Quelques années plus tard, le consul Pison, auquel on
Or, en ce moment, il en court d'autant plus le risque que les sages de la Grèce savent surtout gré aux Romains d'avoir diminué Tatrocité des supplices. Polybe remarque qu'ils ont aboli la peine de mort en matière politique et leur en fait de grands compliments'. « Il n'y a pas de nation au monde, dit avec fierté Tite-Live, qui en use avec plus de douceur que nous dans le châtiment des coupables -. » Et j ustement il se trouve qu'un lettré, un disciple des Grecs, un philosophe nourri de leurs doctrines, qui devrait être plus humain que les autres, est amené par les circonstances à faire mourir des citoyens des meilleures familles de Rome. Cicéron craint que cette façon de se contredire ne lui fasse le plus grand tort auprès de ceux dont il tient le plus à être considéré. Aussi a-t-il fait tout son possible pour atténuer la rigueur des mesures qu'il était contraint de prendre. D'abord, elles n'atteindront que peu de personnes. Les coupables sont en grand nombre; neuf seulement, les plus compromis, ceux qui devaient mettre le feu à Rome, seront poursuivis, et l'on peut soupçonner qu'on mit quelque négligence à s'assurer d'eux, puisqu'on n'en put saisir que cinq. Ces cinq, qui se sont laissé prendre, il pouvait les envoyer sans autre for-
demandait de dire ce qu'il pensait du consulat de Cicéron, se contenta de répondre : sibi crudelitatem non placere {in Pis., G). liicn ne dut être plus pénible à Cicéron que ce mot cruel prononcé à la tribune et en présence du peuple.
\. Polybe, VI, 14.
2, Tite-Live, IV, 9. Cicéron dit <lc la républi(iue qu'elle est lenitate Irgum munita (Pro Rab., 3).
malité à la mort. Il les en a menacés plusieurs fois dans les Catilinaires. Mais, le moment venu d'exécuter ses menaces, il hésite à employer ces procédés expéditifs, il aime mieux recourir à une apparence de jugement, et il demande aux sénateurs de prononcer une sentence'. Enfin, pour achever de se convaincre luimême et de persuader aux autres que les conjurés méritaient d'être condamnés, il éprouve le besoin d'énumérer tous les crimes qu'ils ont commis, de les développer complaisamment, de les orner de toutes les couleurs de son éloquence. Ces lieux communs, que Salluste a si cruellement raillés, qui nous paraissent excessifs, ne sont pas chez lui, comme on le dit, de purs ornements de rhétorique que le temps a fanés. Ce qui les explique, ce qui jusqu'à un certain point les excuse, c'est le besoin qu'il éprouve de justifier des mesures extraordinaires par le tableau de crimes exceptionnels. Toutes ces précautions ne servirent guère à Cicéron. On lui sut peu de gré d'avoir voulu éviter ce qu'avait de brutal une exécution sommaire ; et, en effet, il est possible qu'en ôtant à cette mesure de salut public son caractère de franche violence nécessitée par un danger pressant, on risquât de lui faire perdre ce qui pouvait la légitimer. Il ne fut pas plus heureux dans son désir de diminuer sa responsabilité propre en y
I. Moniinsen le lui reproche coiiiiiie une innovation dangereuse qui attribuait au Sénat un pouvoir qui ne le lui appartenait pas. Mais ce n'était une innovation que clans la forme. Quand le Sénat chargeait le consul Marins de « veiller au salut de la république -, c'était en réalité une condamnation capitale qu'il prononçait contre Saturninus et ses complices; et Marins en reconnaissait la légalité puisqu'il se chargeait de l'exécuter.
associant de plus près celle du Sénat. Il eut beau faire; c'est sur lui seul que tout retomba. L'opinion publique aime à personnifler un événement dans un homme, surtout quand il porte un nom illustre et qu'il a pris une grande part à ce qui s'est passé. L'éclat même de son éloquence fit qu'en toute l'affaire on ne voulut voir que lui, et comme enfin, par suite de ses fonctions, il présida au suppHce des condamnés, son souvenir resta désormais attaché à cette grande et lugubre scène.
C'était, en effet, au consul qu'une fois l'arrêt rendu il appartenait de le faire exécuter. Cicéron n'y voulut mettre aucun retard ; il craignait de laisser aux amis, aux complices des condamnés le temps de se concerter et d'agir. Il donna l'ordre aux iriumviri capitales de tout préparer pour le supphce ; puis, accompagné d'une partie du Sénat et d'une troupe nombreuse de gens armés, il s'en alla prendre Lentulus chez un de ses parents, à la garde duquel il avait été confié, et qui habitait le Palatin. Le cortège suivit la Voie Sacrée, traversa le Forum, au miheu d'une foule silencieuse, et arriva à la prison publique, où les autres avaient été amenés par les préteurs. Cette prison, voisine du temple de la Concorde, sur une des rampes du Capitole, avait été bâtie, dit-on, du temps des rois. On y montait par un escalier qui porte un nom sinistre. C'étaient ces gémonies où Ton jetait les cadavres des suppliciés et dont il est souvent question à l'époque impériale. « Elle contient, dit Salluste, une salle basse, nommée Tullianum^ qui
s'enfonce à douze pieds sous terre. Elle est fermée de murs épais et couverte d'une voûte de pierre. C'est un cachot malpropre, obscur, infect, dont l'aspect a quelque chose d'effrayant et d'horrible. Après qu'on y eut précipité Lentulus, les bourreaux, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus, lui passant une corde autour du cou, l'étranglèrent. Ainsi finit ce patricien, de la grande famille des Cornelii, qui avait été honoré de la dignité consulaire. Après lui, ses complices furent exécutés delà même façon. » En sortant de la prison, Cicéron retrouva sur son chemin la foule inquiète, agitée de sentiments divers, qui ne savait pas le sort des conjurés et souhaitait l'apprendre. Se tournant vers elle, et ne voulant pas prononcer un mot de mauvais augure, il se contenta de dire : « Ils ont vécu ». Comme ses amis étaient en plus grand nombre, les applaudissements éclatèrent. La nuit était venue; les torches s'allumèrent de tous les côtés, les maisons s'illuminaient sur sa route, les femmes se mettaient aux fenêtres pour le voir passer, les hommes l'accompagnaient de leurs acclamations, l'appelant le sauveur, le second fondateur de la Aille, et Catulus, le plus illustre des Romains de ce temps, le salua du titre de Père de la patrie. Ce nom fut, dans la suite, prodigué aux Césars, même à ceux qui méritaient le moins de le porter. Mais Juvénal fait remarquer que, la première fois que Rome l'a donné à l'un de ses citoyens, elle était libre, et que ce citoyen s'appelait Cicéron,
Roma patrem pairiae Ciceronem libéra dixit.
