent. 7toXn:ai s. ent. e’utiv. les uns sont citoyens absolument — Pol. P, III, 2, 1278 a ... Tio'Xet... xfj x£XTT)p.Év7) ôixaîouc; àvôpac; à7rXwç ... Pol. A VIII, 2, 1328 b. — (... T7)v yàp ex xwv àptaxcov aTrXôjç 7roXix£tav xax'apETTjv ... fxoVrjv ôîxaiov irpoamyopEUEiv àptaxoxpaxtav. Pol. Z, V, 10, 1293 ê).

(3) (Cf. les passages déjà cités Pol. P, III, 2, 1278 a. — A, VIII, 2, 1328 ê — Z, V, 10, 1293 ê où Aristote oppose au mot air Xwç, absolument, les expressions Tcpoc; xrjv UTro'Osaiv — si; uTcoôéaEooç — ).

Changement de méthode et de point de vue au liv. VI.

leur clés exercices (car ce doit être nécessairement celui qui convient au corps le mieux développé et le mieux doué) enfin lequel convient à la plupart des hommes et à tous en général... « Et faisant application de cette idée à la Politique, il annonce qu’il va rechercher la multiplicité des cités possibles, les réformes convenables dans des hypothèses données, enfin la constitution la mieux adaptée à toutes les cités. « Il ne suffit pas en effet de faire la théorie de la constitution la plus parfaite, mais de la constitution possible, également facile à appliquer et convenant à toutes les cités » « Où yàp piôvov tt,v apLar-qv bel Gewpeîv, xal t'VjV Buvar^, ôpioûoç Se xal ttjv pàw xai xoivoxépav

ôtTuàamç » Pol. Z, I, 3, 1288 ê.

nvres^ïv^t ^ ^ecture ces texfes on serait tenté de conclure à une

vi à vm. distinction et à une séparation radicales des livres II à V — et des livres VI à VIII. A tort cependant, car au livre III Aristote a classé les gouvernements en six catégories : tyrannie, oligarchie, démocratie — royauté, aristocratie, tzoIitsiol. Or, au livre III il n’a parlé que de la royauté, dans les livres IV et V de la seule aristocratie, il lui reste donc à traiter de la tyrannie, de l’oligarchie, de la démocratie et de la raAima. C’est ce qu’il va faire êv 7ip wty] pieQoScp (Pol. Z. II, 1), « en suivant l’ordre pri¬

mitivement indiqué». Et c’est en traitant de la rccAt/reta qu’il nous donne son idéal réalisable de cité. L’unité de la Politique est donc parfaite (1).

La TroXtxeta. C’est de l’organisation économique de cette riokizeU que nous allons maintenant nous occuper. Nous verrons comment Aristote, loin d’avoir été partisan d’innovations dans le sens communiste ou collectiviste a été au contraire un admirateur du passé et un partisan des classes moyennes (2).

Et d’abord il ne s’agit plus maintenant d’une cité composée à priori de citoyens parfaits, Aristote nous en avertit lui-même, marquant par là qu’il ne se faisait aucune illusion sur la possibilité de l’aristocratie des livres IV et V. « Mais quel est le

(1) La disproportion des développements donnés au sujet de ces différentes formes de gouvernement et dont on serait tenté de s'étonner s’explique par le caractère d’œuvre inachevée de la Politique.

(2) Cette sympathie pour les classes moyennes est partagée de nos jours par de nombreux économistes. Elle a donnée naissance à ce mouvement bien connu que l’on a qualifié de politique des classes moyennes ( Mittelstandpolitih ),

meilleur gouvernement, et quelle est l’existence la plus heureuse pour la plupart des Etats, et le plus grand nombre des individus, indépendamment de toute considération d’une vertu supérieure à celle des hommes ordinaires, d’une éducation qui exige des dispositions naturelles peu communes ou des dépenses et des soins auxquels une grande fortune seule peut suffire, indépendamment d’une constitution politique organisée pour ainsi dire à souhait, mais relativement à une manière de vivre qui puisse être celle du plus grand nombre et à une forme de gouvernement que la plupart des Etats puisse adopter » Pol. Z, IX, 1, 1295 a. — Ce meilleur gouvernement, cette meilleure cité, c’est la TroXima (Pol. Z, IX, 1295 a). Mais ce n’est plus ici tant sur la vertu des citoyens que sur une bonne répartition des richesses qu’Aristote compte pour réaliser la solidarité sociale ((filU). La question sociale n’est plus une question morale, elle devient surtout une question économique.

