‹ La conjuration de Pichegru et les complots royalistes du midi et de l'est, 1795-1797Chapitre 17 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Mont{;aillard est reçu par Louis XVIII. — Missiou auprès de l'anliiduc Charles. — Témoi[]nages de confiance donnés par le roi à Fauche-Borel. — Celui-ci porte à Pichegru une lettre du roi. — Invraisemblance des détails qu'il donne sur sa visite. — Un mensonge prouvé.

— Pichegru revient à Strasbourg. — Ses projets d'après Demougé.

— Etat d'àme de Pichegru. — Ses confidences à d'Hottelans. — Il n'a pas trahi. — Montgaillard veut se rapprocher de Bonaparte. — Il part pour Venise. — Nouvelles intrigues. — Sa conversation avec d'Antraigues. — L'abhé du Montet. — Réclamations de Montgaillard à Condé. — Refus du prince. — Montgaillard et Fauche-Borel s'accusent réciproquement. — Payement fait à Montgaillard. — Piteux dénouement de la conjuration. — Une lettre de Louis XVIII.

Au cours de ces événements, Montgaillard, soit qu'il sentit peser sur lui les défiances de Condé, soit que Fauche-Borel, Antoine Gourant et Demougé, correspondant directement avec le prince, rendissent plus rares les occasions où son zélé pouvait s'exercer, laissait aller les choses sans y prendre autrement part qu'en donnant des conseils qu'on ne lui demandait pas. Après avoir fait en compagnie du chevalier de Beaufort une apparition à Offenhourg, chez la baronne de Reich, pour s'assurer par elle des moyens de correspondre avec Fauche-Borel, il s'était installé à Ivinsingen. C'est là

qu'il fut averti que le roi résidait à llicjjel dans uu château appartenant au prince de Schwarzenberg.

Il n'était pas homme à perdre cette occasion de vanter ses services, d'en tirer sinon une récompense positive et immédiate, tout au moins un témoignage de satisfaction qui relevât son crédit aux yeux du parti royaliste et le montrai lui-même â ce parti pleinement investi de la confiance du roi. Le 8 mai, il rédigeait, sous forme de lettre â Louis XVIII, un long rapport rendant compte avec les plus minutieux détails de toute sa conduite dans l'affaire, dont, avec une extrême habileté, il faisait honneur plus encore qu'à lui-même à ceux qui y avaient été employés et surtout au prince de Coudé qui l'avait conçue.

" La grâce que nous supplions Votre Majesté de nous accorder, disait-il en terminant, est celle de daigner considérer que nous sommes déchargés, si toutefois il plait ainsi à Votre Majesté, de l'immense responsabilité qui existe pour nous aux pieds de Votre Majesté, aux yeux de la France et de l'Europe, relativement à un projet et un secret que nous avons heureusement conduits (avec la grâce de l'Être suprême et avec les conseils de S. A. S. Mgr le prince de Coudé) jusqu'à cette époque. Nous ne cesserons d'offrir notre zèle sans bornes et nos vœux ardents pour l'exécution du projet confié au général Pichegru; et, quant à son secret. Votre Majesté est trop juste pour ne pas daigner considérer que la grande quantité de personnes qui en sont instruites rend chaque jour ce secret plus périlleux et

ajoute, par conséquent, clia(juc jour à notre pleine et entière justification à ce sujet. " Si Ton pouvait mettre en doute que Montgaillartl préparait déjà les délations auxquelles il se livra quelques mois après, cet avertissement, véritable précaution prise à l'avance en vue de desseins indélicats, constituerait une preuve décisive et lumineuse de ces desseins.

Sa lettre écrite, et de peur que Coudé, si elle passait par ses mains, ne la remit pas à sou destinataire. Montgaillard alla lui-même la déposer dans l'antichambre du roi. Le résultat qu'il espérait ne se fit pas attendre. Le 26 mai, le roi lui écrivait de Riegel : u J'ai reçu votre lettre, Monsieur, sans avoir jusqu'ici trouvé le temps d'y répondre. J'étais cependant très pressé de vous témoigner moi-même toute ma satisfaction de la manière dont vous avez rempli l'importante et délicate mission que Mgr le prince de Coudé vous a confiée. Un jour viendra, et j'espère qu'il n'est pas loin, où je pourrai publier hautement vos services. Mais en attendant, c'est un plaisir pour moi de vous dire dans le secret tout ce que je pense à cet égard. Soyez-en aussi convaincu, Monsieur, que de tous mes sentiments pour vous. — Louis. » Bientôt après avoir reçu cette lettre, Montgaillard est à lliegel, où le roi lui prodigue ses bonnes grâces. Puis, au lendemain de cette première entrevue, il est rappelé, fréquemment consulté, admis même à siéger dans Je conseil royal, traité, en un mot, comme un serviteur dont on a mis à lépreuve le dévouement et la fidélité.

Le roi fait plus; il renvoie auprès de i'areiiidue Charles afin d'obtenir qu'on tolère sa présenee à l'armée de Coudé. L'archiduc est sensible à cette démarche et consent à attendre de nouveaux ordres de sa cour, avant d'exi^jcr le départ du roi. C'est alors qu'après avoir reçu de Louis XYIII la promesse d'être nommé pair, dès que la royauté sera rétablie, Mont(]alllard conçoit le projet de se rapprocher de Bonaparte. Il commence à ne plus croire — il l'avouera lui-même plus tard — à la possibilité d'une restauration monarchique, et s'il veut voir Bonaparte, c'est afin de s'assurer sa faveur en lui dénonçant la conjuration de Pichegrn.

L'accueil que trouva Fauche-Borel auprès de Louis XYIII ne fut pas moins flatteur que celui qui avait été fait à Montgaillard. Plus infatué de lui-même que, perfide et plus intrigant que vénal, chatouillé agréablement dans son orgueil par les marques de reconnaissance et les promesses qui lui furent octroyées, ce n'est pas une trahison qu'on pouvait redouter de Fauche-Borel, mais plutôt les suites de cette infatuation qui caractérise tous ses actes, qui le poussait toujours à prendre des initiatives, à se mettre en avant et à faire au delà de ce qu'on lui avait demandé. C'était déjà le même homme, — et tel on l'avait vu depuis (jue, pour son malheur, il jouait un rôle de politique et diutrigues, — à qui, bien des années après, en 1818, alors qu'il cherchait à Londres des influences propres à lui faire obtenir le prix de ses anciens services, un

ami pouvait très justement écrire : « Vous me dites que vous rendez de nouveaux services au roi. Mais qui diable vous a demandé des services en son nom? Je vous avais demandé de ne rien faire que ce qu'on vous dirait nominativement de faire. Ne savez-vous pas qu'il n'y a rien de si terrible que les gens qui veulent nous être utiles malgré nous?... Ne faites donc pas au delà de ce qu'on vous demande (l). »

Au moment où, au mois de mai 1796, Louis XVIII voyait et recevait Fauche-Borel pour la première fois, il ne le connaissait pas et ne le jugeait que d'après ce que lui en avait dit Condé, si peu apte lui-même à juger les hommes. 11 le croyait désintéressé jusqu'à l'héroïsme, prudent, avisé, d'esprit ferme et rassis. Il ignorait sa versatilité, son étourderie, sa disposition au mensonge, son désêquilibrement intellectuel, sa tendance à prendre les mirages pour la réalité. Il n'hésita donc pas à le charger de deux missions aussi délicates par leur objet que difficiles dans leur exécution.

La première consistait à reprendre avec les généraux autrichiens la négociation ouverte par Montgaillard. De nouveau, ils exigeaintle départ immédiat du roi et, malgré ses protestations, menaçaient, s'il ne partait pas volontairement, d'employer la contrainte. Il chargea Fauche-Borel de plaider sa cause. Fauche-Borel vit l'archiduc Charles et Wurmser. Mais ses démarches furent vaines. Le 30 mai, Demougé ayant écrit à Condé

(1) Lombard (de Langres) à Fauche-Borel, 19 mai 1818. — Papiers du Cabinet noir.

que Pichegru tenait comme essentiel que le roi restât à l'armée, Gondé lui répondait : a Vous prêchez des convertis. Mais l'Empereur envoie dépêches sur dépèches et exige ce départ. Que Baptiste (Pichegru) tâche de persuader aux Autrichiens que c'est leur intérêt que le roi reste avec nous. Dites-lui aussi que le roi opposera la plus grande résistance et ne cédera que contraint et forcé. »

Pichegru, nous l'avons dit, avait déjà quitté Strasbourg, Il était à Arbois, son pays. On n'avait d'autres nouvelles de lui que celles qu'on recevait par Demougé et par Badouville, toujours si prodigues l'un et l'autre de promesses qui ne se réalisaient jamais. Les inquiétudes que causaient son inaction, le silence d'un émissaire que Gondé avait invité à se mettre en rapport avec lui, — Bouvenot, l'unMes acteurs de l'affaire de Besançon, — s'étaient encore aggravées par une circonstance qui avait produit au camp de Gondé la plus cruelle déception. Invité à s'y rendre pour s'y rencontrer et y conférer avec Précy, le maréchal de Gastries, Imbcrt- Golomès et Wickham sous la présidence du roi, Pichegru non seulement s'était abstenu de venir, mais encore avait négligé de répondre, bien que tout eût été préparé pour le recevoir (1). Il devenait cependant de plus en plus nécessaire de savoir comment on pourrait accorder ses plans, soit avec les sommations réitérées de la cour de Vienne, tendant à ce que le roi s'éloignât

(1) Voir auv pièces historiques, G, une lettre de Wickham, en date du 30 mai 1796.

de l'armée de Condc. soit avec les revers que subissait alors l'Autriche en Italie et dont le contre-coup se faisait sentir sur le Rhin, où les hostilités venaient de se rouvrir le 1" juin. Le roi sonjjeait aussi à utiliser les moyens dont disposait Pichejjru dans l'intérieur, en les réunissant à ceux qu'avait créés Wickham, et à org^aniser une vaste propajjandc en vue des élections prochaines. Pichegru persistant à ne pas arriver, il fallait aller à lui. Fauche-Borel parut naturellement désig^né pour cette mission. Il avait, au reste, spontanément offert de la remplir, c'est-à-dire de se rendre à Arbois, auprès de Pichegru, et de s'arrêter à Berne, afin d'y prendre en passant les avis de Wickham. Pour mieux convaincre l'agent anglais du prix qu'attachait Louis XVIII à ces négociations, le duc de la Vauguyon, un de ses conseillers, fut adjoint à l'envoyé royal. Les deux négociateurs quittèrent Piiogel le 10 juin. Fauche-Borcl était pourvu d'une lettre de Sa Majesté pour Pichegru.

Dans cette lettre, après avoir exprimé le chagrin que lui causaient les événements d Italie, le roi continuait : " Ces désastres ajouteraient, s'il était possible, à la confiance que vous m'avez inspirée. J ai celle que vous rétablirez la monarchie française, et, soit que la guerre continue, soit que la paix ait lieu cet été, c'est sur vous que je compte pour le succès de ce grand ouvrage. M. Louis Fauche vous remettra cette lettre. Je lui al donné mes pouvoirs, afin que, dans le cas où vous jugerez à propos de faire faire des démarches

auprès des {généraux de l'armée d Italie, elles n'éprouvent pas le moindre retard. Vous êtes le maitre de décider à cet égard. Je dépose entre vos mains, Monsieur, toute la plénitude de ma puissance et de mes droits... Si les intelligences précieuses que vous avez dans Paris, si vos talents et votre caractère surtout pouvaient vous permettre de craindre que quelque événement impossible à prévoir vous obligfeât à sortir du royaume, c'est entre M. le prince de Condé et moi que vous trouveriez votre place. Si j'en connaissais une plus dijjne de vous, je vous l'offrirais... Je me flatte que M. ^Vickham continuera de fournir, et avec la même générosité, les fonds que vous pourrez désirer. Je sens combien ils deviennent nécessaires, lorsqu il faut plus que jamais former et diriger l'opinion publique... M. de la Vauguyon accompagnera M. Louis Fauche à Berne, afin de presser les fonds, v Fauche- Borel était en outre porteur d'un pouvoir rédigé en quatre lignes et d'un billet pour Wickham, le tout signé du roi.

Au vu de ces pièces, Wickham, nous dit Fauchc- Borel, écrivit au dessous : « Si Baptiste, après avoir mûrement réfléchi à la possibilité du plan dont il est question dans la note ci-dessus, se prête à remplir le vœu de Sa Majesté, je promets de le soutenir de tous mes moyens. » Mais, il ne voulut pas remettre un sou à l'émissaire de Condé. il se contenta de lui dire que « si le général Pichegru était à court d argent, M. le chevalier de Tessonnet, agent de la correspondance à

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Lons-lc-Saunier, remettrait tout celui dont le général pourrait avoir besoin " . Armé de la sorte pour tenter auprès de Pichegru un dernier et suprême effort, P'auche-Borel poursuivit son voyage.

De ce voyage, nous ne savons rien que ce qu il nous en a raconté lui-même. Mais ce qu'il en retrace suffit à rendre plus que jamais suspectes ses affirmations et nous le montre, à son habitude, intrigant, peu délicat et inventif jusqu'au mensonge. Le 23 juin, il était à Lons-le-Saunier. Sans s'être informé si Pichegru avait besoin d argent, oubliant que Wickham n en voulait donner que si le général l'exigeait, il courut chez Tessonnct pour lui en demander. Tessonnet était absent; son amid'Hottelans le remplaçait. » Ayant eu connaissance de ma mission, d Hottelans s'empressa de me remettre tout l argent qui était dans la caisse, c'est-àdire prés de cinq cents louis. » 11 eût été plus véridique s'il avait écrit qu il le lui extorqua. Telle fut au moins l'accusation formulée contre lui par Tessonnet, lorsqu'en rentrant chez lui. il trouva sa caisse vide. Il alla se plaindre à Wickham, qui » ne fitqu en rire » , déclare prestement Fauche- Borel. G est possible, après tout; depuis qu'il versait des fonds aux innombrables agents royalistes, Wickham devait s être accoutumé à ces façons cavalières, et probablement il ne s en offensait plus. Toujours est-il que le lendemain, 2i, Fauche- Borel arrivait à Arbois. Il écrit aussitôt à Pichegru pour lui annoncer sa visite, et le 25, à quatre heures du matin, il se présente à sa porte. On lui répond que le

général a donné l'ordre de ne laisser entrer personne. Il insiste, et finalement il passe. A l'en croire, le ;;énéral qui est encore couché l'aurait accueilli par ces mots :

— Croyez-vous, moucher Louis, que je n'ai pas trouvé hier un seul moment qui me permit de faire parvenir à votre adresse un mot en réponse aux deux billets que vous m'avez écrits dans la journée? Mais j'ai bien supposé que vous trouveriez le moyen de m'aborder, et, en conséquence, j'avais donné l'ordre de ne laisser entrer personne jusqu'à onze heures du matin, sous prétexte que je voulais me reposer.

Cette explication ajoute une invraisemblance à celle qui résulte déjà de l'heure à laquelle aurait eu lieu l'entretien. Comment admettre, si le général voulait recevoir Fauche-Borel, qu'il ne lui ait pas fourni luimême les moyens d'arriver jusqu'à lui, et qu'il ait laissé au hasard de décider s'ils se verraient? Il est plus logique de supposer que Pichegru ne voulait pas le voir et ne l'a pas reçu, ou que, si sa porte a été forcée et si son accueil s'en est ressenti, Fauche-Borel, intéressé à ne pas s'en vanter, a forgé de toutes pièces, après coup, les propos qu'il attribue à son interlocuteur. Ce qui donne plus de poids encore à cette supposition, c'est le vide et le décousu de la conversation qui suit, telle que Fauche-Borel nous la répète. On voit Pichegru s'y répandre en considérations générales où l'on retrouve les mêmes idées vagues, et presque en la même forme, qu'on a déjà constatées dans les lettres précédemment

écrites à Coudé par ses émissaires. 11 pose les questions les plus extraordinaires : telle celle-ci, qui nous le montre aussi peu réfléchi qu'ignorant :

— Que nie dircz-vous des Autrichiens? Je ne conçois rien à leur retraite. Elle me parait difficile à concevoir, d'après tout ce que vous m'aviez mandé de leurs dispositions à suivre les avis salutaires qu on leur faisait donner.

Ignore-t-il donc (jiie. battus en Italie, ils sont en échec sur le Ilhin, et qu'ainsi s'explique la retraite dont il s étonne ? Non, Pichegru n'a pu tenir et n'a pas tenu ce langage qui d'un bout à 1 autre n est que sottise, présomption, promesses mêlées de réticences, et, pour tout dire, incompatible avec ce qu'on sait de son expérience, de sa raison, de son intelligence si claire. A signaler encore qu'en reproduisant cet entretien, Fauche-Borel s'y révèle totalement oublieux des motifs pour lesquels il est venu trouver Picliegru. Il n"y est pas dit un mot de 1 objet de sa mission, pas un mot de ces moyens de propagande électorale que voudrait créer le roi dans l'intérieur. A peine est il fait mention des exigences de l'Autriche et de son refus de laisser le prétendant à l'armée de Condé. Sur ce point, Pichegru s'en tire à peu de frais.

— Partout où le roi sera, dit-il, les vrais Français sauront toujours bien le trouver.

Ainsi, tout dans ce récit sue le mensonge et donne lieu de suspecter au même degré le trait qui le termine. « J'avais renfermé dans ma ceinture 1 or que m'avait

(loinié INI. (rilottolans à Loiis-Ic-Sauiiior, cl, lavant détachée, je la jjlissai adioitcineiil sous la couvoitiirc (lu {jénéral, ne voulant pas le blesser par l'offre d une somme aussi modique, destinée purement à son usaj'c. » Comment, aussi modique, une somme de cinq cents louis, douze mille cinq cenls francs ! Et puis, pourquoi ces précautions? Si Pichegru a reçu toules les sommes que les émissaires prétendent lui avoir ^ersées, comment s'offenserait-il de ce versement nouveau ? S'estil offensé lorsque, au mois de mars, à son départ pour Paris, Demougé lui a compté neuf cents louis? Au surplus, c'est Fauche-Borel lui-même qui, dans ce récit écrit vingt ou vingt-cinq ans après l'événement qu'il relate, va nous livrer la preuve de ses mensonges. " Avant de le quitter, je lui dis que j'aimerais bien de pouvoir remettre au roi un mot de lui qui justifiât du zèle que j'apportais dans ma mission. C'est alors qu'il écrivit cette courte déclaration signée de sa main : — De grands événements militaires peuvent amener des chances favorables ; je les saisirai, et le descendant de Henri IV peut compter sur mon dévouement. " Eh bien, non, ce n'est pas vrai. Outre qu'il n'a jamais rien signé, ce n'est pas le 25 juin que Pichegru, à supposer qu'il ait jamais écrit ces lignes, les a écrites, ainsi que l'affirme Fauche-Borel. A cette date, il y avait plus d'un mois qu'elles étaient dans les mains de Condé sous la forme de notes de musique et sans signature. Quel qu'en soit l'auteur, et c'est probablement Badouville, elles ont été transmises au prince par Demougé le

13 mai. La contradiction sur ce point n'est pas possible, en présence des preuves formelles que donnent les papiers trouvés dans le fourgon de Klinglin. Victime d'une défaillance de mémoire quant aux dates, Fauche- Borela inventé sans se rappeler la circonstance qui dément son affirmation.

A peine est-il ])esoin d'ajouter que la mission sur laquelle il s'est étendu avec tant de complaisance, en appelant à son aide les inépuisables ressources de son esprit inventif, demeura sans effet. Mais il ne semble en ressentir ni dépit ni bonté 11 se contente, après en avoir raconté les péripéties, de couper court au\ suites. « Le roi daigna me témoigner sa satisfaction. » Et c'est tout. On touchait alors à la mi-juillet. Louis XVIII, contraint de céder aux exigences de l'Autriche, partait pour Blankenberg, et, quoique 1 affaire Pichegru dût donner lieu encore à de nombreux pourparlers auxquels le général allait rester de plus en plus étranger, il apparaissait clairement qu'on n'en pouvait plus rien attendre. C'était une partie manquée. La suite de la correspondance ne le prouve que trop.

Au mois de septembre, Pichegru est encore à Arbols. Mais on l'attend à Strasbourg. Fauche-Borel, qui se trouve alors à Bàle auprès de Wickham, avertit Coudé de la prochaine arrivée du général, et, ajoutant un nouveau mensonge à tant d'autres, oubliant que lorsqu'il a vu Pichegru, celui-ci lui a recommandé de se défier de Moreau dont il ignore les intentions, il écrit : « Le Bourgeois (Condé) peut se persuader que si la mariée

Piteux dénouement 255

(Moreau) s'est mise où elle est, Zède (l*iehegru)n'y aura pas peu conti'ibué. Les choses en sont au point où les a voulues Baptiste (Pichegru) . « Le 25 octobre, Pichegru est à Strasbourg. Demougé mande : » Baptiste a bu avanthier un verre de Champagne chez moi. L'arrivée d'une partie de l'armée va le décider à partir pour se mettre hors de vue. Il se retire à la campagne, à Bellevue (1), pour quatre semaines. Puis il ira à Paris, où Furet (Demougé) doit le suivre. »

A en croire Demougé, « d'après l'état actuel de l'armée, et si les Allemands continuent à battre les Français» , Pichegru espère encore reprendre son commandement. Mais on ne remploiera qu'à la dernière extrémité, lorsque le gouvernement y sera forcé par le vœu de l'armée. Pichegru alors n'acceptera qu'un pouvoir illimité. 11 espère, en ce cas, faire tourner l'armée au profit de l'armée de Condé, qui depuis quelque temps s'est fait des admirateurs et des amis pour les bons traitements dont elle a usé à légard des patriotes. En quittant Bellevue, Pichegru ira à Paris, où il croit sa

(1) Demoiijjé ne sait même pas le nom de la propriété dont il est ici question et qu'à plusieurs reprises il appelle indûment Bellevue. Il s'agissait en réalité de la « ci-devant maison abbatiale de Bellevaux » que Pichegru avait achetée de l'Etat àunedateantérieure etpayée en assignats. Cette propriété, qui constituait tout son héritage — on sait qu'il mourut pauvre — et qui était, sous l'empire, imposée sur la base d'un revenu de trois mille francs, échut après sa mort à son frère, docteur en Sorbonne, et aux enfants de sa sœur, Mme Claude Jac(juet. L'abbaye de lîellevaux était dans la Haute-Saône, commune de Cirey, canton de Rioz, arrondissement de Vesoul. Elle existe encore en partie. On la désigne sous le nom du château de Bellevaux, bien qu'elle n'ait rien d'un château. La façade seule est restée en l'état où elle était avant la Révolution.

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présence nécessaire. Il s'y tiendra en simple paiticnlicr. Il demande des fonds à cet effet. Il n'en a pas nn besoin immédiat. Mais il \ eiil savoir où ils seront, u an cas que quelque bonne occasion se présente. Il faut donc voir Wickham, qui estimera les fonds à donner, que Baptiste n'a pas voulu fixer. «

Le 4 novembre, c'est même antienne : " Baptiste était parti à neuf heures pour Golmar, quand vos lettres sont arrivées. Coco (Badouville) est parti en poste pour les lui porter avec un mot de moi, très pressant. J'ai insisté pour avoir quelques lifjnes de sa main, que je voudrais envoyer au Bourgeois et à Bluet (Wickham). Je doute que, dans sa position, il envoie de la musique, ni veuille ou puisse fixer la capricieuse (somme) qui, par événement, pourrait être utile ici ou à Paris. Vous connaissez sa manière de faire. Il ne fixe jamais rien, mais use, d après les circonstances, de ce qui se trouve sous sa main. »

A la même date, Mme de Roll a vu une lettre de Pichegru à un de ses anciens aides de camp, où il est dit a qu'on l'avait forcé de prendre le commandement de l'armée, mais qu'il ne l'accepterait pas, vu l'impossibilité de résister aux Autrichiens avec si peu de troupes. 11 passera l'hiver à l'abbaye de Bellevue. Il prédit qu'Huningue sera, au premier jour, au pouvoir des Autrichiens. »

On peut apprécier combien vide et menteuse celte correspondance à laquelle il serait fastidieux de faire de nouveaux emprunts. Celle de Fauche-Borel présente le

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même caractère. Le 8 novembre, Fauche en est réduit, n'ayant, pour son compte, rien de neuf à dire, à envoyer copie d'une lettre de Demougé. Celui-ci prétend avoir un mot autographe de Pichegru. Ce mot est resté dans les mains de Badouville. Mais la princesse de Condé l'a vu; " elle en a été contente et a dit qu'elle l'écrirait au prince » lequel, lui, continue à ne rien voir. Dans ce billet, Pichegru donne à entendre que le mariage est très prochain, quoiqu'on dépit des rapprochements qui sont grands, « la réunion soit encore impossible » . Quant aux fonds, il dit qu'il en faut, mais sans rien fixer.

