CHAPITRE XXV
« La haine des conjurés de la Haute- Vente contre l'Eglise, dit Crétineau-Joly, ne s'évapore ni en turbulences impies, ni en provocations insensées; ils eurent le calme du sauvage et l'impassibilité du diplomate anglais ». C'est bien cela. En rapports constants avec les chefs de la franc-maçonnerie des différents rites et avec les Juifs de tous les pays, ayant des affidés placés près des souverains ou de leurs ministres, les Quarante avaient une puissance d'action aussi étendue que sûre d'elle-mêmie. Elle n'en était pas pour cela moins avisée.
La plus pressante des recommandations faite aux Quarante était de n'agir qu'avec prudence et circonspection.
Un document émané du comité directeur, à la date du 20 octobre 1821, dit : « Nous ne prouvons plus marcher à l'ennemi, avec l'audace de nos pères de 1793. Nous sommes gênés par les lois et plus encore par les mœurs; mais, avec le temps, il nous sera permis peut-être d'atteindre le but qu*ils ont manqué. Nos pères mirent trop de précipitation en tout, et ils ont perdu la partie. Nous la gagnerons si.
352 l'agent de la civilisation moderne
en contenant les témérités, nous parvenons à fortifier les faiblesses. » Ce mot d'ordre, nous l'avons entendu répéter publiquement, le jour où la Maçonnerie s'empara du pouvoir. Et, depuis, ne l'avons-nous pas vue contenir toujours les témérités, et, en se fortifiant sans cesse, marcher au but, lentement, mais sûrement? Les Instructions secrètes disaient de leurcôté : « Pour atteindre plus sûrement notre but, et ne pas nous préparer, de gaîté de cœur, des revers qui ajournent indéfiniment ou compromettent pour des siècles le succès d'une bonne cause, il ne faut pas prêter l'oreille à ces vantards de Français (1)..., à ces nébuleux Allemands..., à ces tristes Anglais... Le catholicisme a la vie plus dure que cela; il a vu de plus implacables, de plus terribles adversaires, et il s'est souvent donné le malin plaisir de jeter de l'eau bénite sur la tombe des plus enragés. Laissons donc nos frères de ces contrées se livrer aux intempérances stériles de leur zèle anticatholique; permettons-leur de se moquer de nos madones et de notre dévotion apparente (2). Avec ce passe-port, nous pouvons conspirer à notre aise et arriver peu à peu au terme proposé ». La Haute-Vente, nos lecteurs ne l'ignorent point, avait pour mission de miner le trône pontifical au temporel et au spirituel, et d'employer, autant que possible, le clergé lui-même à cette œuvre de destraction. Pour cela, il lui était recommandé d'user de beaucoup d'hypocrisie. Elle ne s'en fit point faute.
1. On sait qae la Haute-Vente avait son siège à Rome et était principalement composée d'Italiens.
2. Pour mieux circonvenir le monde ecclésiastigue de Rome, les Quarante avaient reçu l'ordre de fréquenter les sacrements €t d'affecter les dehors de la piété. C'est de cet ordre qu'ils disaient que les cheveux leur en dressaient sur la tête.
Piccolo-Tigre piontre qu'il s'est bien pénétré de ces Instructions : « Servons-nous, dit-il, de tous les incidents, piettons à profit toutes les éventualités. Défions-nous principalement des exagérations du zèle. Une bonne haine bien froide, bien calculée, bien profonde, vaut mieux que tous ces feux d'artifice et toutes ces déclamations de tribune » (des Français, des Allemands et des Anglais).
Félice ne parle point autrement : « Afin de donner à notre plan toute l'extension qu'il doit prendre, nous devons agir à petit bruit, à la sourdine, gagner peu à peu du terrain et n'en perdre jamais. Chaque jour, les Carbonari prophétisent un bouleversement général. C'est ce qui nous perdra, car alors les partis seront plus tranchés, et il faudra opter pour ou contre (1). De ce chaos naîtra inévitablement une crise, et de cette crise un ajournement ou des malheurs imprévus. »
Ce sont bien toujours les mêmes instructions, il n'est pas difficile de le voir, qui ont dicté jusqu'ici la conduite prudente de la secte.