Aussi Aristote commence-t-il par se déclarer partisan d’une classe moyenne comme classe dirigeante de sa nouvelle cité. Constatant que toute société se compose de trois classes de citoyens : classe très riche, classe très pauvre, classe moyenne

(ol [A£V SUTCOpOt. <7<p68pa, ol 8k OLTZOpOl <J(p68pOC, ol 8k Tp l'ZOl ol [Jl£<70t.

toutwv — Pol. Z, IX, 3, 1295 ê), il croit à la supériorité de la société où la classe moyenne est la plus nombreuse et gouverne (î). Après avoir supposé, en effet, une société comprenant des gens très riches, très puissants d’une part, de l’autre, des gens très pauvres, il conclut qu’une pareille cité est composée d’esclaves et non d’hommes libres, les uns pleins de mépris pour leurs concitoyens, les autres plein d’envie (2) « a tü^ewtov dizijzi (pûloLç, x al xoivamaç icoXtTtxTjç ?? « ce qui écarte le plus possible la solidarité et la sociabilité politiques ». (Pol. Z, IX, 6). L’unité politique est donc assurée ici par une bonne organisation économique préexistante et c’est cette organisation qui va permettre la réalisation et la pratique de la cpiMa, alors qu’aux livres IV et V c’était l’inverse.

Mais que sera cette classe moyenne ? Nous n’hésitons pas à répondre une classe de petits propriétaires : agriculteurs,

(1) Pol. Z. IX. 3. 1295 b.

(2) Pol. Z. IX. 6. 1295 b.

artisans, commerçants solidaires les uns et des autres, liés les uns aux autres par des relations d échangés.

Toutefois il ne servirait de rien d’avoir dit qu’il s’agit d’une cité composée d’artisans, de laboureurs, de petits commerçants, également éloignés de la grande richesse et de l’indigence, si nous n’étayions notre opinion sur des textes précis.

Une première objection se présente : Aristote d’après bien des auteurs (1), aurait refusé droit de cité à l’artisan. Est-il dès lors possible de parler d’une cité d’artisans comme idéal aristotélique ]

Notre division de la Politique en deux parties distinctes, l’une surtout imaginaire, l’autre surtout positive, va nous permettre de résoudre le problème.

Effectivement Aristote a exclu l’artisan de sa cité idéale « h TroXtpÇ ou izo':r\ (jet pàvauo-ov »’ Pol. F, III, 2,

1278 a) ; mais s’il l’a exclu c’est qu’il est incapable de cette vertu parfaite qui doit être l’apanage de tous les citoyens de cette (3eXt{(7t^ 7 wfttç. Il faut en effet distinguer les citoyens au sens absolu du mot de ceux qui peuvent l’être dans des hypothèses données (2). Développant cette pensée il cite des cas où l’on voit la nécessité d’un plus grand nombre de citoyens « de telle sorte que dans certaines cités les artisans et le thète sont citoyens « morêv Ttvl tzoXiteIol tov pàvauo-ov avayxaîov etvat xal tov 07)Ta TroXivaç « (Pol. T, III, 3, 1278 a).

En sera-t-il ainsi dans la cité idéale réalisable ? l’artisan sera-t-il citoyen ? Rien ne s’y oppose, la relativité de sa perfection le permet. Et de fait, Aristote (Pol. Z, III, 1241 a) nous dit qu’une cité se compose de huit classes d’hommes : les cultivateurs, les artisans, les marchands, les thètes, les guerriers, les juges, les riches contribuant par leur fortune au service de l’Etat, les magistrats ou administrateurs de tout genre. Dans la démocratie tous seront citoyens — dans l’oligarchie ; seuls

(1) M. Souchon nous dit « ... et par deux fois il énonce comme un véritable axiome social la nécessité de l’exclusion de l’artisan hors de la cité (cf. Souchon, op. cit ., p. 74). Dans le même sens : Seignobos, Hist. de la Grèce Ancienne , 6e édit., Colin 1901, p. 334 — Cossa, Hist. des doctrines économiques, trad. fr. — Giard et Bi ière 1899 p. 150 — Rambaud, Hist. des doctrines économiques, 2e édit. Larose 1902, p. 19, note 6 — de Girard, Hist. de l'Economie sociale jusqu'à la fin du xvie s., Paris, Giard et Brière, 1900, p. 21.

