A PROPOS DES MALADIES INTERTROPICALES
Dans une des dernières séances de FAcadémie de Médecine, le docteur Laveran a fait une communication du plus grand intérêt, en rappelant les résultats merveilleux obtenus en Italie par Femploi de toiles métalliques fixes contre les ouvertures des habitations, portes et fenêtres, s'il est nécessaire ; ils ont d'ailleurs été tels qu'une loi du 2 novembre 4901 a rendu cette protection obligatoire pour tous les ouvriers et employés du gouvernement partout où elle est reconnue indispensable.
A ce propoâ l'éminent professeur donne les chiflres suivants qui sont à retenir :
« Sur un total de 5.1G5 personnes protégées plus ou moins complètement, il y a eu 20 0/0 de récidives et 3.3 0/0 seulement de fièvres primitives.
« Sur 4.363 personnes protégées complètement, la proportion des récidives a été de 21.1 0/0 et celles des fièvres primitives de 1.9 0/0 seulement.
(( Sur 802 personnes protégées incomplètement, et on entend par protection incomplète celle qui est limitée aux chambres à coucher, la proportion des fièvres primitives a été de 1.09.
« Chez les personnes non protégées, habitant les mêmes localités que les personnes protégées et servant de contrôle, la proportion des individus atteints de fièvre s'est élevée souvent à 40 et GO 0/0 ; dans un cas, elle est montée à 96 0/0.
(c En Corse, les résultats ont été aussi heureux qu'en Italie; à la caserne des douanes de Porto- Vecchio, il y avait eu en 1901, sur 23 personnes 14 cas de paludisme; en 1903, après application de toiles métalli(iues, il ny a eu qu'un cas pour le même elîéctif.
<s. On sait qu'une ligue s'est fondée en Corse pour lutter contre le paludisme, or, voici les conclusions auxquelles est arrivé son président, le docteur Battesti : Le nombre des cas de paludisme diminue en raison directe du degré de protection mécanique. La protection méthodique totale peut suffire à elle seule pour préserver du paludisme.
« Les Japonais à Formose ont également expérimenté la protection mécanique dans leurs casernements pendant la saison des fièvres. Une compagnie de 115 hommes a été protégée complètement contre les moustiques tandis que le reste du bataillon ne Tétait pas. Parmi les 115 hommes protégés, il n'y a eu aucun cas de paludisme, le reste du bataillon qui comptait 646 hommes eut 235 cas de paludisme, soit 44 0/0 et la mortalité fut de 1.12 0/0.
« Les expériences de prophylaxie du paludisme faites sur les troupes occupant pendant Tété les forts insalubres des environs de Rome se résument de la manière suivante : les soldats qui étaient protégés contre les moustiques à l'aide de toiles métaUiques et qui prenaient de la quinine préventivement n'ont été atteints que dans la proportion de 1.74 0/0; ceux qui, protégés de même, ne prenaient pas de quinine ont été atteints dans la proportion de 2.()7. Ajoutons que les fièvres étaient très communes et très graves dans la population civile, au voisinage des forts, sur la garnison desquels a porté l'expérience et que les anophèles étaient très nombreux.
« Au camp de Talamone, les résultats obtenus à l'aide de la protection mécanique ont été moins satisfaisants, mais il faut s'empresser d'ajouter que les grillages ont presque toujours été en mauvais état.
<r Nous citerons également les heureux résultats obtenus dans les gares d'Algérie qui ont été protégées.
« Au Sénégal, l'administration du chemin de fer Dakar- Saint-Louis a fait un essai partiel de protection mécanique à la gare de Dakar et les résultats ont été tellement encourageants
qu elle se dispose à appliquer ce système à toutes les gares de son réseau. »
^Je ne voudrais pas allonger plus qu'il ne convient cet éloquent résumé dressé par le docteur Kermorgant lui-même, mais si je me permettais une légère observation, je ferais remarquer que cette formule de protection mécanique n'est pas très compréhensible pour le grand public et qu'il serait plus prudent de s'en tenir à celle un peu plus longue, mais nécessaire de Prophylaxie du paludisme et des maladies inlertroppcales par V emploi de toiles métalliques fixées contre les ouver-turcs des habitations. Et comme dans les colonies les portes aussi bien que les fenêtres sont formées de persiennes à lames mobiles pour laisser passer l'air, il convient encore de bien comprendre que ce mode de préservation doit être appliqué à toutes les ouvertures, quelles qu'elles soient, y compris les portes.
