CaliL, 1,5 : no7i jubeo, sed, si me consulis, suadeo
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qu'à force de le presser de partir on ne lui inspirât, malgré la décision qu'il avait prise, quelque velléité de rester * ? Mais puisque Gicéron ne croyait pas pouvoir employer la violence, il était bien obligé de recourir à la persuasion .
Il est vrai qu'il avait un moyen plus facile de sortir d'embarras : il lui suffisait de se taire. Il savait que Calilina était décidé à s'en aller, et que tous ses préparatifs étaient faits, il n'avait donc qu'à le laisser partir. Mais c'est précisément ce qu'il ne voulait pas. 11 fallait qu'il ne partît que dans certaines conditions qui lui rendraient le retour impossible. S'il paraissait céder à la force, on pouvait croire qu'il était victime d'un abus d'autorité, et il se serait trouvé des gens pour le plaindre. Au contraire, en partant de luimême, sous les reproches des honnêtes gens, et parce qu'il sentait bien qu'il ne lui était plus possible de rester, il semblait reconnaître les crimes dont on l'accusait, et il devenait impossible d'en douter puisqu'il les avouait lui-même. De cette façon il ne restait plus d'incrédules et on obtenait ainsi cette unanimité d'opinion qui devait sauver la République. Mais pour y réussir, pour amener ce départ à la fois volontaire et forcé, il fallait que le discours de l'orateur flottât sans cesse entre la menace et la prière. C'est le caractère de la première Catilinaire, et voilà pourquoi elle
1. Je serais assez tenté de croire que, s'il a vraiment ajouté quelque chose à son discours en le publiant, ce doit être ces adjurations réitérées qui ne nous paraissent pas toujours fort adroites. 11 avait intérêt à leur donner plus d'importance pour faire croire qu'il avait eu plus de part à la fuite de Catilina.
est au premier abord si difficile à comprendre L'embarras de la situation s'y reflète, et cet embarras est tel que Cicéron lui-même, quand, le lendemain, il raconta au peuple ce qui venait de se passer, manquait de termes pour expliquer comment il s'était fait que Catilina fût parti. « Nous l'avons chassé, disait-il, ou, si vous aimez mieux, nous lui avons ouvert les portes, ou, mieux encore, nous l'avons accompagné de nos paroles pendant qu'il s'en allait ^ » La première expression [ejecimus) est évidemment trop forte, et Cicéron s'est défendu lui-même, un peu plus loin, de l'avoir mis dehors; ce n'est que plus tard qu'il s'en est fait honneur comme d'un titre de gloire. Le second mot (emisimus) est déjà plus juste; on ne lui a pas seulement tenu la porte ouverte, on l'a un peu poussé pour qu'il sortît, comme on faisait aux bêtes qu'on lançait dans l'arène. Mais le dernier {egredienlem verbis prosecuti sumus) est la vérité même. Catilina partait; Cicéron l'a accompagné de ses invectives. On ne devait pas le laisser quitter Rome fièrement, la tête haute, comme un de ces généraux de l'ancien temps auquel ses amis faisaient cortège du Capitole aux portes de la ville, lorsqu'il allait prendre le commandement d'une armée. Il fallait qu'au dernier moment une voix éloquente soulevât contre lui l'indignation des honnêtes gens, et qu'il s'en allât le front courbé sous les anathèmes du consul. Tel était le dessein de Cicéron dans sa première Catili?iaire, et
i. Cat., II, 1.
puisqu'il y a réussi, Salluste a bien raison de dire (( qu'elle fut utile à la république ».
