CHAPITRE III
Desgenais avait organisé à sa maison de campagne une réunion de jeunes gens. Les meilleurs vins, une table splendide, le jeu, la danse, les courses à cheval, rien n'y manquait. Desgenais était riche et d'une grande magnificence. Il avait une hospitalité antique avec des mœurs de ce temps-ci. D'ailleurs on trouvait chez lui les meilleurs livres; sa conversation était celle d'un homme instruit et élevé. C'était un problème que cet homme.
J'avais apporté chez lui une humeur taciiturne que rien ne pouvait surmonter ; il la respecta scrupuleusement. Je ne répondais pas à ses questions, il ne m'en fit plus ; l'important pour lui était que j'eusse oublié ma maîtresse. Cependant j'allais à la chasse, je me montrais à table aussi bon convive que les autres; il ne m'en demandait pas davantage.
Il ne manque pas dans le monde de gens pareils, qui prennent à cœur de vous rendre un service, et qui vous jetteraient sans remords le plus lourd pavé pour écraser la mouche qui vous pique. Ils ne s'inquiètent que de vous empêcher de mal faire ; c'est-à-dire qu'ils n'ont point de repos qu'ils ne vous aient rendu semblable à eux. Arrivés à ce but, n'importe par quel moyen, ils se frottent les mains, et l'idée ne leur viendrait pas que vous puissiez être tombé de mal en pis; tout cela de bonne amitié.
C'est un des grands malheurs de la jeunesse
loo LA CONFESSION
sans expérience que de se figurer le monde d'après les premiers objets qui la frappent; mais il y a aussi, il faut l'avouer, une race d'hommes bien malheureux: ce sont ceux qui, en pareil cas, sont toujours là pour dire à la jeunesse : "Tu as raison de croire au mal, et nous savons ce qui en est." J'ai entendu parler, par exemple, de quelque chose de singulier : c'était comme un milieu entre le bien et le mal, un certain arrangement entre les femmes sans cœur et les hommes dignes d'elles; ils appelaient cela le sentiment passager. Ils en parlaient comme d'une machine à vapeur inventée par un carrossier ou un entrepreneur de bâtiments. Ils me disaient: "On convient de ceci ou de cela, on prononce telles phrases qui en font répondre telles autres, on écrit des lettres de telle façon, on se met à genoux de telle autre." Tout cela était réglé comme une parade ; ces braves gens avaient des cheveux gris.
Cela me fit rire. Malheureusement pour moi, je ne puis dire à une femme que je méprise que j.'ai de l'amour pour elle, même en sachant que c'est une convention et qu'elle ne s'y trompera pas. Je n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le cœur. Ainsi, cette classe de femmes qu'on appelle faciles m'est inconnue, ou, si je m'y suis laissé prendre, c'est sans le savoir et par simplicité.
Je comprends qu'on mette son âme de côté, mais non qu'on y touche. Qu'il y ait de l'orgueil à le dire, cela est possible ; je n'entends ni me vanter ni me rabaisser. Je hais par-dessus
D'UN ENFANT DU SIECLE loi
lis les femmes qui rient de l'amour, et leur
rmets de me le rendre; il n'y aura jamais de dispute entre nous.
Ces femmes-là sont bien au-dessous des courtisanes : les courtisanes peuvent mentir, et ces femmes-là aussi; mais les courtisanes peuvent aimer, et ces femmes-là ne le peuvent pas. Je me souviens d'une femme qui m'aimait, et qui disait à un homme trois fois plus riche que moi, avec lequel elle vivait : " Vous m'ennuyez, je vais trouver mon amant." Cette fille-là valait mieux que bien d'autres qu'on ne paye pas.
Je passai la saison entière chez Desgenais, où j'appris que ma maitresse était partie, et qu'elle était sortie de France ; cette nouvelle me laissa dans le cœur une langueur qui ne me quitta plus.
A l'aspect de ce monde si nouveau pour moi qui m'entourait à cette campagne, je me sentis pris d'abord d'une curiosité bizarre, triste et profonde, qui me faisait regarder de travers comme un cheval ombrageux. Voici la première chose qui y donna lieu.
