LE MASQUE DONT ELLE SE COUVRE ET FAITES-LA VOIR TELLE QU'ELLE EST
Continuant à obéir à ce mot d'ordre, nous avons maintenant à faire connaître le plus audacieux attentat que la secte ait jamais conçu et qu'elle a essayé de perpétrer.
Deux mois après avoir pris en mains le timon de la Vente suprême, Nubius s'en expliquait ainsi à Volpe (3 avril 1824) : « On a chargé nos épaules
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d'un lourd fardeau, cher Volpe. Nous devons arriver par de petits moyens bien gradués, quoiqu'assez mal définis, au triomphe de ridée révolutionnaire par UN PAPE. » Nubius pensait qu'un tel projet n'avait pu être conçu, et que les moyens à employer pour le réaliser n'avaient pu être donnés que par Satan lui-même, car il ajoute : « Ce projet m'a toujours paru d'un calcul surhumain ». Il n'y avait en effet pour avoir l'idée d'une telle entreprise que celui qui avait déjà porté son audace plus haut encore, puisqu'il s'était dressé contre l'Eternel lui-même.
Il n'avait point attendu jusqu'à la constitution de la Haute-Vente pour l'inspirer.
A l'époque où la maçonnerie anglaise propagea la secte dans l'Europe entière en établissant les loges qui devaient préparer la Révolution, le déiste anglais Toland imprima secrètement en 1720 et répandit avec un grand mystère un livre étrange écrit en latin et intitulé Pantheisticon (1). Il y dit en propres termes : « Beaucoup de membres des solidarités socratiques (2) se trouvent à Paris, d'autres à Venise, dans .toutes les villes hollandaises, principalement
1. Dans ce livre, le F. : . Toland semble bien marquer l'un des principaux caractères de la Maçonnerie, même anglaise, et dès ses origines, lorscju'il raconte ce qui se passait dans les loges des FF. • . fondateurs de la Grande loge de Londres, célébrant les fêtes des solstices et des équinoxes. « Là, dit-il, ne s'embarrassant ni des cultes, ni des lois de leur patrie, ils discourent avec le plus libre jugement des « choses sacrées », comme on les appelle, et des « profanes », après avoir mis de côté certains préjugés ». Les rituels de ces premières loges anglaises désignent déjà l'autorité civile et l'autorité religieuse sous les noms de tyrannie et de superstition, qu'il faut remplacer par la liberté maçonnique et la vérité maçonnique.
2. Les solidarités socratiques avaient leur siège principal à Londres.
à Amsterdam, et même, dat-on s'en étonner, dans la cour de Rome » (p. 42).
En 1806, un militaire, Jean-Baptiste Simonni, ayant lu l'ouvrage de Barruel, lui écrivit de Florence une lettre où il dit que, s'élant trouvé en rapports avec des Juifs en Piémont au moment où ce pays était en révolution, pour gagner leur confiance et saisir leurs secrets, il les persuada qu'il était né à Livourne id'une famille juive et que bien que chrétien d'extérieur il était toujours juif par le cœur. Ils s'ouvrirent à lui peu à peu. Et voici ce qu'il retint de leurs discours : La secte judaïque est aujourd'hui la puissance la plus formidable, si l'on considère ses grandes richesses et la protection dont elle jouit dans presque tous les Etats de l'Europe. Elle paraît en tout séparée des autres sectes, réellement elle ne l'est pas. Il suffit qu'une d'elles se montre ennemie du nom chrétien pour qu'elle la favorise, la soudoie ©t la protège. Avec tous les autres sectaires, les juifs ne forment qu'une seule faction pour anéantir, s'il est possible, le nom chrétien. Manés et le Vieux de la montagne sont sortis de leur nation. Les francs-maçons et les Illuminés ont été fondés par eux. En Italie et en. Espagne ils ont gagné à leur cause Une multitude d'ecclésiastiques tant réguliers que séculiers, des prélats, des évêques et même des cardinaux. Ils ne désespèrent pas d'avoir un Fape de leur parti. Ils se promettent dans moins d'uii sièele d'être les maîtres du monde. Pour cela, ils anéantiront la famille des Bourbons; à force d'argent et de cabales, ils espèrent obtenir de tous les gouvernements Un état civil; et alors, possédant les droits de citoyens, comme les autres, ils achèteront terres et maisons, et au moyen de l'usure, ils parviendront à dépouiller entièrement les chrétiens, à faire
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de leurs églises autant de synagogues et à faire régner leur secte sur les ruines de toutes les autres.