Ainsi, c'est toujours demain : il y a pléthore de promesses et disette de réalités. Il n'est donc pas étonnant que le 29 novembre, Condé écrivant à Imbert-Golomès lui dise : « D'après l'extrême éloignement des espérances que nous donne Baptiste, espérances que, depuis dix-huit mois, il n'a pas rapprochées, ce qui ne m'empêche pas de compter sur la personne, mais, à la vérité, pas sur son pouvoir, je ne vois pas autre chose à faire que de prendre patience en entretenant les bons esprits et d'attendre les événements, à moins que vous n'ayez des ordres contraires du roi. »

Tel était donc le dernier mot de la longue et ténébreuse intrigue à travers laquelle nous avons essayé de répandre un peu de lumière, et qu'ont dénaturée odieusement les mensonges et les propos calomnieux des émissaires de Condé. Dans quelle mesure Pichegru s'est engagé envers eux, on peut, après les révélations

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qui font l'objet de ce livre, s'en rendre compte. Oui, il a eu le tort de ne pas fermer l'oreille à ces propositions des royalistes, qui lui sont venues en un moment où rélat lamenUible du pays rendait impérieuse sa reconstitution et où beaucoup de bons Français étaient convaincus que cette reconstitution ne pouvait être efficace et durable qu'autant qu'elle serait tentée par les moyens que détenait la monarchie légitime. Mais, en écoutant ces offres, Pichegru n'en a retenu que ce qui lui permettait d V répondre sans enfreindre ses devoirs militaires. Il a promis son concours au roi dans le but de favoriser la restauration. Mais, il a toujours entendu — sa conduite en fait foi — qu'il iie le favoriserait que légalement. 11 le déclarait lorsqu'il avait sous ses ordres une armée qui 1 aimait et l'estimait ; il le déclare encore lorsque, général démissionnaire, dépourvu de tout commandement, une voie nouvelle va lui être ouverte par les électeurs de la Haute-Saône et du Jura, qui ne veulent pas d'autre représentant que lui au conseil des Ginq-Gents dont la formation est proche et qui le lui ont fait savoir. Ge qu il pense, ce qu'il souhaite, ce qu'il espère, il le précise lui-même, le 20 février 1797 — et ce langage ne diffère en rien de celui qu'il n'a cessé de tenir, quoi qu'en aient dit les émissaires de Gondé — au cours d'une visite que lui fait à Strasbourg Broch d'Hottelans, cet agent royaliste, ami de Tessonnet. que celui-ci lui a envoyé en attendant de pouvoir venir conférer lui-même avec le général.

— Écoutez, lui dit Pichegru, avec une vivacité et une

chaleur de cœur dont d'IIottelaiis est frappé, et soyez, je vous prie, mon interprète. Il m'est impossible de rien faire, tle rien dire, de donner même des conseils d'ici à deux ou trois mois. L'affaire de Paris (1) change tout ; c'est le comble de l'ineptie de la part des agents, et le machiavélisme le plus atroce de la part de ceux qui les emploient. Je vois bien évidemment qu'ils cherchent à tirer parti de tous ceux qui pourront les servir, mais qu ils les abandonneront et même les sacrifieront quand ils n en auront plus besoin; mais ils sont bien aveugles, ils se perdront, et la France entière avec eux. Ce n'est point l'ambition qui me fait agir, je ne demande rien, je n'ai en vue que le bonheur de ma patrie, et je vous prie de le dire. Si je croyais que la France put être heureuse sous le régime républicain, je servirais demain la République.

D'Hottelans, étonné de cette sortie, cherche à le calmer. Il lui représente qu'une pareille façon de penser est bien éloignée de celle qui anime le conseil du roi.

— Oui, reprend Pichegru, c'est un machiavélisme atroce. Voyez comme on traite Charette et Puisaye.

D'Hottelans l'interrompt de nouveau.

— Soyez convaincu, général, s'écrie-t-il, que parmi les pièces de la conspiration, il y en a de fausses dont le but était d'entretenir la haine que les régicides ont inoculée dans les esprits contre l'héritier présomptif

(1) La conspiration de La Villclicurnois, (jue le Directoire venait de découvrir, grâce à la délation du prince de Garency, Hls du duc de La Vauguyon.

2()0 LA C ON J un AT ION DE PICHEGRU

du trône; mais vous avez dû voir la différence qui règne entre l'esprit qui a dicté la plupart de ces pièces et celui qui anime la dernière proclamation du roi.

— Oui, cela est vrai, déclare Pichegru, cette proclamation est parfaite. Qu'on la suive, et qu'on la suive à la lettre.

— Quant à M. de Puisaye, reprend d Hottelans, j'ignore quelle est l'opinion des princes à son sujet. Je me bornerai à vous dire que je crois que ce ncst point d après leur vœu qu'il a été employé par l'Angleterre, et que, dans l'esprit de beaucoup de personnes raisonnables, il n'est point encore lavé de 1 affaire de Quiberon. Il en est tout autrement pour Charette; je puis vous assurer qu il a été regretté et pleuré, et je pourrais vous faire lire le discours prononcé par Mgr le prince de Condé, le jour du service qui a été célébré à l'armée en mémoire de ce béros.

Picbegru revient ensuite sur l'affaire de Paris.

— Je m'attends que mon nom va bientôt paraître. Mais si le Directoire peut éviter de le prononcer, il le fera ; il ne les servirait pas dans leur projet. Au 8urj)lus, je ne les crains pas ; ils ne me peuvent rien; le mal que cela ferait, c'est que si je me trouve nommé, les jacobins qui ont les yeux sur moi, et qui n'ont pu jusqu'à ce moment découvrir mon opinion, ne manqueraient pas de crier baro. Je serais surveillé et par conséquent dans l'impossibilité de rien faire. Voilà à quoi aboutira la fureur qu'on a décrire et de nommer par leur véritable nom les personnes qui se dévouent. Voilà vingt

fois que cela arrive, et cola arrivera encore vingt fois; l'expérience ne sert donc à rien. Tout uu)uvement partiel est dangereux, et à Paris il est de plus impossible. C'est l'opinion qui a fait la Révolution, l'opinion doit la détruire. La marche qu'on a suivie jusqu'à ce moment, bien loin de hâter ses progrès, n'a fait que les retarder. Ce dernier événement comprime tout. Les personnes qui m'écrivaient gardent le silence, et le j)eu de lettres que je reçois laissent apercevoir l'inquiétude et la terreur. Il faut rester tranquille et laisser au temps le soin de réparer cette faute qui est des plus majeures ; puisse-t-elle être la dernière! D'ailleurs, tout doit être subordonné aux opérations militaires, et ce n'est pas dans ce moment où les armées ont des succès si brillants qu'il faut tenter quelque chose. — Voilà quel est mon plan : le Directoire veut bien s'occuper de moi ; il m'offre le commandement du Midi. G est un os qu il me donne à ronger; je ne suis pas sa dupe, je vais traîner en longueur, je ne refuse ni n'accepte. Je suis sur d'être nommé à la députation par le département de la Haute-Saône.

— Je crois pouvoir vous assurer, interrompt d'Hottelans, que vous le serez aussi par le département du Jura.

— Tant mieux, ditPichegru, c'est mon département, et je ne balancerai pas d'accepter l'honneur qu'il me fera. Si donc je suis nommé, je vais à Paris, je serai sûrement employé dans le comité de la guerre; peutêtre même aurai-je quelque chose de mieux; alors j 'au-

2()2 LA CONJURATION DK PICFIEGIIU

lai les rjicilik's de placer où je voudrai les personnes (|ui pourront nie servii- dans mes projets. Si je n'étais pas nommé, j accepterais le comniandemenl qu'on me propose.

Ayant ensnite demandé à d'IIottelans ce qu'on disait de Tarmée d Italie, et cclni-ci lui ayant représenté que les succès de cette armée nuisaient, à la vérité, au changement de l'ojjinion en entretenant 1 enthousiasme que produisent toujours les victoires, mais que cependant des revers auraient fait beaucoup plus de tort, en fournissant aux gouvernants le moyen de proclamer la patrie en danger, et, par là, de se perpétuer et d'empêcher les élections, Pichegru poursuit :

— Oui, ils ont manqué leur but, et je croisa présent que, malgré eux, les élections se feront et se feront bien.

D'Hottelans lui ayant dit encore que le prince de Coudé désirerait connaître la mesure de confiance (ju'il accordait à Fauche-Borel, Demougé, Fenouillot et Courant, il répond qu'il les croit bien postés pour la chose, mais qu'ils sont très intéressés.

— Gomment se fait-il, général, demande pour finir d'IIottelans, qu'en décembre 1795 tous les mouvements de l'armée étant combinés d après les avis qu'on recevait de vous, par l'entremise des agents que je viens de nommer, comment se fait-il que les résultats aient toujours été nuls, et que rien de tout ce qu'on avait annoncé ne s'est effectué?

— Oh! c'estbien simple, affirme Pichegru; je leur ai

PITEUX DENOUEMENT 2f)3

toujours dit qu ils donnaient trop dVspérnncc, et qii ils disaient plus qu'ils n'étaient chargés de dire.

C'est la constatation du mensonge des émissaires, et la véritable pensée de Plchegru se révèle dans les paroles que, en congédiant d'Hottelans, il le charge de répéter au prince de Condé :

— Dites-lui surtout qu'en cas qu'ils viennent à mettre le pied en France, qu'ils n'aillent pas se vanter et dire ; Il Ah! nous savions bien que nous l'emporterions " , et autres propos semblables. S ils se présentent ainsi, ils seront écrasés dans le moment.

On aura beau tourner et retourner ce langage, on n'y trouvera pas la preuve d'une trahison militaire. C'est celui d'un homme politique et non celui d'un traître. Homme politique, Pichegru, depuis dix-huit mois, rêvait de l'être, et c'est cette préoccupation, incompatible avec celle que doit uniquement avoir en vue un soldat, qui a livré sa conduite à des soupçons immérités, — châtiment peut-être excessif d'une faute que les partis adverses avaient intérêt à exagérer pour le mieux écraser en la rappelant. Mais la postérité, plus juste que les contemporains, peut et doit lui restituer son véritable caractère et la dégager des calomnies intéressées qui l'ont injustement aggravée.

Au surplus, le rôle qu'avait souhaité Pichegru était maintenant à sa portée, et jusqu'au 18 fructidor, qui brisa son influence, il n'allait plus être qu'un politicien, le leader de l'opposition qui s'était formée contre le Directoire. Dans ce rôle, pas plus que dans son rôle

2(i4 LÀ CONJURATION DE PICHEGllU

de soldat, et si vive que soit la guerre qu'il poursuit contre le gouvernement qu'il veut renverser, il n'est rien qui justifie une accusation de trahison, et force est de conclure que, pas plus en ce momentque pendant la campagne de 1795, il n'a commis le crime abominable que lui im[)utèrent ses ennemis politiques, à la faveur des délations de Montgaillard.

Ayant laissé ceténigmatique personnage se lançant à la conquête de Bonaparte, il nous faut maintenant le suivre dans son entreprise. Il y pensait depuis la fin de juin. A cette époque, Bonaparte remportait en Italie victoires sur victoires, et Morcau avait passé le Rhin à Kehl. Peu de jours avant ce passage, le 9 juin, Montgaillard écrivait à Mallet du Pan, auprès duquel il jouait la même comédie qu'auprès de Condé : « Tout est consommé. On a perdu et la plus grande occasion et les plus grands moyens qu on ait eus depuis six ans. On attaquait à la fin sur toute la ligne, de Bàlc à Dusseldorf; les lignes devaient être abandonnées par les républicains. Les généraux avaient fait parler à M. l'archiduc et à Wurmser (1) ; celui-ci avait reçu les invitations les plus pressantes de plusieurs villes d'Alsace. Mon ami (Pichegru) était là (2), prêt, disposé à tout

(1) C'était toujours mèiue système de la part des émissaires, tendant à prouver que la plupartdes fjénéraux français ne fleuiandaient qu'à traliir. On a vu Fauche déclarer que Moreau et Dcsaix étaient d'accord avec Pichegru. Ici, Montgaillard en enihrasse collectivement plusieurs dans la même accusation, sans en nommer aucun.

(2) Cette affirmation est matériellement inexacte. l'icvenn à Strasbourg le l'"' mai, Pichegru en était reparti pour Arbois avant la rupture de l'armistice qui fut dénoncé le 21 mai.

PITEUX DENOUEMEINT 2()5

ébranler, ii'attcndaiil que le moment fixé par les Autrichiens, ayant les intelligences les plus fortes à Paris. . . Je n'espère absolument rien. " Après le passage du Rhin, nouvel aveu plus explicite encore : « Il me fut alors démontré que la restauration de la monarchie de la maison de Bourbon était bien impossible. »

11 part dans ces dispositions, accompagné d'un certain abbé du Monlet, personnage à son image, retors et louche, qu'il s'était adjoint en qualité de secrétaire. Au commencement de septembre, ils arrivent à Venise, Montgaillard apportant avec lui un volumineux portefeuille formé de toute la correspondance à laquelle a donné lieu l'affaire Pichegru. Sa première visite, visite secrète, bien entendu, est pour Lallemant, le représentant de la République française. Il lui demande les moyens d'arriver à Bonaparte auquel, déclare-t-il, il a les plus graves révélations à faire. Désireux de prouver au diplomate français sa bonne foi, il lui confie les secrets » qui intéressaient l'État " . 11 écrit en outre au ministre des relations extérieures de France une lettre où il est question de ces mêmes secrets et que Lallemant se charge de faire parvenir. Elle sollicite les moyens d'arriver à Bonaparte, que Lallemant hésite encore à donner sans y être formellement autorisé.

Mais Montgaillard, contraint d'attendre, ronge son frein! Il est sans le sou et n'ose confier sa détresse à Lallemant, de peur de s'exposer à faire mettre en doute sa sincérité. Il se retourne alors vers le comte d'Antraigues, l'agent royaliste à Venise, à la solde de l'Angle-

terre et protégé de la Russie qui Ta pourvu d'un titre diplomatique. Il lui déclare qu'il veut gagner Bonaparte à la cause royale, et, jouant vis-à-vis de lui le même jeu que vis-à-vis de Lallemant, il lui retrace tout le récit de la conjuration de Pichcgru, en appuyant ses dires des pièces de son portefeuille. Il failles mêmes confidences à Drakc, le ministre de la Grande-Bretagne, le tout à l'effet d obtenir la somme de dix mille écus, nécessaire à l'accomplissement de sa mission.

D Antraigues note par écrit cette conversation révélatrice, qui, tombée un peu plus tard dans les mains de Bonaparte, deviendra la base de l'accusation lancée par le Directoire contre Picliegru. Mais, à la demande des dix mille écus pour aller chez Bonaparte, il répond : " C'est trop peu pour lui, et c'est trop pour vous. » Vainement Montgaillard insiste; d'Antraigues s'obstine dans son refus. Montgaillard reste, la bourse vide, se demandant comment il exécutera ses plans. Plus tard, il écrira que c'est Drake, mis au courant par Wickham, qui a livré tous les secrets à d'Antraigues ; mais c'est pour ne pas convenir qu'il est l'auteur de ces divulgations.

Du reste, toute sa conduite sue déjà la trahison que, dans ses récits ultérieurs, on le verra avouer cyniquement. Il Je fus témoin de toutes les manœuvres que MM. Drake et d'Antraigues employèrent pour provoquer dans les États vénitiens le massacre général des Français. . . M. d'Antraigues crut s'apercevoir que je ne me prêterais jamais, non plus que M. du Montet, à favo-

riscr réellement des projets de cette nature, quoique j'eusse l'air de m'y prêter pour en découvrir toute l'étendue. » Il dit encore : « Le ministre de France, voyant qu'aucune réponse n'arrivait de Paris, m'enga^jea à me rendre à Milan et me donna des lettres pour le commandant de Legnano, pour les commandants de plusieurs places et pour le général Bonaparte lui-même. »

Aces lettres, Lallemant ajouta probablementquelques louis, puisque, le 15 décembre, Mont.'jaillard était en état de partir et partit. Il laissait à Venise son portefeuille, trop encombrant pour être emporté, confié à la garde de l'abbé du Montet : » J'avais pris avec moi deux lettres originales de M. le prince de Condé, une lettre originale du prétendant, copie des lettres de M. le prince de Condé, de M. Faucbe, de M. l'archiduc à M. Fauche, du major général Klinglin, de plusieurs agents. » On remarquera que, parmi ces documents, il n'y avait aucun autographe de Pichegru. « Cette copie était écrite sur neuf feuilles, faisant trente-six pages de papier de soie d'une écriture très menue. Mon intention était de la remettre au général Bonaparte. » Le voilà donc en route. Mais il fallait traverser les avant-postes autrichiens. Il est arrêté par ceux-ci presque au sortir de Venise et renvoyé au général d Alvinzy à Trente. Pendant la route et quoique surveillé, il parvient à détruire les lettres de Lallemant, ne conservant que les papiers qui lui permettent de se présenter à Alvinzy uniquement comme un agent royaliste. Alvinzy s'y laisse prendre et avoue à Montgaillard que pour correspondre

avec Wurmser assiégé dans Mantoue, il en est réduit à se servir de boulettes de cire, dans lesquelles il enferme ses avis. Cette confidence imprudente ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Quelques jours après, Bonaparte secrètement averti faitarrèter un individu porteur de ces boulettes, apprend ainsi la détresse de Mantoue, les moyens que propose Alvinzy pour secourir la place. Il dresse ses plans en conséquence, et, les Autrichiens ayant été vaincus à Rivoli. Mantoue ne tarde pas à succomber. Du reste, Montgaillard n'est pas autorisé par Alvinzy à continuer son voyage. 11 n'est autorisé qu'à se rendre par la route du Tyrol au quartier général de l'archiduc Charles, qui l'accueille comme un homme qu on estime, le garde quelques jours auprès de lui, sans lui dire un mot de Pichegru, et ne consent à le laisser partir qu après s'être assuré qu'il se rend auprès du prince de Condé.

Celui-ci avait eu vent déjà de tout ce que présentait de suspect la conduite tenue par Montgaillard à Venise. Des avis de d'Antraigues l'avaient mis en garde contre son émissaire, lorsqu'un incident que lui révéla Fauche-Borel vint fortifier ses soupçons. Après le départ de Montgaillard, et d'accord avec lui, du Montet, n'ayant pu arracher à d'Antraigues que de maigres aumônes, avait recouru à Fauche-Borel en forgeant toute une histoire, à l'effet de sortir de la noire misère dont il était la proie. Le 20 décembre, dans une lettre menteuse, il lui racontait comment Drake, après avoir approuvé la démarche à faire auprès de Bonaparte

et promis tous les fonds à cet effet, s'était ravisé tout à coup, refusant de rien verser sans un avis ultérieur de Wickham. a Rien n'a fait, et Pinault (Montgaillard) enragé est parti le 15 avec ce qu'il avait sur le corps. Je ne sais où il est, ni ce qu'il pourra faire. Après son départ, le gouvernement vénitien, à qui plainte avait été portée (?), a fait saisir vos papiers et un agenda oublié par Pinault où se trouvent toutes les affaires de la marquise (Gondé) et de la femme de chambre Mlle Zède, et je n'ai pu les soustraire. Mais j'ai obtenu qu'on laissât le tout dans les mains du maître de la maison jusqu'à ce que j'aie payé. Pour payer, jai fourni sur vous une traite de soixante louis. Toutes les affaires dépendent au- Jourd'/nii de V acquit prompt de cet effet sans délai : mon honneur et ma liberté, l'honneur de Pinault, le secret de toutes les affaires. Si vous ne payez pas, je serai arrêté et tous les papiers scrupuleusement examinés. Délivrez-moi de 1 enfer où je souffre tous les supplices. " Au moment où Fauche-Borel recevait à Neuchâtel cette lettre (30 décembre), lui en arrivait une de Montgaillard débarqué à Bâle, de retour de sa rapide course en Italie et ayant déjà vu Condé en passant à Mulheim. Montgaillard l'invitait à venir le trouver et lui donnait rendez-vous à Berne. Il lui parlait de la traite et le suppliait de la paver " non par l'amitié que vous avez pour moi, mais par les sacrifices que vous faites depuis dix-huit mois pour la marquise et ses intérêts... Je n'ai pas été plus content du bourgeois qu'à l'ordinaire. Il est du plus beau froid du monde, et il m'a renvoyé pour

270 LA CONJURATION DE l'ICFlEGUU

l'alfairc à Persée (Klinglin), cLoiiné que la grande faveur de Persée n'ait pas levé toutes les difficultés. Tâchez, mon cher, d'être lundi à Berne. Il est de toute nécessité que je vous voie. Vous me permettrez d'ailleurs d'arranjjer tous mes comptes avec vous. Maintenant que je suis rayé de la liste des émi{]rés et que mes hiens sont déquestrés (1), je puis m'acquitter de ce que vous avez fait pour moi. Ce que aous avez fait pour mes enfants sera payé par mon cœur jusqu'à mon dernier soupir. »

Nous ignorons quels furent les résultats de ces tentatives de chantage. Mais elles achevèrent de mettre Condé en défiance (2j . Il l'avait déjà marqué en recevant Mont-

(1) C'était faux. Il ne fut rayé que plus tard. A la date où nous sommes, il chercliait à rentrer en France et ne l'osait. Les preuves de ses démarches et de ses craintes existent au\ affaires étrangères, dans la correspondance de Harthélemy.

(2) La conduite de Gondé dans ces (urconstances serait alisolutnent incompréhensibles'il n'était constaté que, quoique ayant appris ;i mépriser Montgaillard, il craignait de le pousser à bout et le ménageait. Ainsi s'explique que, quoique prévenu des rapports que son émissaire avait noués à Venise avec Lallemant et lui ayant avoué f|u'il ne les ignorait pas, ileùtrecominandé au roi les réclamations de Montgaillard et continué à donner à celui-ci « l'assurance de son estime et de son amitié ». Ses véritables sentiments sont exprimés dans ces propos qu'il avait tenus au mois d'avril :

— Cette affaire a été et va trop bien. On me tronqje, on cherche à m'entretenir dans cette persuasion. Mais je m'aperçois que le« personnes qui exécutent cette affaire ne visent qu'à me lronq)er. Heureusement, Fenouillot, mon bon Fenouiliot est là dedans. Cela me rassure et me tran- (piillise un peu.

Montgaillard le prit de très haut. Il écrivit à Gonilé une lettre indignée, demandant si, oui ou non, c'est lui qu'avait visé le prince : " Je n'ai que mon honneur, ma réputation pour tout bien. » 11 offrait d envoyer l'emploi de toutes les sommes qu'il avait touchées. Mais, Condé ne lui ayant pas répondu, il n'envoya rien et n'en parla plus.

gaillard, revenu d'Italie. Il le lui marqua avec plus de vivacité dans une seconde entrevue où le drôle, lui ayant annoncé qu il voulait se rendre à Blankenberg, lui demanda le payement de cinq cents louis qu'il prétendait lui être dus tant pour ses services personnels que pour s'acquitter envers les divers aj^cnts qu il avait employés.

— Voilà de singulières demandes ! s'écria Gondé. Je ne veux pas donner d'argent, je n'en ai que trop dépensé. Je ne donnerai rien, rien, absolument rien.