Pendant le discours de Gicéron, Calilina s'était ressaisi; quand le consul se rassit, il prit la parole pour lui répondre. Il voyait bien que l'assemblée ne lui était pas favorable et qu'il fallait d'abord la ramener. Au lieu de ce ton insolent qu'il avait pris dans la séance où il répondit à Caton, Salluste dit « qu'il baissa les yeux et parla d'une voix suppliante », ce n'était pas son habitude. Mais il n'avait pas les mêmes raisons de ménager Gicéron; au contraire, il chercha en le malmenant à flatter les passions aristocratiques de son auditoire. Il parla de la gens Sergia^ des services de ses aïeux et des siens et « demanda s'il était possible de croire qu'un patricien, comme lui, issu d'une telle race, eût voulu perdre la république, tandis qu'elle serait sauvée par M. Tullius, un citoyen de la veille, presque un étranger* ». Il voulait continuer sur ce ton, mais on ne le laissa pas poursuivre; les belles paroles du consul résonnaient encore à toutes les oreilles. Il fut interrompu, traité par tout le monde d'ennemi public et sortit furieux de la curie.
Il ne lui restait plus qu'à quitter Rome. On a vu qu'il y était décidé. Il paraît bien pourtant qu'au der-
1. Le terme dont se servit Gatilina est plus vif. Il dit que Gicéron était à Rome un simple locataire, inquilinus.
nier moment il hcsila, puisqu'on dit « qu'il roulait mille projets dans son esprit ». Il allait jouer la partie suprême et pouvait se demander si vraiment il avait raison de s'éloigner du Forum et du Sénat et de laisser à d'autres la direction de son entreprise. Mais, d'un autre côté, il voyait que le gouvernement se préparait à la lutte et qu'il allait lever des troupes. Il avait intérêt à le devancer et à mettre sa petite armée en mouvement, avant qu'on eût le temps de réunir des légions. De plus, la scène à laquelle il venait d'assister devait lui donner à réfléchir. Il ne pouvait plus douter du changement qui se faisait dans l'opinion publique. Ses projets commençaient à être connus et condamnés. Le consul et le Sénat avaient, pour la première fois, donné quelques preuves d'énergie : on pouvait s'attendre à tout. Au milieu de la nuit, pendant qu'il écrivait à Catulus pour l'informer de ses résolutions, on vint lui dire qu'on se préparait à l'arrêtera II le crut, et se hâta de partir avec quelques fidèles.
L'émotion dut être grande à Rome le lendemain, quand on apprit son départ. Depuis quelques jours, la ville était en train de changer d'aspect. Les précautions prises par le consul, et qu'il se gardait bien de dissimuler, avaient tout d'un coup révélé le danger. Des jouissances d'une longue paix, on se trouvait brusquement jeté dans les terreurs d'une guerre civile. Tout le monde était inquiet, agité. « Les
1. Sali., 35 : plutm guum scribere vellem, nuntialum est vim mihi parari.
femmes surtout, pour qui, en raison de la puissance de la république, les craintes de la guerre étaient chose inconnue, se livraient à une douleur bruyante; elles tendaient les mains au ciel, s'apitoyaient sur leurs enfants, pressaient les passants de questions et s'effrayaient de tout ^ » Quand on vit Catilina sortir de Rome, personne ne douta plus que les hostilités allaient commencer.
