CHAPITRE I
Origine, Statuts , Histoire de la Confrérie N.-D. du Puy.
On a longtemps pensé à Amiens que la confrérie du Puy avait dû son nom et son origine au culte dont la Sainte- Vierge était l’objet dans la ville du Puy en Velay. Cette opinion s’appuyait sur le témoignage de de Lamorlière, qui signale dans une des cérémonies de la confrérie la commémoration d’un miracle opéré an Puy en Velay par la mère de Dieu ; elle trouvait encore sa justification dans une sculpture formant la décoration de l’autel du Rouge pilier, et représentant la Sainte-Vierge qui retire un enfant d’un puits : autre miracle, dont, suivant Odo de Gissey, la ville du Puy aurait été témoin.
Aujourd’hui l'étude plus approfondie de l'institution a discrédité cette opinion populaire, et l’on est généralement d’accord pour considérer la confrérie comme purement analogue aux confréries semi-dévotes, semi-littéraires , instituées dans certaines villes de la Normandie et de la Flandre, et qui portaient aussi le nom de Puys Notre- Dame, sans que ce nom se rattachât en rien à la ville du Puy.
Dans plusieurs provinces de France, surtout dans celles du Nord, on célébrait au moyen-âge des jeux littéraires connus sous le nom de Puys d’Amour, où l’on couronnait les poètes qui louaient le mieux la beauté de leur dame. L’abbé de la Rue fait remarquer que ces sortes de puys firent place dans le cours du xv.” siècle aux puys en l’honneur de la reine du ciel, qui offrirent à la poésie une carrière plus morale et plus vaste.
Le mot puy, dérivé du latin podium (appui, saillie , balcon, lieu éminent, théâtre], désigne dans son sens le plus restreint le lieu du concours, l’élévation sur laquelle le poète récitait ses vers, et, dans son sens le plus large, le concours lui-même.
Si nous consultons maintenant le préambule des Statuts renouvelés en 1451 par la confrérie amiénoise, nous y voyons que la fêté du Puy de Notre-Dame fut fondée par les Rhétoriciens (1) ou poètes d’Amiens, en 1388. Ainsi l’association littéraire réglée remonte à cette dernière date, et le Puy, dans ce préambule, ne désigne évidem-
(i) Anciennement la poésie était appelée rhétorique.—Voir le Diet. de Riehelet, au mot Rhétorique .
ment pas autre chose qu’un concours poétique en l’honneur de la Vierge (1).
La traduction fréquente du mot Puy par puteus dans les documents qui se rapportent à la confrérie; le puits, accompagnant la grande image d’argent portée dans les processions ; les puits hrodés sur les ornements d’église, ne nous embarrassent gùères. La Picardie, on le sait, était la terre classique du Rebus ; les poètes et les maîtres de la confrérie plaçaient le principal mérite de leurs poèmes et de leurs devises dans les allégories et les jeux de mots : il est donc facile de comprendre que nos pères s’emparant de l’équivoque attachée au mot puy l’aient matérialisée par le dessin et consacrée dans le langage.
La signification de ce mot puy une fois expliquée et fi-
(1) Voici le commencement de ce préambule, extrait du Registre des Maîtres, appartenant à M. Dusevel :
« Renovation des ordonnances jadis introduites pour l’entretenement de le feste du Puy de Nostre-Dame, fondé et ordonné par les rethoriciens de la ville d’Amiens, Tan de grâce mil m 6 un™ et vm a faire en le forme et maniéré cy dessoubz escripte, faitte et accordé à Amiens, en l’hostel claustral de Mons r maistre Estene de Blangy, chanonne, chantre et official d'Amiens, anchien'des maistres dudit Puy, par icellui Mons r maistre Estene; sire Jehan de Noex, prestre capellain de la dicte eglise. Jehan Mahioquel, Jehan de Vaulx l’aisné , Pierre d’Aust, Jacq Lepetit, maistre Pierre Man tel, Pierre Dugart, Guillaume de Saint-Aubin, Jehan le Senescal, Accart Doublet, Guillame Sanale, Pierre Pertrisel, sire Gaudefroy de Vualli, Jehan le Rourgois, sire Jehan de Lemole, Jehan Daust, sire Martin Brancq, Mahieu de Corbeie, Hue Houchart et Raoul le Maistre, le xv* jour de février l'an mil une et chincquante et ung; et premièrement les noms de tous les maistres dudit Puy, et des refrains des tabliaux dont il pieut estre mémoire.»
xée, il convient d’apprécier la valeur de la tradition qui attribuait l’origine de la confrérie au culte dont la Vierge était l’objet dans la ville du Puy.
Le P. Daire, citant le Ms. Monmignon (1), fait remonter le premier établissement de la confrérie à 1181, puis, dans une note de son Histoire littéraire , il dit que l’objet principal de cette institution, qui a pris son origine de la ville du Puy en Velay, fut le maintien de la bonne union entre les habitants. Il semble ainsi vouloir rattacher la confrérie primitive d’Amiens à celle de la Paix ou des Chaperons blancs formée au Puy en Velay par le charpentier Durand, sous le patronage de la Vierge. L’association delà Paix, telle que nous la dépeint l’histoire, avait un but essentiellement politique ; il s’agissait de faire prendre les armes aux habitants du midi contre les brigands, cottereaux et routiers, qui dévastaient le pays. Nous savons que cette association se propagea jusques dans les provinces du centre de la France ; qu’il y eut un combat terrible en la contrée de Bourges , et une grande victoire remportée par les Chaperons blancs. Mais aucun document historique ne constate l’extension qu’aurait prise jusques dans les provinces du nord cette confrérie, qui, du reste, dégénéra promptement, se livra à des excès presque aussi coupables que ceux auxquels elle s’était donné mission de mettre un terme, et n’eut qu’une très-courte durée. L’opinion, ou plutôt l'insinuation du P. Daire, ne nous semble donc pas justifiée, et nous ne croyons pas nécessaire de la discuter plus longtemps.
(I) Hist. d'Amiens, Tom. II, p. 108.
Plus sérieux est le langage du chanoine de Lamorlière, qui nous apprend que la confrérie faisait dans une cérémonie religieuse commémoration du miracle par lequel Marie ressuscita l’enfant de chœur tué au Puy par un juif (1). Voici à cet égard notre conjecture. On sait que l’église de Notre-Dame du Puy en Velay était un des lieux de pélérinage les plus fréquentés qu’il y eût en France (2) : or, n’est-il pas admissible que de pieux pélérins d’Amiens aient rapporté de leur lointain voyage le récit des miracles
(1) « Hais puisqu’en la solennité de deux ou trois Salve de la fondation de nosfre dite confrérie qui se célèbrent tous les ans à l'honneur de la Vierge au milieu de la nef de Nostre-Dame, la principale cérémonie qu'on y observe , sont les deux petits enfants de chœur qui, montés sur un passet à deux degrés, à l'escart des autres chantres, chantent à longues notés le verset: Gabrielem archangelum, etc., je veux dire que cela est aussi bien tiré d’un autre miracle de Nostre-Dame du Puy, où un enfant de chœur de ceste église passant devant la Juifverie, et ayant mélodieusement entonné le motet cy-dessus, un juif, transporté de furie le tua, aoquel néantmoins la Vierge qui ne manque jamais à ses serviteurs, ne faillit de rendre aussitost la vie, en mémoire de quoy ces vers furent faits qui se lisent en la dite église de Nostre Dame du Puy :
Cantatur per clericum Gabrielem archangelum Bonum lotisse nuntium,
Jodaos necat parvulum,
Suscitât huac beata.
De Lamorlière, Antiq. de la Ville d'Amiens, p. 88.
(S) On voit par un arrêt du Parlement de Paris de 1896 que l’on ordonnait en expiation d'un crime qu’un seigneur allât en pélérinage à Notre- Dame de Boulogne, à Si .-Thibaut et à Notre-Dame du Puy.—Odode Gisey.
opérés au Puy par la Sainte-Vierge ? On pourrait expliquer de la sorte, sinon l’origine de notre confrérie religieuse primitive, au moins l’origine de la cérémonie mentionnée par de Lamorlière, et de la tradition de l’enfant retiré d’un puits.