Dans ces derniers temps, les ouvrages du F. • . Bidegain, publiés en même temps, que se produisait l'incident relatif au F. • . Piernée, le cas du F. • . Nicol, la démission du F. • . Doumer, etc., émurent le Grand-Orient. Il adressa aux Vén. • . des LL. ' . départementales un « morceau d'architecture » leur prescrivant de faire observer chacun dans son obédience la discipline et l'obéissance maçonniques en même temps que la discrétion vis-à-vis des profanes.
1. Voilà cer que tant de catholiq-ues ne veulent point encore comprendre. La secte sera perdue, et elle ne le sera que lorsque les partis seront nettement tranchés, lorsqu'au parti de Satan s'opposera résolument le parti de Dieu, comme le demande avec tant d'instance le Souverain Pontife Pie X.
L'Eglise et le Temple. 23
354 l'agent de la civilisation moderne
En voici un extrait : « Pourquoi les Anciens conservaient-ils avec un soin si jaloux les secrets de leurs mystères? Pourquoi leurs préceptes n'étaientils pas écrits? Pourquoi la peine capitale était-elle réservée aux traîtres, aux indiscrets et aux renégats?^ Parce qu'ils savaient, mes FF.:., que les œuvres les plus grandes et les plus bienfaisantes se fondent dans le silence; parce qu'ils savaient que tout ce qui est mystérieux ou obscur a beaucoup plus de prestige aux yeux du vulgaire, et qu'une institution qui connaît le monde et n'est pas connue de lui est une puissance irrésistible. Aucun obstacle ne l'arrête. A la longue elle accomplit son œuvre avec une sage lenteur, mais avec la sûreté de la goutte d'eau qui creuse le granit. Soyons discrets à la manière antique, mes FF. ; ., et nous aurons bien mérité de la maçonnerie universelle! »
Le F. • . Maréchaux présenta au Conseil de l'Ordre dans la séance du 20 mars 1906 {Compte rendu du 1^^ janvier au 31 mai, p. 71), un rapport intéressant sur la question de la création d'une imprimerie maçonnique.
« Cette création, n'hésite point à dire le rapporteur, présenterait une foui© de dangers. D'abord, nous imprimons beaucoup trop de choses; notus avons beaucoup trop de papiers en circulation; et le moyen le plus sûr de diminuer les chances de divulgation de ces papiers, c'est d'en diminuer le nombre. » Il faut donc avant tout s'adresser à des imprimeurs sûrs. On peut observer que «si dans de grandes imprimeries où la surveillance est difficile il se produit des fuites, on en rechercherait vainement dans certaines imprimeries de province où le patron et le prote surveillent la composition et le tirage et se font rendre toutes les feuiles, bonnes ou mauvaises, après tirage effectué. » De plus « ce qui rend dangereux la profusion
de nos imprimés, c'est la manie que nous avons de les collectionner : les bulletins, les convocations, les circulaires, et une foule de documents dont la correspondance des Loges est inondée, devraient être détruits une fois portés à la connaissance des Ateliers. En résumé : pas d'imprimerie maçonnique, moins d'imprimés et moins d'archives inutiles. »
Cette conclusion est adoptée après que le F. • . Lemaître a déclaré qu'il avait proposé simplement « quelques casses de caractères et une forte pédale placées dans le Grand-Orient, et qui auraient servi à imprimer quelques travaux simples ou encore dans un cas urgent. Four déjouer une conspiration, par exemple, il serait utile de posséder un outil de ce genre. »
Ainsi jdonc ces hommes qui se disent chargés de répandre la lumière ne pensent qu'à se cacher. On n'imprime qu'une partie des rapports, on les parsème de lignes de points. On donne des instructions pour incinérer les documents. Cela ne suffit pas. Tandis que les li^es ou associations quelconques ne visent qu'à étendre leur publicité, le Grand-Orient ne cherche qu'à dissimuler ce qui se dit et ce qui se fait dans les loges. Il fabrique même de faux documents pour mieux dérouter le public. La revue Eiram, dans son n» d'avril 1909 (page 3) faisait cet aveu :
« L'Ill. : . F. : . Bernardin, membre du Conseil de l'Ordre et du Collège des Rites, ne nous a-t-il pas déclaré avoir calculé que 206 ouvrages maçonniques donnaient à la Maçonnerie 39 origines diverses? »
En admettant qu'un des ouvrages maçonniques en question ait dit la vérité, il s'ensuivrait donc que la Maçonnerie a menti dans 38 cas sur 39, puisqu'elle donne 39 versions différentes du même fait; c'est
356 l'agent de la civilisation moderne
rill.-. F.-. Bernardin lui-même qui le constate...