Barruel eut d'abord la pensée de publier cette lettre, mais il se( dit qu'en saine critiqU'C, ce qui s'y trouvait exposé exi'>;erait des preuves impossibles à produire. Il se contenta donc d'en présenter l'original au cardinal Fesch pour être communiqué à l'empereur qui venait de convoquer le Sanhédrin à Paris. Desmaretz, occupé sur l'ordre de l'empereur de recherches sur les Juifs, voulut garder l'original; Barruel ne le lui permit point et l'envoya au Pape. Quelques mois plus tard. Sa Sainteté lui fit écrire par l'abbé Tetta, son secrétaire, que « tout annonçait la véracité et la probité de celui qui avait ainsi découvert tout ce dont il avait été témoin.» Au moment de la Restauration, Barruel remit une copie de cette lettre à Louis XVIII.
. Nous ne voulons en retenir ici que ce qui y est dit dîu futur pape que les Juifs espéraient et le mettre en regard de la miission donnée à Nubius.
Pour animer le courage de ceux à qui l'œuvre titanesque de faire triompher l'idée révolutionnaire par un pape était confiée, les Instructions secrètes faisaient de la puissance pontificale un tableau aussi séduisant, que vrai, vrai en soi, séduisant pour qui avait le désir et l'espoir de s'en emparer à son profit : « Par le bras, par la voix, par la plume, par le cœur de ses innombrables évêques, prêtres, moines, religieux et fidèles de toutes les latitudes, la Papauté trouve des dévouements sans cesse prêts au martyre et à l'enthousiasme. Partout où il lui plaît d'en évoquer, elle a des âmes qui meurent, d'autres qui se dévouent pour elle. C'est un levier immense dont quelques Papes seulement ont apprécié toute la puissance. Encore n'en ont-ils usé que dans une
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certaine mesure ». Les conjurés, en parlant ainsi, ne faisaient que résumer l'histoire. A toutes ses pages elle dit la foi des chrétiens en l'institution du divin Maître, leur aveugle confiance en celui qu'il a fait être son vicaire et qui leur parle en son nom, leur dévouement absolu au Pontife qui tient la place du Christ au milieu d'eux. Que quelquesuns d'entre les Papes, à l'heure des grandes crises de l'Eglise, n'aient point eu assez de foi en euxmêmes, ou plutôt en la vertu de Jésus-Christ dont ils étaient investis, c'est possible. Cela arriva à Pierre sur le lac de Génésareth : comme lui, ils ont alors senti les flots s'ouvrir sous leurs pieds jusqu'à ce que leur regard, se reportant sur le divin Sauveur, ait puisé en lui avec un renouvellement de foi, une recrudescence de vigueur et de. charité divines.
Montrer aux membres de la Haute-Vente la puissance du levier pontifical, c'était peu pour le Conseil suprême des sociétés secrètes; l'important et le difficile était de leur faire croire qu'ils pourraient arriver à s'emparer de ce levier et le mettre en action au profit du but final de la secte, « celui de Voltaire et de la Révolution française : l'anéanlissement à tout jamais du catholicisme et .même de l'idée chrétienne. »
Comment des hommes intelligents, — et certes les Quarante l'étaient, Nubius, leur chef, avait plus que de l'intelligence, c'était un homme d'un génie infernal, — comment purent-ils accepter de s'atteler à une si folle entreprise ? Ils s'y mirent, nous le voyons par leur correspondance, ils s'y mirent avec enthousiasme. Une haine satanique les animait et [toute passion crée l'illusion.
Les Instructions étaient allées d'abord au-devant des objections.