Il engagea Montgaillard à s'adresser à Wickham, au roi, à qui il voudrait. Mais, pour son compte, il refusait tout, même la somme modique dont Montgaillard avait besoin pour aller à Blankenberg, trente louis que celuici dutemprunteràlabaronne de Reich. A Blankenberg, Montgaillard fut courtoisement reçu. Mais il n'obtint ni argent ni contidence quant aux projets futurs. « Il me fut impossible, confesse-t-il, de ne pas apercevoir toute la défiance que mon voyage en Italie inspirait. »

Irrité et réduit aux expédients, il ne recule plus devant aucune indélicatesse, aucune infamie. Il commence par vendre la voiture qui l'avait amené à Blankenberg et qui appartenait à Gondé ; il se rend ensuite à Berne, non sans avoir, en deux lettres, envoyé à Lallemant le compte rendu de sa visite au roi. Il tente ensuite une dernière démarche auprès de Wickham, qui refuse de le recevoir. Il s'en plaint à Gondé, et, ayant vainement attendu une réponse satisfaisante, il lui envoie deBàle, le 13 mars midi, cet ultimatum : « Monseigneur, il ne

me reste plus qu'à prier Votre Altesse sérénissime de vouloir bien ne pas oublier que j'ai rempli tous mes devoirs et que Votre Altesse sérénissime sera seule responsable des suites qu'cutraîncra le parti que je prends en ce moment. »

Cette menace épouvante Condé, à qui le roi a recommandé d'arrang^er cette affaire. Il voit déjà le Directoire au courant de tous ses secrets. Il mandeà Fauchc-Borel l'ordre de s'attacber à prévenir de grands malheurs, de voir Wickham pour en obtenir la somme, de faire inviter Pichegru « à prendre les mesures qu'exige la prudence » , et lorsqu'il sait enfin que Wickbam, une fois de plus, est disposé à intervenir, il fait savoir à Montgaillard qu'il est prêt à payer, mais quil exige au préalable la restitution de tous les papiers relatifs à l'affaire. Or, c'est justement cette restitution que Montgaillard ne veut pas opérer : u J'honore trop Votre Altesse, répond-il, pour supposer un moment qu'elle ait pu faire dépendre le payement d'une somme qui m'est due d'un sacrifice que je ne dois ni ne veux faire. Ces témoignages d'estime sont ma propriété la plus précieuse. Ils sont une propriété dont aucun événement ne saurait me priver ou me séparer. C'est parce que j'ai mérité ces titres que je n'en ferai jamais d'autre usage que celui qu'exigeront mon honneur et celui des personnes que j'avais appelées à l'exécution du grand projet que Votre Altesse m'avait confié. Mais, en même temps, des titres aussi positifs et une conduite aussi constamment irréprochable, sous tous les rapports, que

l'a été la mienne, m'imposent la nécessité de me justifier lorsque je n'aurai néglijjé aucun des moyens d'obtenir de Votre Altesse la justice qui m'appartient. "

Ce refus impudent porte la date du 20 mars. Le lendemain, Fauche-Borel apprend que Montgaillard l'accuse et le calomnie. Il proteste auprès de Condé. Il ne croit pas avoir à se justifier « de la calomnie que voudrait répandre sur lui le monstre le plus coupable qui existe sur la terre » , et qui ne lui a juré une haine éternelle que parce qu'il a refusé de détenir pour son compte quoi que ce soit des sommes destinées a à un objet sacré » . Il demande à être mis en sa présence : (i Je veux qu'un seul de mes regards l'atterre et le confonde. Si on ne s'assure de lui, et quelque argent qu'on lui donne, il en demandera toujours davantage, étant aussi prodigue que scélérat, d

Déchaînées à ce point, les fureurs réciproques des complices désormais brouillés menacent de tourner au tragique. Pour les apaiser, Condé cède sans conditions. Rendez-vous est pris entre Montgaillard et le comte de Levignac, pour le 24 mars, midi, à Walperswell, près de Berne, et là Montgaillard touche 12,818 livres, « pour frais et débours pour le service du roi, par ordre de Mgr le prince de Condé » . Mais il refuse nettement les papiers que, par une lettre courtoise jusqu'à l'invraisemblance, Condé lui a fait remettre par M. de Levignac et où il lui renouvelle " ses sentiments d'estime et d amitié » . Vainement Levignac insiste pour se faire remettre le dossier. Il en est pour ses supplications.

Fauche-Borel est présent, et ce qu il voit, comme ce qu'il entend, le détermine à user de violence. Le lendemain, il se présente chez Montjfaillard à cinq heures du matin, accompa{jné d'un de ses cousins. Montgaillard est couché, son portefeuille sur la table de nuit. Fauche-Borel s'en empare et l'emporte. Nous avons deux versions de cette scène : celle de Montgaillard et celle de Fauche. Naturellement, elles se contredisent; Montgaillard va jusqu'à prétendre que l'autre a voulu l'assassiner. Ce qui est positif, c'est que le portefeuille fut proraptement restitué, l'auteur du rapt ayant constaté qu'il ne contenait rien d'important. Les papiers étaient restés à Bàle en dépôt. Fauche-Borel prévenu parvint à se les faire remettre. Mais Montgaillard en avait distrait par avance tout ce qu'il avait intérêt à conserver. Le même jour, il adressait à Gondé les plaintes les plus vives contre son agresseur. Du reste, feignant de se tenir pour satisfait des satisfactions pécuniaires qu'il avait reçues, il terminait sa lettre en prenant rengagement « de ne rien publier de ces pièces et de les tenir secrètes » .

En relatant ces incidents dans ses Mémoires imprimés, Fauche-Borel s'est attribué une conduite chevaleresque et noblement désintéressée. Il ne dit mot, notamment, d'une pièce qui existe aux archives de Chantilly, de laquelle il résulte tout au moins qu'il a passé sous silence une part de vérité. Cette pièce signée de lui, écrite à la même date que le reçu de Montgaillard, 2i mars, donne à penser que celui-

ci n'a pas été seul à loiiclier. Elle est ainsi conçue ; a J engage ma parole d lioiiiieur, ainsi (jiic c'est mon devoir, de ne jamais rien dire ni faire dire ni directement ni indirectement, à ne rien [)ublier ni faire irnpiimer d'objets qui peuvent être relatifs aux négociations qui m'ont été confiées par S. A. K. Mgr le prince de Condé pour le service du roi, et considérant comme très coupable celui qui se permettrait pareille démarche (1). >'

A propos de quoi cette déclaration? Fut-elle spontanée et sans autre cause qu'une cause de sentiment? Faut-il, au contraire, lui attribuer la valeur d'un reçu? Il est fâcheux que notre homme ne s en soit pas expliqué et ait également passé sous silence la réclamation que, le lendemain, son acolyte Antoine Courant adressait à Condé à l'effet de se faire payer les vingt mille francs qui lui avaient été promis solennellement et par écrit le 29 juillet 1795, au moment où, avec Fauche- Borel, il entrait en France au péril de sa vie pour communiquer à Pichegru les intentions du roi.

Il n'est ainsi que trop vrai que tout, dans cette aventure, de son début à son dénouement, aura été obscur

(1) En dépit de ce formel engafjeiiient, Fauche-Borel ne cessait de bavarder et de conHer à autrui la mission dont il était cliarjjé. Du reste, au cours même de ses démarches auprès de Pichegru, il en écrivait tous les détails à une personne de Neuchàtel, ce qu'il se garde Lieu d'avouer dans ses Mémoires, et, par son ordre, cette personne les communiquait » comme avis secret à Messieurs de la Chaml)re de noblesse, siégeant dans cette ville. » Voir à ce sujet aux pièces historiques, E, une curieuse lettre de Thérèse Huher à Cotta, insérée dans la monographie que M. Ludvvig Giigcr a consacrée à cette femme remarquable (Stuttgard, 1901, p. 103).

et contradictoire, si ce n'est sur un point où la lumière est éclatante, à savoir que les émissaires de Condé sV sont révélés intrigants et menteurs, vils et méprisables. Quel homme impartial oserait, devant cette constatation, refuser à la mémoire de Picliegru, pour ce qui dans sa conduite na pu être éclairci, le bénéfice des doutes que les mensonges de ses accusateurs sont si propres à lui mériter? G est sur cette pensée de justice qu'il faut finir en ce qui le concerne. Au point où nous en sommes arrivés, il venait d être élu membre du conseil des Cinq-Cents et président de cette assemblée. Cette phase nouvelle de sa vie appartient à 1 histoire du 18 fructidor, dont nous comptons faire l'objet d'un nouveau récit. On y retrouvera ce malheureux soldat victime de cette faiblesse et de cette imprévovance dont il avait fait preuve dans ses rapports avec les émissaires de Condé.

Au lendemain de son élection, Fauche-Borel se préparait à le rejoindre à Paris, et Montgaillard poursuivait l'œuvre de délation à laquelle il était désormais voué. Lorsque, six mois plus tard, Louis XVllI apprenait à Blankenberg le coup d'État du Directoire et laffichage de la fameuse lettre attribuée à Pichegru et forgée d'après les dires de Montgaillard à d Antraigues, il écrivait à Condé :

«Je suis plus affligé que surpris de ce qui vient de se passer à Paris. Nous avons toujours vu les scélérats fort alertes et les honnêtes gens très peu sur leurs gardes. Nul doute qu'il ne faille nier tout ce qui regarde Piche-

gru. Mais si véritablement il a écrit de sa main la lettre qu on lui impute, cela sera difficile. Je ne crois pas pourtant à cette lettre, car il me semble que jamais Pichegru n'a rien donné par écrit. Je ne crois pas non plus que, fausse ou vraie, elle se soit trouvée dans le portefeuille de d'Antraigacs. Je crois que tout ceci est une infamie de l'infâme Pinault ou de tout autre, qu'il m'en coûte de croire un scélérat, mais qui l'est, s'il a failles déclarations dont la proclamation du 9 l'accuse." Ainsi s'en allaient en fumée les espérances des émigrés et s'effondraient piteusement les projets qu'avait édifiés le crédule et confiant Condé sur la conviction que le concours militaire de Pichegru lui était acquis. Il avait espéré un triomphe, et ses innombrables intrigues dénoncées et révélées par des agents infidèles aboutissaient à un désastre qui devait retarder de dix-huit ans la restauration des Bourbons.

CHAIMTIIE X

riN DES ACTEURS DU DI'.AME

Ce qu'il advint d'eux après le 18 fructidor. — Munt;;aillard aux {;<if;es de Bonaparte. — Les malheurs de Fauchc-liorcl. — Son suicide. — DcinoHgé espion de la police impériale. — Fin obscure de ses complices. — Les bassesses de Badouville. — Les insurgés du Midi. — Leurs crimes. — Le chevalier de Lamothe est massacre. — Le marquis de Surville reparait. — Ce que Condé pensait de ses agents dans les Ccvennes. — Surville est arrête avec Dominique Allier clCharhonnelle de Jussac. — Leur procès et leur condamnation. — Leur fermeté devant la mort. — Lettres posthumes. — Mystère de la tin des autres rebelles.

Un siècle écoulé na pas déchiré le voile dont furent enveloppées les circonstances de la mort de Piclie.'jnu. On sait qu il paya de sa vie sa participation au complot de Georges Gadoudal. Mais nid n a pu dire s'il périt assassiné ou s il se donna la mort. La destinée des autres acteurs des événements qu'on a vus se dérouler dan> ce livre ne présente, à son déclin, pour la pliq^art d entre eux, ni les mêmes péripéties dramatiques ni les mêmes mystères. Loin qu ils aient disparu dans la mêlée tunndtueuse des temps révolutionnaires, nous pouvons les suivre tous ou presque tous jusqu au ferme de leur vie aventureuse et constater cpie les épreuves suprcmes leur furent épargnées, c est-à-dirc les châtiments rigou-

FIN DES ACTEUnS DU DIIAME 279

rciix dont les lois punissaient les ('iiii/jrés et les conspirateurs.

Placés par le roi Louis XVllI à la Icte Je rajjence dite agence de Souabe, qui siégeait à Augsbourg, le général de Précyetimbert-Golomès, après avoir participé à mille intrigues successivement avortées, furent, sur les plaintes du gouvernement français, arrêtés à liayreuth au commencement de ISOl par le gouvernement prussien et détenus durant dix-huit mois dans une forteresse. Mis en liberté, ils se séparèrent après avoir acquis la certitude que leur rôle, en tant qu'artisans de complots, était fini. Précy vécut en Allemagne jusqu'en 1814. Il rentra en France avec les Bourbons. Réinstallé à Lyon, il y fut investi du commandement de la garde nationale. Il l'exerça jusqu'en 1820, date de sa mort. Imbert-Golomès l'avait précédé au tombeau, il ferma les yeux dans l'exil auquel il s'était résigné, à Batli, en Angleterre, en 1809.

Les héros du complot de Besançon n'eurent pas une fin moins paisible. Le général Ferrand, après sa disgrâce, avait été mis à la retraite. Élu aux Cinq-Cents et invalidé, il fut rappelé à l'activité après le 1 8 brumaire, mais pour peu de temps. Il avait définitivement quitté le service depuis deux ans, lorsqu'il mourut en 180 4. Tinseau d'Amondans lui survécut jusqu en 1817, retiré à Londres, et Pautenet de Véreux jusqu'en 1830, n'étant, l'un et l'autre, revenus dans leur patrie qu après la chute du régime impérial. Sur le chevalier de Tessonnet, cet illuminé qui, prenant ses désirs pour des réalités, annon-

çait comme chose faite le soulèvement de la moitié de la France en faveur de la cause royale et se croyait assuré d ouvrir à son roi le chemin du trône, les détails nous font défaut. Nous n'avons pu découvrir où ni comment il finit.

Nous sommes mieux renseig^nés en ce qui touche Montgaillard, Fauche-Borel, Badouville, Demougé, Fenouillot, Mme de Reich et autres qu'on a vus à l'œuvre sur les hords du Rhin.

N'osant rentrer en France après le 18 fructidor, bien qu'en dénonçant la prétendue conjuration de Pichegru il eut donné à la République un gage non équivoque de dévouement, Montgaillard resta en Hollande durant plusieurs mois. Il ne vint à Paris qu en 1801, s'y fit arrêter et demeura incarcéré au Temple pendant six mois. 11 en sortit pour entrer au service de Bonaparte, dont il fut, pendant toute la durée de l'Empire, le conseiller secret pour les questions de politique extérieure. Il existe aux Archives de France un certain nombre de rapports signés de lui et rédigés |),ir oidrc de 1 empereur, qui attachait du prix à ses connaissances diplomatiques, sans professer d'ailleurs aucune estime pour son caractère. Sous la Restauration, Montgaillard, dont laudace et l'habileté ne s'étaient pas ralenties, parvint à vendre son dévouement aux Bourbons et en tira quelque profit. Il fut moins heureux sous le gouvernement de Juillet. Ses services ne furent pas agréés. Il mourut à quatre-vingts ans, en 1841, obscur et misérable.

Il y avait alors douze ans que son complice Fauche-

Borel n'existai! pins. Étantparvenu àquiUer Paris quelques jours après le \H fructidor et à se dérober aux recherches de la police, Fauchc-IJorel s'était immédiatement lancé dans une aventure nouvelle ayant pour objet de faire croire à Louis XVIII que Barras était disposé à rétablir la royauté (1). Il exploita la crédulité du souverain proscrit comme il avait exploité celle du prince de Gondé, en des conditions qui laissent une fois de plus planer des doutes sur sa bonne foi et obligent à le considérer comme un imbécile ou comme un fripon.

On le retrouve un peu plus tard dans Paris, mêlé aux obscures intrigues qui préparèrent le complot de Cadoudal et de Moreau. 11 tombe aux mains de la police ; il est longtemps détenu. Libéré en 1807 par l'intervention du roi de Prusse dont il était le sujet, il s'agite jusqu'en 1814, évoluant en Allemagne et en Angleterre, véritablement possédé du besoin d'intriguer et de conspirer, soupçonné de vendre à la police impériale les secrets des Bourbons et aux Bourbons les secrets de cette police. Lorsque Louis XVIIl remonte sur son trône, ces soupçons ont acquis une telle force qu'ils effacent le souvenir des services que Fauche-Borel prétend avoir rendus à la cause royale pendant la Révolution et l'Empire. On lui objecte tout ce que son rôle a présenté de suspect.

Pendant quinze ans, il s'efforce de vaincre ces préventions, de dissiper ces soupçons, de se justifier et d'obtenir justice, renié par les hommes d'État anglais

(1) Voir mon livre : Les émigrés et la seconde coalition.

282 LA COINJURATION DE l'ICIIEGHU

qu'il a cependant servis, désavoué parla cour de France, ne trouvant un peu d appui qu'auprès de la Prusse. Sur les recommandations de celle-ci, Louis XVIII, de guerre lasse, finit par lui accorder une petite pension. Mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans la détresse où de malheureuses spéculations industrielles ont jeté Fauche- Borel. Il ne l'accepte que comme un dédommagement partiel et momentané. Impuissant à obtenir mieux, et couvert de dettes, il se décide, en 1829, à publier ses Mémoires, destinés, dans sa pensée, à apprendre aux F'rançais ce qu il a fait pour ces Bourbons qui reconnaissent si mal, à l'en croire, son long dévouement. A la dernière page de son livre où, tantôt avec une effronterie <|ul indigne, tantôt avec une candeur (jui désarme. il a entassé erreurs sur erreurs et mensonges sur mensonges, il écrit : « Trente années de sacrifices de tous les genres, de dévouement de tous les instants, mes établissements anéantis, ma fortune dispersée, le pain de mes enfants engagé, ma liberté compromise, ne me laissent d autre altcrnati\e qu une prompte justice ou une catastrophe inévitable. »

Ces paroles étaient prophétiques, et la catastrophe suivit de près. Avant que Tannée fût écoulée, ce malheureux, qui s'était retiré à ^Seuchàtel, ouvrait un matin sa croisée, se précipitait dans la rue et se brisait le front sur le pavé, donnant, à vingt-cinq ans de distance, une sinistre contre-partie au trépas de Pichegru.

Quant aux autres individus dont les dénonciations de Montgaillard révélaient la participation à laffaire

FIN DES ACTE un S DU DliAME 283

(le 171)5, ils avaient été poursuivis dès le lendemain du IS IVucLidor. (jeux sur lesquels on j)ul uicUic la main lurent traduits devant un conseil de ^merre, à Strasboinvj;, sous la prévention d'espionna{je, acquittés faute de preuves et rendus à la liberté. De ce nombre était le général Lajolais, le major Thugnot dit Pbilippe, les chefs dcbrigfade Badouvilleet Saint-Rémond. Ceux de leurs coaccusés qu'on n'avait pu saisir rentrèrent en France après cet acquittement sans être inquiétés.

La police les tenait donc tous sous sa main lorsqu'elle découvrit, en 1804, le complot de Cadoudal, Supposant qu'ils avaient pu y coopérer, elle les arrêta de nouveau, Demou{}é à Strasbour.'j- où il diri.';cait une fal)riquc de meubles, Fenoiiillot à Lyon où il exerçait la j)rofession d'avocat, la baronne de Ileicli dans l'électorat de lîàle dont les autorités la livrèrent, sous la pression des menaces du (gouvernement français, Tliugnot à Glierbourj<j, Lajolaisetl5ad()uviIlc à Paris. Quoique, à l'exception de Lajolais, ils eussent tous prouvé qu'ils étaient étrangers à cette conspiration nouvelle, ils restèrent détenus plus ou moins longtemps, non en vertu d'un jugement, puisqu'on ne les avait pas jugés, mais par le bon plaisir de Bonaparte et de Fouché qui préféraient les savoir dedans que dehors.

Les interrogatoires auxquels ils furent soumis ne jettent aucune lumière sur la conjuration de 1795. Il n'y est fait allusion que dans celui de Fenouillot. Le commissaire qui l'interroge lui ayant demandé s'il con-

naît Pichegru, il répond négativement, en ajoutant toutefois :

— Je sais qu'il allait chez le prince de Gondé; mais je ne l'y ai pas vu.

— Dites-nous à quelle époque vous avez su que Pichegru allait voir le prince de Gondé.

— Après qu'il eut quitté le commandementde l'armée du Rhin, il vint à Strasbourg et ensuite à Paris. A son retour, il passa le Rhin et vint voir le prince.

Gette affirmation est isolée, et elle est unique. Elle ne repose, au surplus, sur aucun fondement, et la réalité lui inflige un démenti formel. Il est en effet démontré que Pichegru, invité par Gondé, en mai 1796, à venir auprès de lui pour se rencontrer avec Précy et Wickham, ne crut pas devoir se présenter au rendez-vous, où on l'attendit en vain. Les témoignages des autres détenus ne démentent pas ce fait, et il reste acquis qu'en cette circonstance Fenouillot avait émis une assertion inexacte. G'est le dernier traitpar lequel il se manifeste dans l'affaire. Il n'est plus parlé de lui jusqu'en 18 15. A cette époque, il était conseiller à la cour d'appel de Besançon, où, avant la Révolution, il avait exercé les fonctions d'avocat du roi aux finances. Il passait pour avoir eu de grands malheurs domestiques. On racontait qu'au cours de ses pérégrinations, sa femme 1 avait abandonné pour épouser un prêtre, et que de ce mariage étaient nés plusieurs enfants.

La baronne de Reich, qu'on avait arrêtée sur une dénonciation anonyme venue de Newviller, dans

laquelle elle était traitée d' « ancienne concubine du cardinal Collier », vit finir sa captivité en 180G. Elle avait alors soixante-huit ans et la misère en perspective. Internée d'abord à Épinal, elle obtint ensuite d habiter Strasbourg^, trouva le moyen de s'en faire renvoyer et n'y revint qu'en 1800. Mais elle y fut l'objet de la plus rigoureuse surveillance. On la savait active, remuante, portée à l'intrigue, toujours en relation avec des gens suspects.

Lalibération de Demougé date de l'année précédente. L'empereur et l'impératrice étant venus à Strasbourg, sa femme alla se jeter aux pieds de Joséphine et obtint sa grâce. Pour sassurcr des moyens d'existence, il consentit alors à se faire en Alsace l'espion du conseiller d'État Desmarets, l'un des directeurs de la police impériale. Nous possédons quelques-uns de ses rapports. Ils sont creux, vides, pauvres de renseignements. Il avoue dans 1 un d eux qu il est sans relations dans une ville où il manque depuis huit ans, et qu'il lui faut quelques mois pour s'en créer de nouvelles. En 18 II, réduit à la mendicité, il demandait à passer en Russie.

Le général Lajolais, dont il nest pas aisé, par suite de l'obscurité des documents qui le concernent, de préciser le rôle dans l'affaire de 1795, et qui s'en était, aussi heureusement tiré que les autres acteurs, ne put se tirer de même de celle de 1804. Fortement soupçonné d'y avoir participé, il fut condamné à mort, et sa peine commuée en celle de quatre ans de déten-

28(5 LA CON.lDlîATlON DE PICIIEGIIU

tioii. Il mourut au cluUcau d'If eu 1808, au momcut où sa capti\lté allait j)r('U(lr(' (lu.

Le major ïhujjuot, très .'jraveuicnt compromis, trouva parmi ses chefs et ses cauia rades d'ardents défenseurs. Sa conduite militaire lui avait mérité leur estime. On vantait son esprit de discipline et son courage. Quinze jours avant son arrestation, il avait été décoré. Le général Nogués alla plaider sa cause auprès de rcmpercur, qui se contenta de répondre :

— Il se justifiera devant les tribunaux.

Sept mois plus tard, il était encore au Temple sans qu'il fut question de lui donner des juges. Une intervention nouvelle se produisit alors en sa fa>cur. A la fin de 1805, par considération pour ses services, Napoléon signait sa mise en liberté et le renvoyait à ses fonctions.

Pendant ce temps, le plus remuant des acteurs de 1795, celui dont les intrigues, la vénalité, les démarches avaient le plus contribué à compromettre le général Pichegru, Badouville, toujours détenu, écrivait lettres sur lettres pour obtenir sa délivrance. Lors de sa première arrestation, à la suite du 18 fructidor, il avait invoqué le souvenir de ses services militaires, produit des attestations élogieuses des chefs sous lesquels il avait servi, rendant hommage à sa bravoure, rappelant ses exploits et ses blessures. Puis il avait écrit au premier consul une lettre propre à démontrer qu'il était désormais rallié au régime nouveau qui se fondait sur les ruines de la Révolution.

ft Général, lui iiiandail-il, je crois (juil est du devoir (le tous les braves de 1 aiinéc française, qui oiiL mérité ce nom par des actions assez éclatantes et non équivoques, de vous présenter l'expression de leur dévouement. Le mien est ég^al à Tamour que je porte au bonheur g^énéral de ma patrie et à la gloire de ses armes. Votre personne s'identifie dans mon esprit avec tous ces grands objets. Vous seul, secondé parles vrais amis du bien, pouvez procurer à la grande nation le résultat brillant et durable que vos victoires et votre rang nous donnent le droit d'espérer. Un jugement solennel va, dans quelques jours, me rendre à la liberté et à l'activité de mon grade, après avoir été dépouillé de 1 un et de l'autre par un arbitraire monstrueux et sans prétexte. Alors, mon général, si vous voulez vous faire rendre compte de ce que j'ai fait pour mon pays et de ce que je suis capable de faire, vous trouverez en moi un officier dévoué, envers et contre tous, à votre personne, à votre grand caractère et aux vastes conceptions politiques que vous allez développer pour notre commun bonheur. »

On voit à ces basses et serviles flatteries que Badouville ne songeait déjà plus aux promesses que naguère encore il faisait à Gondé. Du reste, sa servilité ne parvint pas à vaincre les préventions que le premier consul nourrissait contre lui, autant à cause de ce que présentait de louche et de ténébreux sa conduite dans l'affaire Pichegru qu'en raison des désordres de sa vie privée. Non seulement il n'obtint pas le grade dadjudant

général, auquel il se croyait des droits, mais encore il ne fut pas maintenu dans celui de chef de brig^ade dont il avait porté les insignes à l'armée du Rhin. On ne voulut le maintenir que comme chef d'escadron, et, bien qu'il eut obtenu de prendre rang à partir du G mai 1793, on ne lui accorda même pas l'arriéré de solde qui aurait dû lui revenir. Pour comble de disgrâce, il fut mis en réforme presque aussitôt, tout en conservant, d'ailleurs, un traitement.

Il était dans cette situation, lorsqu'on 1 arrêta de nouveau en 180 4. Cette fois, sa captivité fut plus dure qu elle n'avait été de 1798 à 1800. A.u mois de février 1805, dans la prison du Temple, à la suite dune altercation avec un de ses codétenus, il reçut un coup de couteau qui lui perfora le ventre. Croyant sa dernière heure arrivée, il se contenta d observer « que s'il avait reçu ça pour l'empereur, ça lui eût été égal » . Les soins qui lui furent prodigués sauvèrent sa vie, mais ne corrigèrent pas ses vices. Bientôt après, ses grossièretés, ses violences, ses habitudes divrognerie contraignirent le gardien chef du Temple Fauconnier à demander son transfert à la prison de la Force.