(2) (Pol. déjà cités, T, 111, 2, 1278 a et A, VIII, 1328 ê).

les riches (ol eunopoi) auront ce privilège. Mais que décider dans la Tzolmia. ? A maintes reprises Aristote affirme qu’elle est le gouvernement de la foule (t b t^Oo;) et Livre Z, V, II il nous explique que la TzokmU est un mélange de démocratie et d’oligarchie (pip-uvat. yàp s£ àp/pofv (Pol. Z, VII, 2, 1294 6) : elle tient de l’oligarchie en ce sens que les magistrats sont élus et non tirés au sort, de la démocratie en ce sens que tous les citoyens sont éligibles sans condition de cens. Ne peut -on dès lors affirmer que l’artisan sera citoyen dans la TzokmU ? Et comme il s’agit d’une classe muryenne plus nombreuse que la classe riche et la classe indigente, il s’agit donc d’une classe de petits artisans. Il opte pour la petite industrie contre la grande.

Il en est de même du commerce qu’il ne condamne pas, mais qu’il rêve sans trop d’importance, et surtout pur de toute spéculation (î). L’homme doit voir son bonheur économique dans la satisfaction de ses besoins et non dans la poursuite du profit (2). Aussi pour lui toute question de légitimité économique d’une entreprise se ramène à celle de savoir si cette entreprise a pour but essentiel l’argent, ou au contraire la satisfaction des besoins humains. Si donc le commerce a pour but l’argent, il le condamne impitoyablement. Sinon il l’admet : il reconnait même sa nécessité par suite du développement des relations internationales et de l’échange (Pol. A, III, 12). Il ne faut pas croire davantage qu’il ait été hostile à l’économie monnayée. S’il l’a distinguée nettement de l’économie naturelle (ow£a) il s’est rendu compte de la nécessité de son apparition. Il a considéré la création de la monnaie comme un phénomène naturel, tout aussi naturel que la naissance du commerce (Pol. A, III, 13), résultant aussi du développement normal des sociétés. Mais s’il a approuvé l’apparition d’une monnaie instrument d’échange (Pol. A, III. 14) et mesure des valeurs (IV duokuTri p-sTpria-ewç auTouç — destinée à délivrer les hommes du mesurage Pol. A, III, 14) — et s’il en a compris les avantages — économie de temps, de frais de transport, — il

(1) Pol. A. III. 13. 1257 a : T) p.év ouv xotaux-rç p.£xa(3Xr)xoà) ouxe Trapà cpdcnv ouxe X’np.axiaxtxTjç etuv etôoç (Un tel mode d’échange (commerce) n’affecte pas « une forme contre nature ni une forme chrémalistique r>.

(2) Cf. G. Platon, La Démocratie et le Régime fiscal à Athènes .

iS]

en a aussi vu les inconvénients (1). De même du commerce ; et il a distingué le commerce xaxa et le commerce Tiapà (pu<nv, tout en remarquant que le petit commerce n’est pas par nature condamnable (... oûx for <fu<7Et, %p7|piaTt.aTt.x7i; '>1 y.a.TZ'r\kvAf\ : « le petit commerce ne fait pas partie par nature du commerce- qui n’a pour but que l’argent », Pol. A, III, 12).

Quand dès lors ce petit commerce sera-t-il honnête et admissible ? C’est ici que des considérations morales vont intervenir, des considérations aussi de finalité sociale (2).

Le commerçant se contente-t-il de rapprocher le producteur et le consommateur tout en se réservant un petit bénéfice représentatif des frais généraux : frais de transport, frais de magasinage, etc., il est légitime. 11 poursuit le but qui est dévolu à l’activité économique : la satisfaction des besoins humains ; il poursuit le but assigné au commerce : faciliter les échanges. Recherche-t-il au contraire uniquement l’argent sans considération d’honnêteté et de justice, faisant payer un produit le triple ou le quadruple de sa valeur, trompant l’acheteur sur la qualité ou sur la quantité, il devient illégitime, et Aristote le condamne pour deux raisons : d’abord il cesse de remplir son véritable rôle qui est de procurer aux hommes ce qui leur est nécessaire — en outre et surtout il viole les lois de la justice commutative recevant dix alors qu’il ne donne que deux (3). La justice est violée, la fameuse foo tyjç (égalité de prestation) dont nous parle Aristote dans sa morale à Nicomaque et qui s’appellera lé juste prix au Moyen-Age n’est plus observée; nous n’avons plus l’équivalence de valeur qui doit se retrouver dans tout échange vraiment moral et honnête. Ainsi la monnaie, dont l’extrême divisibilité est destinée à réaliser cette équivalence, sort-elle aussi de son rôle normal pour favoriser un mercantilisme coupable (4). C’est bien, là l’idée que le stagyrite exprime lorsqu’il nous dit : « Tropia-OsvTo; oùv yfa vopuo-paToç éx Tvjç avayxodaç cDAayvjç OaTSpûv £tSoç T'/jç ^p7'lp.GTk<7TLxyjç lysvero, T 0 xaTUT|)v(.xov, to g£v ouv TtpwTQv fa-toç yivopiEvov, £t/ra 8s Eptratpta;

