La conjuration antichrétienne
Le plan de désorganisation totale de la société chrétienne que nous avons ru exposé dans la correspondance des Encyclopédistes et dans les papiers des Illuminés, ne fut abandonné ni en 1801 ni en 1814 ni en 1870. Nos lecteurs ont pu s'en convaincre par le rapide exposé que nous avons fait de l'action maçonnique durant toute cette période. La Révolution de 89 n'avait pu le réaliser complètement, et l'instinct de la conservation avait fait rentrer la société sinon dans les voies les plus droites, du moins dans celles qui paraissaient devoir l'éloigner de l'abîme où elle avait failli sombrer.
Barruel, voyant arriver la réaction, avait fait dès 1798 'cette prophétie que de Maistre formulait de son côté avec non moins d'assurance :
« Ce que les sectaires ont fait une première fois, ils le feront encore, avant d'éclater de nouveau. Ils poursuivront dans les ténèbres le grand objet de leur conspiration, et de nouveaux désastres apprendront aux peuples que la Révolution française n'était que le commencement de la dissolution universelle que la secte médite. »
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La dissolution universelle par la diffusion dans toutes les parties du monde de l'esprit révolutionnaire gui a eu en France, il j a un siècle, sa première explosion, apparaît bien menaçante, à l'heure actuelle, à tous les sociologues et à tous les hommes d'Etat de l'ancien et du nouveau monde.
De nouveaux désastres, plus étendus que ceux de la fin du XVIII^ siècle, et plus radicalement destructeurs, s'annoncent dans les idées qui ont cours, dans les faits qui se produisent : faits prémonitoires, qui nous instruisent de ce que ces idées renferment et nous avertissent de ce qu'elles appellent.
Aujourd'hui comme au XVIII® siècle, elles sont élaborées dans les sociétés secrètes et introduites par elles dans tous les pays comme dans toutes les classes de la société.
Nous avons vu les sectaires distillant, avant 89, leurs poisons dans les académies voltairiennes, dans les loges maçonniques et dans les arrière-loges illuminées, puis les inoculant au corps social qui faillit en périr.
Nous avons vu dans la période qui s'étend de 1802 à nos jours, les mêmes idées reparaître et prendre corps tantôt dans une institution, tantôt dans une autre. Aujourd'hui, on est venu à ce point d'entendre proclamer jusque dans le Parlement la certitude d'arriver cette fois définitivement à ruiner la religion; ailleurs on ne s'en tient point là, mais on dit qu'il faut renverser tout l'ordre social, abolir la famille et la propriété pour substituer à tout ce qui est depuis le christianisme, depuis même le commencement du monde, un état de choses que l'on se garde de définir.
Ceux qui manifestent ces desseins sont évidemment les héritiers des Encyclopédistes et des Illu-
minés et des Jacobins, du moins quant aux idées et aux intentions. Sont-ils plus que cela? Y a-t-il entre ceux-ci et ceux-là un lien social aui en fait un même corps, un même être, continuant à vouloir au XX^ siècle ce qu'il a entrepris au XVIIle?
Le même but, également avoué de part et d'autre et poursuivi d'une manière continue, semble bien révéler la présence d'un seul et même agent.
Nous avons pour croire à cette identité plus que des soupçons raisonnes. Nous possédons, du moins pour les années écoulées entre la Restauration et la chute du pouvoir temporel des Papes, des documents semblables à la correspondance de Voltaire et aux Ecrits saisis par la Cour de Bavière. Par un sort tout pareil, ils tombèrent entre les mains de l'Autorité pontificale, et comme le gouvernement de Bavière avait publié ceux qu'il avait saisis, les Papes Grégoire XVI et Pie IX firent publier, comme nous le verrons, ceux que la Providence mit entre leurs mains.
Pour les temps qui ont suivi l'usurpation piémontaise, c'est-à-dire ceux où nous sommes, nous n'avons encore pour nous convaincre de la permanence de cet organisme,^ que la lumière des faits, mais elle n'est que trop éclatante.
Le principal ressort en était situé, avons-nous dit, au XVIII^ siècle, en Bavière et mû par la main de Weishaupt. A l'époque de la Restauration, nous le voyons transporté en Italie. Aujourd'hui, son action se fait surtout sentir en France, mais on peut croire que la main qui lui donne l'impulsion est ailleurs.
La maçonnerie est cosmopolite. C'est dans tous les pays du monde qu'elle complote et qu'elle a^it contre l'Eglise catholique. Elle a juré de l'anéantir complètement et par conséquent partout.
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Mais si elle est présente efc agissante sur tous les points de l'univers, elle ne se conduit point partout de la même façon. Comme M. Claudio Jannet le fait observer avec beaucoup de raison, elle a ses centres de direction et ses théâtres d' opération. Les centres de direction se dissimulent dans les pays protestants. Là sont les repaires les plus secrets de la secte, là se préparent les révolutions qui doivent éclater ailleurs. Les théâtres d'opération sont d'ordinaire les pays catholiques, et paiticulièrement la France, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, en un mot les pays latins les plus imprégnés de la civilisation chrétienne, c'est contre eux que la maçonnerie internationale a toujours dressé ses plus formidables batteries. (1).
