CHAPITRE VII
Le lendemain, à midi, par un beau soleil de décembre, un jeune homme et une femme qui se donnaient le bras traversèrent le jardin du Palais-Royal. Ils entrèrent chez un bijoutier, où ils choisirent deux bagues pareilles, et, les échangeant avec un sourire, en mirent chacun une à leur doigt. Après une courte promenade, ils allèrent déjeuner aux Frères-Provençaux, dans une de ces petites chambres élevées d'où l'on découvre, dans tout son ensemble, l'un des
plus beaux lieux qui soient au monde. Là, enferhiés en tête-à-tête, quand le garçon se fut retiré, ils s'accoudèrent à la fenêtre et se serrèrent doucement la main. Le jeune homme était en habit de voyage ; à voir la joie qui paraissait sur son visage, on l'aurait pris pour un nouveau marié montrant pour la première fois à sa jeune femme la vie et les plaisirs de Paris. Sa gaieté était douce et calme comme l'est toujours celle du bonheur. Qui eût eu de l'expérience y eût reconnu l'enfant qui devient homme et dont le regard plus confiant commence à raffermir le cœur. De temps en temps il contemplait le ciel, puis revenait à son amie, et des larmes brillaient dans ses yeux ; mais il les laissait couler sur ses joues et souriait sans les essuyer. La femme était pâle et pensive, elle ne regardait que son ami. Il y avait dans ses traits comme une souffrance profonde qui, sans faire d'efforts pour se cacher, n'osait cependant résister à la gaieté qu'elle voyait. Quand son compagnon souriait, elle souriait aussi, mais non pas toute seule ; quand il parlait, elle lui répondait, et elle mangeait ce qu'il lui servait ; mais il y avait en elle un silence qui ne semblait vivre que par instants. A sa langueur et à sa nonchalance, on distinguait clairement cette mollesse de l'âme, ce sommeil du plus faible entre deux êtres qui s'aiment, et dont l'un n'existe que dans l'autre et ne s'anime que par écho. Le jeune homme ne s'y trompait pas et en paraissait fier et reconnaissant ; mais on voyait à sa fierté même
que son bonheur lui était nouveau. Lorsque la femme s'attristait tout à coup et baissait les yeux vers la terre, il s'efforçait de prendre, pour la rassurer, un air ouvert et résolu ; mais il n'y pouvait pas toujours réussir et se troublait luimême quelquefois. Ce mélange de force et de faiblesse, de joie et de chagrin, de trouble et de sérénité, eût été impossible à comprendre pour un spectateur indifférent ; on eût pu les croire tour à tour les deux êtres les plus heureux de la terre et les plus malheureux ; mais, en ignorant leur secret, on eût senti qu'ils souffraient ensemble, et, quelle que fût leur peine mystérieuse, on voyait qu'ils avaient posé sur leurs chagrins un sceau plus puissant que l'amour lui-même, l'amitié. Tandis qu'ils se serraient la main, leurs regards restaient chastes; quoiqu'ils fussent seuls, ils parlaient à voix basse. Conmie accablés par leurs pensées, ils posèrent leur front l'un contre l'autre, et leurs lèvres ne se touchèrent pas. Ils se regardaient d'un air tendre et solennel, comme les faibles qui veulent être bons. Lorsque l'horloge sonna une heure, la femme poussa un profond soupir, et, se détournant à demi :
"Octave, dit-elle, si vous vous trompiez !
— Non, mon amie, répondit le jeune homme, soyez-en sûre, je ne me trompe pas. Il vous faudra souffrir beaucoup, longtemps peut-être, et à moi toujours ; mais nous en guérirons tous deux : vous avec le temps, moi avec Dieu.
— Octave, Octave, répéta la femme, ôtes-vous sûr de ne pas vous tromper?
— Je ne crois pas, ma chère Brigitte, que nous puissions nous oublier; mais je crois que dans ce moment nous ne pouvons nous pardonner encore, et c'est ce qu'il faut cependant à tout prix, même en ne nous revoyant jamais.
— Pourquoi ne nous reverrions-nous pas?
Pourquoi un jour . . . Vous êtes si jeune ! "
Elle ajouta avec un sourire :
'• A votre premier amour, nous nous reverrons sans danger.
— Non, mon amie ; car, sachez-le bien, je ne vous reverrai jamais sans amour. Puisse celui à qui je vous laisse, à qui je vous donne, être digne de vous ! Smith est brave, bon et honnête ; mais, quelque amour que vous ayez pour lui, vous voyez bien que vous m'aimez encore ; car, si je voulais rester ou vous emmener, vous y consentiriez.
— C'est vrai, répondit la femme.
— Vrai? vrai? répéta le jeune homme en la regardant de toute son âme ; vrai, si je voulais, vous viendriez avec moi?"
Puis il continua doucement :
" C'est pour cette raison qu'il ne faut jamais nous revoir. Il y a de certains amours dans la vie qui bouleversent la tête, les sens, l'esprit et le cœur ; il y en a parmi tous un seul qui ne trouble pas, qui pénètre, et celui-là ne meurt qu'avec l'être; dans lequel il a pris racine.
— Mais vous m'écrirez cependant ?
— Oui, d'abord pendant quelque temps, car ce que j'ai à souffrir est si rude, que l'absence de toute forme habituelle et aimée me tuerait
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