Sali
pas à leur reprocher leur lâcheté*. Au contraire, les vieux soldats qui lui arrivaient de tous les côtés de rÉtrurie lui paraissaient braves, résolus. 11 ne comptait plus que sur eux pour tenter la fortune; il s'apprêtait à les aller trouver au plus tôt et à se mettre à leur tête. Surtout il avait une hâte fébrile d'en finir. Il semble bien que son parti était pris avant môme qu'il ne connût le résultat définitif de la dernière élection, et qu'il avait décidé que l'insurrection, quoi qu'il arrivât, éclaterait dans les derniers mois de l'année -.
Gicéron était au courant de tout ce qui se préparait. Le 21 octobre, il annonça au Sénat que tout était prêt pour une prise d'armes : six jours plus tard, Manlius devait commencer les hostilités en Étrurie; le lendemain, à Rome, on procéderait aux massacres; le l'^' novembre, pendant la nuit, on tenterait de surprendre Préneste, une ville fortifiée, facile à défendre, qui avait déjà servi de place d'armes du temps du jeune Marins, et qui le redevint pendant la guerre d'Antoine et d'Octave ^ Ces nouvelles, dont il attes-
1. Sali., 20 : vos cognovi fortes fidosque mihi. — 21 : de ignavia eorum questus.
2. On peut, je crois, le conclure du passage où Salluste nous dit que Gatilina espérait bien, quand il se présenta aux élections pour l'année 692, que, « s'il était désigné consul, il ferait ce qu'il voudrait d'Antoine (26) ». Il n'avait donc pas l'intention d'attendre les calendes de janvier, où il entrerait en fonction. 11 comptait se débarrasser de Gicéron, et faire sa révolution, lui, consul désigne, avec Antoine, consul en exercice.
3. En réalité Manlius prit les armes le 27 octobre, comme Gicéron l'annoncjait. Si les massacres n'eurent pas lieu le lendemain, c'est qu'on prit des mesures pour l'empêcher (Gic, C«/.,
tait la certitude, remplirent les sénateurs d'indignation et de terreur. Il en profita pour leur faire voter le fameux sénatus-consulte dont César dit que c'est celui auquel on a recours, dans les cas extrêmes et désespérés, quand tout est en feu et qu'on ne peut plus sauver l'État que par des moyens extraordinaires (extremum atque ultimum senatusconsultum) . C'était la célèbre formule qui ordonnait aux consuls de A^eiller au salut de la République et leur conférait l'autorité nécessaire pour la sauver.
Il semble que Cicéron, aussitôt qu'il fut armé de ces pouvoirs, aurait dû s'en servir. Il n'avait pas de temps à perdre; en frappant sans retard le chef du complot et ses partisans, il pouvait prévenir la guerre civile. Quelques-uns de ses amis trouvaient qu'il n'en avait pas seulement le droit, mais que c'était son devoir. Lui-même, quand il se rappelait les exemples qu'avaient donnés les aïeux, se faisait d'amers reproches. « Je m'accuse d'inertie; je rougis de ma lâcheté. » Il s'en voulait de laisser ce précieux sénatus-consulte enfermé dans sa gaine « comme une épée dans son fourreau ». Pourquoi donc n'a-t-il pas pris à ce moment une initiative plus vigoureuse? D'abord, il faut bien l'avouer, les résolutions énergiques n'étaient pas dans son caractère; mais, de
I, 3); peut-être aussi les conjurés ont-ils hésité au dernier moment. Nous savons qu'ils ont beaucoup tergiversé et qu'à cette occasion Catilina leur a reproché d'être des lâches (Sali., 27). Je ne trouve aucune raison d'affirmer, comme le fait M. Ferrero, que Cicéron, quand il prit la parole, ne pouvait pas avoir des nouvelles sûres des faits qu'il annonçait.
plus, il avait ici des raisons d'hésiter qui se seraient imposées à de plus fermes que lui. Dans les circonstances graves où il se trouvait, quand il savait que tant de gens étaient prêts à se mettre du côté de Catilina, il ne pouvait tenter un coup d'autorité qu'à la condition d'être sûr qu'il serait approuvQ et suivi de tout son parti. Or ce parti était celui des modérés, des conservateurs, et la pratique des affaires lui avait appris que l'énergie, la persistance, la décision, ne sont pas leurs qualités ordinaires, et que, comme il le dit, le gouvernement est en général mieux attaqué qu'il n'est défendue II connaissait ses amis à merveille, et les divisait en deux catégories, très différentes entre elles, mais également dangereuses pour la république. « Il y a, disait-il, ceux qui ont peur de tout, et ceux qui n'ont peur de rien -. » Quel fonds pouvait-on faire sur les premiers, qui restent chez eux dans les moments décisifs ou quittent Rome quand il faudrait aller voter au Sénat? Mais peut-être fallait-il se méfier encore plus des autres. Ce sont ceux qui, sous le prétexte qu'ils n'ont pas peur, ne veulent pas croire aux dangers qu'on leur signale, et empêchent de prendre des précautions pour les éviter. Ils étaient fort nombreux dans l'entourage de Cicéron, parmi ces hommes d'esprit et ces gens du monde auxquels convient un air de scepticisme élégant, et
1. Cicéron, Pro Sext., 47 : majoribus praesidiis et copiis oppugnatur respuhlica qiiam defendiiur.... boni nescio quomodo tardiores sunt.