Cicéron en doutait moins que tous les autres. Aussi s'empressa-t-il de prendre les mesures les plus urgentes pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. Avec les hommes dont il disposait, quoiqu'ils fussent peu nombreux, il croyait pouvoir répondre de la sûreté des rues. Il recommanda plus que jamais aux citoyens de veiller à la défense de leurs maisons. Dès la première heure, les colonies, les municipes de l'Italie furent prévenus de fermer leurs portes et de se tenir sur leurs gardes. Ce n'était pas assez ; pour avoir raison de Catilina, il fallait songer à réunir des forces sérieuses. Par un hasard heureux, il y avait aux portes de Rome deux généraux, Q. Marcius Rex et Q. Metellus Creticus, qui demandaient les honneurs du triomphe, auxquels ils avaient droit, et qu'on leur contestait. En attendant qu'on les leur accordât, ils avaient gardé quelques troupes, selon l'usage, pour accompagner leur char triomphal, quand on leur permettrait de monter au Capitole. On usa sans retard de ces soldats qu'on avait sous
la main : Melellus fut envoyé dans TApulie, où les esclaves remuaient, Marcius Rex à Fœsula?, et même ce dernier, qui était parti avant la séance du 7 novembre, parvint à y devancer l'arrivée de Catilina. En même temps , on ordonna des levées autour de Rome, et on décida d'en former une armée, qui serait placée sous le commandement de l'autre consul, Antoine. Les deux préteurs, Q. Pompeius Rufus et Q. Metellus Celer, furent envoyés en toute hâte, l'un à Gapoue, l'autre dans le Picenum, au pied de l'Apennin. Là, se trouvaient trois légions qui probablement surveillaient les mouvements des Gaulois (legiones gallicanœ). Metellus reçut l'ordre de les compléter et d'empêcher Catilina de se jeter dans la Gaule cisalpine. Ces mesures étaient habiles et elles devaient avoir un plein succès. Elles font grand honneur aux gens de guerre qui conseillaient Cicéron, et à Cicéron lui-même, qui les adopta résolument et les fit exécuter. Il faut reconnaître que cet homme de parole s'est montré ici un homme d'action.
Comme il fallait les faire agréer par le Sénat, le Sénat fut immédiatement convoqué '. Mais, afin qu'il n'y eût pas de temps perdu, pendant que les sénateurs se rendaient à la curie, Cicéron réunit le peuple autour de la tribune et prononça ce qu'on appelle la seconde Caiilinaire.
1. La convocation du Sénat pouvait se faire très vite. Il était de règle que jamais un sénateur ne s'éloignait de chez lui sans dire où l'on pourrait le trouver si les huissiers venaient le chercher.
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Ce discours a une grande qualité, la plus grande qu'un discours puisse avoir : il est vivant. C'est du reste le caractère de presque tous ceux que Cicéron a prononcés devant le peuple. Ses harangues sénatoriales ont plus de magnificence, mais elles sont aussi plus froides, plus apprêtées. Quand il parle au peuple, on sent qu'il est tout à fait à son aise, il y met plus de gaîté et d'entrain. Il avait bien raison, dans sa polémique avec Brutus, à propos des Attiques, de prétendre qu'il était un orateur populaire.
Cicéron montait à la tribune pour apprendre au peuple ce qui venait de se passer, mais son dessein était surtout de l'empêcher d'en concevoir quelque alarme, et il lui devait être d'autant plus facile de le rassurer qu'en ce moment il avait lui-même une pleine confiance. Comme il arrive souvent aux timides, il était tenté de croire qu'on supprime un danger quand on l'éloigné. Le départ de Catilina lui paraît être le salut définitif de la république : aussi sent-on, au début de son discours, sa joie qui déborde. C'est vraiment un chant de triomphe qu'il entonne : exultât, Iriumphat oratio mea ; les mots se pressent sur ses lèvres pour dire que l'ennemi public n'est plus à Rome : abiit, excessit, evasit, erupit. Il vient à peine d'en sortir, et il lui semble déjà que tout a pris un air nouveau : relevata mihi et recreata respublka videtur. Pour achever de convaincre ceux qui l'écoutent que le succès est certain, ne suffit-il pas d'opposer les uns aux autres les défenseurs de la répubhque et ses adversaires? Ce parallèle est l'occasion pour lui de
nous faire de ces peintures où il excelle. Tout le parti de Catilina, avec ses divisions et ses subdivisions, passe devant nos yeux. Le peuple devait trouver un grand plaisir à ces portraits si vivants et sous lesquels il était aisé de mettre des noms propres. Cicéron insiste moins sur l'armée de l'ordre ; une courte énumération lui suffit : il se contente de rappeler qu'elle comprend le Sénat, les chevaliers, le véritable peuple romain, les colonies, les municipes, « la fleur et la force de l'Italie ». S'il n'en dit pas davantage, c'est qu'il n'a pas beaucoup de bien à en dire ; il conserve peu d'illusions sur ses partisans : il sait par expérience qu'on ne les retrouve pas toujours au moment du danger, qu'ils sont timides, irrésolus, attachés à leur intérêt, qu'ils craignent de se compromettre, qu'ils tiennent surtout à n'être pas troublés dans leur tranquilhté. Ce qui prouve qu'il les connaît, c'est qu'à deux reprises, il leur promet qu'il conservera la paix « sans qu'ils se donnent aucun embarras et que leur repos soit troublé * ». Ils n'étaient pas gens à sacrifier la régularité de leurs habitudes et de leurs plaisirs au salut de la répubhque.