256 LA CU.NJL'RAflU.N Dli CATILINA.
La conjuration était vaincue.
Gicéron avait bien raison de croire que la lutte se déciderait à Rome, et Catilina, en la quittant, commit une faute qui lui coûta la partie. Pendant qu'on étranglait ses amis dans le Tullianum, il prenait beaucoup de peine pour organiser sa petite troupe. Il en formait des cohortes et des légions, il lui procurait des armes, il cherchait à lui donner Tapparence d'une armée. Il y aurait réussi sans doute, car il avait les qualités d'un soldat et d'un général ; mais dès qu'on connut à Fîesulœ ce qui venait de se passer à Rome, ce fut une débandade. Les plus timides, les moins compromis s'en allèrent ; il ne resta que ceux qui étaient décidés à se battre et à mourir. En môme temps arrivaient les troupes de la république. Q. Metellus, accouru de la Gaule avec ses trois légions, fermait le passage à Gatilina, s'il voulait s'échapper par les Apennins. En face de lui, on amenait celles qu'on avait levées en toute hâte autour de Rome, et dont, selon l'usage, on avait donné le commandement à l'autre consul, Antoine. On allait donc voir les deux complices qui avaient trempé ouvertement dans les mêmes complots, en venir aux mains. Mais Antoine, au dernier moment, trouva un prétexte pour s'éloigner, et abandonna le commandement à Petreius, un officier de fortune qui fut lieutenant de Pompée en Espagne. Gatilina et ses soldats, serrés
des (Jeux ccMés et ne trouvant pas d'issue pour s'échapper dans cette plaine étroite, se firent bravement tuer jusqu'au dernier. Après la bataille, quand on releva les morts, on put se rendre compte de l'audace et du courage qu'ils avaient déployés. « Le €orps de chacun deux couvrait encore la place qu'il occupait de son vivant. Ils étaient tous tombés à leur rang- et frappés à la face. Quant à Catilina, on le trouva un peu en avant, entouré d'un tas de cadavres. Il respirait encore et son visage gardait cette indomptable fierté qu'il avait toujours eue pendant sa vie. »
Cicéron ne jouit pas longtemps de sa victoire. II avait toujours eu beaucoup d'ennemis; l'éclat de son consulat en augmenta le nombre. L'aristocratie aurait dû le soutenir; mais elle ne lavait jamais aimé, et, en la débarrassant de ses ennemis, il lui permit d'être impunément ingrate. Le peuple lui en voulait d'avoir abandonné son parti. On eut soin d'exciter et d'entretenir son ressentiment en rejetant sur lui seul la punition des conjurés. Un mois ne s'était pas écoulé depuis les nones de décembre, Cicéron se préparait, à sa sortie de charge, à haranguer le peuple pour lui rappeler ce qu'il avait fait ; un tribun l'en empêcha, sous prétexte qu'on ne devait pas permettre de parler à celui qui n'avait pas laissé des citoyens se défendre, et il ne l'autorisa qu'à prêter le serment d'usage. Cicéron, aux acclamations de la foule, jura qu'il avait sauvé la république.
Il avait le droit de le dire. Sans doute, dans la première ivresse de son succès, il a pu en exagérer la
portée; il a cru, il a dit que la paix publique en serait désormais mieux assurée et le gouvernement plus solide K II semble au contraire que cette crise violente, qu'on venait de traverser, en alarmant les gens paisibles, n'ait fait que précipiter le mouvement qui portait Rome à la monarchie. Le lendemain de la défaite de Catilina, César reprenait sa marche hardie et régulière vers le pouvoir souverain. Il était préteur, il allait être consul, en attendant qu'il devînt dictateur, et la république était plus que jamais malade. Il n'en est pas moins vrai que Gicéron a sauvé son pays d'une conjuration dont on ne savait pas quelles seraient les conséquences, car elle était quelque chose d'inconnu. Il y avait certainement à Rome, plus qu'ailleurs peut-être, les éléments d'une révolution sociale et anarchiste. Avec sa population servile, aussi nombreuse au moins que l'autre, ses trois cent vingt mille fainéants que l'État se chargeait de nourrir et damuser, sa multitude d'alfranchis, dont beaucoup gardaient au cœur la rancune de l'esclavage, on pouvait craindre tous les jours qu'il n'éclatât un de ces soulèvements qui, n'étant pas ennoblis par une revendication politique et n'ayant d'autre mobile que de satisfaire les appétits ou la vengeance, ne procèdent que par le massacre, le pillage et l'incendie. Il est tout à fait surprenant qu'à Rome, pendant des siècles, rien de pareil ne se soit produit. La seule fois qu'elle ait été menacée de