Avant d’examiner les Statuts renouvelés de 1451, c’està-dire les plus anciens règlements de la confrérie qui nous soient parvenus, disons quelques mots de l’état de la poésie en France à cette époque. Nous ne saurions mieux faire que de laisser parler ici M. Sainte-Beuve, qui, en peu de lignes, a fidèlement et élégamment caractérisé la littérature poétique du milieu du xv.* siècle (1). « Sans remonter, dit-il, plus haut que le milieu du xv. e siècle, époque où finit cette rivalité cruelle (de la France et de l’Angleterre), et où la découverte de l’imprimerie vient assurer aux travaux de la pensée une notoriété authentique , si l’on se demande quel était alors l'état de la poésie en France, et qu’on en veuille pour ainsi dire dresser l’inventaire, on est à la fois surpris et du nombre prodigieux des ouvrages en vers, et de la pauvreté réelle qui se cache sous cette stérile abondance. Une sorte de décadence pédantesque semble régner et s’étendre, avant qu’aucune, maturité fructueuse ait eu son jour. Les romans de chevalerie sont sortis désormais du domaine de la poésie et des rimes, pour circuler de plus en plus terre à terre en prose; on peut dire, sans trop de plaisanterie,
(I) Tableau de la poésie française au seizième siècle ; édition Charpentier , p. 8.
que les chevaliers sont mis à pied. Quant aux vers , le genre allégorique domine : c’est encore le Roman de la Rose et sa menue monnaie, retournée et distribuée en cent façons; c’est toujours Dangier, Malebouche, Francvouloir ou Faux-rapport, et, à côté de ces éternelles visions de morale galante, ce sont les devis grivois, les propos naïfs d’amour et de table, les plaisanteries malignes contre le sexe et l’église.Trop heureux le lec¬
teur en peine à travers ces rangées de rimes , si, dans l’agréable entrelacement d’un triolet, dans la chute bien amenée d'un rondeau, dans le refrain naturel et facile d’une ballade, il trouve par instants de quoi rompre l’uniformité de son ennui. Toutefois, au temps même dont nous parlons, ces humbles essais d’un tour subtil, dont la vogue se prolongeait depuis le xiv.* siècle, dûrent quelques grâces nouvelles à Charles d’Orléans et à Villon... » Si nous ajoutons qu’en 1451, sous le règne de Charles VII, les Mystères étaient en pleine vogue, et que la France applaudissait à ces naïfs essais de poésie dramatique, nous pourrons faire du tableau ainsi complété une application assez exacte à la confrérie du Puy. L’allégorie mystique , spécialement empruntée aux métaphores des litanies de la Vierge, régnera en souveraine dans les chants royaux et les ballades de ses concours ; des mystères et des moralités seront joués aux repas de ses principales fêtes ; toute religieuse qu’elle soit, notre association ne répudiera pas la poésie grivoise et les plaisanteries contre les gens d’église : on les trouvera dans ses fatras, ses virelais et ses rondeaux, à certaines heures de gaité bruyante et expansive.
Entrons maintenant dans l’analyse des statuts de 1451, La fête principale de la confrérie se célébrait le jour de la Purification de la Vierge, le 2 février. Ce jour là on élisait un maître. Après l’élection, le maître de l’année précédente donnait un dîner auquel il conviait les maîtres ses prédécesseurs , les rhétoriciens intéressés dans le concours du chant royal (1), de notables ecclésiastiques, et telles autres personnes qu’il avait jugé à propos d’honorer d’une invitation. Durant ce repas qui, selon les expressions des statuts, devait être appointé à gracieuse et courtoise despense , et dans lequel, sauf quelques exceptions, chacun payait son écot, le maître faisait jouer un jeu de mystère , et fournissait à chaque assistant un cappel vert, c’est-à-dire probable-' ment une couronne de lierre, puis une copie du mystère. La représentation terminée, on remettait au maître nouveau les chants royaux présentés au concours, et les maîtres, ainsi que d’autres personnes expertes en poésie, se retiraient dans un lieu secret et convenable , pour examiner les compositions et décider laquelle méritait la couronne.
(1) C’est sous Charles Y, dit le Nouveau Dictionnaire des Origines de MM. Noël, Carpentier et Puissant, qu’on imagina cette sorte de poème ancien. Le chant royal est composé de cinq strophes ou couplets, chacun de onze vers, et terminés par un envoi. Les rimes du premier couplet règlent celles des eouplets suivants, qui doivent être les mêmes et dans le même ordre, de sorte qne toute la pièce roule sur cinq rime* différente*. Le dernier vers du premier couplet sert de refrain ou d’intercalaire pour les suivants, qui doivent finir de la même manière. L’envoi est une sorte d’explication de la pièce.
Le lendemain de la Chandeleur, lorsque l'appel.de prime sonnait à la Cathédrale, tous les maîtres , ainsi que les rhétoriciens concourant pour le chant royal, s'assemblaient pour entendre la messe des Trépassés, que le maître en charge faisait célébrer à l’église de sa paroisse ou dans telle autre qu’il avait choisie (1). A la fin de la messe on proclamait le nom du rbétoricien vainqueur , et on lui donnait une couronne d’argent.. Là ne se bornait pas son triomphe. De même que, la veille, le maître nouvellement élu avait été reconduit jusqu’à son bétel, de même aussi le lauréat regagnait sa demeure, ayant les maîtres et les assistants pour cortège.
Ce lendemain de la Chandeleur, 3 février, s’appelait le jour du gâteau et se terminait par un dîner , où, suivant les statuts, le maître qui avait fait la fête, c’est-àdire donné le repas de la veille, et le nouvel fait, le maître nouveau, donnaient aux autres maitres un pot de vin de eommenchement. Pendant ce repas on tirait la fève, et nous savons, par exemple, qu’en 1512, Jacques Lecoustellier (2) fut assez heureux pour joindre les honneurs de la royauté du gâteau à ceux de la maîtrise.
Régulièrement la cérémonie de la fève, doit avoir lieu le jour de l’Epiphanie, 6 janvier ; mais sans doute les
(I) Toute* les confrérie* faiMient chanter, outre l’offlce de leur fête, im mes*e des trépané* pour le* confrère* défunts. Cet usage subsiste en* eore aujourd’hui.
Dans beaucoup de localité* de 1a Picardie, la fête patronale est précédée par une messe des morts.
(i) Registre de H. Dusevel.
maîtres avaient jugé convenable de la différer jusqu'au commencement de février, époque des solennités principales de la confrérie.
La Purification n’était pas la seule fête du Puy de Notre- Dame. En effet, à chacune des cinq fêtes de la Vierge (1), le maître devait faire célébrer une messe solennelle, à diacre, sout-diacre et caeuristes, soit dans l'église de sa paroisse, soit dans telle autre qu’il avait choisie. Après vêpres il, convoquait les confrères rbétoriciens àundiner (2) et donnait un prix de son choix à la meilleure ballade (3) composée sur le refrain qu’il avait fourni huit ou quinze jours avant la fête.
Remarquons ici que l’on ne couronne plus un chant royal, mais une ballade , composition plus facile ; que le maître donne un prix laissé à son choix ; qu’enfin c’est au dîner et non plus à l’église que le vainqueur reçoit sa récompense.
Des prix étaient aussi donnés le jour de Noël et le jour
(1) Ces cinq fêtes sont : la Purification, S février ; l’Annonciation, 25 mars ; l’Assomption ,15 août; la Nativité de la Sainte-Vierge, 8 septembre ; la Conception, 8 décembre.—Quand la confrérie fut fixée i la Cathédrale, comme on le verra ci-après, la messe solennelle de la Chandeleur avait lieu i onze heures ; les chanoines qui voulaient y assister se plaçaient de chaque cété de l’autel sur les bancs qui en étaient le plus rapprochés ; ils allaient les premiers à l'offrande.
(2) Il (statuts de U51, art. 7) leur fera mettre la table, à la gracieuse et courtoise despense accoustumée, où chacun paiera sa portion selon la quantité d’icelle.
(3) Ballade, chanson de trois couplets et d’un envoi, le tout snr deux, trois ou quatre rimes, avec un refrain qui se répète au bout de chaque couplet et de l’envoi.—Trévoux.
de 1a Toussaint, à la meilleure ballade selon le refrain. Le lendemain de la Toussaint, la couronne et les ballades étaient portées au cimetière Saint-Denis » où le maître en charge faisait célébrer un service pour les trépassés (1).
Enfin, suivant l'article l. ar des statuts, le maître, après avoir fourni le jour de la Chandeleur un refrain de fatras divin (2), donnait un prix (3) au vainqueur dans l'assemblée des pains ferrés.
(1) Dans les comptas rendis par Fremio Plnguerel et Michel Laloyer, prétdts de la confrérie, en 1544 (Àrelûtes du département), on Ut qu'il a été payé 12 sols à Bande Tassart, barbier, pour par lui avoir livré la figure du mort donnée , comme dit est , le jour des morts , au cimetière Saint-Denis. — Cette figure du mort était vraisemblablement un dessin on une peinture représentant an squelette on nne tête de mort, et serrait de décoraUon funèbre dans la chapelle où se disait le service.
Le S Juillet 1843, M. l'abbé Dotal noos communiquait la note suivante, au sq}el de la figure du mort exécutée par Bande Tassart : « Le choix d'on barbier pour exécuter 1a représentation du mort à Saint-Denis, s'explique très-bien par la confusion qui existait alors entre la profession de barbier et celle de chirurgien. En 1618, Louis XIII reconnaît encore que r estât de barbier-chirurgien en France ne s'étend seulement sur le fait des barbes et cheveua, mais en la chirurgie théorique et pratique, etc.— (Statuts et pritiléges accordés par les roys à leur premier barbier, in-8.% 1658, Paris.) Si la représentation du mort consistait en un squelette plus oo moins complet, le chirurgien-barbier, on le conçoit, pouvait revendiquer le droit d'en fournir le dessin. »
(3) L'épilogue, dit Fabri (Le grant et vray art de pleine rhétorique (1581), l'épilogue estung terme grec qui signifie récapitulation ou reprise des choses devant dictes ainsi nommées par nos peres, espèce ou maniera de rithmer que les picears appellent ea leur langage fatras , et se fût de xi ligues communément ; mais oo les peult Caire plus ou moins nomper.... et convient reprendre la première ligne pour tierce ligne et la seconde au dernier. » Fabri cite pour exemple le fatras suivant :
Qu’était-ce que cette assemblée des pains ferrés, et à quelle époque avait-elle lieu ? Nos recherches sur ce sujet ne nous permettent que des conjectures.