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« Le Pape, quel qu'il soit, ne viendra jamais aux sociétés secrètes. Nous n'entendons pas gagner les Papes à notre cause, en faire des néophytes de nos prnicipes, jdes propagateurs de nos idées. Ce serait un rêve ridicule, et, de quelque manière que tournent les événements, que des cardinaux ou des prélats, par exemple, soient entrés, de plein gré ou par surprise, dans une partie de nos secrets, ce n'est point jdu tout un motif pour désirer leur élévation au Siège de Pierre. Cette élévation nous perdrait. L'ambition les aurait conduits à l'apostasie, les besoins du pouvoir les forceraient à nous immoler. »
Ce qfue la secte désirait, ce n'était donc point un Pape franc-maçon; ce que la Haute-Vente était chargée de lui procurer, ce n'était même point un Pape dévoué à la secte; si elle trouvait un tel candidat au .trône pontifical, elle ne devrait point travailler à l'y faire parvenir. Que voulait-elle? Les Instructions le disent : « Ce que nous devons demander, ce que nous devons chercher et attendre, comme les Juifs attendent le Messie, c'est un Pape selon nos besoins. »
Comment ]e comprenaient-ils, ce Pape selon Jeurs besoins ? Nous le voyons dans les Instructions : « Alexandre VI ne nous conviendrait pas, car il n'a jamais erré jdans les matières religieuses (1). Un Clément
1. Dieu donne l'Infaillibilité doctrinale au Pape, il ne le rend point impeccable. C'est ce qu'eut soin de faire remarquer Mgr Régnier dans l'Instruction pastorale qu'il écrivit sur le concile Œcuménique du Vatican. Comme tout autre homme, le Pape doit veiller à son propre salut avec crainte et tremblement. « Il continue de confesser en » se frappant la poitrine, avant de monter à l'autel, qu'il » a beaucoup péché par pensées, par paroles et par ac- » tions. » Il demande humblement à ceux de ses frères qui l'entourent, de « prier pour lui le Seigneur notre Dieu » ; et ceux-ci lui répondent : « Que le Seigneur tout-puissant ait pitié de vous, et que, vous ayant pardonné vos péchés, il vous conduise à la vie éternelle. »
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XIV, au contraire, sera notre fait, des pieds à la tête (1). Borgia a été anathématisé par tous les vices de la philosophie et de l'incrédulité, et il doit cet anathème à la viguear avec laquelle il défendit l'Eglise. Ganganelli se livra pieds et poings liés aux ministres des Bourbons qui lui faisaient peur, aux incrédules qui célébraient sa tolérance, et Ganganelli est devenu un très grand Pape (aux yeux des philosophes). C'est à peu près dans ces conditions qu'il nous en faudrait un, si c'est encore possible. Avec cela nous marcherons plus sûrement à l'assaut de l'Eglise, qu'avec les pamphlets de nos frères de France et l'or même de l'Angleterre. Voulez-vous en savoir la raison? C'est qu'avec cela, pour briser le roc sur lequel Dieu a bâti son Eglise, nous n'avons plds besoin de vinaigre Annibalien, plus besoin de la poudre à canon, plus besoin même de nos bras. Nous avons le petit doigt du successeur de Pierre engagé dans le complot, et ce petit doigt vaut pour cette croisade tous les Urbain II et tous les saint Bernard de la chrétienté. »
Après avoir ainsi tracé le portrait de ce Pape chimérique, et avoir dit ce que la secte pourrait attendre de celui qui le réaliserait, les Instructions ajoutent :
1. Clément XIV n'a pas plus erré qae ses prédécesseurs et ses successeurs sur le siège de Saint-Pierre; mais il promulgua le célèbre Bref Dominus ac Bedempto?' qrii accordait aux princes coalisés Vaholition de la Compagnie de Jésus, en refusant toutefois de la condamner. « Ceux qui accusent la faiblesse de Clément XIV, dit L. Veuillot, ne se mettent pas à sa place, ne voient pas la situation comme elle lui apparaissait. » « Pauvre Pape! s'écria saint Alphonse de Liguori en apprenant la douloureuse .nouvelle : Pauvre Pape! que pouvait-il faire? » Et après un moment : « Volonté du Pape, volonté de Dieu! » Et il s'imposa un inviolable silence. Clément XIV mourut sans avoir vu la tranqnillité s'établir dans l'Eglise, sans avoir pu la conquérir pour lui-même.