Pour l'époque dont nous allons nous occuper, c'est l'Italie qu'elle révolutionne, et ses principaux instruments sont le Carbonarisme et îa Haute-Vente, à qui a été donnée la mission confiée autrefois à rilluminisme.
Le Carbonarisme fut une société plus secrète dans rassocia,tion secrète de la Maçonnerie. « La Franc- Maçonnerie, dit M. Copin-Albancelli, est un édifice truqué qui, à bon escient, laisse voir aux profanes une façade étrange et hypocrite, et qui ouvre à la
1. Il est de l'intérêt de la maçonnerie internationale, pour le but qu'elle se propose, de maintenir l'ordre extérieur dans les pays protestants, tandis qu'elle révolutionne les pays catholiques.
On voit par là ce qu'il faut penser des tirades enthousiastes sur la supériorité des nations anglo-saxonnes du système américain, etc., etc. Dans une revue très répandue, une plume naïve écrivait récemment, à propos des francs-maçons persécuteurs : ce phylloxéra ne' prend pas sur la vigne américaine! De telles déclarations sont de nature à rassurer, en les égayant, les chefs des sociétés secrètes.
main des F. • . F. • . des appartements, dont certaines portes plus ou moins dissimulées dans la muraille demeurent perpétuellement closes. »
De telle sorte qu'il existe deux maçonneries : 1° celle qu'on nous permet de voir parce qu'on ne peut pas faire autrement, et qui se manifeste par des temples ayant pignon sur rue, par des bulletins, des revues, voire même des volumes savamment cuisinés, par des fêtes et des couvents, par une organisation i}urement administrative de loges, de conseils et d'obédiences.
S° Celle que l'on cache soigneusement, non seulement aux profanes, mais aussi à la grande majorité des affiliés. C'est le caractère particulier de la Franc- Maçonnerie de n'être point une seule association, mais plusieurs associations, organisées par superposition de groupes dont les supérieures constituent de véritables sociétés secrètes pour les inférieures.
La Charbonnerie, l'un de ces groupes supérieurs aux loges fut créée pour travailler au renversement de tous les trônes et surtout à l'anéantissement de la puissance pontificale, clef de voûte de l'ordre social. La Haute-Vente fut dans le Carbonarisme même une société plus secrète encore, recevant des instructions plus mystérieuses et plus précises pour diriger les efforts et du Carbonarisme et de la Maçonnerie et les faire converger vers le but que nous venons de marquer.
Dans les sociétés chrétiennes, telles que la sagesse des siècles et l'esprit de l'Evangile les avaient constituées, les rapports établis entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux pour le bien du peuple, faisaient que l'autorité temporelle formait au catholicisme et à l'idée cnrétienne un premier rempart. Aussi, la détruire, en tuant les rois et en brisant leurs trô-
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nés, fut la première œuvre qu'entreprit la Franc- Maçonnerie. Nous avons ru à quel jour et par quels conspirateurs fut décrétée la mort de Louis XVI. L'assassinat du duc d'Enghien et du duc de Berry qui suivirent, la conspiration permanente des sociétés secrètes contre les Bourbons de France, d'Espagne, de Portugal, de Naples et de Parme, partout terminée par leur expulsion à travers des flots de sang et par les plus ignobles trahisons, ne peuvent laisser aucun doute sur le sens de la devise maçonnique : Lilia pedibus destrue; et, comme le dit Deschamps, ce sera l'éternel honneur de la plus ancienne, de la plus glorieuse, de la plus paternelle des races royales, d'avoir été choisie comme premier but dans le renversement de la religion et de la société par les fanatiques scélérats qui, sous le nom de Maçons, de Carbonari, ont juré de les détruire.
Renverser les trônes fut l'œuvre plus particulièrement assignée aux Carbonari. A la Haute-Vente fut donnée celle de faire disparaître le pouvoir temporel des Papes et celle, plus hardie encore et plus incroyable, de corrompre l'Eglise catholique dans ses membres, dans ses mœurs et même dans ses dogmes.
Lors^que la chtite de Napoléon eut amené en France la Restauration des Bourbons, la franc-maçonnerie craignit, malgré les précautions qu'elle avait su prendre, un mouvement de recul pour l'œuvre révolutionnaire, dans l'Europe entière. Les peuples voyaient la paix succéder aux plus terribles guerres, la prospérité renaître du sein des ruines, le bonheur, si longtemps absent, se répandre de proche en proche. L'opinion publique, revenant aux idées monarchiques et religieuses en France, en Italie, en Espagne et
en Allemagne, comprenait que tous les malheurs étaient venus de l'abandon des principes sur lesquels la société avait reposé jusque-là.