Tout ainsy se faict epylogue Ou fatras comme ]e lapplique Tout ainsy se faict epylogue Soit en forme de monologue Ou par maniéré de dupplique Tout ainsi quil plaist au prologue Parler peult ou par dyalogue En ce ne fault point de répliqué Mais quon ne soit tant fantastique Ou de presumption si rogue Qua son propre sens on desrogue Epylogue donc se explique Ou fatras comme Je rapplique.
Le P. Daire, p. 109 de son Histoire cVAmiens, a commis de grosses bévues en disant que pendant la messe du lendemain de la Chandeleur on donnait une couronne d'argent à celui qui , au jugement des rhétoriciens et des anciens maîtres du Puy , avait fait la meilleure ballade sur le 1 refrain du fatras divin que Von avait proposé Van d'auparavant . Il suffit de lire les statuts pour voir que la couronne d’argent était destinée au vainqueur du chant royal (art. 4), et non au vainqueur du fatras, qui recevait un prix beaucoup moins considérable. Le père Daire, qui avait à sa disposition les plus riches documents pour parler de la confrérie du Puy, n’a pas même pris la peine de les bien lire. Le pis est qu’il a induit en erreur presque tous ceux qui se sont occupés de cette confrérie. Yoici le texte de l’article l.** w des statuts s
« Primo que le maistre baillera ou fera baillier refrain de fatras divin le Jour de la Chandeleur qu’il est faict nouvel maistre, et donra aucun prix au rethoricien le gaignant en l’assemblée des pains ferez en la manière accoustumée. »
(3) On voit par les comptes rendus en 1544 que les prix des cinq fêtes de
En consultant le supplémentdu Glossaire de Du Gange (1) nous trouvons Panis ferralus interprété par Gouffre , pâtisserie faite dans un moule / dans une forme en fer, il Amiens, on appelait et on appelle encore pains ferrés des tranches de pain ou de gâteau frites dans la poêle avec 4çs< œufs battus comme pour une omelette. Le leoteur est libre de choisir entre les gauffres du Glossaire et les pains Dits d’Amiens ; nous inclinons, nous, à penser que, comme jl était infiniment moins facile de préparer des pains Dits que des gauffres pour une réunion nombreuse, cette dernière pâtisserie est celle que désigne l’art. l. e, des statuts.
Quant au jour où se tenait l’assemblée des pains ferrés, c’était, nous le croyons, le premier dimanche de carême, autrement appelé dimanche des Brandons, ou du Boukourdy , ou, spécialement à Amiens, de la Violette.
Dom Grenier, dans son Introduction générale à F Histoire de Picardie (2), consacre un chapitre aux réjouis-
la Vierge et de Noël consistaient en de petites médailles d'argent dont le sujet gravé était relatif à l'une de ces fêtes. On voit aussi qu'un agneau d'argent était donné au rhétoricien qui avait fait le meilleur fatras. La couronne du jour de la Chandeleur pesait une once d'argent et valait en 1544 quarante deui sols ; l’agneau du fatras valait seulement cinq sols. Cétait le moindre de tous les prix. Voir au surplus dans les Additions reitrait des comptes de 1544 sous le titre : Prix donnés au rhétoriciens.
(1) Panis ferra tus, gall. pain férex, placent» species, f. gauffire, quia in formâ ferreâ coquitur — Lit. remis, an. 1593. in Reg. 144. Chartoph. reg. ch. 197. Plusieurs bonnes gens qui estoient venuz ou dit hostel pour euli esbatre et mangier pain ferez , ratons, crespes et autres choses.
(i) Publiée par la Société des àntiquaires de Pioardie, 3/livraison, p. 830.
àsfnces delà fêté des Brandons dans cette province ; il nous aj^pirend que l'on parcourait les champs le brandon à la main polir rendre la terre plus fertile (1), et qu’à Hangestu sur^-Somme, au retour de leur course, les jeunes gens trouvaient préparé un régal champêtre, qui consistait en tffiëjattte'dè‘lait froid (2^ ‘ i, n
ÏWtfs savons àussi qu’àncietmement, le premier dimanche dé carême, le maire et les échevins buvaient à la Violette dans l’hôtel des Cloquiers ; qu’à une époque moins éloignée tout le corps de ville et ses officiers misaient ce jourlà une collation avec un pâté de carpe et des fruits, et que l’huissier de la ville présentait à chacun des échevins et des officiers un bouquet de fleurs (3).
(1) La courte des Brandons eat le roste d’ane cérémonie payeane, qui avait lieu à cause de rapproche dm printemps (ou du soleil.do printemps). Celte; fêté solaire, analogue à celles des deux solstices (la St.-Jean et Noél) était célébrée an moyen-âge en France et en Allemagne. Voici ce que dit le savant Finn Magnusen dans son Specimen calendarii gentilis etc. au sujet du premier dimanche de Carême « Dominicaquadragesimæ (Germants aller matin fastnacht) medio ævo inGalliâ et Germaniâ celebrabalnr pyris sive rogis accensis* gentili certe ritu. propter veris (vel verni solis) adveiïtnm. Hincdieivarianomina, ut: la dimanche brandonner (latinê dominica brandonum), Germ. der funckentag (dies scintillarnm ; lat. med. ævi dies focorum ). Alioquin Gallis audit, àjocoso quodam certamine, le diman* chè Beliordi (lat. prior dies bôhordicus vel tmrdelinns).! — A Amiens dêà feuide Faquin avaient lien le premier dimanche de carême*—Voir ce qné mraè disons page 38, note 3,
(2) Dansle déparlementde Loir-et-Cher t après la course des Brandons, on se réunit dans chaque paroisse peur manger du mi ou bouillie de millet.
(3) Recherches curieuses des principales cérémonies de V Hôtel-detT Amiens . Amiens, Caron Hubault, 1730.
La confrérie fêtait de son cété les Brandons, le Bouhourdy et la Violette ; cela n’est pas doutera, ear le rondeau de Pierre de Buyon qui commenoe ainsi :
Pour reeveillier no» esprit Barons à ln Violette... (1)
fut offert à la confrérie au Bouhourdy de 1471 (2). Gomme nous savons de plus que Petit Destrées présenta au m/m» Bouhourdy un fatras composé sur le refrain du rondeau : pour resveillier nos espris ( 3 ) , il est infiniment probable que le concours du fatras avait lieu régulièrement le premier dimanche de carême, et que les pains ferrés étaient le régal du jour.
L’analyse des statuts de 1451 serait incomplète, si nous ne disions quelques mots des tableaux des maitres de la confrérie. Le maitre en charge faisait exécuter un tableau où était.figuré, suivant l’art. 10, le mystère approprié pour la fête principale du Puy. H l’exposait ensuite dans la Cathédrale avec l’agrément du Chapitre. Ce tableau, porté à Notre-Dame le jour de Noël, devait être remporté le • même jour de l’année suivante. Le sujet en était fourni par la devise que le maitre avait adoptée, c’est-à-dire par un vers de dix syllabes, résumant une allégorie mystique en l’honneur de la Vierge, et destiné en même
(1) La violette e*t la ménagère du printemp*. a En Allemagne, celai qai apercevait ta première violette, dit Grimm, Deuttehe mythologie, Zv. aoLS. TM) la montrait; tout le village accooraü, le* pejeani fixaient la ieor m boni d'one perche et dansaient autour d’elle. >
(S) Manuerit de H. de Beenvill*.
(*) Daire, B*. littéraire de la Ville d’Amiee», p.M.
temps à servir de thème et de -refrain pour les chants royaux présentés au concours de la Chandeleur. Comme l’exposition du tableau précédait le concours, le poète s’inspirait naturellement de l’œuvre du peintre, et la commentait dans ses vers. C’était le renversement des rôles ordinaires, car le peintre interprète plus fréquemment les œuvres du poète, que celui-ci D’interprète les compositions du peintre.
Par une délibération de 1493, nous voyons que des cierges étaient placés parles maîtres devant leurs tableaux, et qu’on ne les allumait que durant les offices de certaines solennités ; mais lorsque la confrérie, après avoir été fixée définitivement dans la cathédrale par l’évêque Pierre Versé en 1500 , acquit plus d’importance et d’autorité, 1 usage s’introduisit de laisser les tableaux à demeure sur les piliers de la nef qu’ils décoraient, et d’entretenir perpétuellement allumés les cierges ou les candélabres placés par les maîtres devant ces tableaux.
N’oublions pas que l’institution des tableaux est un trait distinctif des confréries picardes d’Amiens et d’Abbeville. Les académies palinodiques de la Normandie encouragent les poètes : notre confrérie , mue par une pensée plus vaste et plus féconde, sait réunir la Peinture à la Poésie, sa sœur, et veut que leurs œuvres s’harmonisent sur le même sujet. Le peintre, il est vrai, ne reçoit pas la couronne d’argent ; mais sa récompense est dans l'appel que fait à son talent, dans l’adoption que fait de son tableau le maître, le prince de la confrérie, et cette récompense n’est pas moins glorieuse que l’autre.
\\ arrivait quelquefois que le maître élu refusait l’hon-
neur de la maîtrise pour se soustraire aux obligations qu'elle imposait. (1). Dans ce cas, selon l’article 16 des statuts de 1451, tous les maîtres précédents devaient entretenir à leurs frais et par égale portion les solennités et fêtes de la confrérie ; la présidence de l'année était acquise au doyen d’âge, qui, cependant, devait être remplacé en ce qui concernait les préparatifs des fêtes par un ou plusieurs maîtres désignés.