7|8r| T£^vLxa)T£pov, uoGev xal tcwç g£Ta(3a)A6fji£vov tuXewtov xspBoç

(1) Pol. A. III, 17 et 18.

(2) Cf. Dubois, Précis d'histoire des doctrines économiques, 1893, p. 43 etsuiv.

(3) Cf. G. Platon, Le Soc. en Grèce , p. 60 et 61.

(4) Cf. de Girard, op. ciL , p. 21 et 22.

igo8] LESCURE : LA CONCEPTION DE LA PROPRIÉTÉ. [19

Pol. A, III, 15 ». « Une fois la monnaie créée pour satisfaire aux nécessités de l’échange, il nait une autre forme d’entreprise avide d’argent, le commerce, qui d’abord basé sur une absolue égalité de 'prestation , devient ensuite avec l’expérience plus habile à trouver des moyens de réaliser les plus grands profits possible par l’échange » (Pol. A, III, 15). Ne sommes-nous pas dès lors bien venus à prétendre que la classe moyenne du livre Z de la Politique comprenait avec de petits artisans de petits commerçants honnêtes, procurant à leurs concitoyens, moyennant un juste prix, les objets que ceux-ci avaient coutume de consommer ?

Du reste, d’autres textes encore plaident en faveur de notre Aristote s’est

• inspiré du

opinion. Dans sa IloXtma twv AGvymwv République Athénienne , passé pour dérécemment retrouvée, il est dit que sous Aristide, les Athéniens crireiarcoXijouirent d’un excellent gouvernement (i). Or, si nous nousTcta’ reportons à l’évolution économique d’Athènes, tel quelle nous est décrite par M. G. Platon d’après Pôhlman, Mauri, Meyer, nous voyons que cette époque coïncide avec celle où la Grèce jquit encore de la production par le métier, où la classe moyenne de petits patrons dont nous parle M. Souchon (op. cit.)

(p. 118, note 1), détient encore le pouvoir (2). N’est-il pas vraisemblable qu’ Aristote a pris ce gouvernement qu’il traite d’excellent, cet état économique « où affluaient les richesses » (3) pour modèles et quoi détonnant dès lors qu’il en ait fait son idéal de cité réalisable ?

Une objection cependant est possible. Aristote dans sa IloXima twv A8r,va'.wv, appelle ce gouvernement une démocratie.

Or son idéal est une to^teG. La contradiction n’est qu’apparente ; la Politique la lève. Si dans sa République il a appelé

(1) République Athénienne , op. cit., ch. IX, § 23. « En récompense de ce service (les membres de l’Aréopage fournissent S drachmes par tête à tous les Athéniens et les embarquent sur les vaisseaux) les Athéniens rendirent à l’Aréopage son ancienne considération et jouirent à cette époque d’un excellent gouvernement ».

(2) Cf. aussi sur la date de cette évolution. Gonnard, Idées économiques d’Aristophane, Revue d’Economie Politique, 1904, p. 54 et 55 — Souchon, op. cit. p. 117 et 118 note 1. G. Platon. La Démocratie et le Régime fiscal, op. cit.

(3) Cf. République Athénienne , ch. IX, § 24. « Comme les richesses affluaient de toutes parts, Aristide conseilla aux Athéniens de s’emparer de l’hégémonie de la Grèce ,... ».

démocratiques ces constitutions , c’est qu’il a suivi l’usage ancien ; en vérité c’est rcoXima qu'on doit les appeler « ... àç vûv xaXoùfjiev TCoXtTetaç, ol TîpOTspov sxaAouv Sep-oxpaTiaç « on appelait jadis démocraties les constitutions que nous appelons maintenant 7roXî.mar, » — Pol. Z, X, 9, 1297 ë). Et ces démocraties qui méritent le nom de TuoXimat, étaient justement celles qui comprirent d’abord comme citoyens des chevaliers (Solon), puis avec le développement des cités et l’accroissement du nombre des citoyens les hoplites. N’est-il pas clair qu’il s’agit ici des hoplites victorieux aux Thermopyles et à Platée, de la Grèce des guerres médiques, c’est-à-dire en réalité de celle dont nous avons essayé de retracer l’économie.