Les chefs suprêmes de la secte se dirent qu'ils ne pouvaient laisser s'étendre et se développer ce mouvement contre-révolfuiionnaire. Ils résolurent non seulement de l'arrêter, mais de reprendre l'offensive. Le Pouvoir occulte fit rouvrir les loges qui s'étaient fermées, tandis que les membres des arrière-loges arrivés au Pouvoir versaient le sang à flots et accumulaient ruines sur ruines. Il se mit en mesure de préparer la seconde phase de la Révolution, celle où nous nous trouvons qui, espère-t-il, réussira à établir définitivement la civilisation nouvelle sur les débris de toutes les institutions anciennes, civiles, nationales, religieuses, en France, en Europe et sur toute la surface de la terre. De fait, nous avons vu sous la royauté légitime, comme sous la royauté usurpatrice, sous la seconde et la troisième République aussi bien que sous le second Empire, se développer un plan d'attaque contre l'Eglise et contre la société, qui se révélait comme savamment étudié et persévéramment poursuivi, triomphant toujours des difficultés que faisaient naître les événements imprévus ou ceux qui, dans leurs effets, se montrent plus forts que toute puissance humaine.
Une telle sagesse, une telle persévérance, un tel succès révèlent bien un organisme aussi puissant que souple toujours dans la main des mêmes, les chefs de la conjuration antichré tienne.
Ils fondèrent donc dans les années qui suivirent le rétablissement de l'ordre les Ventes de charbonniers.
L'Église et le Temple. 21
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Carbonari, Vente (1) : Ces noms étranges furent pris pour mieux cacher le complot; les conspirateurs se présentèrent comme associés pour un commerce de charbon (2). Les Ventes étaient de trois classes ou de trois degrés : les Ventes particulières, les Ventes centrales et la Haute-Vente. La Haute- Vente était composée de quarante membres. Elle se recrutait elle-même et exerçait sur toute la Charbonnerie une autorité sans limite et sans contrôle. Lorsque la création d'une Vente centrale était jugée utile, deux membres de la Haute-Vente s'adressaient à un carbonaro, membre d'une Vente particulière, qu'ils estimaient propre à leur dessein, et, sans lui faire connaître qu'ils appartenaient^ eux, à une société encore plus secrète, ils lui proposaient l'organisation d'une Vente supérieure à celle dont il faisait déjà partie.
De même, pour former une Vente particulière, deux membres d'une Vente centrale choisissaient un francmaçon dont le caractère, la position sociale et le degré d'initiation pouvaient assurer à la Vente l'influence voulue. Sans faire connaître ce qu'ils étaient eux-mêmes, ils lui proposaient simplement de former, avec lui et avec quelques autres maçons à recruter, une association d'ordre supérieur à la franc-maçonnerie. Des Ventes particulières, en nombre illimité, étaient ainsi rattachées à une Vente centrale par deux de leurs membres, qu'elles ne savaient pas être en rS^pport avec une association supérieure à la leur; et les Ventes centrales, aussi en nombre illimité, étaient rattachées de la même manière à la Haute-Vente, qui
1. Carbonarisme en Italie, Charbonnerie en France, Tugendhund en Allemagne, Communeros en Espagne.
2. Déjà Weishaupt avait donné aux siens le conseil de se dissimuler en prenant les apparences de sociétés de marchands.
gouvernait le tout sans être aperçue nulle part (1). Les sociétés secrètes étaient ainsi constituées en forme de pyramide humaine dont les carbonari tenaient le centre; les loges, la base; et la Haute- Vente le sonmiet. Toutes les pensées, tous les mouvements, étaient déterminés par une suggestion pénétrant dans la masse, mais qui n'était clairement consciente qu'au sommet d'où elle descendait dans les régions inférieures. L. Blanc, après avoir loué l'admirable élasticité de cette organisation, nous apprend qu'il fut interdit à tout charbonnier appartenant aune Vente de s'introduire dans une autre Vente. « Cette interdiction était sanctionnée par la peine de mort ». Nous verrons que la Haute-Vente n'était pas plus à elle-même son propre maître que les Ventes inférieures : elle recevait ses directions d'un Comité supérieur dont elle savait l'existence, puisqu'il la dirigeait, mais dont elle ignorait le siège et le personnel.
Les Ventes centrales, à plus forte raison les Ventes particulières, se trouvaient dans la même situation vis-à-vis de la Haute-Vente. Elles recevaient des instructions, des mots d'ordre, sans savoir d'où ni de qui cela venait.
La charbonnerie est justement appelée par L. Blanc « la partie militante de la franc-maçonnerie (2) ». n dit aussi, et on peut s'en convaincre, qu'elle fut, comme organisation, « quelque chose de puissant et de merveilleux. »
Voici, d'après M. Alfred Nettement, comment la Charbonnerie fut introduite en France.
1. Saint-Edme, Constitution et Organisation des Carbonari, 2e édition, p. 197. « La Haute- Vente » était la oontinuation de « l'Ordre intérieur » d'avant la Révolution.