Telles sont dans leur ensemble les données les plus intéressantes qu’offrent les statuts de 1451. Malheureusement ces statuts ne répondent pas à toutes les questions qui naissent au sujet de la confrérie ; ils nous laissent ignorer certains détails qui touchent à l’organisation , à la constitution même du Puy d’Amiens. Quelles étaient les conditions nécessaires pour entrer dans la confrérie ? Le nombre des confrères était-il illimité, ou limité comme au Puy de Rouen ? Tous les confrères pouvaient-ils être élevés à la maîtrise, ou cette charge exigeait-elle des conditions particulières d’éligibilité ?
Nous voyons par les pièces que M. Bouthors a extraites des Archives du département que la confrérie était administrée par des prévêts annuels, qui rendaient compte de
(!) Jean de Laigny f en U09, et Jacques Jonglai, en U57, ayant laissé décheoir la fête, tons les maîtres la relevèrent ensemble et à leurs dépens.
En 1465, Jean Lefoumier, sergent à masse, ayant été élu maître, refait la maîtrise et sortit hâtivement du lieu de l’élection. En U68, le prieur de St.-Martin~aui-Jumeaui ne put accepter la charge de maître au moyen de son abbé auquel il ettoit subject et debvoit toute obédience .
Etirait des ordonnances et délibérations, fait par Antoioe Mouret. * (Ârch . du département.)
leur gestion au maître nouveau, après l’année révolue et finamt au jour de la Purification. Tantôt le compte est rendu par deux prévôts, tantôt par un seul. Quelles étaient les règles spéciales applicables à leurs fonctions?
Dans le cours de notre travail, nous nous sommes posé bien d’autres questions sans pouvoir les résoudre. Poisse la découverte de documents nouveaux porter la lumière là où il n’y a encore qu’obscurité complète ou incertitude ?
Après avoir examiné les statuts de 1451, il nous faut suivre les progrès de la confrérie, et montrer comment elle parvint dans le xvi.* siècle au plus haut point de sa prospérité.
Il est certain que dès avant 1451 les maîtres exposaient leurs tableaux dans la cathédrale. Cette première faveur, accordée par le Chapitre , fut un acheminement vers des concessions plus précieuses. Les fêtes du Puy s’étaient presque toujours célébrées à la paroisse du maître en charge, et, suivant la coutume, la confrérie assistait le jeudi de chaque semaine à une messe de dévotion dans l’église de St.-Martin-aux-Waides ; mais en 1493, sous ^a maîtrise d’Adrien de Hénencourt, alors prévôt du Chapitre , il fut réglé que cette messe du jeudi serait célébrée dans la cathédrale, à l’autel du rouge pilier . Ce réglement consacre déjà une sorte d’établissement de la confrérie dans Notre-Dame, une sorte de prise de possession de l’autel qui lui sera plus tard exclusivement affecté.
Si la confrérie obtint alors un si notable avantage, elle en fut certainement redevable au maître qu’elle s’était
choisi, et qoifit valoir en sa faveur l'autorité dont il jouissait comme prévôt du Chapitre d'Amiens.
A la fin du xv.* siècle * la confrérie sans doute se montrait déjà considérable et florissante ; mais, n’étant peint régulièrement organisée en communauté, elle se trouvait,, en; tant que simple association , incapable de droits et d'obligations civils. Ainsi, pour elle point de faculté d’acquérir des biens et de se créer des revenus qui lui fussent propres; point de faculté de contracter avec les personnes qui eussent voulu faire en sa faveur de pieuses fondations, et de leur assurer des garanties légales.
Le 20 décembre 1500, un concordat, intervenu entre elle et l’évêque Pierre Versé, vint changer cet état de choses. Le prélat,qu’une dévotion particulière à la Ste.- Vierge rendait d’ailleurs très-favorable à la demande dea maitifes, leur permit de s’organiser en corps, en communauté , ; de même que les chapelains de la cathédrale, et d'aVoir aûsfei, comme ces derniers, une arche et-un sceau: particulier, pour eh user touchant le» affaire» de la eotih, frdrie.
, Par un autre concordat passé avec le Chapitre, la confrérie obtint définitivement la chapelle du rouge pilier pour y célébrer les messes ordinaires. Il fut convenu qu'ellè pourrait faire le service des jours solennels do Notre-Dame dans la nef de la cathédrale, et qu’elle profiterait des offrandes en payant chaque année une somme de vingt sol s tournois à la fabrique.
Les deux concordats réglèrent ep outre que les maîtres auraient la faoulté d’exposer et de laisser à demeure leurs tableaux et leurs cierges dans l’église , à la condition
toutefois que chaque'maître nouveau demanderait permission à l’évêque pour le placement de son cierge et au Chapitre pour celui de son tableau.
L’évêqüe et le Chapitre réalisaient ainsi tous les vœux de notre association. Avec le titre de communauté, elle acquérait le droit de posséder et de régir sa fortune particulière ; en s’établissant dans la cathédrale , elle emprun-r tait une partie de sa splendeur à la majesté de son siège, Le concordat entre la confrérie et l’évèqué d’Amiens est d’autant plus précieux, qu’il fait connaître tout le person-r nel des maîtres en 1500. Voici leurs noms et leurs qualités tels que les énonce ce document. « Noble et vénérable personne^ Adrien de Hénencourt (1), doctejir en décret , doyen de l’église Nostre-Dame d’Amiens; — Anthoine die Coquerel, procureur et cancellier au siège du bailliage d’Amiens, à présent maistre d’icelle confrairye ; — Jeharn de Bery, escuier, seigneur d’Essertaux, doien desdits confrères ; — Robert Faverel, bourgois ; — sire Jehan Marchant, prestre, curé et cbanone de Vinacourt ; — Jehan Obry, sergent à mâche ; — Jehan Bertin, escuier, grcnenetier d’Amiens ; — Vincent Lecat et Jehan Matissart, \'
(!) MM. Daval et Jourdain ont consacré une note assez étendue à Adrien de Hénencourt dans leur ouvrage sur les Stalles de la cathédrale ; nous renvoyons le lecteur à cette note. Voir le t. ix des Mémoires de la Soc. des Antiq. de Picardie, p. 468.
Telles étaient l’estime et l’affection du vénérable prélat pour les confrères du Puy , telle était l’importance qu’il attachait à son titre d’ancien maître, que, par un article de son testament, il ordonna qu’après sa mort son cœur fût porté et déposé par le mattre de l’année dans sa chapelle dcr cimetière de Saint-Denis.
marchands ;—maîstre Jehan du Gard, licencié es loix, esleu d’Amiens;—Jacques Lenglët, greffier de la dite ville; — Jehan de Saisseval, escuier, sieur de Pissy ; — Estienne Levasseur et Pierre Coustellier, marchands ; — M.» Robert de Cambryn, escolatre et chanone d’icelle église Nostre-Dame ; — Jehan Dardre, procureur et conseillier audit siège; — M.* Simon de Conty, chanoine d’icelle église Nostre-Dame ;— Jehan-Fremin Pinguerel, licencié en décret, pénitencier et chanone d’icelle église Nostre- Dame , et maistre Robert de Fontaines, licencié es loix, sieur de Monstrelet et conseillier du roy nostre sire. »
La réunion des maîtres en 1500 comprenait donc dixneuf personnes, parmi lesquelles on remarque de hauts dignitaires ecclésiastiques, des magistrats, des fonctionnaires municipaux, des hommes de condition noble et plusieurs marchands. Toutes les classes de la famille amiénoise se trouvaient rapprochées, confondues dans notre association. Pour y décerner la première place on avait moins égard au rang et à la fortune qu’au savoir et à la piété ; la bourgeoisie, même à ses degrés les plus humbles, offrait ces qualités solides qui la recommandaient à l’estime de tous, et l'honneur de la maîtrise venait aussi bien chercher l’artisan que le riche seigneur ou l’ancien mayeur de la cité. Pour faire saisir à l’époque qui nous occupe un constraste piquant entre les conditions sociales des divers maîtres, il nous suffira de faire remarquer que Jehan de Rery, seigneur d’Essertaux, l’un de ceux mentionnés dans le concordat, avait eu pour prédécesseur immédiat le p&tissier Jehan le Rarbier (1).
(1) Jean de Berj avait été mettre en 1471 ; leben te Barbier en <470.
Le concordat porta ses fruits. Aussitôt après l’obtention des nouveaux privilèges, les maîtres de la confrérie s’empressèrent de l'enrichir par de pieuses fondations. Nous en voyons un grand nombre fonder l’entretien perpétuel de leur cierge devant leur tableau, un grand nombre aussi fonder soit des messes basses, soit des messes solennelles, qui devaient être célébrées à des époques déterminées.
Souvent l’époque choisie par le fondateur était celle de la fête de son patron. Pour ne citer qu’un exemple, notre célèbre sculpteur, Nicolas Blasset, qui avait été maître du Puy en 1625(1), fonda en 1656, moyennant la somme de quinze livres de rente annuelle, une messe en musique pour le neuf mai, jour de la Saint-Nicolas d’été. 11 existe aux Archives du département une lettre portant sa signature, et dans laquelle lui et un autre maître demandent i l’évêque la permission de faire bucquer le» appeaux, c’està-dire sonner les deux grosses cloches, pour assembler le peuple un peu avant dix heures, à l’occasion de la messe fondée par l’un, le jour de la Saint-Nicolas d’été, et de celle fondée par l’autre, le jour de Saint-Antoine de Pade.