Il n'est dit nulle part, à notre connaissance, à quelle époque il en sortit, ni ce qu'il devint jusqu'à sa mort, survenue à Dijon en 1815. Nous savons seulement qu'en 1814, à la rentrée des Bourbons, il avait demandé et obtenu les récompenses qu'il prétendait lui être dues pour sa conduite en 1795 : la croix de Saint-Louis et une pension avec onze années de rappel. Cette pension

s'éteignit avec lui. Sa veuve ne parvint pas à se la faire attribuer. On lui objecta que lorsqu'elle avait épousé Badouville, il était déjà retraité, et qu'en conséquence elle n'avait aucun droit à être pensionnée.

Ainsi disparaissaient peu à peu, obscurément et sans bruit, les principaux personnages et les comparses de la comédie imaginée en 1 795 par Fauche-Borel et Montgaillard. Lorsque, ultérieurement, les deux compères, dans leurs longues querelles sur le rôle qu'ils avaient alors joué, se dépenseront en vantardises et mentiront à qui mieux mieux, aucun de leurs complices ne sera encore vivant et ne se trouvera là pour les convaincre de mensonge. Pichegru, qui, avant de mourir, a négligé de se justifier, ou à qui, entre son évasion de Gayenne, en 1801, et sa fin, en 1804, ne s'est pas offerte l'occasion de le faire, a emporté dans la tombe le secretde sa prétendue trahison, secret poignant et douloureux qui y sera à jamais enseveli avec celui de sa mort mystérieuse et tragique.

Le récit qui s'achève serait incomplet si nous ne mentionnions, en le terminant, ce qu'il advint de ces insurgés du Midi dont le prince de Gondé avait tenté de faire coïncider le soulèvement avec les effets de la conjuration de Pichegru et des rébellions qu'on lui promettait dans les départements de l'Est. Nous les avons laissés dans la Haute-Loire, principal théâtre de leurs exploits, au commencement de 1796, alors que, résolus à ne pas déposer les armes, ils venaient d envover à Vérone le marquis de Surville afin d'ob-

290 LA CONJUUATION DE PIGHEGRU

tenir du roi (ju il leur donnât un chef et des ordres. Surville parti, ils avaient imprimé à leur propag^ande une impulsion plus active. Livrés à eux-mêmes, n'ayant ni général ni plan d'ensemble, ils tenaient, comme l'avaient souhaité le chevalier de Lamothe et Dominique Allier, le pays en haleine. Se dérobant aux poursuites dont ils étaient l'objet, ils parcouraient les communes, entraient dans les maisons, et pour décider les habitants à s'unir à eux, ils employaient tour à tour les promesses et les menaces.

— Le roi nous envoie des chefs à laide desquels nous nous vengerons, disaient-ils. Tout nous assure de prompts succès. Le Directoire périt de ses divisions; les républicains s'égorgent entre eux. Grâce à ces désordres, nous avons pu rallier â nous plusieurs de leurs généraux. Partout les troupes manquent pour défendre le gouvernement; les gendarmes sont à nous; ils nous aideront â nous débarrasser de nos ennemis. Lorsque le roi sera revenu, les propriétés des terroristes seront distribuées entre ceux qui auront embrassé sa cause. Quant à ceux qui refusent de s y rallier, gare â eux!

L'exaltation des meneurs royalistes ne se traduisait pas seulement par ces mensonges et ces vantardises. Les exactions reprirent de plus belle. On ne saurait énumérer les coups de main, les attaques, les meurtres que signalent les documents officiels. Un jour, c'est une émeute qui éclate à Toulouse et qui met aux prises la garnison avec ce que compte de plus fameux le per-

riN. DES ACTKUllS DU DllA.ME 291

soniiel des rebelles. Un autre jour, c'est Lamothc qui marche sur le Pont-Saint-Esprit, où il s'est assuré des relations; il s'empare de la citadelle, ne la jjarde que quelques heures et 1 abandonne, non sans avoir répandu l'épouvante dans la petite ville qui s'est crue au moment d'être mise à feu et à sang-. L'année suivante, c'est un autre partisan, Saint-Christol, qui la reprendra et ne s'en laissera déloger qu'à coups de canon. S'emparer des villes et des faubourgs qu'on sait dépourvus de troupes, et y rester le temps de lever des contributions sur les habitants les plus riches, telle parait être, sans parler des assassinats qui se multiplient, la tactique à l'aide de laquelle « on tiendra le pays en haleine » .

Les généraux attachés aux 9" et 10" divisions militaires que commande Chàteauneuf-Randon sont sur les dents, se plaignent de manquer de troupes. Chàteauneuf- Randon, pour se rapprocher du théâtre le plus ordinaire des émeutes, transporte son quartier général de Montpellier aux Yans dans l'Ardéche. Mais il n'est pas plus heureux que ses lieutenants. Sa présence n'empêche rien. On vient le braver jusque dans la maison qu'ij habite. Le général Frégeville l'avertit qu'il ait à se bien garder, Dominique Allier ayant déclaré qu il Icnlèverait.

Encore un homme terrible, celui-là. Sa tête est mise à prix; trois mille francs sont promis à qui le livrera mort ou vivant. Apprenant qu'un maire a fait proclamer la promesse dans sa commune, il se présente un soir chez lui :

292 LA CONJURATION DE PICHEGllU

— Voici ma tête, je te la livre ; paye ! Et le maire est contraint de lui compter les trois mille francs. Dominique Allier se retire en disant : — Tout bien réfléchi, je reprends ma tète; mais je {jarde larguent.

Le 18 avril 179G, il commet un acte de brigandage bien autrement tragique. Etant parvenu à réunir une bande de deux cents hommes, il part le soir avec eux de Saint-Paul-Trois-Chàteaux, où il leur avait donné rendez-vous. Il marche toute la nuit, et le lendemain dans la matinée il arrive devant Barjac, commune du Gard. Le bourg est gardé par une compagnie de volontaires. Il somme les officiers et les soldats de se rendre, en leur annonçant que Chàteauneuf-Randon est prisonnier, et que Nimcs, Montpellier, Toulouse sont en insurrection.

Sur le refus qui lui est opposé, il ordonne à sa troupe d'attaquer, désarme les volontaires, les enferme dans le poste et fait fusiller les deux officiers qui n'ont cédé qu à la force. Il oblige ensuite les habitants à se cloitrer chez eux, arrête les membres de la municipalité, ordonne le renversement des arbres de la liberté, réquisitionne de l'argent et des vivres, et autorise le pillage. Il tient ainsi la commune sous la terreur jusqu'au soir.

A onze heures, averti que, de tous côtés, des troupes marchent sur lui, armées de canons, il part, gagne Jalès, où il prend des mesures de défense sous les yeux de la petite garnison du château, intimidée par son audace. Le lendemain, lorsque arrivent les généraux Château-

neuf-Randon et Motte, qui le poursuivent, il a déjjucrpi ; sa bande est dispersée, et lui-même devenu de nouveau introuvable.

C'est en vain (^{ue, quclf{ues jours plus tard, un conseil de guerre prononce la peine de mort contre trois insurgées qui sont restés au pouvoir des troupes, les sieurs Croze, Fabrejjat, Ber^jé, et les fait exécuter séance tenante; ce rig^oureux et nécessaire exemple, s'il vengée et châtie l'odieux assassinat commis à Barjac, ne fait pas tomber les armes des mains des rebelles. Longtemps encore, ils continueront à résister, à combattre, souvent protégées, aux heures les plus périlleuses de leur vie nomade, par la complicité des communes qui n'osent les dénoncer de peur des représailles dont elles sont menacées.

On a beau multiplier les battues dans les bois, ces malandrins se dérobent toujours. Si l'un d'eux est pris, il trouve parmi ses jurjes des g^ens pour atténuer ses torts. Tel cet administrateur du Gard, Troupel, chargé de procéder à une enquête sur les événements de Barjac, et qui avoue, avec raison d'ailleurs, que " les excès inexcusables des patriotes n'ont que trop contribué à fanatiser l'esprit de ces contrées" . L'histoire de l'année 179(j se résume pour le Midi dans celle de cette long^ue rébellion et des innombrables épisodes qui la caractérisent et s'y succèdent sans en modifier la physionomie.

Cependant, dès les premiers mois de 1797, il était visible que le découragement commençait à se répandre parmi les insurgés. Leurs ressources s'épuisaient : la

mise en état de slèg^e des départements qui servaient de théâtre à leurs sinistres exploits ne leur permettait plus de s'en procurer aussi facilement que les années précédentes. Les secours qu'ils attendaient de l'étranger, sur la foi des promesses de leurs chefs, n'arrivaient pas. Le marquis de Surville n'était pas revenu. Ils restaient sans nouvelles du dehors, plus exposés quejamais aux périls du dedans, perdus et dispersés sur le vaste territoire où ils évoluaient, acculés à une résistance désespérée pour se déroher à un adversaire de qui, après 1 avoir si longtemps hravé et par tant de crimes encore impunis, ils n avaient à espérer ni grâce ni clémence.

Pour comble d'infortune, la division s'était mise entre eux. Victimes des mêmes déceptions et des mêmes malheurs, Lamothe et Dominique Allier en étaient arrivés à se haïr. Ils s'accusaient réciproquement d'audace inutile et d incapacité. Chacun d'eux rendait 1 autre responsable de la triste situation du parti royaliste dans les Gévennes. Leur querelle s'envenima. Lamothe tenta de tuer son complice. Menacé de mort et ayant reçu un coup de fusil. Allier dut se retirer pour sauver sa vie.

C'est à cette époque, — 17 avril, — que l'entreprenant Lamothe vit brusquement finir sa carrière de conspirateur. Depuis quelque temps, il évitait de faire parler de lui. A l'instigation de Dominique Allier, la plupart de ses hommes 1 avaient abandonné. Livré à lui-même, ne songeant qu'aux moyens de tromper la surveillance exercée partout où était soupçonnée sa présence, il vivait au hasard des chemins, n'osant cou-,.

cher deux fois de suite au même endroit, se sachant à la merci d'une rencontre ou d'une trahison. Un jour, auxahords du hameau de la Narce, dans hi Ilaute-Loire, il se trouva à l'improviste devant le ju^'^e de paix de Coucouron, qui le reconnut et s'attacha à ne pas perdre ses traces. Quelque dilig^ence qu'il eût mise à fuir, il était arrêté quelques heures plus tard; il fut écroué à la prison du Puy.

Il devait s'attendre à être jugé, condamné et fusillé sur-le-champ. Mais il fut sursis à son procès. Le (> octohre suivant, dans la soirée, une émeute éclata au Puy. Elle avait, croit-on, pour objet de le délivrer. Lorsqu'elle eut pris fin, on le trouva égorgé dans son cachot. L'obscurité dont est resté enveloppé ce dramatique épisode ne permet pas de préciser si Lamothe périt de la main de ses gardes, qui ne voulaient pas se le laisser enlever, ou si sa mort fut l'œuvre de quelquesuns de ses complices qui redoutaient ses révélations.

Il était incarcéré depuis plusieurs mois, lorsque le marquis de Surville reparut dans le Vivarais. C'était à la fin d août. Sa longue absence n'avait profité ni à lui ni à ses compagnons. Il rentrait sans avoir pu mener à bonne fin la mission dont ils l'avaient chargé, n'ayant obtenu du roi ni pouvoirs ni secours, ayant dû se résigner, pour ne pas enfreindre la volonté royale, à se mettre sôus les ordres du général de Précy, qui ne pensait pas que l'heure d'agir fût venue et qui s'efforçait de paralyser les tentatives isolées, ne croyant qu'à l'efficacité de celles que seconderaient les armées étran-

gères. <i Les malheurs qui ont suivi le siège de Lyon lui en font. redouter de plus grands encore, écrivait, en septembre 1795, Imbert-Colomès au prince de Condé. Il tremble, non pour lui. mais pour ses compatriotes. Il voudrait différer tout mouvement jusqu à ce que les armées des puissances combinées aient eu quelques succès. " Telle était encore en 1797 l'opinion de Précy.

Dans les rares relations, très incomplètes d ailleurs et souvent inexactes, que les historiens, compatriotes de Surville, lui ont consacrées, il est dit uniformément qu en revenant dans le Yivarais. il rapportait le brevet de commandant suprême dans la Haute-Auvergne, le Yivarais et le Yelay, qui lui aurait été octroyé par Louis XYIII. G est le contraire qui est vrai. Gomme nous 1 avons dit. il revenait les mains vides, victime d'une défiance égale à celle dont, peut-être avec plus de raison, avait été l'objet Bésignan, de la part des grands chefs du parti rovaliste, et qui durait toujours (I). Le 8 mars 1797, le roi, en envoyant Surville à Gondé, lui disait : « C'est M. de Surville qui vous remettra cette lettre, mon cher cousin. Yous connaissez l'homme; ainsi, je n ai rien à vous en dire. J espère qu'en le mettant de plus en plus, ainsi que j ai tâché de le faire, dans la main de M. de Précy. sa tète n'aura pas d'inconvénients, et que son zèle pourra servir. »

Lorsque Surville remit ce message à Gondé, il y avait

(1) « Sa tête est exaltée plus que jamais. Il déclame beaucotip contre ceux qui ne veulent pas lui donner de l'argent pour suivre ses projets. « — ■ Imbert-Colomès à Condé.

prés d'une année qu'il sollicitait des pouvoirs. Le roi les lui ayant refusés, Gondé ne pouvait les lui donner et se contenta de l'envoyer à Précy. " J'ai fait partir Surville ce matin avec les paquets pour Yezet et Précy» , mandait-il au roi, le 18 mars. On doit donc supposer que c'est à dater de ce jour que Surville s'attacha à convaincre Précy de l'efficacité des services qu'il se disait en mesure de rendre. Mais la correspondance du général démontre avec la dernière évidence que, pas plus que le roi et Gondé, il ne céda aux arg^uments et aux raisons du marquis. Dans une lettre adressée à d'Avaray, en septembre, il disait :

» Le raj)port n'est pas aussi satisfaisant sur la partie de MM. de Lamothe et Allier. Il faut que ces messieurs y aient excité de vifs mécontentements, puisque le premier a été arrêté et mis en prison, il y a en\4ron deux mois. On l'rccuse de vexations très fortes. Mais on espère cependant le tirer de ce mauvais pas. 11 paraît que la division la plus forte s'était établie entre lui et Allier, car il en est venu au point de le faire fusiller. Atteint de plusieurs coups, M. Allier a cependant réussi à se sauver. Je crois M. de Surville rentré depuis environ quinze jours. J'ai toujours persisté dans mon refus de lui accorder des pouvoirs, et je crois, d'après cet événement, devoir le faire moins que jamais. "

A la lumière de ces correspondances, il est aisé de se figurer en quel état d'esprit se trouvait Surville, à son retour en Vivarais. On peut même se demander dans quel dessein il rentrait et quel espoir il conservait

208 LA CONJUUATION DE IMCIIEGRU

encore, alors (ju il était sans mandat pour prendre le commandement des opérations du Midi, On s'explique mieux son décourajjement que vint accroitre la constatation des malheurs survenus en son absence : l'arrestation de Lamothe, les échecs successifs des insurgés, leurs rivalités et leurs divisions.

En revanche, il est impossible de préciser ce qu'il devint du mois d août 1797.au mois de juillet 1798. Au cours de cette année, on ne retrouve ses traces qu'une seule fois. En décembre, les autorités municipales de la Lozère signalent au Directoire du département sa présence dans le pays, celle de Dominique Allier, et c'est tout. Où se trouvait-il, lorsque Lamothe périt au Puv; lorsque fut découverte, à Paris, 1 agence royaliste que dirigeaient labbé Brottier, Duverne et La Villeheurnoys ; lorsque Bonaparte fit saisir à Venise les papiers de d'Antraigues, et lorsque enfin, menacé dans son existence par des complots dont il tenait les preuves, le Directoire recourut à la force, le 18 fructidor, pour se débarrasser de ses ennemis? Le silence des documents enveloppe de mystère 1 existence de Survillc à cette époque.

Avait-il passé à l'étranger? Était-il à Lausanne, où, durant son séjour de l'année précédente, il avait noué des relations et conquis de précieuses amitiés, celle notamment de la chanoinesse de Polier, directrice du Journal liitéraire de Lausanne, à qui. avant de mourir, il recommandait les poésies de. Clotilde de Surville? Était-il, au contraire, resté dans la Haute-Loire, et v

FIN DES ACTKL'US DU Dl'.AME 299

vivait-il en se cachant à Retoiirnac, chez son amie Mme de Chanaholle, ou ailleurs, pour se soustraire aux poursuites dirl.jjées contre lui et ses compagnons?

; Autant de questions auxquelles on ne saurait répondre. Il n'est qu'un fait certain, c'çst qu'il ne prit aucune part au coup de main que, quelques jours après le 18 fructidor et avant de connaître les événements de Paris, tenta le haron de Saint-Christol pour s'emparer du Pont-Saint-Esprit. Intimidé sans doute par le piteux dénouement de cette équipée, ou rendu impuissant par l'écrasement de son parti, il s abstint de toute tentative armée.

Il n'avait pas cependant renoncé à une action ultérieure. Après qu'il eut été pris, on découvrit dans ses papiers des minutes de lettres et des projets de proclamations, dans lesquelles il se qualifiait " colonel légionnaire et commissaire départi par Sa Majesté Très Chrétienne dans l'intérieur du rovaume, près des Français amis du trône et de l'autel « . Il fut également prouvé que, depuis son retour, il avait associé sa fortune à celle de Dominique Allier en prenant le nom de Lionne, et son complice celui de Barlatier; qu ensemble, ils avalent pratiqué l'embauchage et, pour s'assurer les movens de paver leurs soldats, fabriqué peut-être de la fausse monnaie.

Au commencement de juillet, ils étaient tous deux à Saint-Pal, village perdu dans les montagnes de la Haute-Loire, non loin de Tiranges et de Craponne. Tout ce pays est sillonné de gorges et de précipices..

Depuis le commencement delà révolution, des prêtres réfractaires y vivaient réfu^jics, et relativement en sûreté, g^râce non seulement à la confijjuration du sol qui leur offrait des retraites inaccessibles, mais encore à la complicité des habitants que leur prédication ne cessait d'exciter contre la République, et qui se hâtaient de les prévenir toutes les fois qu'apparaissaient les {gendarmes. Surville et Allier devaient donc s'y croire à l'abri de tout danjjer, et c'est là qu'ils revenaient toujours de préférence.

Le 1" août 1798, le général de brigade Colomb, commandant la première subdivision de la lO*" division militaire, ét;iitvenu du Puy à Craponne pour inspecter un cantonnement de troupes qu'on avait formé dans cette commune. A peine arrivé, il fut averti que quatre inconnus qu'on supposait être des rebelles, et non des moins dangereux, résidaient, depuis peu de jours, à Saint-Pal. Ils y avaient passé la dernière nuit dans la maison de Marie Thiouleyre, veuve de Jean-Pierre Brun, qui avait consenti à leur donner asile. Ils devaient encore y passer la nuit suivante. En conséquence, si l'on voulait s'emparer d'eux, il serait facile d'y réussir.

Les documents ne désignent pas le dénonciateur. La tradition locale adoptée par la plupart des narrateurs de l'événement veut que ce fût une femme. Ils ne la nomment pas. Mais tous s'accordent à la considérer comme une « Messaline » . Maîtresse du plus jeune de ces suspects, elle aurait reçu de lui, outre des confidences compromettantes, un dépôt d'argent, et ce

FIN DES ACTEURS DU DllAME .JOl

serait afin de s'approprier ce dépôt qu'elle n'aurait j)as hésité à trahir le secret arraché par elle à la confiance de son amant. Au surplus, de quelque côté que vint l'avis apporté au général Colomb, il ne pouvait n'en pas tenir compte. Il donna des ordres sur l'heure à 1 effet de se saisir de ces suspects.

II serait domma^je de ne pas tirer de la poussière des archives où il est resté longtemps enseveli le rapport dans lequel il racontait à son divisionnaire, le général Pille, commandant à Lyon, les suites qu'il avait données à l'avis si positif qui venait de lui être transmis. Le récit que nous en pourrions faire nous-mème ne saurait avoir la saveur et le piquant de celui qu'il adressait à son chef hiérarchique, quatorze jours après l'arrestation, et qui, sous sa forme un peu emphatique, possède ce mérite, si rare dans les pièces documentaires relatives à ces temps troublés, de ne pas outrager la vérité.

"Le 15 fructidor, à huit heures du soir, la gendarmerie de Graponne s'est mise en marche pour se rendre dans la commune de Saint-Pal, avec quarante chasseurs de la 16^ demi-brigade d'infanterie légère, en cantonnement à Graponne, commandée par le lieutenant Meusnier, se dirigeant sur une maison située dans des gorges indiquées comme repaire de prêtres insermentés. A quatre heures du matin, la troupe investit la maison en silence. Au moment où la porte s'ouvre au jour, comme à l'ordinaire, par une femme de l'intérieur qui ne se doutait de rien, la troupe entre et

trouve tout le monde au lit. Elle entend du bruit sur sa tète et un mouvement précipité. Lofficier demande de la lumière, qu il n obtient qu'après beaucoup de menaces.

« Dans cet intervalle, le citoyen Delai.jjne, brig^adier de la gendarmerie, aperçoit par une ouverture la clarté d une lampe, qui est éteinte sur-le-cliamp, et, regardant vers l'endroit où il l'avait aperçue, il remarque un trou par lequel un liomnie peut passer à peine. Le brave Delaigne entre et se trouve dans une caverne où, aussitôt qu il a pénétré, un des brigands, — 1 ex-mar({uis de Surville, — le prend par les cheveux et, lui tenant une cspingole sur la poitrine, lui dit :

" — J . . . f . . . , tu es mort, si tu parles !

" Le brigadier s'écrie :

(t — Chasseurs, je suis perdu; mais faites rôtir tous les gueux qui sont ici.

« Dans cette caverne, à l'instant, 1 officier Meusnier fait braquer toutes les armes sur 1 ouverture et ordonne aux brigands de lâcher le brigadier, s ils ne veulent tous périr. Enfin, sur sa promesse et celle de Delaigne de leur ménager la vie, ils sortent, quoi(|ue avec beaucoup de peine, un à un, de leur caverne, au nonibie de quatre, et sont enchaînés de même et amenés à Craponne, d'où, le lendemain, ils pi'ennent la route du Puy, escortés par le même détachement et vingt-cinq hussards du d" régiment. »

En envoyant au gouvernement le rapport de son subordonné, le général Pille l'annotait en ces termes :

FIN DES ACTEUr.S DU DliAME 303

« Le dévouement g^énérciix du brave Delaifjne estdi(jne des plus (ji-ands éloyes. 11 renouvelle le trait de d'Assas à Clostercamp. Mais, en attendant qu'il reçoive la récompense qu'il mérite du {jouvernement, il faut que d'Assas-Delaigfne trouve ici, ainsi que le lieutenant Meusnier, son détachement et les gendarmes, le témoi- {jnage public de la satisfaction du général divisionnaire, qui saisit cette occasion pour féliciter de nouveau de leur zélé infatigable toutes les troupes et la gendarmerie de sa division. »

Quoi qu'en pensât le signataire de ces appréciations excessives, la victoire avait été plus facile qu'il ne disait, et, sauf le Irait de courage du brigadier, n avait pas exigé un bien grand héroïsme. Épuisés par les fatigues de leur vie nomade et les j)rivations de toutes sortes auxquelles ils étaient soumis, victimes d'une trahison et surpris, comme des loups dans un trou, au moment où ils s'y attendaient le moins, les malheureux qu on venait de saisir avaient vu trente fusils braqués sur eux et compris sur-le-champ l'inutilité de leur résistance. Ils s étaient rendus sans combattre, après s'être assurés qu'on n'allait pas les massacrer. Quelques heures plus tard, on les incarcérait au Puy, et avec eux cette Marie Thiouleyre, à qui on demandait compte de l'hospitalité qu elle leur avait accordée (1). Interrogés le lendemain, les deux plus jeunes don-

(l) On retint contre elle la prévention de complicité avec des faux monnayeurs. Les documents permettent de supposer qu'elle fut acquittée.

nèreiiL leur véritable nom. L'un se fit reconnaitre pour Cliarbonnelle de Jussac (I), né à Monistrol dans la Haute-Loire et résidant ordinairement à Saint-Maurice dans la Loire; il avait vingt et un ans; l'autre, pour Jean-Baptiste Robert, âgé de vingt-quatre ans, cultivateur et domicilié dans le même département, à Laborie de Chantecorps. On ne mit pas en doute la sincérité de leur réponse. 11 n'en fut pas de même des deux plus âçés.