Aristote a donc trouvé son idéal de cité réalisable dans la réalité et dans la réalité passée. Cherchant à établir l’équilibre de cette cité sur une organisation de la propriété et une répartition des richesses, qui donnât à la classe moyenne la prédominance, il a donné à l’économie politique une importance, que l’on se plaisait généralement à attribuer de son temps à la seule morale. Mais cette économie politique est en même temps une économie sociale. Car les phénomènes économiques n’y sont pas seulement étudiés en eux-mêmes, mais dans leurs rapports avec

la bonne harmonie et le bonheur de la société.

Distinguant d’une façon très nette le double caractère de l’homme, être à la fois individuel et social , Aristote a érigé sur le premier de ces caractères, sa théorie de la propriété individuelle. Sur le deuxième il a assis les tempéraments qu’il a apportés à l’extrême inégalité des richesses, susceptible de résulter d’un régime individuel de propriété. Ces tempéraments ont varié avec le point de vue et la méthode.

Dans une première partie de sa politique usant surtout de la méthode à priori il a imaginé la cité la meilleure absolument ; il nous dépeint alors une cité composée de citoyens doués d’une conscience morale si élevée qu’ils éprouvent une véritable joie à se faire part réciproquement de leurs biens. Dans une seconde partie employant essentiellement la méthode dü observation et recherchant la cité la meilleure possible , il nous propose comme idéal la cité de ses pères, celle d’Aristide et des guerres médiques, la cité où le pouvoir est aux mains d’une classe moyenne d’artisans, de laboureurs, de commerçants.

Et voici comment Aristote a pu être tour à tour présenté comme un individualiste — un socialiste — un communiste.

sionnés souvent pour le bien public et désintéressés, des états desprit, des nuances et des audaces de pensée que nous ne soupçonnons pas, qui nous étonneraient et qui nous expliqueraient bien des choses ; qui nous expliqueraient la genèse de théories, même de transformations sociales, résultats du labeur souterrain d’obscurs écrivains que la gloire n’a pas récompensés, qui même parfois ont travaillé pour la gloire d’autres doués de plus de talent mais non de plus d’originalité d’esprit.

Ce sont ces considérations qui nous ont amenés à créer la Revue d’ Histoire des Doctrines Economiques et Sociales. Articles originaux, réimpression de textes et notamment de passages extraits d’œuvres qui, pour des raisons diverses, ne peuvent être intégralement reproduites en volumes indépendants ; publication de manuscrits inédits d’auteurs appartenant à l’histoire ; bibliographie et comptes-rendus bibliographiques de travaux rentrant dans le cadre de cette Revue, voilà approximativement quel sera le contenu de ce nouveau périodique.

Il accueillera les articles relatifs à V histoire de tout ce qui est science économique, théorie de politique économique, doctrine d’art économico-social, et même ceux, pourvu quils aient un caractère nettement historique , décrivant ou exposant, en tant quelles révèlent ou commandent une certaine opinion économique , des institutions économiques, politiques ou juridiques, ou des théories de morale religieuse ou de morale indépendante.

Il publiera dans leur langue originale les articles et les textes écrits en français, en anglais, en allemand et en italien.

Une importance considérable sera attribuée à la Bibliographie, qui comprendra des analyses critiques et des comptesrendus des livres reçus.

A. Deschamps. A. Dubois.

Professeur à la Faculté de Droit de Professeur à la Faculté de Droit de

l’Université de Paris. l’Université de Poitiers.

La Revue paraîtra par fascicules trimestriels de 100 pages.

Prix d’abonnement : France .* 12 frs. Etranger : 14 fr.

Les auteurs ont droit à 20 tirages à part pour les articles ; à 10 pour les comptes rendus.

Adresser les manuscrits et tout ce qui concerne la rédaction à Monsieur E. Depitre , 67, Rue de Seine, Paris,

et les livres, revues, imprimés de toute sorte, ainsi que les abonnements, à M. Paul Geuthner , 68, Rue Mazarine, Paris, au nom de la Revue d' Histoire des Doctrines Économiques et Sociales ,

PAUL GEUTHNEf?, 68, RUE MAZARINE, PARIS VIe

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