Desgenais avait alors une très-belle maîtresse, qui l'aimait beaucoup : un soir que je me promenais avec lui. je lui dis que je la trouvais telle qu'elle était, c'est-à-dire admirable, tant par sa beauté que par son attachement pour lui. Bref, je fis son éloge avec chaleur, et lui donnai à entendre qu'il devait s'en trouver heureux.
Il ne me répondit rien. C'était sa manière, et je le connaissais pour le plus sec des hommes.
La nuit venue et chacun retiré, il y avait un quart d'heure que j'étais couché lorsque j'entendis frapper à ma porte. Je criai qu'on entrât, croyant à quelque visiteur pris d'insomnie.
Je vis entrer une femme plus pâle que la mort, demi nue, et un bouquet à la main. Elle vint à moi, et me présenta son bouquet ; un morceau de papier y était attaché, sur lequel je trouvai ce peu de mots : " A Octave, son ami Desgenais, à charge de revanche."
Je n'eus pas plus tôt lu, qu'un éclair me frappa l'esprit. Je compris tout ce qu'il y avait dans cette action de Desgenais, m'envoyant ainsi sa maîtresse et m'en faisant une sorte de cadeau à la turque, sur quelques paroles que je lui avais dites. Du caractère que je lui savais, il n'y avait là ni ostentation de générosité ni trait de rouerie; il n'y avait qu'une leçon. Cette femme l'aimait; je lui en avais fait l'éloge, et, il voulait m'apprendre à ne pas l'aimer, soit que je la prisse, soit que je refusasse.
Cela me donna à penser; cette pauvre fille pleurait, et n'osait essuyer ses larmes, de peur de m'en faire apercevoir. De quoi l'avait-il menacée pour la déterminer à venir? Je l'ignorais. "Mademoiselle, lui dis-je, il ne faut pas vous chagriner. Allez chez vous, et ne craignez rien." Elle me répondit que, si elle sortait de ma chambre avant le lendemain matin, Desgenais la renverrait à Paris; que sa mère était pauvre, et qu'elle ne pouvait s'y résoudre. "Trèsbien, lui dis-je, votre mère est pauvre, vous aussi probablement, en sorte que vous obéiriez à
Desgenais si je voulais. Vous êtes belle, et cela pourrait me tenter. Mais vous pleurez, et, vos larmes n'étant pas pour moi, je n'ai que faire du reste. Allez-vous-en, et je me charge d'empêcher qu'on ne vous renvoie à Paris."
/C'est une chose qui m'est particulière, que la nre^itation, qui, chez le plus grand nombre, est une qualité ferme et constante de l'esprit, n'est , en moi qu'un instinct indépendant de ma vo- •; lonté, et qui me saisit par accès comme une [ passion violente. Elle me vient par intervalles, à son heure, malgré moi, et n'importe où. Mais là où elle vient, je ne puis rien contre elle. Elle m'entraîne où bon lui semble et par le chemin qu'elle veut. '■
Cette femme partie, je me mis sur mon séant. "Mon ami, me dis-je, voilà ce que Dieu t'envoie. Si Desgenais ne t'avait pas voulu donner sa maîtresse, il ne se trompait peut-être pas en croyant que tu en serais devenu amoureux.
" L'as-tu bien regardée? Un sublime et divin mystère s'est accompli dans les entrailles qui l'ont conçue. Un pareil être coûte à la nature ses plus vigilants regards maternels ; cependant l'homme qui veut te guérir n'a rien trouvé de mieux que de te pousser sur ses lèvres pour y désapprendre à aimer.
"Comment cela se fait-il? D'autres que toi l'ont admirée sans doute, mais ils ne couraient aucun risque; elle pouvait essayer sur eux toutes les séductions qu'elle voulait ; toi seul étais en danger.