Certaines fondations se recommandent par des circonstances intéressantes, par des cérémonies pleines de grftce et de poésie.
Ainsi, à la messe du premier lundi de juin, fondée par Simon de Conty, chanoine de l’église d’Amiens (2), cba-
(1) Blasset avait fait lui-même son tableau portant la devise :
Clef de salut pour le rachapt de Vhomme.
Ce tableau représentait une Yierge offrant une clef à Jésus-Christ qui montrait le premier homme lié à un arbre. — Registre de M. Duaevel.
(3) L’un des mettras cités au concordat de 1500.
cun des maîtres et confrères devait recevoir douze deniers et un bouton de rote vermeil , pour le tenir à la main pendant la durée du saint sacrifice. Cette fondation d’une messe des boutons de rose n’avait rien d’étrange ni d’insolite au commencement du seizième siècle, car l’Histoire du père Daira nous apprend que la première fondation faite en 1460 en faveur de la communauté des Chapelains fut celle d’un obit qui devait se dire dans la saison des roses rouges. Mais si la cérémonie dont nous parlons n’était pas une nouveauté, au moins faut-il reconnaître que le mérite en était relevé par un symbolisme ingénieux et charmant. Ce frais bouton présentait effectivement l’emblème de la virginité, de la pureté de Marie, et, pour mieux découvrir sa pensée, le fondateur avait voulu qu’on chantftt durant la messe une séquence en l’honneur de la Vierge, commençant par ces mots, Guude flore virgmali: réjouis-toi de la fleur virginale ! Entre la fondation de Simon de Conty, datant du 2 juillet 1500, et la devise qu’il avait adoptée comme maitre du Puy en 1494, nous trouvons une harmonie intéressante. Cette devise où le maître compare Marie à l’arbre de baume :
BaUme donnant oodeor aromaticqne,
précède et semble annoncer la fondation ; un parfum s’en exhale comme des boutons de rose de la messe d’été. Si le bon chanoine aimait la Vierge, nous sommes sûr qu’il aimait aussi les fleurs et les jardins.
Rappelons encore une fondation analogue à celle de Simon de Conty. A la grand-messe fondée par Pierre
Pièce (1), qui se célébrait dans la cathédrale le premier août, jour de la Saint-Pierre-aux-Liens, les maîtres et les maîtresses du Puy, le chapelain et les chantres, portaient chacun un bouquet composé de trois fleurs de Rommerye (œillet de poète).
Autrefois les fleurs, l’herbe, le feuillage, toutes ces riantes parures des bois, des champs et des jardins, tenaient une large place dans l’appareil des cérémonies religieuses. Est-il en effet un plus doux encens que celui des œillets et des roses, et les couleurs de la robe du printemps charment-elles moins les yeux que celles des gothiques vitraux? Durant les jours de grande solennité, nos pères ne se contentaient pas comme nous d’orner l’autel de quelques bouquets; dans plusieurs églises de Picardie , on élevait entre les piliers de la nef des arceaux de feuillage , et dans la Cathédrale d’Amiens on épandait sur les dalles un ample tapis d’berbes que le batelier de Camon était tenu de fournir, en été, la veille des grandes fêtes. A l’Ascension et à la Penteéôte, l’herbe se remplaçait par des joncs verts, et alors le tenancier des moulins du Hoquet faisait les frais de la jonchée.
L’histoire des églises et des confréries abonde en cérémonies qui dramatisaient autrefois les saints mystères de notre religion. Suivant l'évangéliste saint Luc, Marie avait offert dans le temple pour sa purification deux tourterelles ou deux petits de colombe ; elle avait dû aussi, quoique saint Luc n’en fasse pas mention , payer cinq si-
(I) Maître en 1553.
clés imposés par la loi pour le rachat du premier né. Or» pendant la messe solennelle du jour de la Purification » une jeune fille, choisie par le maître de notre confrérie , représentait la Vierge et reproduisait les actes divers glofiés par la fête du jour. Laissons parler le chanoine "Ville— man (1) : « Au jour de la Purification de la Sainte-Vierge, fête de la confrérie de Notre-Dame du Puits, se faisait encore une représentation dans la nef de l’église d’Amiens. On y voyait une jeune demoiselle magnifiquement habillée en reyne, avec un manteau roial doublé d’hermine, une couronne de pierreries sur la tète , tenant un Enfant- Jésus de cire, environnée d’une troupe d’anges dont un portait deux tourterelles. Cette vierge avec sa troupe céleste était placée, pendant la messe de la confrérie, dans un trdne élevé sur un théâtre, d’où elle descendait en pompe pour aller à l’offrande. Sa marche était grave et à pas comptés, pour mieux compasser ses révérences sur les leçons d’un maître à danser. Enfin, arrivée au pied de l’autel devant le prêtre, comme devant un autre Siméon, elle récitait des vers qui avaient rapport à la présentation de' Jésus-Christ au temple par la Sainte-Vierge, et, pour le rachat du nouveau-né, l’ange présentait les tourterelles; il ne manquait à la cérémonie qu'une vieille veuve âgée de 84 ans, pour tenir la place d’Anne la prophétesse.... » Bernard (2) décrit à peu près comme Villeman cette
(1) Observation* sur les Bréviaires, etc. MS. de la Bibliot. d’Amiens, o # . 120, p. 326.
(2) Tom. III, p. 150-151. M. Charles Dafonr possède an exemplaire des manuscrits de Bernard.
cérémonie, mais quelques lignes du commencement de sa description sont assez équivoques pour que nous nous y arrêtions un peu. Les voici : « L’an 1685, que cessèrent plusieurs anciens usages et ridicules, on commença à faire dans la nef la cérémonie de la Vierge du Puits en cette manière. »
Si Bernard a voulu dire que la confrérie n’aurait imaginé qu’en 1685 de choisir une jeune fille pour représenter la Vierge, au jour de la Purification ,il a commis une erreur dont la preuve est facile. On lit, en effet, dans l'extrait des ordonnances et délibérations fait par Antoine Mouret, l’article suivant, porté sous la date de 1672 : « Le 7 janvier 1672 a esté recongnu de renouveler le règlement ancien portant pouvoir au sieur doien de la compagnie de nommer une fille pour représenter la Vierge au jour de la feste, lorsqu’il n’y a pas de maistre en charge. »
Il est donc certain que l’usage de choisir une jeune fille, devant jouer le rôle de Marie pendant la messe de la Purification, remontait à une époque qui était déjà fort ancienne en 1672.
Bernard n’a pas voulu, nous le croyons, nier l’ancienneté de l’usage ; on doit entendre ce qu’il dit en ce sens, que la pompe théâtrale par lui décrite n’aurait commencé qu’en 1685.
Cette jeune fille habillée en reine, ces anges, tout ce spectacle enfin, attirait dans l’église un immense concours de curieux. La cérémonie ayant occasionné quelque trouble pendant la messe en 1721, le Chapitre, pour mettre un terme aux abus, l’abolit définitivement en 1722.
En parlant ici de la Vierge éphémère de la Chandeleur,
noos ne saurions passer sous silence l’image durable et magnifique connue sous le nom de la grande Vierge forgent, qui était portée aux processions, et que les maîtres accompagnaient, ayant chacun une torche de cire vierge à la main et une couronne blanche sur la tète (1).
Dans les premières années du seizième siècle, les maîtres du Puy voulurent consacrer à Marie une image digne d’elle. Jehan Dardre, conseiller à la cour du roi, fut chargé des recettes et des dépenses. 11 ne tarda point à recueillir des dons considérables, soit en numéraire, soit en vaisselle d’argent, qui servirent à réaliser le désir de la confrérie.
La Vierge était représentée avec le puits (puteus), le seau du puits et la couronne d’argent. Dans la pensée des maîtres le puits et le seau ne faisaient probablement point allusion au miracle dont nous avons parlé; ils formaient un innocent rébus, où le puits désignait seulement le nom de puy, et où le seau représentait le sceau (tigiUum), qui,
( 1 ) En 1513, Adrien de Hénencourt avait donné une petite image d'argent représentant la Vierge qui tenait son fils assis sur on puits. Le servitenr on bédean de la confrérie devait porter cette image suspendue à sa tMttrhe gauche, aux fêta de Notre-Dame , atmt qu’aux tervica et hauteurs de la confrérie. Suivant Pagès, elle aurait coûté an donateur pour le métal et In façon une somme de xvm livre* tournois. C'est une erreur.- elle n'avait coûté que x livre».—Le bédean, eut rhonneur d’étre représenté paré de cette image, dans le tableau offert en ISIS par le maître Antoine Dardre. Pagès nous apprend que son portrait était d’une carnation trànaturelle, vêtu de ta robe de couleur violette, ayant à ta maneke gauche Cimage d’argent.— Le nom de ce bédean était Nicolas du Gard.
entre autres prérogatives, avait été récemment accordé par l’évêque Pierre Versé à la confrérie, organisée en communauté. La couronne d’argent rappelait celle que l’on donnait au rhétoricien vainqueur pour le chant royal.
La Vierge tenait dans ses bras l’Enfant-Jésus, qui portait au cou un collier d’or émaillé, et dans la main duquel brillait une pomme d’argent doré.
Le piédestal de la statue avait aussi sa richesse. On y distinguait gravés sur des lames d’argent le3 noms, surnoms et armes de vingt-huit maîtres et confrères (1).