« Seule, ,dans l'univers entier, dit Mgr Ketteler, évêque de Mayence (1), la Franc-Maçonnerie revendique, en fait comme en principe, une position exceptionnelle vraiment remarquable. Seule, elle veut échapper aux débats de la presse périodique, et, à part quelques exceptions, elle y réussit. Tandis que la presse examine et apprécie tout ce qui intéresse l'Humanité; tandis que le christianisme, avec toutes ses doctrines et toutes ses oeuvres, l'Etat, avec tous ses droits et ses constitutions, sont sans cesse discutés et appréciés; tandis que la curiosité publique pénètre jusque dans, les derniers recoins de la vie privée, la Franc-Maçonnerie seule peut dire avec l'approbation de toute l'Europe : JSe me touchez pas! Chacun craint d'en parler comme s'il s'agissait d'un fantôme. »
Ce mystère dont la secte s'enveloppe avec tant de soins amène Crétineau-Joly à faire cette observation : « Il existe une race d'insectes que les savants appellent termites. Ces termites rongent à l'intérieur les poutres d'une maison; et, avec un art admirable, ils savent laisser intacte la surface du bois rongé. Mais cette surface est si mince que le doigt de l'homme en s'y appliquant, fait craquer la poutre. Ce procédé des termites est à l'usage des sociétés secrètes. »
Cette .tactique n'échappa point à la perspicacité du cardinal Consalvi. Le 4 janvier 1818, il écrivait au prince de Metternich : « Par tout ce que je recueille de divers côtés, et par tout ce que j'entrevois dans l'avenir, je crois (et vous verrez plus tard si j'ai
1. Dans un ouvrage publié vers 1865, sous ce titre ■ Liberté, Autorité, Eglise. Considérations sur les graiidFproblèmes de notre époque.
tort), que la Révolution a changé de marche et de tactique. Elle n'attaque plus à main armée les trônes et les autels, elle se contentera de les miner. »
Le Conseil suprême doit bien s'applaudir d'avoir recommandé l'usage de ce procédé il y a trois quarts de siècle; il voit, nous voyons en quelle situation son emploi nous a mis. Et cela peu à peu, sans que l'on songeât à ouvrir les yeux.
« Ici, disait encore le même cardinal au même prince, j'entretiens chaque jour les ambassadeurs de l'Europe des dangers futurs que les sociétés secrètes préparent à l'ordre à peine reconstitué, et je m'aperçois que l'on ne me répond que par la plus belle indifférence ». Léon XII répandait les mêmes plaintes dans le sein du cardinal Bernetti : « Nous avons averti les princes, et les princes dorment encore. Nous avons averti leurs ministres, et leurs ministres n'ont pas veillé. Nous avons annoncé aux peuples les calamités futures, et les peuples ont fermé les yeux et les oreilles (1). »
Non seulement la Haute-Vente, en tant que société, devait marcher avec la plus grande circonspection, mais il était recommandé à chacun de ses ouvriers d'user eux-mêmes de la prudence la plus avisée. « Vous devez avoir l'air d'être simples comme des colombes, disaient les Instructions aux Quarante, mais vous serez prudents comme le serpent. » La prudence ainsi recommandée consistait tout d'abord à se conduire de telle sorte que jamais le moindre soupçon sur ce qu'ils étaient et sur ce qu'ils faisaient, ne pût naître dans l'esprit de personne. « Vous savez, continuent les mêmes Instructions^ que la
1. Crétineau-Joly : L'Eglise romaine en face de la Révolution, II, p. 141.
358 l'agent de la civilisation moderne
moindre révélation, le plus petit indice, peut entraîner de grands malheurs, et que c'est son arrêt de mort que signe le révélateur volontaire ou involontaire. »
Le rôle qui leur était assigné leur rendait d'ailleurs cette discrétion plus facile qu'à d'autres. Ils n'avaient point, comme Mazzini et ses sicaires, à jouer du poignard, à faire éclater les émeutes, à provoquer les révolutions. Leur affaire était d'agir sur les esprits pour les pervertir, employer la parole et l'éciiture à la séduction des personnes et à la propagande des idées. Ils étaient dans la franc-maçonnerie à la tête de ce que l'on a appelé l'armée des pacifiques ou des intellectuels, composée des journalistes, des universitaires, des parlementaires qui travaillent l'opinion et qui préparent les uns à faire, les autres à accepter les lois forgées dans le dessein d'asservir l'Eglise en attendant qu'elle puisse être anéantie (1).