Mais je poursuis et précisément à la suite du rapport du docteur Kermorgant sur la mortalité aux colonies, M. le professeur Laveran a complété de la façon la plus utile ses précédentes déclarations.
, C est ainsi qu'il rappelle qu'à Madagascar la mortalité s est élevée, en 1900, à 33 0/00, alors qu'à la Nouvelle-Calédonie, elle a à peine dépassé 5 0/OO.L'excédent de mortalité dans la grande île africaine provient presque en totalité du paludisme qui y règne à l'état endémique.
La fièvre palustre est propagée par une espèce de moustique, les « anophèles i> dont M. Laveran a constaté la présence dans les nombreux échantillons d'insectes qui lui ont été envoyés par les directeurs de la santé des principales stations de Madagascar. Ils sont dans la proportion de 60 à 76 0/0 parmi les « culicides » — cousins ou moustiques —, recueillis dans les casernes, hôpitaux et infirmeries militaires. Ces « anophèles » ne sont pas dangereux par eux-mêmes ; ils ne propageât le paludisme que s'ils sont infectés par les germes des végétaux en décomposition, sur lesquels ils se posent.
Or, ces occasions d'infection sont nombreuses à Madagascar, surtout en raison des travaux entrepris pour la construction des routes, des chemins de fer, l'amélioration des cours d'eau, etc.
Des mesures énergiques de protection s'imposent ; il faut suivre l'exemple des Américains, qui sont parvenus à faire disparaître la fièvre jaune à Cuba.
A la suite de cette double et importante communication, l'Académie de médecine a adopté à l'unanimité le vœu suivant :
« L'Académie de médecine considérant que d'excellents résultats au point de vue de la lutte contre le paludisme ont été obtenus déjà, dans un grand nombre de pays, au moyen de la protection mécanique de l'habitation, contre les moustiques, émet le vœu que cette méthode prophylactique soit appliquée dans l'armée, notamment dans les casernements militaires de Madagascar, où abondent les moustiques propagateurs du paludisme :p.
C'est parfait, mais cela fait naître en moi une foule de souvenirs que je veux d'autant plus rappeler ici qu'ils précisent un point que l'on semble un peu trop oublier aujourd'hui, à savoir que j ai été en Amérique, voilà treize ans, le premier à indiquer, avec le savant médecin de Rio-de-Janeiro, Domingo- Freyre, que les moustiques étaient non seulement les agents transmetteurs du paludisme, mais encore de la fièvre jaune, du trop célèbre Vomito^iegro et de la plupart des maladies intertropicales.
Le point initial, non pas de ma découverte, car il y a longtemps que je pensais cela, mais de mes expériences, fut comme toujours dû au hasard ; dans notre maison de campagne, notre propriété du Haut-du-Cap, près du Cap-Haïtien, l'anciene capitale de notre Saint-Domingue, mon beau-père, M. Seymour Auguste, avait fait remplacer les jalousies ou plus exactement ce que Ton devrait appeler les persiennes à lames mobiles par des toiles métalliques fixes et là, à merveille, nous n'étions plus
dévorés par les moustiques et nous y dormions admirablement ; pour mon compte personnel, arrivé aux Antilles à la fin de 1893, je passai le commencement de 1894 dans cette maison du Haut-du-Cap et ce fut pour moi, je dois le déclarer, un véritable trait de lumière, car c'était la confirmation de tout ce que j'ai dit, cru et écrit jusque-là sur la matière. Envoyé également en mission économique à Porto-Rico, j'en profitai pour poursuivre mes études dans les Antilles Espagnoles, au milieu des foyers mêmes de la fièvre jaune et je ne tardai pas à acquérir la conviction que ces toiles métalliques devaient constituer un moyen de préservation des maladies intertropicales quasiment souverain.
Rentré à Paris, je m'empressai de consigner mes observations personnelles dans mon volume : La Répiiblique d'Haïti, S071 passé, 8071 avenir économique , dans la Revue de Pathologie coloniale et intertropicale enfin, un peu plus tard, dans le/ournal de la Santéy sous une forme de simple vulgarisation.
Cependant la question n'avançait pas d un pas et il a fallu la toute puissante et bienfaisante intervention des Etats-Unis à Cuba et à Porto-Rico, qui sont arrivés à faire disparaître la fièvre jaune des deux grandea îles en un an, par ces procédés de sévère et d'intelligente prophylaxie. Cette fois la science officielle a daigné s'émouvoir et tandis que la voix du modeste économiste, depuis 1893, depuis près de treize ans, était restée à peu près sans écho, on voulut bien prêter l'oreille aux étonnantes nouvelles qui arrivaient de Cuba.