Lorsqu ils se furent désignés, le premier sous le nom de Tallard, le second sous le nom de Barlatier, natif de Lille et marchand forain, le commissaire qui les interrogeait soupçonnant, après examen des papiers qu'on avait trouvés en les arrêtant, qu'ils ne disaient pas la vérité, fit défiler devant eux des paysans qui les reconnurent, l'un pour le marquis de Surville, l'autre pour Dominique Allier. Ils n'en persistèrent pas moins ià soutenir leurs premiers dires. Mais la police, convaincue qu'elle tenait les deux principaux meneurs du soulèvement des Gévennes, ne les désigna plus, dans les rapports officiels, que sous leur véritable nom.

Gomme on pouvait craindre que leurs partisans ne tentassent de les délivrer, la maison de détention du Puy où ils avaient été enfermés fut fortifiée. On mura

(l) Originaire du Velay, la famille de Cliarhonnelle de Jussac remonte au onzième siècle. Le père de celui de ses meiidjres dont il est ici question fit partie de l'armée de Condé, où il commandait l'artillerie de la lé{;ioii de Mirabeau. Il fut tué sur ses pièces, le 18 mai 1793. Une de ses Hlles épousa le comte de Ghahron. De ce mariage naquit un fils qui fut le général de Cliabron que nous avons connu député républicain à l'Assemblée nationale de 1871 et sénateur inamovible.

des croisées et des portes; on multiplia les serrures, on tripla les postes; on ne pouvait prendre trop de précautions contre des hommes de cette trempe, qui avaient donné tant de preuves d'indomptable audace.

Aussitôt après la constatation de leur identité, on s'occupa d'instruire leur procès. Cette instruction n'était pas difficile. Il eût suffi de quelques minutes pour la mener à bonne fin, si l'on eût voulu s'en tenir contre eux à un seul chef d'accusation. Avec leurs papiers, on avait saisi divers instruments dont ils s'étaient, croyaiton, servis pour fabriquer de la fausse monnaie. On pouvait donc les condamner comme fauxmonnayeurs. Mais, soit que les preuves à cet ég-ard ne fussent pas positives, soit qu'on voulût donner à l'expiation de leurs crimes une solennité exemplaire, on ouvrit une enquête à l'effet d'établir un dossier complet au point de vue des charges qui pouvaient leur être imputées. Le passé de chacun d'eux fut de la sorte reconstitué.

Ce qu'on prétendit y avoir découvert n'était pas pour leur attirer la clémence de leurs juges. Joseph Charbonnelle de Jussac était accusé d'avoir fait partie à Lyon d'une bande d'assommeurs. Griefs analogues contre Jean-Baptiste Robert, à la charge duquel on spécifia, par surcroît, qu'il avait poignardé un curé assermenté, après avoir obtenu de ce malheureux un asile pour la nuit, et qu'il était déjà condamné à mort par contumace. Mais on ne trouve nulle part une preuve de ces faits.

Quant à Dominique Allier, son dossier était bien au-

trement chargé. Non seulement plusieurs personnes avaient été l'objet de ses vexations, rançonnées et volées par lui, ou même mises à mort, mais, en outre, il avait figfuré clans un g^rand nombre de rassemblements armés. Il fut prouvé qu'il était aux cotés de Saint-Christol, lors de l'invasion par ce dernier de la ville de Pont-Saint- Esprit ; on lui rappela le tragique épisode de Barjac et l'exécution abominable de deux officiers qui nétaient coupables que de ne. s'être pas rendus à sa première sommation.

Pour l'honneur de la mémoire de Surville, il est consolant de constater que les pièces judiciaires ne mettent à sa charge aucun fait analogue à ceux qu on relevait contre ses compagnons. S'il était coupable d'avoir conspiré contre la République, ainsi que le prouvaient les papiers saisis avec sa personne, on ne découvrait nulle part qu il eût tué ou volé, ni même que ses projets « liberticides » eussent reçu un commencement d'exécution. L'affirmation, émise par lui dans des manifestes, qu'il était délégué dans le Midi par Sa Majesté Louis XVIII ne prouvait pas que ces manifestes eussent été répandus; de même, les appels aux armes qui devaient être adressés à, la « brillante jeunesse » des départements méridionaux n'existaient qu'eu minutes et n'avaient jamais été distribués. Assurément, en avoir conçu la pensée et rédigé le texte, c'était assez pour appeler sur sa tête un arrêt de mort. Il est toutefois remarquable qu on renonça à se servir de ces moyens. L'accusation d'avoir fabriqué de la fausse

l'IN Dr: S ACTEUUSmi Di;.\ME :{()7

monnaie fut é^julcment abandonnée. On n'en avait pas besoin pour justifier nne sentence capitale. Le marquis de Sur\ illc était émifi^ré. Anx termes de la loi du 19 fructidor de l'an V, cela suffisait.

Mais les choses ainsi décidées allaient produire un résultat inattendu. Les faits reprochés à Dominique Allier, à Charbonnelle de Jussac et à Robert se trouvèrent n'être pas justiciables de la même juridiction que ceux dont Surville était accusé. En sa qualité d'émigré, et poursuivi pour avoir contrevenu aux lois sur l'émigration, Surville devait comparaître devant une commission militaire spéciale, siégeant au Puy, tandis que c'est le conseil de guerre permanent de la 19" division militaire, siégeant à Lyon, qui devait connaître des crimes de ses complices. Ainsi en décida le tribunal d'Yssingeaux, à qui on avait demandé de fixer la compétence.

Si rapidement qu'eût été menée l'enquête dont les quatre prévenus étaient l'objet, il fallut plus de deux mois pour aboutir à cette conclusion. Pendant ce temps, ils avalent été soumis à une réclusion rigoureuse. Résigné dès le premier jour à mourir. Surville la supportait avec un calme stoïque, laissant passer avec une indifférence dédaigneuse les griefs qu'on lui imputait, ne déployant quelque énergie que pour se défendre de s'être associé à des violences, d'avoir fabriqué de la fausse monnaie, et pour affirmer qu il s'appelait bien réellement Tallard et non marquis de Surville. Dans son cachot, où il passait seul les heures que lui

laissaient ses fréquents interrogatoires, il consacrait à la lecture les loisirs de sa solitude. Il écrivait aussi. On a raconté qu il ajouta, pendant sa captivité, plusieurs pièces de vers aux poésies de Clotilde. L'inventaire des papiers qu après sa mort on trouva dans sa prison ne mentionne que trois lettres dont il est question plus loin. Il en existe une quatrième, adressée à sa femme quelques instants avant sa mort(l); mais elle ne fut pas saisie. Il était parvenu à la dérober à la surveillance de ■ses gardiens, ou, tout au moins, à Icxpédicr grâce à la complicité de 1 un d eux. Sa bonne grâce et l'égalité de son humeur lui avaient conquis les sympathies de tous ceux qui rapprochaient.

Tout autre, Dominique Allier. Jusque dans les fers, il restait Thomme bouillant et ardent qu'il avait toujours été. Loin d être résigné à mourir, il espérait que les rovalistes de la contrée, parmi lesquels il était populaire, parviendraient à le délivrer. Il est certain que la quadruple arrestation de Saint-Pal les avait exaspérés et disposés à de nouveaux coups de main. « Les montagnes de la Haute-Loire sont en feu, écrivait de Lyon au ministre de la guerre le général Pille, en demandant un envoi de troupes; les campagnes sont sans défense, et la protection des prisons est insuffisante. " On devait donc craindre qu'ainsi qu'on lavait déjà vu à plusieurs reprises, les prisonniers ne fussent enlevés.

. (1) Il nous a été impossible de découvrir où résidait ;i cette époque la marquise de Surville. Quant à la lettre que lui écrivit son mari avant de mourir. M. Macé, qui était, il y a vin{;t-quatre ans, professeur d'histoire à la Faculté de Grenoble, en possédait à celte époque l'orijjinal.

FIN DES AGTEUnS DU DRAME 300

Ce qui était sujet de crainte pour les autorités de la Haute-Loire était sujet d'espoir pour Dominique Allier. Il travaillait sans relâche à se créer des relations avec le dehors. 11 ne désespérait pas de faire parvenir ses ordres aux nomhreux partisans qu'il avait dans le pays. Par malheur pour lui, une tentative à laquelle il se livra dans ce dessein échoua.

Il était parvenu à remettre plusieurs lettres à l'un de ses codétenus qui, n'étant pas au secret comme lui, recevait fréquemment au parloir de la prison les visites de sa femme. Par les soins de celle-ci, les lettres devaient être envoyées aux destinataires. Volontairement ou non, le mari et la femme, en se les passant, les laissèrent voir. On les prit dans leurs mains. Elles ne laissaient aucun doute sur les intentions et les espérances de Dominique Allier.

Dans l'une, adressée à « sa chère cousine» , il demandait des vêtements, racontait les péripéties de son arrestation et affirmait que ses compagnons et lui ne s'étaient rendus qu'afin de ne pas attirer un malheur sur la maison où ils avaient reçu asile. Dans une autre, il invitait ses amis du dehors à se réunir au nombre de cent, à marchersur la commune de Pradelle et à s'emparer des notables jacobins qu'elle renfermait. « Vous les gar-r derez comme otages sans leur faire de mal. Vous aurez , ainsi de l'argent, en même temps que vous obligerez la petite garnison du Puy à secourir Pradelle. Vous l'entrainerez dans les bois aussi loin que vous pourrez, et vous viendrez ensuite nous délivrer. »

310 LA CONJURATION DE PICIIEGllU

Ces instructions si précises, tombées au pouvoir des gardiens du prisonnier, eurent pour effet de rendre sa détention plus rigoureuse et de hâter son transfert à Lvon, déjà décidé. Avant de partir, il comparut devant un représentant du peuple qui se trouvait au Puy et qui l'adjura de désigner tous ses complices, en faisant luire à ses veux, pour prix de ses révélations, la possibilité dune mesure de grâce. 11 commença par désigner trois habitants de la Lozère et un Anglais qu'il ne nomma pas, comme préparant une contre-révolution dans le Bourbonnais. Puis, coupant court brusquement à ses premiers et vagues aveux, il déclara n'en vouloir faire qu'à « ceux qui avaient découvert l'infâme conspiration de Robespierre « , et qu'au surplus, « ses forfaits avaient mérité la mort » .

Arrivé à Lvon, le :23 octobre, avec Robert et Charbonuelle de Jussac, il comparut avec eux, le 15 novembre, devant le premier conseil de guerre de la 19* division militaire, réuni au Palais de justice. Ils étaient assistés d'un avocat nommé d'office. Devant l'évidence de leur participation à des rassemblements armés, seul fait qu'en définitive eût officiellement retenu l'accusation, et en l'absence des témoins, le procès n exigeait ni débats, ni longues audiences. En moins de deux heures, tout fut dit.

Le conseil, délibérant à huis clos, prononça à l'unanimité la peine de mort contre Jean-Pierre Barlatier, reconnu pour être Dominique Allier, et contre ses deux coaccusés. H ordonnait, en outre, l'impression à deux

mille exemplaires et l'affichage du ju(}emeiit, qui devait être exécuté sans délai, sous la réserve des vingt- (juatre heures accordées par la loi aux condamnés pour se pourvoir en revision. Quoiqu'ils n'eussent rien à espérer de nouveaux juges, ils interjetèrent appel de cette terrible sentence. Mais le conseil de revision la confirma le lendemain. Dès lors, la loi devait suivre son cours.

Les seuls détails qui nous aient été conservés de leur supplice sont très fidèlement résumés dans le rapport qu'expédia au Directoire le général Pille, le 27 brumaire, à quatre heures du soir,

« Dominique Allier et ses deux complices viennent de tomber sous la hache de la loi, sur la place de la Liberté, en face de la maison commune de Lyon. Une foule immense s'est précipitée sur leur passage, poussée par la seule curiosité. Le nommé Robert, qui a monté le premier sur l'échafaud, et qui, entre autres crimes, a assassiné un curé assermenté qui lui donnait l'hospitalité, s'est écrié qu'il mourait pour son roi et la religion catholique, apostolique etromaine. Le deuxième, Charbonnelle-Jussac, qui avait salué fort tranquillement de droite et de gauche le long de la route, s'est écrié aussi : — Vive le roi! Adieu, brigands! Enfin le troisième, Dominique Ailier, après le même cri de : Vive le roi! a ajouté : — Un roi est un Dieu sur la terre. »

Au moment où ces malheureux payaient de leur vie les criminelles représailles auxquelles ils s'étaient livrés contre des républicains qu'ils rendaient responsables

312 LA CONJURATION DE PICHEGllU

des crimes de la Terreur, le marquis de Surville n'existait plus. On venait d'afficher dans Lyon le ju(jement en vertu duquel il avait péri. Moins compliquée ou plus rapidement close que celle du procès de Lvon, l'instruction dirigée contre lui avait permis de le traduire, dès le 17 octobre, devant la commission militaire du Puy, qui ne fut pas moins expéditive que le conseil de guerre du Rhône.

Il y comparut sous le nom de Jean-Louis-Amand Tallard, qu'il persistait à se donner, mais « présumé être l'ex-marquis de Surville, ex-capitaine au régiment de Pondichéry, prévenu d'émigration >' . Gomme il fallait avant tout établir judiciairement son identité, on avait recruté à Viviers, pays originaire de sa famille,; où il s'était marié et résidait souvent avant la Révolution, onze témoins qui devaient être entendus aux débats et confrontés avec lui. Un seul d'entre eux déclara " nétre point intimement persuadé que ledit prévenu fût effectivement le marquis de Surville » . Les dix autres, en revanche, déclarèrent que c'était bien lui. Sa figure était charmante, " une figure qu'on n'oublie pas quand on l'a vue » . Une cicatrice à la tempe droite aida à le faire reconnaître, d autant plus que les huit années qui s'étaient écoulées depuis son émigration ne l'avaient que très peu vieilli. Convaincu d'être l'exmarquis de Surville, il fut condamné.

Pendant que les juges délibéraient, on l'avait, selon l'usage, ramené dans sa prison. Après que, « en présence de la garde assemblée sous les armes » , lecture lui eut

été donnée du jugement, il se décida à faire l'aveu de son identité. Il déclara qu'il avait reçu les pouvoirs du roi à l'effet de soulever trente départements et de renverser le gouvernement républicain. Sans désigner ni les lieux ni les personnes, il prétendit avoir des complices parmi les plus hauts fonctionnaires, et qu'il les nommerait à Barras ou à tout autre membre du Directoire, si on voulait le conduire à Paris. Pressé de questions, il refusa d'y répondre. Dans la soirée, il demanda à parler au président de la commission militaire, mais à lui seul. Le président ne crut pas devoir obtempérer au désir du condamné, il vint le trouver, accompagné du général Colomb et de deux membres de la municipalité.

— C'est trop de monde, objecta Surville.

En réalité, il n'avait rien à dire. Quand il sut qu il devait être passé par les armes le lendemain matin, il retomba dans son silence et ne s'en départit plus.

Les renseignements authentiques sur la nuit qui précéda sa mort et sur sa mort elle-même font défaut. Un avis du général Pille au ministre de la justice porte simplement » que l'ex-marquis de Surville a été fusillé à onze heures du matin, en présence de la garnison et de tous les habitants du Puy ^ . Pour le reste, nous en sommes réduits à des souvenirs oraux, qui ne tirent quelque autorité que de leur vraisemblance. D'après ces souvenirs, après avoir accepté les secours religieux d'un prêtre assermenté, les seuls qui eussent pu lui être offerts, il alla très crânement à la mort, en culotte.

sans habit, " rose et poudré » , son mouchoir à la main, saluant du geste la foule accourue sur son passage. C'est encore sur la foi de témoignages dépourvus de sanction qu il faut relater son refus de se laisser bander les yeux et ses dernières paroles aux soldats qui formaient le peloton d exécution.

— C est ici qu'il faut frapper, leur aurait-il crié, en mettant la main sur son cœur.

]!Sous avons dit qu avant de mourir, il avait écrit quatre lettres. Une seule parvint à sa destination, celle qu'il adressait à sa femme. Elle révèle de quelles préoccupations il était obsédé au moment de quitter la vie. Les poésies de Clotilde de Surville, — son œuvre, — en formaient le principal objet. « Je ne puis te dire maintenant où j'ai laissé quelques manuscrits de ma propre main , relatifs aux œuvres immortelles de Clotilde, que je voulais donner au public. Ils te seront remis quelque jour par des mains amies, à qui je les ai spécialement recommandées. Je te prie d'en communiquer quelque chose à des gens de lettres, capables de les apprécier et d en faire après cela l'usage qu'en dictera ta sagesse. Fais en sorte, au moins, que ces fruits de mes recherches ne soient pas totalement perdus pour la postérité, surtout pour 1 honneur de ma famille dont mon frère reste l'unique et dernier soutien. "

Quant aux trois autres lettres, signées : « Lionne » > il n est dit nulle part comment et par qui, au lieu d être expédiées à leur adresse, elles furent livrées à 1 autorité militaire. On doit à cette circonstance de les voir figu-

FIN DES ACTEURS DU DllA.ME 315.

rcr dans le dossier très incoinplel de Survillc, conservé aux Archives nationales de France. L'une d'elles, destinée à l'ancien commissaire de police Mesnard, place Grolée, à Lyon, donne à penser que c'est à lui qu'avait été confié, au moins en partie, le manuscrit des poésies.. " Vous voudrez bien, mon cher Mesnard, faire parvenir à celui qui vous enverra ce billet le peu de papiers, écrits de ma main, que je vous ai confiés à mon départ de Lyon. On les fera parvenir à mon épouse. Recevez les adieux d'un homme qui vous estime et qui vous honore, et qui veut en ce moment, sans vous compromettre en rien, vous donner cette marque de ses regrets et de son amitié. Prenez soin de ma mémoire. Adieu, Mesnard. » Par une autre lettre, le condamné chargeait un sieur Lerat, tenant l'Hôtel national à Lyon, de remettre son portemanteau à la citoyenne Branche Cadette, femme de Beaujolais (?). " Je lui donne tout ce qu'il y a dedans, faute de mieux. Vous obligerez sensiblement celui qui vous fait ses derniers adieux. »

La dernière de ces lettres était écrite pour cette clianoinesse de Polier, directrice du Journal liitéraire de Lausanne dont nous avons déjà parlé. " Il est des circonstances, Madame, où l'on ne peut écrire que des. billets, lui disait Surville. Je vais, sous peu d'instants, me faire casser la tête. Il ne me sera plus possible d'avoir quelque légère part à la confection de votre journal intéressant. Je vous prie d'en adresser quelques numéros à mon épouse, qui les lira avec le plus vif intérêt. Adieu donc pour jamais, adieu, ma chère et très

honorable correspondante. Dans une heure, pcut-étro. je vais paraitre au .(jrand tribunal. Je me recommande ù vos prières, à voire souvenir, à celui de tout ce qui vous est cher. Mme de Surville, qui possédera bientôt quelques articles de Clotilde, aura 1 honneur de vous en faire part. Elle mérite à tous ég^ards que vous entreteniez une correspondance avec elle. Recevez mes adieux avec la sensibilité que j'éprouve moi-même. Il m'est bien doux de trouver une àme honnête à qui je puisse confier sans crainte les sentiments de respect, de reconnaissance et d'estime que vous m'avez inspirés. »

En transmettant cette correspondance au ministre de la justice, le général Pille ajoutait ces trois lignes grosses de menaces pour deux des correspondants de Surville : « Vous verrez quel usage vous en ferez. Quant à moi, je ne puis prendre de renseignements sur le journaliste de Lausanne. Mais je charge le commandant de la place de Lyon d'en recueillir sur les citoyens au\([uels les deux autres lettres ont été adressées, »

La mort du marquis de Surville et celle de Dominique Allier eurent pour effet de décapiter le parti royaliste du Midi. Mais il fallut deux ans pour en finir avec ces bandes. Une dernière tentative préparée contre la manufacture d'armes de Saint-Étienne fut déjouée par la victoire de Marengo. Dans l'intervalle, les héros des insurrections disparaissaient, s'efforçaient de se faire oublier, ou périssaienl, tantôt '< sous la hache de la loi " , tantôt dans quelque tragique aventure.

Nous avons dit qi:c, dès 17î)7, le maçon Levasseur-

FIN DES ACTEITRS DU DHxVME 317

avait été pris et exécuté. Deux ans plus tard, Fontanieu, (lit Jambc-de-Bois, subissait le même sort. Delaur, dit Martin Moustache, se laissait surprendre à Saint-Geniez et était aussitôt fusillé. Fusillé aussi au coin d'un bois, le curé d'Alleyrac, Raymond. Même histoire pour les frères Roche; dans une rencontre avec les troupes, l'aîné était fait prisonnier, tandis que son cadet, quoi- ({ue gravement blessé, parvenait à s'enfuir et à se dérober un an encore à l'échafaudqui l'attendait.

Le curé Solier, dit Sans-Peur, en dépit de son intrépidité et de ses ruses, n'avait pas meilleure fortune. Arrêté, lui aussi, et tandis que sa bande, pour le venger, massacrait vingt-huit conscrits qui allaient de Rodez à Montpellier, il comparaissait devant un conseil de guerre à Avignon, obtenait, à force d habileté, son acquittement, et, redevenu libre, recommençait ses brigandages, jusqu'au jour où, traqué de toutes parts, il était assiégé dans un château en ruine qui lui servait de refuge, s'y défendait en désespéré et périssait les armes à la main. Tel fut aussi le sort de Pelamourque, comte de Cassagnouze. En janvier 1800, à Gavillargues, humble village des Cévennes du Gard, le P. Chrysostome, dit le Capucin boiteux, était surpris à l'autel, disant sa messe, et arrêté en pleine église. Une note dans un rapport constate u qu il a e.xpié ses crimes » . Les fils de ceux qui l'avaient connu affirmaient, il y a quarante ans encore, que ce fut u un héros de courage et de zèle apostolique, et qu'il mourut comme un saint " . Où est la ivérté ? Elle oblige à dire qu'en cette même année, une

318 l,A COxNJUnATION DE PICIIEGUU

commission militaire fonctionnant à Milhaii dans rAvevron prononça trente condamnations à mort.

Plus heureux, dautres acteurs de ces événements étaient parvenus à s'enfuir : tels Raymond de Pourqueyrolles, dit Va-de-bon-cœur. (jue délivraient les hommes de sa bande, alors quon le conduisait enchaîné à Rodez ; le marquis de Bésignan et le baron de Saint-Christol, qui s'étaient dérobés par la fuite au châtiment qu'ils avaient encouru. Saint-Christol passa en Russie. A la recommandation du roi, il obtint un emploi dans l'armée avec le grade qu il avait eu à celle de Condé. En 1814, il obtenait pour prix de ses services une retraite de lieutenant-colonel. Retiré à Baumes Vaucluse), il y mourut en 1819, à soixante-treize ans. En l'an XI, un de ses fils, qu'on accusait d'avoir comploté avec Danican, était venu sottement se jeter dans im pièg^e que la police lui avait tendu. On lui imputait des crimes atroces, comme " d'avoir fait massacrer des Français et joué un rôle actif dans l'odieux guet-apens de Rastadt » . Il avoua d'abord, puis se rétracta, ce qui n'empêcha pas une commission militaire de le condamner à la déportation. En attendant qu il fût déporté, on le tint emprisonné à Xancv. Le 14 messidor an XI, on le trouva mort dans son cachot. Il s'était coupé la {jorg^e avec un rasoir.

11 ne semble pas que Bésignan ait eu une fin aussi tragique. Elle fut en tout cas plus cachée. Au mois d'avril 1803, on signalait sa présence sur l'ancien théâtre de la capture et de la mort du marquis de Sur-

ville. Puis Tag^cnt qui 1 avait sifpialéc revenait sur ses (lires, n'osant affirmer que ce fût l'ancien a/jitateur : il C'est peut-être son fils. Pour lui, il a bien peu de partisans, parait-il, et on croit que, s il revenait, il serait dénoncé. » L histoire de ces obscurs comparses de nos {juerres civiles abonde en ténèbres, en contradictions, en lacunes. Quand on cherche, en reconstituant leur histoire, à savoir comment ils finirent, on en est réduit le plus souvent aux suppositions et aux conjectures.

Les (loeuments qui ont été utilisés dans ce livre sont extraits : 1° Des Archives du Dépôt de la ynerre :

Correspondance des années de Rhin-et-MoselIe, de Samljic-et- Meuse et du Nord.

2" Des Archives des affaires étrangères:

Correspondance de Bartiiéleniy, Bâcher, Roberjot, Reinhart.

Fonds Bourbon : Papiers d'Antraigues.

3" Des Archives nationales :

Pièces relatives au 18 fructidor.

4° Des Archives de Chantilly :

Papiers du prince de Condé.

5° Des Archives du château de la Grave (duc Decazes) :

Papiers du ministère de la police.

6" Des Archives de Gaillefontaine (marquis des Roys) :

Papier"- de Iloche.

7° Des Archives de Bàle :

Lettres de ou à Mme de Salmon de Floriniond. \L E. Roilley, maire d'Arbois, a fourni d'utiles renseignements à l'auteur, qui lui en exprime ici toute sa f[ratitude. Ont été également consultés la plupart des ouvrages oii il est question de Pichegru.

(Page XIII de l'Introduction.)