Le mobilier de la confrérie s’accrut successivement par les dons des maîtres. Tel donnait, par exemple, un calice richement ciselé, tel autre une chasuble de brocard ; l’échevin Charles Bigauville faisait présent de courtines de velours bleu garnies de franges d’argent, le chanoine de Lamorlière signalait sa seconde maîtrise par le don
(!) « Le piédestal d'argent de cette statue, dit Pagès, t. II, pag. 156, est de figure hexagone ; on voit sur les six faces vingt-huit écus d’émail représentant en métaux et en couleurs les armoiries de vingt-huit confrères qui ont donné cette belle statue, savoir : six sur la face de devant, six sur celle de derrière, huit sur les deux côtés de la première et huit sur les deux de la seconde. » Les écus étaient ceux de Adrien de Hénencourt, Pierre Dumas, Jean de Saisseval, Antoine de Saint-Delis, Antoine de Louvel, Antoine Picquet, Estienne Levasseur, Robert de Cambryn, Simon de Conty, Jean Rohaut (qui porte pour armes un chiffre de marchand) , Christophe de Lameth, Pierre Cousin, Jean le Prévost, Mathieu Sacquespée, Robert Faverel, Jean Berlin, Jean du Gard, Jean Dardre, Jean de Saint-Delis, Robert de Fontaines, Antoine de Cocquerel, Robert Fouache, Michel Laloyer, Antoine Dardre, Andrieu Despré, Pierre Vilain, Jean le Caron de Bouillencourt, Arnoul Jacquemain.
d’une croix d’argent pesant sept marcs. Les maîtres ne se contentaient pas d’enrichir la chapelle de la corporation : leurs libéralités ajoutaient à la richesse, à l’embellissement de la Cathédrale. Le maître, Louis Roche, prêtre, avait donné la lampe d’argent suspendue devant le grand crucifix du jubé et y avait fait graver sa devise :
Roche écrasant des enfers k puissance.
On donnait à l’envi des tables d’autel, des retables, et des clôtures de chapelle souvent accompagnées de tableaux particuliers. Les tableaux officiels des maîtres, restant à demeure dans la Cathédrale, y formaient un pieux musée de peinture : au dix-septième siècle, les œuvres de sculpture donnèrent à notre beau temple de nouveaux ornements. N’était-ce pas la confrérie qui demandait au ciseau de Blasset la Vierge foulant aux pieds le démon de la chapelle Notre- Dame de Bon-Secours; l’Assomption de la chapelle de la Vierge, le retable de celle de l’Annonciation et les charmants bas-reliefs qui couronnent les tables de marbre où sont gravés les noms et les devises des maîtres ? Sans le zèle des maîtres du Puy, jamais ces ouvrages n'eussent vu le jour. La gloire de notre sculpteur amiénois est donc en même temps celle de la confrérie : lorsque l’on admire le talent de l'un, on ne saurait oublier les encouragements de l’autre.
En analysant les statuts de 1451 nous n’avons fait qu’effleurer les repas de la confrérie. Le moment est venu de parler avec quelque détail de ce sujet gastronomique toujours fort important parmi les usages des ancienbes
confréries, et qui n’est nullement à dédaigner dans l’histoire de la hêtre.
On a déjà vu que les repas se renouvelaient plusieurs fois durant l’année, et que les confrères, non contents de choquer leurs verres aux cinq fêtes de la Vierge, festinaient encore pour célébrer Noël et la Toussaint. Le banquet principal était celui que le maître de l’année précédente donnait le jour de la Chandeleur. Suivant l’expression consacrée, que l’on trouve à chaque page du Registre des maitres, le prince dépossédé rendait alors sa fête, et c’était bien réellement une fête pour les confrères ; car, à l’issue d’un bon repas , on leur offrait le spectacle de l’époque, la représentation d’un mystère ou d’une moralité. A la fin du quinzième siècle, Pierre de Buyon et Jehan Destrèes charmaient la ville et la confrérie par leurs compositions dramatiques. En voyant jouer le Paradis terrestre et le Bon temps , en entendant le joli rondel de la Violette , nos pères goûtaient un moment de calme au milieu des troubles politiques, et se consolaient un peu des malheurs qu’attirait sur Amiens la lutte de Louis XI contre le Bourguignon. Au xvi.* siècle, les représentations de mystères sont encore en pleine vigueur. Maître Jehan Ponce Pièce, estudiant en rhétorique françoise, rendant sa fête en 1559, fait jouer Y Histoire du mariage de Marie et de Joseph (1). En 1560, Jessé Andrieu procure aussi aux confrères le plaisir d’une représentation dramatique, et l’on sait,parle
(I) On remarquera le rapport qui existe entre la devise du maître dont nous parlons et le sujet du mystère qu'il fit jouer. Sa devise est ainsi conçue':
Vierge florie à Joseph épousée .
Registre des maîtres, qu’avant de jouer au dîner, tous les jowxirs du jeu avaient assisté à la messe en bonne ordonnànehe. Probablement le jeu du jour roulait, comme celui de l'année précédente, sur un sujet religieux, et les acteurs , pour donner plus de solennité à la messe de la confrérie , y paraissaient revêtus de leurs costumes.
Les repas avaient lieu dans le local choisi par le maître. Au seizième siècle, les maitres adoptaient presque toujours la maison du Pot-dC Etain située dans la rue au Lin, et quelques-uns seulement rendaient leur fête dans leur logis ou au palais épiscopal. Une particularité curieuse se rattache à cet bétel du Pot-d’Etain.En 1541, Robert Bellejambe, qui en était propriétaire, fut élu maître du Puy, et il imagina de faire allusion à la célèbre enseigne dans sa devise ainsi conçue :
Pot par portant potion précieuse.
Comparer la Sainte-Vierge à l’enseigne banale d’une hôtellerie, substituer un pot, et qui pis est, un pot d'étain , au «xu honordbile des litanies, cela nous parait aujourd’hui quelque peu malséant; mais la rhétorique du Puy n’était pas aussi délicate que la nôtre, et, loin de s'attirer la critique, Robert Bellejambe dut recevoir de flatteuses félicitations pour cette ingénieuse devise, où potion, le contenu, ramène au milieu du vers pot , le contenant, et où tous les mots commencent par la lettre P, pour porter en quelque sorte la livrée du glorieux pot (1).
(I) Le «en de B. Bellejambe est do exemple de ce qu'anciennement oo appelait rime seoée (c’est-à-dire semée: qoi le croirait!!) La Haie
Où conçoit, au reste, qu’un hôtelier du Pot-d’Etain pût être fier de sa maison, car lorsque le maître donnait à dîner, il réunissait quelquefois les plus hautes notabilités de la ville et de la province. Le banquet de la Chandeleur 1568, donné par Nicolas Roche, et celui de la Chandeleur 1615, offert par Germain Séjourné, furent particulièrement remarquables par la qualité des personnages qui s’y troüvèrent réunis, et nous ne croyons pas nous tromper en leur attribuant une certaine signification politique.
En 1568, Nicolas Roche, notaire royal et procureur au bailliage et siège présidial d’Amiens, rend sa fête au Pot-d’Etain. La messe a été célébrée le matin avec une solennité exceptionnelle ; Mgr. l’évêque d’Ebron l’a chantée en présence de Mgr. le cardinal de Créquy, évêque d’Amiens, de M. de Piénnes, lieutenant-général pour le roi en Picardie, du mayeur, du prévôt, des principaux fonctionnaires de la ville et d’un grand nombre de personnes de distinction. Un repas superbe suit la solennité religieuse, et l’on y voit figurer Mgr. de Créquy, M. et M.“* de Piennes, M.** de Crévecœur, M.“* de Saint- Janurin (1), M- de Canaples, son fils ; MM. de Heilly et
senée avait lieu lorsque dans un vers ou une suite de vers tous les mots commencent par la même lettre :
Ardent amour, adorable Angélique.....
Mélancolie, morne, marri, musant,
PAlé, perplex, peureux , pensif, pesant.....
(t) Soeur de l'évêque d'Amiens.
de Saint - Contez. Or, si l’on se reporte à l’histoire d’Amiens au moment du banquet, on remarque que les plus vives hostilités régnaient entre les catholiques et les protestants. Les catholiques, en 1562, avaient refusé de recevoir à Amiens M. de Senarpont, lieutenant-général au gouvernement de Picardie, qui s’était attiré leur haine en montrant précédemment une certaine faveur aux réformés ; en 1567, la ville avait publié une ordonnance en exécution des ordres du roi Charles IX, portant injonction à tout gens de la religion de sortir d'Amiens , défense de les recéler , ordre de révéler ceux qui seraient cachés, récompense pour les dénonciateurs. Charles de Hallewin, sieur de Piennes, gentilhomme tout dévoué à la cause catholique, se trouvait investi des fonctions de lieutenantr général et de gouverneur de Picardie. Dans ces circonstances , la confrérie du Puy, en donnant une pompe extraordinaire à l’office divin, un éclat inusité au banquet de la Chandeleur, où elle associait l’évèque au lieutenantgénéral, la confrérie, disons-nous, s’était évidemment proposé une manifestation anti-protestante.