Le soin de cacher jusqu'à l'existence de la Haute- Vente, et de détourner tout soupçon des personnes
1. Un. avocat saxon, d'une rare vigueur d'esprit et d'uae grande érudition, M. Eckert, a employé sa vie à dévoiler les mystères des sociétés secrètes et à mettre au jour de précieux documents sur leur action.
Il dit : « Toutes les révolutions modernes prouvent que Vordre est divisé en deux "parties distinctes, l'une Pacifique, Vautre Guerrière. La première n'emploie qrie la parole et l'écriture. Elle conquiert au profit de l'Ordre toutes les places dans les Etats et les Universités, toutes les positions influentes. Elle séduit les masses, domine l'opinion publique au moyen de la presse et des associations.
» Dès que la division pacifique a poussé ses travaux assez loin pour qu'une attaque violente ait des chances de succès dans un temps peu éloigné ; lorsque les passions sont enflammées, lorsque l'autorité est suffisamment affaiblie, ou que les postes importants sont occupés par des traîtres, la division guerrière reçoit l'ordre de déployer son activité.
» L'existence de la division belligérante est inconnue à la grande partie des membres de l'autre division. »
qui la composaient, allait si loin que, pour dérouter plus complètement les investigations de la police du gouvernement pontifical, nos conjurés eurent l'art de lui livrer cinq ou six Ventes particulières dont les imprudences pouvaient devenir dangereuses. Ils obtenaient ainsi un double résultat : endormir à leur égard les soupçons de la cour romaine, et satisfaire une vengeance fraternelle, car, dans ces succursales de l'enfer, si on travaille à la même œuvre, on est loin de s'aimer. L. Blanc, dans son Histoire de Dix Ans, nous montre comment les rivalités du F. • . Lafayette et du F. • . Manuel amenèrent l'anarchie dans la Charbonnerie. N'avons-nous point yu quelque chose de semblable tout récemment? Dans l'affaire des « fiches », les « Enfants de Gergovie » ont fait campagne contre André, Berteaux, Maujan; tout un groupe de maçons se sont associés à cette campagne et plusieurs loges commencèrent à médire du Grand-Orient. Ces discordes sont l'un des moyens dont la Providence se sert pour arrêter l'essor de la Révolution et retenir les peuples sur la pent^ de l'abîme où on veut les précipiter.
Non contents de livrer quelques loges à la police romaine, les trois membres de la Haute-Vente qui proposèrent à leur chef, le 25 février 1839, de se délivrer, en le faisant assassiner, des craintes que les agissements de Mazzini entretenaient parmi eux, lui écrivaient : « Un jour, demain peut-être, l'opinion publique se révoltera. Alors le sang inutilement versé retardera, peut-être pour de longues années, les projets conçus par nous avec une dextérité si audacieuse. Cet état de choses va tous les jours en empirant, et doit cesser, sans quoi nous serions obligés de renoncer à nos plans contre le siège de Rome, car la plus légère indiscrétion peut
'SQO l'agent de la civilisation moderne
tout révéler. Un seul assassinat, qu'on n'aura pas réussi à couvrir comme tant d'autres, mettra sur la trace de nos réunions. »
« Docile aux avis de Nubius, dit Crétineau-Joly, la Haute-Vente chemina à pas mesurés, sondant le terrain, se rendant compte des obstacles, les tournant sans jamais les attaquer de front. On l'a vue prendre tout à la fois les masques de la piété, du patriotisme et du dévouement. Dans une existence de complots non interrompus, cette Vente n'a pu donner Une ombre d'inquiétude à la police romaine. » Elle ne s'est jamais non plus laissé détourner du but qui lui avait été marqué; jamais, pour y arriver, elle n'employa d'autres moyens que ceux qui étaient dans ses attributions : la parole et les écrits, en un mot, la séduction. Car c'est par la corruption des idées et des mœurs que la secte espère anéantir l'Eglise, après avoir détruit son pouvoir temporel.