Une des raisons qui rendaient Cicéron si heureux du départ de Catilina, c'est qu'il lui semblait que désormais il ne pouvait rester de doute sur ses projets. « Enfin, disait-il, nous allons combattre au grand jour; le voilà réduit à faire ouvertement son métier
1. IIj Catil. 12 : sine veslro motu, sine uUq lumullu. — 1^ minimo motu^ nullo tumuUu,
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de brigand '. Le but que je me proposais, je Tai atteint : il n'y a plus personne qui ne soit forcé d'avouer l'existence de la conjuration. » Il se trompait, tout le monde ne fut pas convaincu. Il restait des gens, — en petit nombre sans doute, — qui affectaient de croire, ou de dire, que Catilina n'était pas coupable et qui accusaient le Sénat de l'avoir exilé sans jugement. Ils disaient que cet homme de bien avait accepté sans se plaindre un arrêt injuste, pour ne pas troubler la tranquillité publique ; qu'il n'était pas vrai , comme on le prétendait , qu'il se rendît au camp de Manlius, qu'au lieu d'aller prendre le commandement de troupes révoltées, il se dirigeait tout simplement vers Marseille, c'est-à-dire vers la ville que les grands personnages bannis de Rome choisissaient de préférence pour y passer le temps de leur exil. C'est ce qu'avait prétendu Catilina lui-même en partant, et ce qu'il écrivit à quelques-uns de ses amis, sans doute pour qu'on n'eût pas l'idée de le poursuivre. Cicéron se contentait de répondre qu'il voudrait bien que ce fût vrai, et qu'en bon citoyen, il serait heureux qu'on pût éviter ainsi une guerre civile, mais que malheureusement il n'était que trop sûr de ce que Catilina voulait faire. « Dans trois jours, disait-il, vous saurez où il est allé. » Il était parti par la voie Aurélia, qui en effet pouvait mener à Marseille comme à Fœsulœ. 11 semblait s'éloigner à
1. Catil., II, l ; illum ex occultis imidiis in apertum latrocinium conjecimus,
regret et marchait lentement. Il s'arrêta même pendant trois jours à Arretium, chez un ami. De là, il se rendit au camp de Manlius où, renonçant à toute dissimulation, il revêtit les ornements consulaires et se fit précéder par les faisceaux. Le Sénat, en l'apprenant, les déclara, lui et Manlius, ennemis de la patrie : c'était les mettre tous les deux hors la loi.
Le jour de son départ, il se passa un événement qui dut faire une impression profonde dans Rome. Un jeune homme, A. Fulvius, fils d'un sénateur, qu'entraînait sans doute cet empire que Catilina exerçait sur la jeunesse, se mit en route pour le suivre; mais il fut rejoint par son père, qui le ramena chez lui, le condamna à mourir et le fit exécuter. On n'était plus accoutumé à ces sévérités d'autrefois, et il est probable que beaucoup en furent épouvantés. Salluste, qui a raconté le fait, n'ajoute pas un mot d'éloge ou de blâme. Quelques années plus tard, Virgile, dans le souvenir qu'il donne aux grands Romains de la république, ayant à dépeindre le consul Brutus, juge et bourreau de ses enfants, se demande quel jugement la postérité portera sur cette action que les aïeux ont glorifiée. Quant à lui, il ne peut s'empêcher de jeter un cri d'immense pitié :
Infelixl Ulcumqiie ferent ea fada nepolcs, Vincet amor palriae! i.