Quarante-sept ans plus tard, en 1615, le maître Gertpain Séjourné, marchand drapier et chaussetier , invite au dîner de la Chandeleur messeigneurs et princes le duc de Longueville et le comte de St.-Pol, ainsi que M. Antoine Pingré, premier échevin, et plusieurs personnes de distinction. Cette invitation n’était-elle qu’un hQmmage rendu à la grandeur du rang, ou un acte de magnificence de la part d'un riche marchand d’Amiens? A notre avis, aile dut avoir une autre importance. Le duc
de Longueville (1), gouverneur de Picardie , et l’un des membres de la ligue des princes contre la Régente, se trouvait au mois de février 1615 en lutte ouverte avec le maréchal d’Ancre, lieutenant-général de Picardie, gouverneur de la citadelle d’Amiens. Le maréchal, voulant se rendre maître du pont-Dolent qui séparait la ville de la citadelle, y avait fait placer un pont-levis le 26 septembre 1614. « Par ce moyen, dit Decourt (2), on rie pouvait sortir de la ville sans sa permission. » Une telle conduite exaspérait les bourgeois;ils faisaientcausecommune avec le duc de Longueville, qui devait bientôt essayer d’enlever la citadelle à l’odieux favori de la Régente. Il est donc facile de comprendre pourquoi le bourgeois marchand , Germain Séjourné, conviait monseigneur le duc au banquet du Pot-d’Etain (3).
(!) Henri II du nom t duc de Longueville, était né en 1595. Il vint à Amiens le 9 août 1614 pour prendre possession du gouvernement général de la province à la place du comte de Saint-Pol, son oncle.—(Voir sur sa carrière politique et militaire la Biographie universelle de Michaud.) En 1650, il partagea la prison du grand Condé, dont il avait épousé la sœur, et, lorsqu'il fut libre, il se retira dans ses terres, en renonçant aux affaires publiques. Son cœur était généreux et bon ; ce fut lui qui répondit un jour à la proposition de défendre la chasse sur ses terres aux gentilshomnjps du canton : « J'aime mieux des amis que des lièvres, b II mourut à Rouen en 1663, dans les bras du P. Bouhours.
(2) Mémoires historiques sur Amiens.
(3) Quelque temps après le banquet, « le 7 mars 1615, premier dimanche de carême, le duc de Longueville, dit Decourt, fit la course du Faquin sur la terrasse des Augustins. Ce divertissement était une teste de carte (carton), de figure humaine, laquelle étant suspendue, un cavalier courant à toute bride tâchoit d'enlever avec la pointe de son épée; quelques
Les repas de la confrérie étalent rarement aussi brillants que ceux dont il vient d’être question ; mais ils réunissaient toujours un grand nombre de convives, surtout depuis que les femmes et les veuves des maîtres avaient été admises à y prendre part. Dans les statuts de 1451, fl n’est fait aucune mention des maîtresses du Puy ; plus tard (1) les délibérations leur confèrent certains privilèges et l’usage s’introduit de les faire participer aux banquets»
bourgeois qui étoient présents dirent assez haut que cette teste n’étoit pas celle d’un dentier, mais d'un maréchal. Le sieur de Hautecloque, lieutenant-du-roi de la dtadelle, envoya quérir le sieur Antoine Pingré, alors premier échevin t pour lui faire des plaintes du discours Insolent des bourgeois. Pingré ne fit aucune punition de ces habitants. Hautecloque, pour s'en venger, envoya h deux heures du matin douze soldats de la dtadelle, qui, dans le dessein d’assassiner Pingré, ou, du moins, de le maltraiter, vinrent à sa inaison. 11 n’y en eut qu’un qui parut et qui frappa à la porte; il dit à la servante, qui étoit venue au coup demander qui c’étoit, qu’il venoit de la part de madame la duchesse de Longueville pour parler à son maître. Heureusement, cette servante, dont les soupçons et ceux de son maître furent éveillés, n'ouvrit pas, et les soldats se bornèrent à essayer de percer la porte h coup de pistolets. — (Decourt. Mém. hist.j (t) En 1493, en considération de ce que Jeanne de Machy, veuve de Jacques d'Englès, avait fait un legs i la confrérie, il fut ordonné que les femmes des maîtres décédés qui se signaleraient par des dons ou legs auraient droit chacune, après leur mort, à un obit ou messe solennelle où seraient présens et assistens les maistres et leurs femmes sur peine de amendes de doute deniers chascun au pourfict de la dicte confrérie . En Ilf9, l'obligation est imposée aux maistres et maistresses d’assister aux service ^vigiles et commendaces du défiant confrère décédé, qui se fera en l’église et en sa paroisse ; puis la délibération ajoute que maistres et maietresses se trouveront ensemble au diener (des funérailles), où sera des* pensé le légat (legs) du deffunt.
à la condition d’y payer leur écot (1). Ces dames n’étaient pas douées d’un estomac aussi robuste que les confrères, elles prétendirent que l’inégalité d’appétit devait avoir pour conséquence l’inégalité dans la taxe, et les maîtres, faisant droit à cette réclamation, décidèrent galamment en 1591, que dorénavant la dépense des banquets se paierait par les hommes pour les deux tiers et par les femmes pour Vautre tiers, le tout à portion de testes.
L’importance que la confrérie avait acquise au seizième siècle, la faveur dont elle jouissait auprès de l’Evêché et du Chapitre, le patronage des hommes les plus haut placés dans la noblesse et le clergé, les fondations qui la dotaient si richement, l’insigne honneur que lui avait fait Louise de Savoie, mère de François I.", en demandant une copie des meilleurs chants royaux et les dessins des tableaux des maîtres ; toutes ces causes ne laissèrent pas de susciter contre elle des jalousies et des inimitiés. Les récompenses qu’elle accordait aux Lettres, et le choix qu’elle faisait des artistes de mérite pour exécuter ses tableaux , durent surtout lui attirer les dangereuses ran-
(1) Dans les comptes de 1503-1504 (Archives du département) on lit sous le titre de Mises l’article suivant : « Item, le dimanche enssuivant la dicte Teste de Nostre-Dame Chandeleur, plusieurs de messieurs les maistres et maistresses se trouvèrent ensemble au disner et soupper, & l’hostei Estienne le Vasseur, pour lequel fut soustenu par le dit d’Ardre, qu’il paya de la charge des dis maistres à Colin Deleharpe ix sols. » — Dans les comptes de 1571-1578 on lit encore : « A esté payé pour la dépense des maistres et maistresses le jour du gasteau et en la manière accoustumée.... ix livres ▼ sols. » *
cunes d’hommes auxquels ces récompenses et ce choix ne pouvaient s’adresser. En 1531, un certain Jehan Leriche Tirmaillier, et quelques autres personnes, s’avisèrent d'entreprendre sur les privilèges du Puy, en se faisant remettre les ballades et les chants royaux destinés au concours, • en se constituant juges, à la place des maîtres, du mérite relatif des poésies ; en distribuant les prix selon leur caprice, et enfin en publiant le jour des Brandons les pièces couronnées. La confrérie, publiquement troublée dans l’exercice de ses droits, réclama, par complainte devant le Conseil du roi, contre cette audacieuse usurpation ; — les Archives du Departement nous ont conservé l’arrêt du Conseil, rendu au nom de François I.*', par lequel il est ordonné que la confrérie soit maintenue en possession de privilèges qui n’appartiennent qu’à elle seule (1), et qu’en cas de refus par Leriche Tirmaillier et consorts de mettre fin à leur usurpation, assignation leur soit donnée devant le prévôt de Beauvoisis ou son lieutenant au siège d’Amiens.
Il est probable qu’on n’eut pas besoin de recourir à cette extrémité.
(1) « A eulx appartient, dit l’arrêt, et ont droit de tenir escolle de rétoricque en la ville et cité d’Amyens, bailler refTrains pour besoigner et rétoricquer, faire les jugemeos des ballades, champs royaulx, rondeaujx, véritez, fatras et autres sortes ; de pratiquer et user du dict art et science... de donner couronne, pris ou autre sallaire à celluy ou ceulx qui se trouvent avoir mieulx besoigné ou dit art et science de rétoricque.... » Nous reproduirons entièrement dans les Additions eette pièce curieuse, que, le premier. M. Bouthors a transcrite et extraite des Archives du département.
Dans cette affaire, la confrérie était protégée par la justice civile ; voyons maintenant l’appui que lui prête la justice ecclésiastique dans une autre circonstance.
Auprès des tableaux des maîtres, placés principalement contre les piliers de la cathédrale, se trouvaient de petits cadres de bois renfermant les ballades et' chants royaux couronnés, qui servaient en quelque sorte de livrets pour l’explication des peintures. Ces compositions, écrites sur parchemin, étaient illustrées de dessins coloriés, probablement analogues à ceux qu’on voit sur les marges du manuscrit offert & Louise de Savoie. Or, il paraît qu’en 1544, des malveillants avaient soustrait quelques-ufts de ces petits tableaux et maculé d’encre, percé à coups d’épée ou de canif, déchiré avec les ongles, les feuilles de parchemin des cadres restés dans l’église. Instruit de ces ignobles violences, l’official de l’église d’Amiens fulmina le 25 août 1544 un monitoire par lequel il ordonnait à ceux qui en connaîtraient les auteurs de les signaler dans un délai de quinze jours, sous peine d’excommunication.