Général Moreau an directeur Barthélémy.

Strasbourg, 5 septembre 1797.

Citoyen directeur,

Vous vous rappelez sans doute qu'à mon dernier voya{;e à Basle, je vous informai qu'au passage du llliin, nous primes une caisse appartenant au général Klinglin, dans laquelle nous trouvâmes environ deux à trois cents lettres de sa correspondance. Celles de Wittersbacli s'y trouvaient aussi, mais elles étaient moins importantes, plusieurs d'elles sont en chiffres, elles seront toutes déchiffrées, mais ceci demandera beaucoup de temps.

Personne dans cette correspondance n'est désigné sous son viai nom, de manière que plusieurs Français (jui correspondent avec Rlinglin, Condé, Wickham, d'Enghien et autres, ne pourront être découverts facilement; cependant, nous avons assez de renseignements pour avoir la facilité d'en découvrir plusieurs.

J'étais déteinniné à ne donner aucune publicité à cette correspondance, parce que, la paix étant sur le point de se conclure, je n'apercevais pas qu'il en pût résulter de danger pour la République, et d'ailleurs personne n'étant nommé, on

PIKCES HISTORIQUES 323

ne pouvail, retirer de ces lettres que de bien faibles preuves.

^lais voyant à la tète du parti ({ui cherche à préparer de nouveaux malheurs à notre pays, un homme placé dans un |)Oste important et jouissant de la plus ^aande confiance, (jui se trouve principalement compromis dans cette correspondance, et destiné à avoir une part prépondérante dans le rétablissement du prétendant, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous en informer, afin que vous ne soyez pas trompé par son faux républicanisme et que vous puissiez veiller sur sa conduite, et éviter les malheurs qu'il cherche à étendre dans notre pays, puisque la guerre civile est le seul but auquel tendent ses projets.

J'avoue, Citoyen directeur, que c'est une chose bien pénible pour moi de vous faire connaître cette trahison, puisque l'homme que je démasque était mon ami, et le serait encore, si je ne l'avais pas connu ; je veux parler du représentant Picheyru ; il a été assez prudent pour ne pas écrire lui-même ; il ne s'est ouvert que verbalement avec ceux à qui cette coi^respondance était confiée, lesquels écoutaient ses projets et recevaient ses réponses ; il y est désigné par plusieurs noms et enti'e autres par celui de Baptiste. Un chef de brigade appelé Badouville, qui lui était attaché, s'y trouve sous le nom de Coco. Cet homme était un des courriers de Pichegru, aussi bien que de ses correspondants. Vous devez vous rappeler l'avoir vu souvent à Basic.

Leur grande opération devait avoir lieu au commencement de la campagne de la quatrième année. Ils comptaient sur des revers qui arriveraient à mon arrivée à l'armée, qui, indignée de sa défaite, ne manquerait pas de redemander son premier chef, qui alors devait agir d'après les instructions qu'il avait reçues.

La somme de neuf cents louis d'or devait lui être payée pour le voyage qu'il fit à Paris à l'époque de sa démission. Ceci coïncide naturellement avec son refus de l'ambassade de Suède. Je soupçonne aussi la famille de Lajolais d'être impliquée dans cette intrigue.

Il n'a pas fallu moins que la grande confiance que j'ai dans

voti'e patriotisme et votre sagesse, pour me déterminer à vous donner cette information. Les preuves sur lesquelles elle est établie, sont aussi claires que le jour, mais je doute qu'elles paraissent telles dans une cour de justice.

Je vous prie, Citoyen directeur, de m'aider de vos conseils dans cette affaire embarrassante; elle n'est connue, jusqu'ici, que de cinq personnes, nommément, les généraux Desaix et Régnier, un de mes aides de camp, et l'officier chargé du département secret de l'armée, qui est continuellement occupé à prendre des informations dans les lettres qui sont déchiffrées.

S'ujné : MoHEAU.

(l'ages 9 et 11.)

Nous reunissons ici (juciques noies sur les atitéccdeiits du niai- (|uis de lîésignan et de Dominique Allier.

Joseph Duclaux de Bésif;nan était né à jMiral)el dans la Drùme, en 1750, et appai'tenait à une vieille famille oiigi naire de Nyons. Etabli au château de Bésignan, au centre de ses terres, il avait été longtemps en quei^elle avec ses vassaux (jui lui reprochaient d'abuser de ses droits de seigneur, lorsque arriva dans la province la nouvelle de la prise de la Bastille et de la révolution. C'était le 17 ou le 18 juillet. Comprenant alors la nécessité de désarmer de Abeilles rancunes, il l'assembla le même jour dans l'église paroissiale les habitants du village, et spontanément il leur déclara qu'il les déliait de toutes servitudes envers lui, « ne voulant prétendre qu'au seul hommage de leurs cœurs » . Mais les cœurs étaient aigris par ses longues exigences. Cette concession volontaire qui avait même le mérite de devancer toutes celles qui allaient être opérées sur un plus vaste théâtre, dans la fameuse nuit du 4 août, était tardive et fut considérée par ceux à qui elle était faite comme arrachée à celui qui la faisait.

Il ne tarda pas à le comprendre, l'attitude de ses anciens vasseaux ne lui permettant plus de douter de leurs véritables sentiments. C'était un homme exalté, fougueux et violent. Sa femme était à son image. On les bravait. Ils bravèrent à leur tour, manifestant leurs opinions contre-révolutionnaires. La guerre entre le châtelain et les paysans devint plus active. Menacé dans sa sûreté, Bésignan se fortifia dans son château, ne dissimulant pas son espoir de voir bientôt la royauté triompher de ses ennemis grâce aux émigrés et aux organisateurs de rébellions qui commençaient à troubler le Midi. Une

326 PIECES HISTOr.IQDES

telle altitude devait soulever et souleva d'ardentes colères. Le commandant d'un bataillon de volontaires qui tenait garnison au Buis fut invité par les patriotes à intervenir pour contraindre liet^ignan à désarmer. Le 5 mai 1792, la femme de Bésignan écrivait à cet officier :

(( Je viens d'apprendre que, d'après la motion qui en a été faite au club de notre ville, une partie de votre bataillon doit venir désarmer le château que nous habitons

(1 J'ai voulu vous prévenir que mon mari est déterminé à résister à toute entreprise illégale, et quoiqu'il y eût peu de générosité à nous attaquer avant que je sois remise de la chute malheureuse que je fis mardi passé, je vous réponds que je m'aiderai de toutes mes forces à défendre mon mari et mes trois enfants. "

Quai'ante-huit heures plus tard, quatre cents hommes se présentaient devant le château. L'entrée leur ayant été refusée, ils se retirèrent après avoir tix'é quelques coups de fusil. Cette manifestation eut pour effet de pousser Bésignan à accroître ses moyens de défense. Bientôt après, il avait réuni tout un arsenal, vingt-deux fusils, dix pistolets, sept ou huit hommes résolus. Loin d'en faire mystère, il le proclamait, affirmant que s'il était attaqué, il aurait en vingt-quatre heures quatre mille défenseurs.

(( On peut bien amener des canons, disait-il ; ils ne fei'ont pas plus (jue mon c; je me f... de mes agressseurs. J'ai assez de pain pour résister, et quand je n'en aurai plus, nous mangerons de la bouroulette. »

La situation s'aggravait, et le général d'Albignac, commandant en chef l'armée de réserve du Midi, décida d'en finir. Dans les derniers jours d'août, un corps de troupes amenant cinq pièces d'artillerie vint mettre le siège devant le château et après sommation ouvrit le feu, vomissant la mitraille sur les vieux murs de Bésignan. La canonnade dura trentesix heui'cs, sans que les assiégés consentissent à se rendre. Bésignan et ses huit défenseurs accomplirent des prodiges, tenant en respect les assiégeants, qui n'osaient approcher et continuaient à tirer de loin. Mais, bientôt, divers incen-

riKCES HISTORIQUES 327

(lies éclataient, allumés par les boulets, et au flanc de la façade s'ouvrait une large brèche. Avant de livrer l'assaut, le général d'Albignac, o])éissant à des raisons d'Imnianitc-, fit savoir secrètement à Bésignan qu'il lui accordait trois licures pour s'enfuir. Obligé de s'avouer vaincu, le inanjuis se résigna. Le 2H août, au lever du jour, on [)ut constater (juc le château était abandonné. A la faveur de la nuit, les assiégés avaient disparu.

On a pu lire, en divers passages de ce livre, ce que fut l'existence ultérieure de IJésignan. Quelles qu'en aient été les périj)éties si propres à révéler son exaltation et son imprévoyance, on reconnaîtra qu'elle est la suite naturelle du bruyant épisode par lequel s'était ouverte cette vie de conspirateur et d'émigré.

Dominique Allier, mêlé aux mêmes événements que lui, était un homme de même ti'empe. Dans toutes les insurrections du Midi, on le reti'ouve, actif, vigilant, audacieux, toujours de])Out, ne reculant devant aucun excès, passant à tout instant la frontière pour aller en Espagne, en Italie, sur les bords du Rhin chercher les ordres des princes émigrés et se procurer des ressources à l'effet d'alimenter les complots qu'il ourdit et les coups de main qu'il prépare. A Jalès, il est le bras droit de Saillans; dans la Lozère, il prend part au soulèvement qu'a fomenté Charrier et auquel est mêlé son frère le curé Claude Allier, qui y perdi'alavie; à la veille du 18 fructidor, il est le lieutenant du baron de Saint-Chinstol quand celui-ci s'empare de la citadelle du Pont-Saint-Esprit.

Quelques traits feront connaître ce que valait cet homme en tant qu'énergie et témérité. En 1793, après la défaite des rebelles de la Lozère et l'arrestation de son frère, il s'était enfui, vaincu, désarmé, mais non découragé, et résolu à de nouvelles entreprises que ne facilitaient que trop les rébellions isolées dont les Cévennes étaient le théâtre. Au mois de septembre, tandis que son frère, dont il ignorait le sort, montait sur l'échafaud, lui-même errait aux confins de l'Ardèche, du côté du Gard, dans les bois de Saint-Florent, cherchant à s'emparer de la citadelle d'AIais. Il avait comme second dans cette tentative un individu du nom de Fontanieu, dit Jambe-

328 PIECES lilSTOlUQUES

de-Bois, propriétaire du pays, jeté comme lui dans l'insurrection par ses convictions royalistes. Par malheur, le nouveau projet procédait du même système que tous ceux qui avaient successivement échoué. C'était toujours des mouvements isolés, commencés sans oixlre, en dehors d'un plan d'ensemble, et destinés, faute de secours extérieurs, à finir misérablement. Mais telle était l'ardeur de Dominique, tel son désir d'attaquer la Révolution, qu'il avait perdu toute patience, ne cherchait que les occasions de combattre et de faire du mal à ses ennemis.

En rôdant fugitif dans les environs d'Alais, il fit la rencontre de quelques jeunes gens qui, ne voulant pas servir la République, s'étaient dérobés à la conscription. 11 n'eut pas de peine à les rallier à ses projets. Ils se réunissaient tous les jours en un endroit désigné sous le nom de <( Chambre verte " . C'est là que les dispositions étaient arrêtées, de là que partaient, à l'adresse d'hommes sur le zèle desquels on comptait, des missives dans le genre de celle-ci :

<( D'après l'arrêté que nous avons pris avec mes associés, tout nous présage le plus heui'eux succès. Nous avons donc convenu de prendre les armes au plus tôt, ce qui pourra être vers le 7 ou 8 septembre px^ochain. Je t'ordonne donc, au nom de Louis XVII, de prendre les armes et de préparer tes gens, de t'en procurer le plus grand nombre que tu pourras, de te l'endre au moindre signal au lieu indiqué de la Chambre A'erte. Vous prendrez, outre vos cartouches, armes et munitions, des vivres pour trois jours; vous ferez observer à votre troupe le plus grand silence. Vous ne marcherez que la nuit et vous reposerez le jour. Prenez garde de ne pas faire des imprudences, car vous feriez manquer notre opération. » Il fallait une grande audace pour entreprendre une nouvelle levée d'armes au moment où Charrier vaincu et Claude Allier venaient de payer de leur vie l'insurrection de la Lozère. Mais Dominique Allier possédait le robuste tempérament qui fait les conspirateurs intraitables. Le malheur de ses complices n'avait d'autre effet que d'exciter son zèle pour la cause du roi. Il parcourait les montagnes du Vivarais, renouant des

PIECES HlSTOl'.IQUES 329

relations avec des anciens chefs dti cam[) de Jalès, ceux du moins qui, sortis sains et saufs de l'échauffourée, (étaient rentres chez eux, et bientôt il put compter sur un millier d'hommes rc'solus. Il se proposait d'en grossir le nombre, en arrêtant des paysans la veille du jour où il voudrait agir, et en les contraignant à marcher. En même temps, il envoyait un espion à Alais pour vérifier si les canons du fort étaient chargés ; il fabri- ({uait des échelles pour entrer dans la place, par escalade, au milieu de la nuit.

Ce projet n'avait aucune cliancc de réussir, et eût-il réussi, il est probable qu'il n'aurait eu d'autre résultat que d'obliger Dominique Allier victorieux à soutenir un siège dont l'issue n'était que trop facile à prévoir. Mais il ne lui fut pas donné d'en faire l'expérience. Deux des déserteurs qui connaissaient ses plans allèrent le dénoncer aux autorités d'Alais. Sur les indications qu'ils donnèrent, Dominique fut arrêté dans la commune de Pont-Cèzc par des gardes nationaux, avec deux individus accusés de lui avoir donné 1 hospitalité, et conduit le 9 septembre 1793 dans la citadelle dont il avait voulu s'emparer. On saisit sur lui un passeport couvert de faux visas.

Comment parvint-il à échapper alors au châtiment qu'il avait encouru? II n'est pas aisé de le préciser. Toujours est-il ({u'à force d'habileté, il échappa à une condamnation et au bourreau, et que bientôt après, sous le nom de Laurent, il conspirait à Lyon. Arrêté dans cette ville, non reconnu et remis en liberté, il se rendit à Nîmes, à Montpellier, ailleurs encore, justifiant ses allées et venues par les besoins d'un prétendu cominerce de tabac et de dentelles, et si habile à se fabriquer des passeports, qu'il se soustrait à toutes les recherches dont il est l'objet.

Au mois d'août 1795, il résidait à l'armée de Condé. Il existe aux archives de Chantilly une curieuse lettre écrite par ce prince à l'agent anglais Wickham, le 21 de ce mois, et datée de Mulheim dans la forêt Noire, où était installé le quartier général des ('migres.

« Nous vous envoyons. Monsieur, mande Condé, un homme

dont je crois pouvoir vous répondre; il m'a été envoyé, ou il est venu de lui-même plusieurs fois depuis le commencement de la révolution me dire des nouvelles de son pays, dont les habitants, depuis 1700, n'ont pas varié un seul instant pour la bonne cause. Il se dit aujourd'hui envoyé par ses concitoyens, et je le crois. Le Gévaudan, le Velay, le Roucrgue et le Vivarais ne demandent pas mieux (jue de se lever pour la bonne cause, et en ont, dit-il, les moyens. Il vous les expli({uera. Ces pays se touchent, et le Velay est très près de Saint-Etienne. Ainsi, vous voyez que cette insurrection peut être très aisément liée avec celle de Lyon, quand il en sera temps.

« Cet homme s'appelle Allier et est, je crois, frère d'un maître de poste de Pont-Saint-Esprit. Il n'en est pas moins brave. Il était dans Lyon pendant le siège. M. de Précy lui avait donné le commandement d'une compagnie à la tête de laquelle il a été blessé. Il dit qu'en huit jours, on peut mettre sur pied trente mille hommes armés dans ces quatre petites provinces. Il est chargé de m'assurer que personne ne bougera sans ordre.

" On y manque de chefs comme partout en France; il m'en demande un, mais je vous avoue que je suis vm peu embarrassé pour le trouver. Ici, je n'en connais pas; mais je pense à un que je sais bien où trouver. Mais avant de me déterminer, je voudrais que vous me mandiez si, en le faisant se rendre directement à Lausanne (car il est en Italie), vous vous chai'gcricz de lui. C'est un lieutenant général qui avait déjà ameuté dans son pays, et qui était, je crois, très capable de jouer un rôle en Espagne, où il fut forcé de passer. Mais il fut déjoué par les intrigants. Puis-je lui proposer vingt mille francs d'ap|)ointements, en l'assurant que d'ailleurs vous lui donnerez tous les secours dont il aura besoin pour sa besogne? J'attendrai votre réponseavantdeluiécrii'e, maisjene réponds pasqu'il accepte. "

Sur le vu de cette lettre, Wickhani donna à Dominique Allier les moyens de rentrer en France et de regagner les Cévennes, où, comme on l'a vu dans les pages de nos récits qui parlent de lui, il devint en peu de temps la terreur du pays et l'àme des dernières insurrections des Cévennes.

(Page 25.)

Le (;ënéral Picliegru était né aux Planclies, près d'Arl^ois, le IG février 17G1. Il fut baptisé le lendemain. Nous donnons à la fin du volume les notes généalogiques le concernant, qui furent dressées en 181G au moment où on songeait à lui élever une statue. Elle fut en effet érigée dans sa ville natale, payée par une souscription et détruite en 1830. Il en existe une reproduction en dessin à la Bil)liotlièque nationale, section des estampes.

Pichegru avait été enterré à Paris, le 6 avril I80i, au cimetière des suppliciés, dit cimetière Sainte-Catherine, à Clamart. En 1815, à la place où il reposait, sa famille fitéleverun mausolée avec cette double inscription :

Ici repose {sic) les cendres de Charles Pichegru, général en

CHEF DES ARMÉES FRANÇAISES, NÉ A ArBOIS LE 1 G FÉVRIER 1761,

MORT A Paris, le 5 avril 180i, élevé par là piété filiale.

La PREMIÈRE PIERRE A ÉTÉ POSÉE PAR M"° ÉlISABETH PiCHEGRU LE 31 OCTOBRE 1815.

En 18G2, la famille le fit exhumer et transporter à Arbois. On savait que, déposé dans la fosse commune, il y avait été placé dans le sens de la largeur. Cette particularité, connue de ses héritiers, le fit découvrir. Les cheveux longs et grisonnants adhéraient encore à la tète. On distinguait trois cadcnettes parfaitement tressées qu'il avait portées, conformément aux modes de l'époque.

(Fafle 29.)

Celle pièce el la suivaiile permettent de nieàiirer la violence des exaclions commises par les soldats des armées du Rliin et l'étendue de l'indiscipline (jni réfjnail danj l'armée.

Bacliaracli, le 27 hrnmaire an IV (18 novembre 1795).

P. EiKjcbnann ait citoyen Mer-lin de TliionviUe, iiicinhre (lu Corps lé(jisl(ilif.

Mon rcspectaLle ami, depuis que j'ai le Ijoiilieur de vous être connu, je vous ai toujours parléavecfranchise et sincérité, et je ne clicrcbais à profiter de la bonne opinion que vous m'avez accordée, que pour vous dire tout ce que je croyais nécessaire et utile au bien de la République ou de mon païs. Vous savez f{ue jamais mon intérêt particulier ne m'a fait parler un seul mot devant vous, mais que le bonbeur de Ibumaiiité m'est plus clier que ma vie. Je sais bien qu'il est souvent dangereux de dire des vérités, mais je sais aussi que vous aimez la vérité et ceux qui la disent, et il est tems plus que jamais delà dire. 3Ion devoir m'oblifje, mon creur me pousse à vous écrire pour vous faire quelques observations, tristes et accablantes en vérité, mais qui regardent de fort près l'honneur elle salut de la République. Ob ! que je puisse contribuer parla à faire cesser les abominations qui se commettent cbez nous, qui flétrissent l'honneur des armes répubhcaines, qui ruinent notre pais entièrement, et qui vont perdre l'armée même. L'ami de 1 humanité est accablé de voir les habitans de ce pais tourmentés de la manière la plus affreuse, de sorte que le nom

PIECES HISTOIIIQUES 333

français sera en horreur pour jamais; le vrai patriote doit être mortifié de voir ses Frères républicains changés dans une horde de Huns ou de Vandales. Je ne parlerai pas de l'armée devant Mayence, qui, dans sa retraite, s'est livrée à tous les excès les plus atroces, qui a pillé, ravag(i, assassiné partout dans un pais qui les a nourris et entretenus depuis douze mois. De tous côtés, on n'entend parler que de brigandage, de pillage, de inisère, de désespoir, des horreurs qu'on a essuyées et qu'on craint encore. Nous avons actuellement plusieurs divisions de l'armée de Sambre-et-Meuse dans notre voisinage, et d'ici à Simmern et plus loin, tout est rempli de troupes. Ces troupes nombreuses sont toutes entretenues et nourries par le pais. Il n'y a pas de magazins ou de provisions, on prend où l'on trouve. Comment est-il possible que le païs épuisé et pillé, comme il est, puisse remplir toutes les réquisitions énormes des commissaires, fournir toutes les tables luxueuses des généraux et chefs, et noumir une armée nombi-euse? Car les généraux et chefs ne sont pas paies en argent; ils veulent pourtant faire bonne chère, ils mettent donc en réquisition tout ce qu'il leur faut, et il leur faut beaucoup ; les officiers, par la même raison, vivent aux dépens des communes ou des particuliers où ils sont logés; le soldat se croit donc en di'oit de prendre à son tour ce qu'il lui faut ; il se moque de ses supérieurs, pille où il peut, et rarement est-il puni, et encore ces punitions ne sont-elles pas assez sévères pour contenir les maUaiteui'S. Le caractère français est naturellement bon, il faut l'avouer; mais il est gâté par le désordre, le désespoir et l'exemple. Le soldat souffre trop; il est mal vêtu, mal payé, et souvent n'a-t-il pas ses vivres régulièrement. Il maudit donc le gouvernement, ne respecte pas ses chefs et pille les habitans. Des officiers dignes et respectables m'ont assuré qu'il est physiquement impossible d'empêcher ces désordres, autant que le soldat ne soit pas mieux payé, et qu'il ne reçoive régulièx^ement ses vivres. Mou pais est infiniment malheureux. Les commissaires font des réquisitions, les généraux en chef font des réquisitions, et le soldat prend sans réquisition. On dit qu'il y a des magazins considérables à Coblence, mais qu'on

33V PIÈCES IIISTOllIQUES

ne les peut transporter faute de voitures. La misère sera donc Ijicnlôt à son comble, et le résultat en sera que l'année ne ti'ouvant plus sa subsistance dans le pais pillé mourra de faim et de misère avec les habitans, ou qu'elle sera forcée à abandonner tous les fruits de ses victoires, et de se retirer, comme on a vu, de l'autre côté du Rhin.

Encore est-il détestable que les Français en général manifestent une haine nationale pour les Allemands, qui est d'autant plus injuste qu'ils ont été traités en frères par eux, que les habitans du pais ont déjà (ait des sacrifices immenses pour les Français, et que tous les Français qui étaient dans mon pais, sont obligés d'avouer qu'ils ont reçu des bienfaits et des honnêtetés chez nous. D'ailleurs, il n'est pas étonnant que les Fi'ancais dans ce moment ne sont pas aimés chés nous, puisqu'ils font tout le possible pour se faire détester. Ils sont regardés comme les auteurs des maux les plus affreux. Le pillage, le brigandage, les vexations ne sont pas le moyen de gagner les cœurs. 3Ion vœu le plus ardent était toujours la réunion de notre pais avec la République; mais comment réunir des hommes qui se détestent mutuellement? Tous les vrais républicains, tous les Français dignes de ce nom, et heureusement le nombre en est encore grand, voient avec la plus vive douleur ces malheurs et ces abominations qu'ils ne peuvent répriiiu-r. Voules-vous sauver la République et ma patrie, faites cesser l'insubordination et le désordre dans l'armée, faites cesser ces réquisitions démesurées, qui ruinent le pais, empêchez le désordre dans l'administration des vivres, réprimez le pillage par une discipline sévère, faites payer l'officier et le soldat en argent, pour qu'il respecte les propriétés , et que les défenseurs de la République ne commettent plus des injustices deshonorantes. Car autant que les généraux et officiers ne seront payés parla République, ils se feront payer par nous, et vivront de réquisitions. Paver l'armée en argent est le seul moyen de faire une campagne d'hyver, et de conserver la bonne volonté du soldat dans toutes ses fatigues et ses souffrances. Sans cela on ne pourra rebloquer IMayence, comme il n'y a plus rien à vivre dans ses environs, aussi est-il impos-

sible que l'arnKÎe puisse être baraquée encore eu liy ver devant Mayence, faute de bois.

Voilà quelques observations, brave Merlin! que j'ai cru de mon devoir de vous faire. Employez toute votre influence, toute votre autorité pour sauver notre pais. J'espère que vous ne méconnaissez pas mon cœur et mes sentimens, quand je vous dis tout cela ; il m'est impossible de me taire quand je vois mes concitoyens malbeureux, et la llépublit^ue en dan{j;er.