Aujourd'hui c'est fini ; des hommes de la valeur des docteurs Kermorgant et Laveran ont bien voulu enfin prendre la cause en mains ; nous pouvons considérer nos colonies comme à peu près sauvées à ce point de vue tout à fait capital de l'hygiène et surtout de la prophylaxie des maladies tropicales, ce qui est tout dans ces pays-là.
Toujours dans le même ordre de préoccupation, le Colonial office vient d'édicter un règlement très pratique et très clair à l'usage des fonctionnaires résidant sur la côte occidentale
d'Afrique. Pour mon compte personnel je sais bien que toutes les fois que je suis rentré en France des pays chauds, je suis tombé malade en arrivant ; il y a donc là une mesure excellente, un exemple à suivre et d'ailleurs voici le dit règlement qui n'est pas long à retenir :
Tout fonctionnaire en service dans les colonies ouest-africaines et désirant revenir en Europe, soit pour y passer un congé, soit pour toute autre cause, devra avant son départ se pourvoir auprès du médecin colonial d'un certificat constatant son 'état de santé. Si le fonctionnaire n'est pas en bonne santé, le certificat donné par le médecin colonial devra être accompagné de notes sur son cas et d'une recommandation quant au traitement à suivre par le malade à son arrivée en Angleterre. Le certificat médical et les observations l'accompagnant devront être remis au gouverneur et transmis ensuite au secrétaire d'Etat du département avec une notification de sa durée quand il s'agira d'un congé.
A son arrivée en Angleterre le malade devra observer les prescriptions du médecin local de la colonie et en aviser le service médical du Colonial Office.
Dans le cas où un fonctionnaire quittant la côte africaine en bon état de santé tomberait malade à son arrivée en Angleterre, le Colonial Office devra en être informé ; et aussi longtemps que l'état de santé de ce fonctionnaire ne sera pas amélioré, un rapport devra être transmis chaque quinzaine audit Colonial Office par le médecin du malade.
Voilà qui est la sagesse même, et comme les Anglais sont toujours gens pratiques, si un fonctionnaire est obligé d'obtenir une prolongation de congé pour raison de santé, sans être soumis aux prescriptions ci-dessus et les avoir observées, ses appointements lui sont supprimés. Voici certes un excellent exemple que nous devrions bien imiter en France.
La République Française donnait l'autre jour rinformation suivante sur un ton plaisant qui n'est guère de mise en la circonstance :
€ Paris, — prononçait naguère un homme célèbre — Paris appartient à ceux qui se lèvent matin ». Et les bonnes femmes vont répétant qu'il n'est rien de tel pour se bien porter, que de sauter du lit de bonne heure.
Il paraît que les bonnes femmes ont tort. Un éminent médecin américain vient de dénoncer comme dangereux pour la santé et pour la vie l'habitude de se lever trop tôt.
Le sauvage paresseux libre, dit-il dans un langage qui rappelle celui des médecins de Molière, se lève quand il s'y sent prêt et ne devient fou que rarement, sinon jamais. Les brusques réveils, alors que le sommeil n'est pas terminé, boivent l'âme, gèlent le sang, font gonfler la rate, détruisent toutes les bonnes intentions et troublent l'activité mentale durant toute la journée.
Et il ajoute que l'on devrait à son réveil s'étendre avec calme et se lever seulement lorsqu'on s y sent disposé.
Le médecin américain a absolument raison et si ceux que l'on est convenu d'appeler des sauvages se couchent dans leurs cases enfumées, c'est précisément pour chasser les moustiques, les anophèles, et s'ils se lèvent tard, c'est pour éviter les refroidissements du matin, redoutables en pays intertropicaux, les maladies de poitrine, la terrible tuberculose et s'ils meurent et disparaissent à notre contact, au contact des Européens, c'est précisément parce que nous les forçons, sans parler de l'alcool, (} se lever trop tôt et à s'habiller!
En France même les médecins reconnaissent qu'il est fort
dangereux d envoyer les enfants de si bonne heure le matin en classe. Les sauvages ont pour eux Texpérience qui remplace parfois la science et quand on aura reconnu enfin cette vérité, Ton aura fait un grand progrès en faveur de l'hygiène dans tous les pays du monde ; il suffît d'avoir vécu en pays intertropicaux pour en être pleinement convaincu.