"11 faut pourtant, quelle que soit sa vie, que
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ce Desgenais ait un cœur, puisqu'il vit. En quoi diffère-t-il de toi? C'est un homme qui ne croit à rien, ne craint rien, qui n'a ni un souci ni un ennui peut-être, et il est clair qu'une légère piqûre au talon le remplirait de terreur ; car, si son corps l'abandonnait, que deviendrait-il ? Il n'y a en lui de vivant que le corps. Quelle est donc cette créature qui traite son âme comme les flagellants leur chair? Est-ce qu'on peut vivre sans tête?
"Pense à cela. Voilà un homme qui tient dans ses bras la plus belle femme du monde ; il est jeune et ardent; il la trouve belle, il le lui dit ; elle lui répond qu'elle l'aime. Là-dessus quelqu'un lui frappe sur l'épaule, et lui dit : 'C'est une fille.' Rien de plus; il est sûr de lui. Si on lui avait dit : ' C'est une empoisonneuse,' il l'eût peut-être aimée, il ne lui en donnera pas un baiser de moins ; mais c'est une fille, et il ne sera pas plus question d'amour que de l'étoile de Saturne.
"Qu'est-ce que c'est donc que ce mot-là? un mot juste, mérité, positif, flétrissant, d'accord. Mais enfin, quoi ? un mot, pourtant. Tue-t-on un corps avec un mot ?
"Et si tu l'aimes, toi, ce corps? On te verse un verre de vin, et on te dit: 'N'aime pas cela, on en a quatre pour six francs.' Et si tu te grises ?
" Mais ce Desgenais aime sa maîtresse, puisqu'il la paye ; il a donc une façon d'aimer particulière? Non, il n'en a pas; sa façon d'aimer n'est pas de l'amour, et il n'en ressent
pas plus pour la femme qui le mérite que pour celle qui en est indigne. Il n'aime personne, tout simplement.
" Qui l'a donc amené là ? est-il né ainsi, ou lest-il devenu? Aimer est aussi naturel que de hoire et de manger. Ce n'est pas un homme. Est-ce un avorton ou un géant ? Quoi ! toujours sûr de ce corps impassible? Vraiment, jusqu'à se jeter sans danger dans les bras d'une femme qui l'aime? Quoi! sans pâlir? Jamais d'autre échange que de l'or contre de la chair? Quel festin est-ce donc que sa vie, et quels breuvages y boit-on dans ses coupes? Le voilà, à trente ans, comme le vieux Mithridate; les poisons des vipères lui sont amis et familiers.
"Il y a là un grand secret, mon enfant, une clef à saisir. De quelques raisonnements qu'on puisse étayer la débauche, on prouvera qu'elle est naturelle un jour, une heure, ce soir, mais non demain, ni tous les jours. Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait honorée. Cependant voilà un guerrier armé qui saute dans l'abîme que Dieu a creusé de ses mains entre l'homme et l'animal ; autant vaudrait renier la parole. Quel Titan muet est-ce donc, pour oser refouler sous les baisers du rorjjs l'amour de la pensée, et pour se planter sur les lèvres le stigmate qui fait la brute, le sceau du silence étemel ?
"Il y a là un mot à savoir. Il souffle là-dessous
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le vent de ces forêts lugubres qu'on appelle corporations secrètes, un de ces mystères que les anges de destruction se chuchotent à l'oreille lorsque la nuit descend sur la terre. Cet homme est pire ou meilleur que Dieu ne l'a fait. Ses entrailles sont comme celles des femmes stériles, ou la nature ne les a qu'ébauchées, ou il s'y est distillé dans l'ombre quelque herbe vénéneuse.
" Eh bien, ni le travail ni l'étude n'ont pu te guérir, mon ami. Oublier et apprendre, voilà ta devise. Tu feuilletais des livres morts; tu es trop jeune pour les ruines. Regarde autour de toi, le pâle troupeau des hommes t'environne. Les yeux des sphinx étincellent au milieu des hiéroglyphes divins ; déchiffre le livre de vie ! Courage, écolier, lance-toi dans le Styx, le fleuve invulnérable, et que ses flots en deuil te mènent à la mort ou à Dieu."