Mon bon vieux père et toute ma famille se porte encore bien; ils vous saluent cordialement. Soyez persuadé de notre amitié et de notre dévouement pour vous. Si vous voulez me daigner d'une réponse, adressez elle au citoyen Engelmann, à Bacharacb, sur la rive gauche du Rhin, passe par Coblence. — Portez- vous bien. Salut et fraternité.

Signé: Engelmann.

Donnez-moi votre adresse, s'il vous plaît.

Au quartier général à Elinsteiii, le 25 brumaire an IV (16 novembre 1795).

Extrait de la lettre du (jcnëral de brhjade Xaintrailles au (jëneral Liébert, chef de C état-major.

Sans doute, général, il eut été à désirer que je pusse garder plus longtems la position de Frankeinstein, mais je vous avoue que dans l'état des choses où nous sommes, je me félicite d'être sorti de cette souricière delà manière dont je le suis, car il ne faut j)as oublier, mon cher général, que le même esprit qui a exposé le premier bataillon de la 201" demi-brigade à être enlevé, pour s'être amusé à tirer et écorcher des cochons, au lieu de tenir au poste qui lui était assigné; le même esprit qui guida les 23 grenadiers qui ont jette bas leurs armes sur le

3b6 PIECES HISTORIQUES

champ de bataille, a encore nombre de sectateurs dans cette dcmi-bri^'ade, dont d'autres (jrenadiers de ce même premier bataillon, qui s'est jeté sur ?\custatt, viennent de commettre des ati'ocités dont je vous ferai parvenir la plainte officielle. Elles consistent à avoir exi{jé des liabilans d'ini villa^je des environs des bestiaux, et après les avoir laissés à condition d'une somme en or qu'ils ont reçue, mais n'ont pas moins forcés à leur remettre les bestiaux avec menace d'éyorger les propriétaires s'ils s'y refusaient, que si vous aviez été comme moi à l'écoute des propos qu'ont tenu hier des hommes du 1" bataillon, qu'heureusement j'ai été chercher moi-même à Treifenhausen et si vous eussiez entendu ceux tenus sur le chemin de Weidenthal ici, vous seriez persuadé que j'ai bien fait d'abandonner Weidenthal, qui était déjà abandonné par les deux bataillons de gauche, lorsque je suis arrivé avec le priîmier, que j'avais eu d'autant plus de peine à faire marcher qu'il était resté sans pain et sans viande depuis avant-hier.

Je ne puis que vous renouveller la demande de m'envoyer du pain pour les troupes que je commande, seul et peut-être msuffisant moyen de les contenir. Quant à moi, je vous prie de dire au général en chef que j'y perds mes peines, et que ma fermeté se trouve en défaut vis-à-vis d'iionnnes qu'un esprit malfaisant semble posséder. Du pain, des souliers, voilà leur refrain continuel et le prétexte sur Iccpiel ils fondent tous les excès auxquels ils se livrent.

P. S. — Je suis forcé, général, de vous prévenir pour que vous en rendiez compte au général en chef, qu'il y a tout lieu de craindre que l'exemple des 23 grenadiers n'ait beaucoup d'imitateurs.

Pour extrait conforme.

Sùjné : PiciiEGUu.

(Pages 67-275.)

A ce qui est dit Jans ce livre sur Fauche-Borel, il parait bon d'ajouter quelques docuuieuts concernant ce personnage et les démarches auxquelles il se livrait, en 1818, pour obtenir les dédommagements qu'il prétendait lui être dus et sortir de la détresse dans laquelle il était tombé. Cette détresse, il l'attribuait aux sacrifices (ju'il avait faits à la cause des Bourbons. Mais fausse était cette affirmation, 11 avait été, au cours même de ses di'niarclies, pécuniairement rétribué et remboursé, et s'il avait lieu de se plaindre, c'était que d'autres promesses qui lui avaient été faites n'eussent pas été tenues. Il est vrai que, par ses démarches inconsidérées, ses rapports avec la police impériale et ses intrigues à l'étranger, il s'était rendu suspect au roi et aux princes qu'il avait jadis sei^vis. Quant à sa détresse, elle résultait du piteux dénouement des entreprises industrielles auxquelles il se livrait sans cesse et dont sa correspondance, ouverte au cabinet noir, contient d'irrécusables tx'aces. A Londx'es même, en 1818, il s'efforçait de créer une compagnie de navigation ; il avait fondé un commerce de chaussures sans coutui^e; il voulait établir une imprimerie à l'effet d'imprimer des mémoires apocryphes de personnages ayant joué un rôle sous la Révolution et sous l'Empire. Voici une lettre adressée par lui à l'un des directeurs de la police à Paris et qui ne laisse aucun doute sur l'ingéniosité et l'activité de son esprit d'invention :

" Londres, le 9 juin 1818.

9, Frith Street Soho.

« Mon cher Monsieur Rosan,

« Le débit considérable qui se fait des deux éditions frai>çaise et anglaise du Mémoire sur Lucien Bonaparte justifie

rintérct que porte le public ù ces sortes d'ouvra{;es : aussi l'éditeur dans ce moment cherche à rassembler des matériaux puur lui faciliter les moyens de publier des ^lémoires qu'il publiera sous le nom de Rovi^jo et à la faveur de l'annonce qui a été faite de l'existence d'un prétendu manuscrit de cet exministre, et, à cet effet, l'éditeur anglais a envoyé à Paris un homme chargé de recueillir des anecdotes sur lesquelles l'ouvrage sera brodé.

« Cette circonstance et l'effet que devront produire ces anecdotes m ont fait penser, ainsi qu'à un personnage marquant, combien il serait important au gouvernement actuel de France de prévenir une publication de ce genre à laquelle il ne donnerait pas tacitement son approbation, et voici ce que nous aurions imaginé. — Je me trouverais en mesure, d'une part, de faire adopter à l'éditeur la rédaction qu'on me mettrait à même de lui présenter, m'ayant fait demander si je coopérais à cette opération. Je lui ai fait répondre que je lui demandais dix jours pour me décider à entrer dans l'entreprise (afin de me procurer le temps de savoir ce que vous en penseriez). D'autre part, il pourrait convenir de donner ailleurs l'impression de ces Mémoires comme imprimés en Suisse, de les annoncer étant sous presse, afin de jeter de la défaveur sur ceux qui pai'aîti'aient ici et qui pourraient ne pas être rédigés dans l'esprit du ministère. Il n'y aurait rien d'aussi facile que de trouver à Paris un homme capable d'une bonne rédaction sur certains matériaux qui lui seraient fournis, et moi, je me chai'gerais de faire dans cette circonstance le nécessaire pour la publication soit en Angleterre ou telle autre part qui paraitrait la plus convenable : cette petite opération n'est pas à négliger, parce que partout, on voudra lire des Mémoires qu'on a annoncés comme existants et aussi mystérieusement. Il faudrait du seci'et, et vous savez que vous pouvez assurer Son Excellence de la continuation de mon dévouement au roi et à son ministère.

<i Je me rendrai à Paris sitôt un mot de votre part et je vous dirai aussi verbalement ce qui serait trop long et difficile d'établir par la correspondance. J'ai eu l'honneur de vous

adresser, il y a huit jouis, par l'auibassadc, un paquet contenant les (jeux volumes sur Lueien ; il y avait mie lettre jointe au paquet; j'espère que vous l'aurez reçue.

« Donnez-moi directement un mot de réponse, à l'adresse de M. lîorelly chez Mrs. Sherinfjliam, n" 9, l'rith street Solio- London. »

Sur ce que pensaient de Fauche-Borel ses compatriotes, voici les réflexions qu'au moment où paraissaient les premiers fragments de ses Mémoires, septembre 1818, une femme de lettres célèbre en ce temps, Thérèse lieyne, qui avait épousé en secondes noces l'écrivain allemand Huber, écrivait à l'éditeur Gotta :

a ... Quant à Fauche-Borel, quelques faits personnels vous feront juger de la véritable portée de ses Mémoii^es. Il était libraire à Neuchàtel, où Huber venait le voir chaque semaine. C'était un Neuchâtelois illettré, de bonne famille bourgeoise, K panier percé » , tant qu'il tenait maison, et ensuite aristocrate si enragé, que Messieurs de la Chambre (c'est-à-dire les Neuchâtelois de la noblesse) s'en servaient dans leur Chambre (le cal)inet de lecture) comme bouledogue, pour mordre ou pour inquiéter les démocrates. Les émigrés s'en servaient comme espion à cause de sa qualité de neutre ; mais euxmêmes persiflaient son exaltation. A l'époque de la trahison de Pichegru, Fauche, (jui était l'émissaire de Condé, écrivait à une personne de Neuchàtel tous les détails, dont le Directoire fit un crime à Pichegru, « comme avis secret à Messieurs de la Chambre » . Charrière, membre de cette noblesse, les communiquait à Iluijer. Nous pensâmes alors que Fauche était devenu fou et que ses avis étaient des mensonges. Ensuite éclata la catasti^ophe de Pichegru; les avis de Fauche furent textuellement répétés en France, les aristocrates et les contrerévolutionnaires soutenaient que c'étaient des inventions malignes, et nous, nous étions étonnés qu'un tel homme eût part à ces événements. Que penseï des Mémoii-es d'un homme que j'ai connu comme partisan si exalté et comme tète si bornée? Car telle était la faiblesse de cette tète, qu'à l'époque

de la catastrophe, Fauche retourna à Neuchàtel dans un état de demi-démence, et que sa femme devait avoir soin de sa personne. >»

Voici maintenant mi faisceau de lettres et pièces diverses résumant les réclamations qu'en cette même année 1818 il adressait au gouvernement français, en se faisant appuyer par l'Angleterre et la Prusse auxquelles il avait l'endu, cela n'est pas douteux, des services de police :

A Son Excellence le comte de Gollz, avibassculenr de Prusse à Paris.

Londres, le 17 avril 1818.

N" 9, Fritch street, Soho.

Monsieur le comte.

J'ai eu l'iionneur de voir Son Excellence 31. le baron de Humbold; ce ministre, en prenant intérêt aussi à ma situation, m'a dit que je ferais bien de me faire appuyer d'ici auprès du noble duc de Wellington, afin d'aider les bonnes dispositions de la Prusse en ma faveur, et faciliter ainsi à Son Excellence M. le comte de Goltz les démai'ches qu'il est autorisé de faii-e. En conséquence, je viens de me procurer auprès de Sa Grâce une recommandation directe de la part d'une personne attachée au gouvernement et en qui elle a confiance, et qui, par sa place, ayant été à portée de connaitie ma conduite pendant la révolution, et la nature de mes sei^vices pour la cause des liourbons, a pu entrer dans des détails qui devront intéresser le noble duc, et l'engager à aider Votre Excellence à obtenir la récompense de mes sei-vices et la juste indemnité de mes sacrifices et de mes pertes. J'ai suffisamment établi mes droits. Son Excellence M. le comte Dccazes a reconnu mon innocence, et s'est assui-é que l'intrigue seule m'avait calomnié, afin de me frusti^er de ce qui m'avait été si positivement et si solennellement promis. La religion du roi étant aujourd'hui éclaii'ée par son ministre, j'ose espérer que le Gouver-

iiement français aura égard à ma pénil)le situation, et qu'il accordera ce que Votre Excellence a bien voulu se charger de réclamer en ma faveur.

Je pense utile de faire connaître à Votre Excellence la démarche faite auprès de Sa Grâce le duc de Wellington, qui, étant prévenu de mes droits à la justice du Gouvernement français par ses amis d'ici, en qui il a la plus entière confiance, daignera aider les efforts de Votre Excellence dans l'objet de faire fixer le sort d'un père de famille qui s'est si constamment dévoué à la cause qui a si heureusement triomphé.

Daignez, Monsieur le comte, recevoir avec bonté l'hommage de ma vive reconnaissance qui sera suivie des bénédictions d'une nombreuse famille, à laquelle vous aurez rendu un chef, et un père dont elle a le plus pressant besoin. Je suis, etc.

Signé : Louis Faughe-Borel.

Le prince de Harcienherj à M. Fanclie-Dorel.

Engers, 12 février 1818.

Monsieur,

J'ai vu avec plaisir, par le récit que vous m'avez fait de la situation actuelle de votre réclamation, que M. le comte Decazcs voulait s'y intéresser, et surtout qu'il s'est convaincu de votre innocence ; je n'en ai jamais douté en mon particulier, et le dévouement que vous n'avez cessé de montrer pour la cause des Bourbons vous a valu mon estime. Pour vous en donner une nouvelle preuve. Monsieur, je vous transmets cijoint une lettre à M. le comte de Goltz, dans laquelle j'invite ce ministre d'appuyer les bonnes dispositions que M. le comte Decazes a témoignées en votre faveur.

Je vous réitère les assurances de ma considération distinguée.

Prince de Hardenberg.

Le /iriiicc (le Conilr au incivc.

l'ahii-î-Iîouilion, 4 mars 1818.

Vous m'avez fait un vrai plaisir, Monsieur, en m'annoncant que le roi et ses ministres avaient rendu justice à votre nol)le conduite. Je n'en doutais pas, et il était suiabondant de m'envoyer les pièces que je vous remets.

Recevez mes félicitations, Monsieur, et une nouvelle assurance de l'estime ijue j'ai pour vous.

Sî'jné : Louis-Joseph de Iîolrbon.

Certificat du duc d'Havre au même.

Nous, etc., etc..

Certifions avoir autorisé, en 1813 et 1814, 31. Fauclie- Borel à tenter les moyens qu'il était en son pouvoir d'employer, à l'effet de se procurer des passe-ports du sieur Desmarets, pour lui faciliter vm court séjour à Paris, et le mettre par là à même d'y remplir l'objet qui l'occupait alors dans les intérêts du roi.

En foi de quoi, nous avons délivré le présent certificat, revêtu du sceau de nos armes.

Aux Tuileries, le 8 janvier 1818.

Sùjné : le duc d'Havre et de Croy.

Le duc de Kent à 31. F. Borel.

Au palais de Kensington, le 15 mai 1818.

Le duc de Kent a reçu la lettre de 31. F. Borel sous la date du 15 du courant, et y apprend avec plaisir que M. Fauche

n'est pas désappointé davantage par la réponse du duc de Wellington. Le duc de Kent est on ne peut plus reconnaissant des compliments de congratulations de M. Fauche, sur le changement qui va avoir lieu dans sa situation, et <{ui semble promettre toute perspective raisonnable de bonheur futur. Le duc apprendra toujours avec plaisir tout ce qui peut être utile ou avantageux à M. Fauche-Corel. — Frith street, n" 9.

A M. Faiiche-Borel.

Au palais de Kensinj^ton, le 8 mai 1818.

Le capitaine Harvey a été invité par le duc de Kent à transmettre à M. Fauclie-Borel la réponse ci-jointe du duc de Wellington à la lettre que Sou Altesse royale avait adressée à Sa Grâce en faveur de M. Fauche, et d'exprimer, en même temps, combien le duc regrette que le résultat n'ait pas été plus satisfaisant.

Le duc de Wellington à S . A. R. le duc de Kent.

Londres, 7 mai 1818.

Monsieur,

.l'ai eu l'honneur de recevoir la lettre de Votre Altesse royale en faveur de M. Fauche- Borel, et je suis bien fâché qu'il ne soit plus en mon pouvoir de faire quelque chose pour lui. J'avais déjà reçu une lettre en sa faveur, de la part de sir Charles Flint, et j'avais fait la même réponse à ce gentleman. Les affaires que j'ai eu à arranger avec le gouvernement français avaient

rapportauxdettes de ce gouvernement contractées avec des individus ({ui ne sont pas Français. Je n'ai point eu à faire avec les réclamants individuels, mais les ministi'es des gouvernements, sous lesquels ces réclamants vivent. S'il eût fallu que j'écoutasse les réclamants individuels, non seulement je n'aurais jamais fini, mais j'aurais été exposé à des imputations dont j'espère être exempt.

Je demanderai pareillement la permiss-ion de ne pas me mêler des réclamations de ]M. rauclic-lîorel contre le gouvernement français, pour des services rendus au Roi ou à la famille royale, pendant la mallieurcuse t-poque de la révolution. Par des raisons impérieuses, ilont il n'est pas nécessaire d'importuner Votre Altesse royale, j'ai été longtemps dans la nécessité de refuser de solliciter des faveurs auprès du gouvernement français, en faveur de qui que ce soit.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Sujné : Wellington.

Fauclie-Borel s'était vanté, en se déclarant fort de l'appui de hauts personnages. La suspicion qui pesait sur lui, encore qu'elle n'eût pas empêché Condé et d'Havre de lui délivrer des attestations arrachées par ses instances, lui fermait toutes les portes. A la chute du premier ministère Richelieu, il n'avait encore l'ien obtenu et vivait de mendicité, ainsi qu'en fait foi cette supplique adressée au baron Pasquier, ministi'e des affaires étrangères :

Monseigneur,

M. le duc de Richelieu, votre prédécesseur, était personnellement instruit de l'objet de ma réclamation sur le gouvernement français.

Au congrès d'Aix-la-Chapelle, invité par la Prusse, et de la manière la plus pressante, à vouloir bien m'ol)tenir justice de S. M. le roi de France, M. le duc de Richelieu, par une lettre du 13 novembre 1818, s'était engagé vis-à-vis M. le prince

de Hardcnherg à s'occuper de cet objet aussitôt après son retour à Paris.

Peu de temps après la fermeture du confères, M. le duc de Richelieu ayant quitté le ministère, sans avoir pu tenir l'engagement qu'il avait pris avec le ministre de Prusse, c'est à vous, qui lui succédez. Monseigneur, qu'il appartient de remplir sa promesse, et comme l'oJjjet de ma réclamation n'est pas lamilier à Votre Excellence, je prends la liberté d'en mettre sous ses yeux une courte analyse et quelques pièces à l'appui.

Issu d'une famille noble, et Français d'origine, mes ancêtres s'expatrièrent lors de la révocation de l'édit de Nantes, et se réfugièrent en Suisse.

En 1790, lorsque la révolution se manifesta, je possédais à Neuchâtel un riche établissement d'imprimerie et de librairie ; à ces établissements je joignis celui de la Société typographique, et cette x-éunion avait formé de ma maison une maison de commerce connue de toute l'Europe.

Les principes révolutionnaires n'eui^ent pas plus tôt menacé la France, inondé une partie de la Suisse, qu'insensible à toutes les suggestions, je consacrai mes presses au maintien de la monarchie, et ma fortune au soutien des émigrés.

Touché d'une pareille conduite, et qui ne s'était pas démentie pendant l'espace de quatre années, S. A. Mgr le prince de Gondé crut pouvoir, en 1793 ', jeter les yeux sur moi pour m'attacher au service du Roi, et sa confiance ne fut pas trompée.

J'ai sacrifié à Louis XVIII, à la cause de la monarchie mon état, ma fortune entière et les vingt-cinq années les plus précieuses de ma vie ; j'ai subi la prison, l'exil, les cachots ; le sang de mes proches a coulé pour le Roi ; pour lui, ma famille et moi avons été errants et proscrits.

' Il se trompe sur la tlale, c'est en 1795 qu'il veut dire. On remarquera (|u'il ne fait, dans celte lettre, aucune allusion à l'affaire Picliegru, pas plus «l'ailleurs qu'à l'affaire Barras.

Pour tant de travaux, de souffrances et de mises de fonds, il me fut solennellement promis, de vive voix et par écrit, qu'à la Restauration, je recevrais :

1° La direction de riniprinicric royale;

îl° Le cordon de Saint-Michel, comme preuve de satisfaction.

La Restauration survenue, au lieu d'être récompensé, je fus noirci par d'autres calomnies auprès de M, le comte de Blacas qui les accueillit et les insinua au Roi.

Perlet, qui avait enfanté et propagé ces horreurs, fut attaqué par moi, tout Paris retentit de ce procès ; je terrassai l'infàme, mais je ne pus le démasquer sans parler de 31. le comte de Blacas, et si mesurées que fussent mes paroles, il m'est revenu que l'aftéction de Sa Majesté pour son ministre en avait été blessée; j'en fus inconsolable, mais il s'était agi de perdre ou de sauver mon honneur.

Depuis lors, tout ce que le cœur du Roi avait eu de bontés pour moi, tant à l'étranger qu'à mon retour en France, parut m'être retiré. Depuis lors, je sollicite infructueusement ce qui m'est dû, à cause de tant de sacrifices. Moi et les miens sommes au bord d'un abime, et le dénuement où me laisse le Roi m'y pousse encore par les dépenses infructueuses que je fais en vain, depuis quatre ans, pour obtenir une tardive justice.

Je ne suis ni un homme d'État ni un héros ; mais telle est ma persévérance, tels sont les constants services que j'ai cliorché à rendre et ai rendus aux Bourbons que désoi'mais mon nom est attaclié à leur race, et qu'il ne sera point parlé de la Restauration, qu'il ne soit parlé de Fauche-Borel ; toutes les puissances de l'Europe l'attesteront; avec elles toutes j'ai été en contact pour la cause de Louis XVIIL Par quelle inconcevable fatalité faut-il donc qu'on dise un jour de ce prince que le plus dévoué de ses serviteurs en fut le plus oublié! Je n'avance rien de trop. Monseigneur; veuillez jeter les yeux sur la note qu'au nom du roi de Prusse, dont je suis le sujet, M. le prince de Uardenberg a passée à 3L le duc de Richelieu, au congrès d'Aix-la-Chapelle, vous y lirez,

PIECKS IIISTOl'.IQUKS 347

Monseigneur, ce que je n'eusse point osé dire, le voici : (1 Voire Excellence ne voudra pas <|uc les ennemis du trône « citent plus lonfjtemps l'exemple du sieur Fauche, comme Il un prétexte à leurs calomnies. Il est de l'intérêt de tous les « souverains de protéger un homme auquel on ne peut rc|)rou cher qu'un excès de zèle pour la bonne cause. »

Ce n'est point assez pour moi d'être ruiné, d'être à la merci de dettes conti-actées pour les Bourbons ; je suis encore un ol)jot de dérision aux partis. Le voilà bien récompensé, disent-ils.

Monseigneur, la demande de la Prusse sera prise en considération par Votre Excellence, j'en suis assuré, parce qu'il n'est qu'un ennemi de la gloire du Roi qui puisse consentir, quand il peut l'empêcher, à voir la mémoire de ce prince entachée du mot d'ingratitude.

Si la note détaillée de M. le pi^ince de Hardenberg, si les pièces que j'ai l'honneur de joindre à l'appui de ce précis, ne sont pas suffisantes pour éclairer Votre Excellence, je la supplie de vouloir bien consulter M. le comte Decazes ; nul plus que lui, sans parler de mes anciens services, ne connaît mieux mon dévouement au Roi, et mon zèle à le lui pi'ouver constamment.

Je conjure donc Votre Excellence de vouloir bien s'occuper de la note que la Prusse a passée à mon sujet au ministre de France, de m'accorder sa bienveillance près du Roi et, en m'obtenant justice de Sa Majesté, de faire cesser une situation déplorable.

A l'appui du présent, j'ai l'honneur de soumettre à Votre Excellence :

1° Un extrait de pi'omesses écrites qui m'ont été faites de m'indemniser ;

2° Le montant des indemnités par moi réclamées ;

3° Copie de la note passée au congrès d'Aix-la-Chapelle par M. le prince de Hardenberg à M. le duc de Richelieu, et dont copie m'a été l'emise de la main du prince de Hardenberg ;

4'' Copie de la réponse de jM. le duc de Richelieu à M. le

prince de Hardenberg, et dont l'original m'a été remis de la main du prince de Hardenberg.

Je suis, etc.

Fauche-Boref,.

11 n'obtint, en retour de ces démarches, (ju'une maigre pension, contre la modicité de laquelle il ne cessa de protester jusqu'à sa mort.

(Pajje 122.) hnbcrl-Coloinès à Wickham.

3 novembre 179'f.

J'ai à me plaindre fortement des imprudences qu'un commet à mon égard. J'ai reçu en deux jours quatre lettres, dont une par la poste et trois par agents de MM. Wickham et d'Avaray, dans lesquelles mon nom est tout au long, en encre blanche il est vrai, mais on connaît le secret; une seule de ces letti-es arrêtée me perdi-ait. Je crains qu'on me nomme aussi en écrivant à d'autres correspondants ou agents. On connaît mon nom de guerre (Philibert), je supplie qu'on n'en emploie pas d'autres, et qu'on en prie M. d'Avaray. Faites, s'il vous plait, attention à ma position : la plupart des agents peuvent se cacher, tandis que je suis en évidence. Us sont jeunes, sans demeure fixe; s'ils sont soupçonnés, ils fuyent et vont ailleurs. Je n'ai pas ces moyens, je vous conjure d'y avoir égard, sans quoi je serai forcé de tout abandonner.

J'ai plus d'agents qu'il ne m'en faut pour la besogne ; je les connais, j'en suis sûr, je n'en veux pas de nouveaux sous aucun prétexte. M. Wickham me l'avait promis, et j'en ai vu arriver quantité. Je sais que plusieurs n'ont pas de mission ; mais ne me nommez à personne, et ils ne viendront pas me ti^ouver. On m'a écrit que j'étais maître de paralyser ceux qui ne me conviendraient pas ; mais si on ne les reçoit pas, ils se plaignent tout haut, cela m'est arrivé, et peuvent contrarier en n'agissant pas de concert. Enfin, ou ils compromettent ou nuisent à la chose; ainsi je n'en veux plus sans exception, et ne verrai pas ceux qui viendront.