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« Nous ne doutons pas d'arriver à ce terme suprême de nos efforts. Rien ne doit nous écarter du point tracé; au contraire, tout doit y tendre. L'œuvre est à peine ébauchée; mais dès aujourd'hui nous devons y travailler avec la même ardeur que si le succès devait le couronner demain. »
Les Instructions indiquent alors le grand moyen à prendre pour que ces espérances deviennent une réalité, le genre de travail auquel Ja Haute-Vente doit s'appliquer pour que ses efforts soient un jour couronnés de succès : « Or donc, pour nous assurer un Pape dans les proportions exigées, il s'agit d'abord de lui façonner, à ce Pape, une génération digne du règne que nous rêvons. » Suivent des instructions détaillées sur les moyens à employer pour corrompre les mœurs et les idées de la jeunesse laïque et surtout de la jeunesse cléricale. « Dans quelques années, ce jeune clergé aura, par la force des choses, envahi toutes les fonctions; il gouvernera, il administrera, il jugera, il formera le conseil du souverain, il sera appelé à choisir le Pontife qui doit régner, et ce Pontife, comme la plupart de ses contemporains, sera nécessairement plus^ ou moins imbu des principes italiens et humanitaires que nous allons commencer à mettre en circulation. »
«Dans la voie que nous traçons à nos frères, concluent les Instructions, il se trouve de grands obstacles à vaincre, des difficultés de plus d'une sorte à surmonter. On en triomphera par l'expérience et par la perspicacité; mais le but est si beau qu'il importe de mettre toutes voiles au vent pour l'atteindre. Cherchez le Pape dont nous venons de faire le portrait. Tendez vos filets au fond des sacristies, des séminaires et des couvents. Le pêcheur de poissons
devint pêcheur d'hommes; vous, vous amènerez des amis (à nous) autour de la chaire apostolique. Vous aurez prêché une révolution en tiare et en chape, marchant avec la croix et la bannière, une révolution qui n'aura besoin que d'être un peu aiguillonnée pour mettre le feu aux quatre coins du monde. Que cliaque acte de votre vie tende donc à la découverte de cette pierre philosophale. »
« Ce rêve des sociétés secrètes s'accomplira par la plus simple des raisons : c'est qu'il est basé sur les passions de l'homme. Préparons nos armes dans le silence des Ventes, dressons toutes nos batteries, flattons toutes les passions, les plus mauvaises comme les plus généreuses, et tout nous porte à croire que ce plan réussira un jour, au delà même de nos calculs les plus improbables. »
Tandis que les Mazziniens travaillaient au renversement des trônes, les Quarante ne s'occupaient que de l'œuvre qui leur avait été assignée. Le 5 janvier 1846, le Petit-Tigre écrivait à Nubius : « Le voyage que je viens d'accomplir en Europe a été aussi heureux et aussi productif que nous pouvions l'espérer. Dorénavant, il ne nous reste plus qu'à mettre la main à l'œuvre pour arriver au dénouement de la comédie. Si j'en crois les nouvelles qui me sont communiquées ici, nous touchons à l'époque tant désirée. La chute des trônes ne fait plus de doute pour moi qui viens d'étudier en France, en Suisse, en Allemagne et jusqu'en Russie, le travail de nos sociétés. Mais cette victoire n'est pas celle qui a provoqué tous les sacrifices que nous avons faits. Il en est un plus précieux, plus durable et que nous envions depuis longtemps. Vos lettres et celles de vos amis des Etats Romains nous permettent de l'espérer; c'est le but auquel nous tendons, c'est
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le terme où nous voulons arriver. Pour tuer sûrement le vieux monde (la civilisation chrétienne), nous avons cru qu'il fallait étouffer le germe catholique, et vous, avec l'audace du génie, vous vous êtes offert pour frapper à la tête, avec la fronde d'un nouveau David, le Goliath pontifical. C'est très bien, maïs quand frapperez-vous ? J'ai hâte de voir les sociétés secrètes aux prises avec les cardinaux de l'Esprit-Saint. »
Petit-Tigre disait encore : « Ne conspirons que contre Rome. Pour cela, servons-nous de tous les incidents, mettons à profit toutes les éventualités. La Révolution dans l'Eglise, c'est la Révolution eu permanence, c'est le renversement obli2[é des trônes et des dynasties. »
La Révolution de 1830 éclata, elle n'eut point tout le succès que la secte en attendait. Les Quarante se remirent aussitôt à l'œuvre que le vent des émeutes avait forcé de suspendre : c'est-à-diiie à répandre dans le clergé « les doctrines de liberté », avec le désir de voir le Pape se mettre à la tête do ceux qui les revendiquaient (1).
Tandis que les autres conjurés travaillaient ainsi au loin, Nubius s'était réservé l'œuvre la plus délicate et la plus difficile. Tout ce qui était entrepris au dehors, devait demeurer stérile, si, lui, ne parvenait à séduire les cardinaux : car les cardinaux sont les électeurs du Pape et les candidats-nés au trône pontifical.
Grâce à son nom, à sa fortune, à sa situation dans le corps diplomatique accrédiié auprès du Saint-Siège, Nubius était en relations avec tout le monde romain. « Je passe, écrit-il au juif prussien Klauss, je passe