Reconnaissons-le cependant : la confrérie mérita quelquefois les attaques auxquelles elle fut souvent en butte. « Le premier objet de cet institut dégénéra, dit un historien d’Amiens, on en vit sortir des chansons, des refrains peu mesurés sur les règles de la charité et de la modestie ; enfin des satires connues sous le nom de Rébus de Picardie, que Ménage a définies des équivoques de la peinture et de la parole. »
Avec ces licences littéraires commença la décadence de la confrérie ; elle dut être accélérée par d’autres causes, soit générales, soit purement locales. La renaissance des
Lettres avait été particulièrement favorable à la poésie lyrique. Les poètes de la Pléiade, le fameux Ronsard à leur tête, avaient ouvert de nouvelles voies, créé de nouveaux rhythmes. Quels que fussent les défauts et les excès de leur école, il faut convenir qu’une sensibilité vraie communiquait une grâce touchante à l’élégie, que l’inspiration animait l’ode et lui donnait quelquefois des accents sublimes. Cette poésie nouvelle dut discréditer le Chant royal dont le rhythme lourd et compliqué gênait l’essor de la pensée et l'étouffait sous un amas d’épithètes stériles. « Lis donc, disait Dubellay au poète, dans son illustration de la langue françoise, lis et relis jour et nuit les exemplaires grecs et latins, et laisse moi aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen toutes ces vieilles poésies françaises, comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons, et telles autres épiceries qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. » En dépit de cet anathème, les rhétoriciens amiénois continuèrent de rimer leurs chants royaux et leurs ballades, sans songer à rajeunir la poésie des concours par d’autres genres de composition.
Le Puy de Rouen, directement atteint par le trait satirique de Dubellay, avait été mieux* avisé que notre confrérie. Dans la première moitiédu xvu.* siècle, en laissant subsister les prix du chant royal et de la ballade, il avait fondé ceux de l’épigramme ou de l’allégorie latine, de l’ode latine et de l’ode française. Plus tard le prix d’éloquence vint s’ajouter aux autres, et d’excellents discours en justifièrent l’établissement.
Parmi les causes locales de la décadence de notre con-
frérie, on a signalé avec raison la rivalité qui naquit entre elle et le collège des Jésuites, établi à Amiens en 1608. Les professeurs de cette maison surpassèrent aisément les Odengers du Puy par le goût et le savoir en matière de belles-lettres. En faisant représenter avec pompe, aux distributions de prix, des tragédies et même des ballets, il leur fut également facile d’offrir un spectacle plus attrayant que celui des scènes naïves jouées aux repas de la Chandeleur. La confrérie, promptement éclipsée par le collège, vit ses concours poétiques de plus en plus délaissés, et elle cessa de proposer des prix qui n’étaient enviés de personne. Sa langueur devint telle, que les confrères se dérobaient à l’honneur de la maîtrise au lieu de le rechercher. Déjà privée d’un maître en 1631 et en 1633, notre société demeura sans chef durant cinq années à partir de la Chandeleur 1638, et elle aurait probablement disparu à celte époque si elle n’avait trouvé dans l'élément religieux de son organisation les moyens de prolonger son existence. En 1654, le pape Innocent X lui octroya des indulgences dont on peut lire l’édifiant détail gravé en lettres d’or sur une table de marbre placée dans notre cathédrale ; mais quelque précieuses que fussent les faveurs spéciales accordées aux maîtres par les lettres apostoliques, la maîtrise souffrit encore de nombreuses vacances. En 1694, la cessation des devises montre suffisamment que la vie littéraire et artistique se retirait entièrement de la confrérie. Quelques années plus tard son héritage intellectuel était effectivement recueilli par une société connue sous le nom de Cabinet des Lettres, qui elle même fit place, en 1750, à l’Académie d’Amiens.
Rien de plus triste que l’agonie littéraire du Puy. Il n’eut pas même la consolation de mourir en paix. Au moment où le Cabinet des lettres se formait, un Célestin, nommé le père Androle, satirisa la confrérie expirante dans une pièce de vers intitulée : Requête des Rébus opposants à rétablissement (Tune académie de beaux-esprits dans Amiens (1).
Le corps des Rébus s’adresse à Mgr. le Chancelier :
Le corps des Rébus alarmé Du dessein que Ton a formé D’établir une académie Qui les Ta couvrir d’infamie,
A recouTs à votre (équité,
Contre une telle nouveauté.
C’est une chose assez connue Et dont la France est trop imbue,
Que de temps immémorial Les supplians, sans nul rival,
Ont fait de cette ville antique La différence spécifique,
En sorte que les citoyens
(1) Il s’était formé depuis quelques années dans Amiens une société de personnes distinguées par l’esprit. On commença de qualifier ceUe société du nom d’académie. Les académiciens sont MM. Poussembthe de l’EtQille, abbé régulier de St.-Acheul ; Trancart et Delfaut, tous deux chanoines de la cathédrale ; Vacquette, sieur du Cardon no y, conseiller au bailliage et siège présidial; de Mons , sieur d’Hédicourt, trésorier de France; D'Amiens d’Omécourt, rentier ; Veillart, maître de la poste; deLestocq, théologal de la cathédrale; Pruvost, curé de St.-Maurice. Le père Androle, célestin, fit la satire suivante au sujet de l’établissement de cette académie: Les Rébus, etc.—Petit Pagès, appartenant à M. Lécubin, 1.1, p. 280.
(Que Dieu veuille combler de biens) Les auraient transmis d’âge en âge Gomme leur meilleur héritage*
De là vient que tous les jardins , Tous les bétels, tous les lieux saints.
Le Collège, les cimetières Et les maisohl particulière ,
Pour exercer les curieux,
Offrent des rébus à leurs yeux.
Cent recueils d'heureuse mémoire Jadis en prônèrent la gloire ;
On les lit encore aùjourd'hüy Quand çn veut passer son fednuy.
Cependant, à leur préjüdiôé,
Sans apparence de justice,
Certains prétendus beaux-ésprits Auraient fièrement entrepris D’en faire proscrire l'usage Coihme contraire au beaii langage, Dont ils se font (tant ilâ sont vains ! j Arbitres séuls et souverains,
Jusques là que cette cabale ,
Par une audâcé sans égale, Voudroit biffer des monuments Tant de grotesques ornements Qu'a gravés la main de leurs pères, Et que leurs plumes téméraires »
Vont, malgré leur antiquité ,
Flétrir de pleine autorité.
11 ne reste plus sur nos lames D'épitaphes ni d’épigrammes Qui ne courent un grand danger D'y périr ou d'en déloger,
Tant est sévère la censure De ces Messieurs à langue pure y
Bi bien que si eeé attentais Bientôt ne se répriment pas Amiens, ville toujours illustre Perdra son éclat et son lustre ,
Et le trisayeul de Phtëbus Qui fut Vinténtéur des Bébea,
Voyant outrager leur mérité,
Ailleurs ira leur chercher gîte.
€e considéré, Monseigneur ,
Il plaise h votre aime grandeur 6é tendre aujOurd’huy favorable Àûï Supplians que Ton accable,
Lui maintenir dan* tout leurs droits, Rangs i, franchise* , honneurs, octroÿs , En outre obliger leurs parties, Soi-disants hauts et fins génies, D'établir cette qualité Sur un titre non contesté,
Et, nonobstant ée, reconnaître üm leurs vers, tenant à paraître, Loin de prétendre le haut bout,
Aux Béhus céderont partout.
Par là, leurs injustes poursuites N'auront pas de fâcheuses suite*,
Les supplians ne craindront rien,
Et, ce faisant, voué fortes biten.
On comprendra mieux la portée et lé piquant de dette satire lorsqu’on aura lu le chapitre suivant, consacré aux poésies de la confrérie. De fait, sinon d’intention, le père Androle parodiait assez plaisamment la complainte adressée jadis au conseil du roi François I." contre l’entreprise de Tirmaillier et consorts , voulant tenir escolle
de rhétorique au préjudice du droit exclusif des Odengers du Puy.
Rire aux dépens des travers de la confrérie, cela était fort permis sans doute ; mais porter une main violente sur les précieux monuments de peinture et de sculpture dont la piété des maîtres avait enrichi la cathédrale, disperser cet intéressant musée , sous prétexte que le bon goût y était offensé par certains détails , et que les tableaux surchargeaient les piliers ou nuisaient à la perspective architecturale de l’édifice, donner gratuitement à des églises de village des toiles chèrement payées par nos ancêtres, briser des tables d’inscriptions funèbres pour les enlever plus vite, «t en laisser piller les débris par la populace, voilà ce qui n’était permis à personne , et ce que pourtant le Chapitre d’Amiens ne craignit pas de faire au mois de février 1723.
De pareils actes furent vivement blâmés par la partie éclairée des habitants de la ville, et une satire, malheureusement plus remarquable par l’indignation dont elle est empreinte que par le mérite de la poésie, vengea la confrérie insultée et dépouillée.
Trop libérale confrérie,
disait le poète anonyme :
Vos vœux, vos dons et vos présents A la glorieuse Marie,
Vont bientôt s’envoler aux vents !
On détruit, on pille, on ftvage,
On n’épargne pas une image ; *
On arrache les écriteaux,
On trouble, malgré la nature,
Les morts dedans leor sépulture En démolissant leurs tombeaux.
Nous aussi, membres de la Société des Antiquaires de Picardie, nous vengeons la confrérie du Puy d’une noire ingratitude et de mépris ignorants ; nous nous plaisons à reconnaître les services qu’elle a rendus aux Lettres et les encouragements qu’elle a donnés aux Beaux-arts pendant plusieurs siècles ; nous lui savons gré de l’union qu’elle entretenait entre les diverses classes de la société amiénoise, rapprochées dans son sein [au nom de la science et de la religion ; nous recueillons avec intérêt les manuscrits qu’elle a laissés, les tableaux échappés à la destruction, et, avec ces précieuses reliques, nous nous efforçons de recomposer son histoire, et de perpétuer son souvenir.