350 PIECES HISTOTIIQUES

Quant auxajfcnts inililaircs, lout pouvoir leur seraconcctlé au premier mouveniciil ; mais ju.s({uc-Ià ils doivent rester tranquilles, ou plutôt ne pas nous les envoyer avant cette époque. Ce ne sera qu'alors que le général pourra entrer avec sûreté. Il courrait des risques s'il venait plus tôt. Il est trop connu, mais on pourrait d'avance envoyer Saint-Gratien ou quelque autre général suisse sans conséquence. Je préférei'ais Saint-Gratien, que je connais. Au surplus, nous avons ici et aux environs d'excellents officiers anciens (jui suffiront pour le premier coup de main nécessaire.

(Page 126.)

Nous réunissons ici un certain nombre de lettres relatives au passage du Rhin et à divers objets ayant trait à la conjuration de Pichegru.

Prince de Coude' à Wichham.

Mullieiin, G novembre 1795.

Je ne perds pas un moment, Monsieur, à vous confier, sous le plus grand secret, que j'ai reçu, cette nuit, l'ordi-e de m'entcndre avec le général Mêlas, pour passer le Rhin. Comme les préparatifs peuvent entraîner quatre ou cinq jours de délai, il est de la plus grande importance que rien ne transpire à cet égard ; il est instant cependant que, sans en dire positivement le motif, vous ne négligiez rien, pour faire éclater tout à riicure le Lyonnais et la Franche-Comté, où le général de Wurmser veut me jeter tout de suite. Permettez-moi, à cette occasion, de vous faire un petit reproche, de ce que vous me laissez ignorer entièrement tout ce qui se passe dans ces provinces, ainsi que dans le Forez et le Velay, où l'on assure qu'il y a une forte insurrection; je crois qu'il est essentiel que je sois tenu au courant, si ce n'est plus comme ordonnateur, ce qui est fort simple, au moins comme grandement intéressé. Vous sentez, Monsieur, que d'après l'événement que je vous annonce, et ce que je vous dirai tout à l'heure, il est de la plus ahsolue nécessité que vous vouliez bien m'assurer que je ne manquerai pas d'argent, tant pour augmenter mon armée des habitants et troupes qui pourront se réunir à moi,

352 PIECES IIISTOr. IQUES

que pour achat d'armes, dont je iiiaucjue absolument, et pour les dépenses secrètes et imprévues ; il est aussi essentiel que je sache les fonds que vous m(; dcsLincz, el le lieu où je ])ourrai les toucher, à mesiu'e ([uc j'en aurai in-soin; en tout, il serait bien à désirer que vous vinssiez faire un tour ici, quand vous aurez arrange le mouvement des provinces, chose (jui m'est al)solument nécessaire pour la cause? du Roi. Le temps qu'il faut pour préparer l'éclat, le fera éclore précisément, au moment où il faudia ; mais il n'y a pas un instant à perdre à l'ordonner. Vous voudrez bien pai'lcr en mon nom sur cet objet, si vous le jugez nécessaire. Je n'envoyé point d'ordre direct, comptant sur vous, comme sur moi-même; mais sentez, je vous prie, combien ma petite armée serait compromise, si la Franche-Comté ne se déclarait pas sous huit jours.

J'ai encore à vous confier une chose très heureuse, et (pii vraisemblablement entre pour beaucoup dans la détermination du projet. M. de Wurmscr n'a fait envoyer un courrier exprès par M. le comte de Barbançon pour me dire qu'il était résolu à tenter de faire déclarer Pichegru et son armée pour le Roi, en lui proposant de me donner la main pour entrer en haute Alsace, et m'introduire ensuite en Franche- Comté: le général paraissait désirer mon intervention: celte proposition, en me faisant grand plaisir, n'a pas laissé, je vous l'avoue, de m'embarrasser, d'après ce que vous savez, et ne voulant jamais avoir l'air de contribuer et de consentir à aucune apparence de démembrement, dont la proposition, peutêtre sous-entendue, pouvait être faite à Pichegru. Voici comme j'ai tâché de m'en tirer : j'ai répondu que j'étais assez heureux pour avoir prévenu les désirs de M. de Wurmser, en envoyant à Pichegru, et qu'il avait toujours été dans mes intentions de ne rien faire que de concert avec le général autrichien (je n'ai point parlé de l'état où en sont les choses); que la démarche que se proposait M. de Wurmser était très conforme à mes désirs, qu'elle me faisait d'autant plus de plaisir, que, puisquele général de Sa ^lajesté Impériale voulait bien admettre un prince de sang de France à y concourir, cela me prouvait de plus en plus les vues généreuses et désintéressées de ce

souverain; qu'en conséquence, je n'hésitais jjoinl à m'y livrer, et qu'ayant des i-aisons pour croire que Picliefjru écouterait peut-être moins favorablement (même mal{jr(î ses revers) les étran{;crs seuls que si je paraissais pour cjuelijue chose dans leur démarche, j'envoyais un billet à cachet volant à remettre à Pichegru, par l'homme qu'on me mandait qui devait en être chargé (je vous en envoyé la copie). J'oubliais de vous dire que IM. de Wurmser me faisait dire qu'il comptait mander à Pichegru qu'il favorisait, de tout son pouvoir, sa jonction avec moi. Je me suis déterminé à l'envoi du billet, parce que j'ai craint que Fauche n'engageât Pichegru à repousser bien loin la proposition, ne doutant pas qu'elle ne contrariât ma négociation et qu'alors les Autrichiens, piqués de sa réponse, ne me permissent plus de profiter du succès que pourrait avoir ma dt'niarche personnelle. Je vous observe que, comme il est bien évident que vous m'avez gardé le plus profond secret, j'ai craint de compromettre le gouvernement anglais et vous deux personnellement vis-à-vis de la cour de Vienne, en avouant que je m'étais conduit avec votre participation, et par vos conseils; je n'ai pas dit un mot des Anglais; je ne l'ai point nié, mais je ne l'ai point dit, ce qui vous laisse toute liberté de dire et de faii'eà cet égard tout ce que vous voudrez en m'en donnant avis; j'ai déjà mandé tout cela à M. Crawfurd; mandez-moi, je vous piie, promptement ce que vous allez faire, sur quoi je peux compter, et rendez justice. Monsieur, à tous les sentiments de considération, de véritable estime et de sincère amitié que j'espère que vous me connaissez pour vous.

P. S. — Vous avez été instruit du succès prodigieux des armées impériales par M. d'Egelmann. Vous .savez que nous n'avons plus personne à Basle, ce qui m'est fort incommode. Ci-joint un paquet de M. Crawfurd qui arrive dans le moment par estafette ; il ne savait rien encore de l'ordre qu'on nous a envoyé.

Prince de Coudé à Wickh.am.

Mulheiin, 9 novembre 1795.

. . . Quelle grande nouvelle, Monsieur, que celle que vous m'apprenez! Vingt-cinq à quarante mille Français sont prêts! Voilà le genre d'insurrection (ju'il nous faut, et que je désire depuis cinq ans. L'énergie et l'activité de M. Philibert nous le procurent. Le Roi lui devra sa couronne, il ne l'oubliera pas, mais je Je lui rappellerai sans cesse par devoir et par attachement. Laveaux me dit aussi qu'on est sûr de Kellermann et de son armée, que 3Iarsei]le se déclarera, que le Dauphiné même s'évertue. Si cela eàt, la besogne parait certaine avec les événements du Rhin, qui rejettent bien loin Jourdan et son armée, et qui jettent le découragement et le Uiécontentement dans celle de Pichegru, qui, je crois, en est fort aise, car il me fait dire par notre homme, (jui est toujours auprès de lui, qu'il est toujoui'S dans les mêmes sentiments et que je ne m impatiente pas, parce qu'il guette le moment favorable ; si Wurmser entame la négociation par les moyens que je lui ai donnés, cela le hâtera sûrement : je vous ai mandé, dans une lettre du 6, de tâcher de faire éclater dans huit jours ; d'après ma conversation avec 31élas, je vous ai écrit dans celle du 7, qui doit vous parvenir par une occasion que j'ai trouvée (et dont, par précaution, je vous envoie le duplicata), qu'il fallait remettre celle du 15 au 20, mais je vois, par l'écrit de M. Philibert, (ju'il faudrait n'éclater que dans quatre ou cinq semaines à dater du 3, ce qui me parait beaucoup trop tard. Dans tous les cas, de trois choses l'une, ou nous tentei'ons le passage, et nous réussirons (et cela ne peut pas aller plus loin que du 15 au 25), ou nous le tenterons, et nous serons repousses (ce qui ne se peut que s'ilari'ivaitplusdemonde devant nous), ou les intrigues des sous-ordres seront plus fortes que les ordres positifs de Wurmser, et nous ne tenterons rien; dans la première hypothèse, je serais compromis si Lyon et la

PII>CES TIISTOKIOIJES 355

Franche-Comté ne se déclaraient ([ue (juinze jours a|)rès; dans la deuxième, il serait essentiel de réparer sur-le-champ notre échec par une insurrection majeure, pour éviter le découragement des royalistes de l'intérieur, même de l'extérieur; dans la troisième (à la({uclle je ne vois encore aucune apparence), cette insurrection serait notre seule ressource, et il n'y aurait pas un instant à perdre à la tenter, tant par la raison ((ue je viens de dire trois lignes plus haut, ((ue pour me donner des armes, auprès du général autrichien, pour le décider à revenir à son premier projet. Je pense donc. Monsieur, qu'il faut tout préparer pour l'éclat du 20 au 25, et dès que le jour sera pris pour notre tentative, je vous envoie un courrier pour vous en instruire et pour vous prier d'allumer sur-le-champ l'incendie salutaire qui doit sauver la France. 3Iais je vous recommande avec la plus vive instance de vous occuper de la Franche-Comté, dont je n'entends pas parler plus que vous. C'est un intermédiaire qui m'est absolument nécessaire pour communiquer avec Lyon, soit par mes dépê- (;hes, soit par mes marches. Je sais que Philibert a de bonnes nouvelles de Besançon, c'est là surtout qu'il faut travailler en liant la chose avec le Jura ; il est aussi essentiel de s'assurer du Porentrui, qui est bien disposé; on dit qu'on peuty rassembler 8,000 hommes ; si cela est, il faudrait qu'ils se jetassent aussitôt sur les trois bataillons patriotes qui sont à l'entrée des Gorges (il n'y en a pas davantage), et qu'ils vinssent me donner la main à ma sortie d'Alsace, dont je crois que mes associés seront fort aises de m'éconduire, attendu l'importunité de ma présence pour les projets que je leur suppose toujours, car il faut vous attendre que leurs succès vont relever beaucoup leurs prétentions, la base de leur politique étant toujours l'agrandissement, et n'ayant point varié depuis Charles-Quint. Je n'en ai pas moins déjà mandé à Wurmser, qui, comme vous avez vu, me parlait des dispositions des habitants delà France, que le seul moyen de les assurer de les vivifier était de répandre, en entrant, une proclamation de l'Empereur par laquelle il déclarerait, clairement et sans détour, (ju'il n'entend point faire de conquêtes, et qu'il ne veut que protéger le retour de

la relijjion, de la royauté et de Tordre en France; à l'éjjard des plans à suivre, quand Tarincie de Lyon sera asscml)lée, je ne crois pas ([u'on puisse cncoie les déterminer, (lomnicncons par organiser et constater autlientiquement la résistance; après cela, nous décidei'ons les entreprises et je serai fort aise de connaître les vues de Précy, que j'estime beaucoup, avant d'arrêter les miennes.

Vous pouvez être sûr que je vais chercher les moyens de faire instruire Pichegru de l'éclat qui se prépare et de lui faire sentir coml)ien il est de son intérêt, de sa siii'eté, de sa gloire, de primer les autres généraux dans son retour à la fidélité qu'il doit à son roi, et en cela, comme en toute autre chose, je me fais un grand plaisir de suivre voti'e avis, qui n'a pour but que le bien de la chose

Wicliham à ***.

Lausanne, 10 novembre 1795.

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du G m'a mis la joie dans l'âme. Il est vrai qu'on ne nous donne que fort peu de temps pour combiner nos moyens, mais il faut piofiter de celui que nous avons de manière à n'avoir rien à nous reprocher. Voici ce que j'ai déjà fait et ce (|ue je me pi^opose de faire.

Le Chevalier qui est admirable pour sonner la trompette est reparti ce matin pour Lyon, avec tous les fonds que Philibert et lui ont demandes; ils vont ranimer le commerce dans le Velayet le Forez et faire marcher leur monde sur Lyon; dès que la garnison en sera sortie pour les repousser, la ville se déclarera. J'ai fait chercher M. de Précy, qui, j'espère, sous dix jours sera rendu à Lyon et pi'êt à se mettre à la tête du rassemblement qui s'y formera. Tissot travaille dans ce moment la partie de Saint-Claude et Lons-le-Saulnier, qu'il conduira

PIECES mSTOIUQlTES 357

aussi sur Lyon dus que le tout sera réuni, de manière à tenir tête contre les forces répul)licaines déjà dans le pays, et ({u'on aura eu le temps de ramasser quelques vivres. Un {jros corps restera dans le pays, pour couvrir Lyon, pendant que le reste marchera sous les ordres de M. de Précy, avec Tissot pour commander son avant-(;arde, à votre rencontre. Mais on ne peut pas se dissimuler (jue le temps nécessaire pour se mettre en marche avec sûreté ne peut être moins de trois semaines à dater d'aujourd'hui.

En attendant, voici ce que je me propose de faire du côté de la Franche-Comté. Les Antoni ont parfaitement bien travaillé la ville de Besançon ; tous les vignerons et les ouvriers sont à leur disposition, et Antoni le cadet s'est fait mettre dans la garde nationale avec le rang de major. Tolney se tient prêt à marcher dans la ville au premier signal ; tout le monde s'accorde sur ses talents militaires. Il est au reste du choix de Malseigne. Je vous proposerais donc de lui envoyer l'ordre de prendre le commandement provisoire de la ville ; vous n'aui'ez qu'à l'envoyer à l'abbé de Ghaffoy, qui le lui fera passer par un prêtre. L'ordre pourrait être en blanc de manière que le pi'être ne sût pas ce qu'il contient, mais il devrait être instruit du secret pour faire paraître l'encre et le communiquer à Tolney en lui remettant la lettre. Je lui ai fait dire de rentrer en ville et de s'y tenir caché.

IMais comme la citadelle est mal commandée et que sans elle la ville ne peut xnen faire, les Antoni demandent qu'on commence par faire éclater une insurrection dans les montagnes, pour que les habitants puissent avoir un prétexte plausible pour demander à garder la citadelle, ce qui sera en quelque façon nécessité par la sortie des troupes de ligne contre les insurgés. A cet effet, j'ai déjà écrit à l'abbé de Ghaffoy pour faire agir ses prêtres, mais il faut faire plus; depuis la malheureuse affaire de Pontier qui a entraîné le bannissement d'Antoni, nous n'avons plus de lieu de rassemblement; il faut donc tâcher d'y suppléer autant que possible par les moyens de l'abbé de Ghaffoy. Dès que Tinseau sera arrivé auprès de moi, je le ferai partir pour tout arranger avec ce digne ecclésias-

tique. Il me semble que Pontier devrait rentrer de son coté et se tenir caché dans la maison de (juelque bonne dévote ; jeconviens (ju'on ne le mettra pas facilement sous un boisseau, mais il y a bien d'autres moyens : laissez faire les femmes et surtout les dévotes. On doit également faire entrer ou faire tenir sur la frontière la plus rapprochée tels officiers et bas officiers que Malseigne nous proposera; si l-'enouillot ne vous est plus nécessaire, je tiendrais infiniment à ce qu'il fût de la partie. Il faut absolument donner à IMalsei^jne (juelques bas officiers et soldats éprouvés; il y en a dans le régiment Dauphin, à ce que me dit Antoni, qui sont du pays et bien connus à Maiseigne. Tout ce que j'ose demander, c'est qu'ils soient du choix de Malseigne même ou de Pontier. Il me semble que Malseigne et Pontier (dont je n'ai aucune nouvelle) devraient se concerter avant le départ du dernier, et qu'on devrait tâcher de faire sonner le tocsin partout, et faire soulever une aussi grande étendue de pays que possible dans le même instant. L'orrivc-e de Malseigne chez l'abbé^de Chaffoy devrait en être le signal. En même temps Antoni lui-même devrait partir pour lîesançon pour avertir ses frères, etc., etc., de ce qui se prépare dans les montagnes et combiner toutes les mesures à prendre dans la ville. Il me semble que vous devriez faire partir Malseigne deux jours avant celui qui sei'a fixé pour le passage, lorsque le moment en sei-a définitivement arrêté, et en même temps lui donner l'ordre d'agir sui^-le-champ. Je propose de lui attacher Tinseau et tels autres officiers que le général choisira lui-même. J'envoie à Besançon (oii, ce que m'assurentles Antoni, on trouvei'a abondamment de tout) cinq cents louis poui- gagner et payer la populace ; j'en envoie autant à l'abbé de Cliaffoy et j'en donnerai deux ou trois mille à [Malseigne ou plutôt à Tinseau comme son trésorier. Les demandes sont si considérables et les espèces si rares que je ne sais où trouver de l'argent. Pour des armes, il y en a certainement dans le pays de quoi suffire j)our le premier moment, et Antoni m'assure que Tarsenal de Besançon en est al)ondamment pourvu, et qu'on serait maître de la garnison. J'écris à un très brave homme, nommé, non Mongenel, mais Mongenet, dans les mon-

PIECES niSTOIUQUES iJôO

tagncs qui Lonnincnt la [ilaiiiedii rùté de Bclfort et Vesoiil. Il travaille depuis longtemps les inineurs et les ex[)loiteurs de bois. Cette partie est infiniment importante; pour vos plans aetuels. Je lui envoie aussi de l'ar^jcnt. J.es Monijoie (il me semble) pourraient aussi rendre des serviees de ees côtés-là.

De Lyon, on fera partir des eourriers pourlaeôte d'Orléans, Nevers, pour toute la Franehe-Comt(', le B()ur{;, la Bresse, la lîourgogne et tout le Midi; on tâchera de faire éclater autant de différentes insurrections qu'il se poui^a en même temps pour distraire l'attention des agents de la Convention et de leurs génc'raux des véritables points, et pour les obliger de séparer leur forces. Je crains que nous ne soyons bien en arrière avec toutes nos combinaisons; cependant comme vous ne pourrez pénétrer dans la Franche-Comté le jour de voire passage, il esta espérer que nous aurons toujours le temps nécessaire, à moins que l'ennemi (ce qui est fort à craindre) ne profite du premier moment pour mettre une nouvelle garnison dans Besancon et pour en désarmer les habitants. Voici mon calcul : nous sommes actuellement au 10; le courrier sera rendu chez vous le 13. Malseigne et tout son monde pourraient bien être rendus à leui^s postes respectifs a|)rès s'être concertés avec vous, avant le 18 ou le 20 au plus tard, et le 19 ou le 21 on pourrait éclater. Je crois que tout sera préparé à Besançon pour cejoui"-là; vous sentirez bien qu'on ne pourra pas agir plus tôt, et je souhaite beaucoup que le passage soit renvoyé jusqu'au 15 ou IG pour le moins. S'il se fait plus tôt, il faut se fier à l'éclat qu'il produira et à la promptitude avec laquelle j'espère ({ue vous serez mis à même de marcher en avantj auquel cas je pense que l'insurrection pourrait se faire d'elle-même.

Il faut que vous fassiez l'impossible pour faire venir tout votremonde. QuefontJîussy, Hohenlohe, etc., etc. ? Dites-moi, s'il vous plait, au juste quelle sera votre force effective; une fois rendu dans la Franche-Comté, vous en aurez assez, je n'en doute pas, mais je suis inquiet sur les difficultés du premier moment.

Ma grande confiance est en Baptiste; quant au reste, je n'ai pas besoin de vous dire que nous n'avons pas négligé celui

300 PIECES IIISTUUIQDES

dont TissoL nous avait parlé ; Philiberl en a de {jrandes espérances.

Quant à l'argent, j'ai l'Iionncur de vous rappeler que tout ce qui re(;arde votre armée, etc., etc., estabsolunientdu ressort de M. Crawfurd; tel a été l'ariangeinent définitivement prisa Londres, et ce n'est que la {grande intimité et amitié qui rèfjne entre nous qui m'a Fait faire les avances pour la uiarclic de lîaptiste. Il est impossible que M. Crawfurd tarde un instant à écrire quand il saura la résolution prise. Je lui écris par ce courrier pour le conjurer de partir sur l'instant même, quelles que soient les raisons qui le retiennent auprès du marécbal de Clerfayt.

Il vous a répété plusieurs fois les ordres qu'il avait reçus de Londres. Il me semble qu'ils sont clairs et précis, et qu'ils doivent satisfaire pleinement tous vos soubaits et dissiper toutes vos inquiétudes. C'est un jeune bomme plein de courage, de zèle, de talents et de bonne foi, et entièrement dévoué au service de Voire Altesse. Ayez pleine confiance en lui. Il ne vous trompera jamais. J'irai cependant lui donner rendez-vous, dès qu'il sera arrivé ou à ^lulbeim ou sur France, et vous pourrez compter que tout ira à votre gré.

Mais quoique je ne doive rien faire qui regarde les fonds de votre armée, pour éviter toute possibilité d'un retard fàcbeux, je vous enverrai des lettres de cbange pour 5,000 livres sterling par le cbevalier d'Artès, avec instante prière de ne les employer qu'aucas de besoin ui^gent. Vous devriez, il me semble, lacber d'acbeter quelques armes et en demander aux Autricbiens. Je n'ose pas venir vous joindre avant le passage; un tel voyage pourrait donner lieu à des conjectures. Vous savez aussi que mes moutons de Lyon ne sont pas de l'espèce la plus tiaitable. Je n'ose pas encore les abandonner à eux-mêmes. Cette dernière expérience m'a coûté trop cbcr.

Je ne saurais trop vous remercier de la manière dont vous avez traité l'affaire de Haptiste ; rien ne peut être plus sage, plus mesui'é, plus noble et plus délicat, j'en aurai toujours une vraie reconnaissance. Je n'ose profiter de la permission que vous voulez bien me donner de vous offrir mes conseils pour

PIECES IIISTOIUQUES 301

ce qui doit so dire ;\ravciiir, mais je me conformerai (oujours avec joie à ce (jui sera ju.{jc convenable entre vous et M. Crawlind à cet éjjartl.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il sera essentiellement nécessaire de faire répandre une (Quantité prodij^icuse de petits ('crits, et surtout (juc le manifeste soit court, mais très court, éner^jique et en même temps plein de clémence et d'indul- (jence et même d'oubli du passé.

On ne peut pas se dissimuler que le tout ne soit très mal cousu, excepté du côté de Lyon, car pour les rêveries du Pèie Joseph je n'y fais que peu d'attention. Il est donc d'autant plus nécessaire que le premier coup se fasse avec rapidih; et avec éclat.

Prêchez donc cette doctrine, je vous prie, à M. de Mêlas, mais prêchez-la-lui nuit et jour. J'ai vu avec un plaisir extrême ({u'on vous assui'c que vous serez puissamment secondé. Je compte sur ime tentative plus forte encore du côté de la basse Alsace. Le plan ci-dessus proposé est nécessairement soumis en tout à l'approbation de Son Altesse Sérénissime Mgr le prince de Condé, auquel je vous prie de le présenter. Dans tout ce que j'écris dans l'intérieur je donne pour raison de la pi'omptitude qu'on exige, qu'un mouvement décisif dans l'intérieur pourrait bien décider les Autrichiens à agir, surtout dans un moment qui leur est devenu si favorable par les succès brillants et inespérés qu'ils viennent d'avoir.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai rien confié à La Tour sur le passage, encore moins de ce qui regarde Baptiste.

J'ai fait presser autant que possible les Piémontais et le général de Vins. J'envoie à ce dernier les journaux de Francfort, qui sont bien faits pour le stimuler. La saison est défavorable, mais j'espère qu'on vous donnera du moins l'apparence d'une diversion.

Je regrette l'absence de Mgr le duc de Bourbon tous les jours davantage.

J'avoue franchement mes torts en négligeant de vous écrire. Comptez sur mon exactitude à l'avenir.

Prince de Conde à Wicklicim.

Mulheiin, 28 novcmlne 1795.

Dans le désespoir que me cause, 3Ionsieur, l'ordre ci-joint que je recois dans le moment, il ne me reste en vérité que la force de vous dire que tout est chanfjé, et perdu pour cette année-ci. Quelle politique, grand Dieu! ^"en suivez pas moins vos glorieux travaux : quoique le Ciel me refuse l'extrême bonheur d'y participer, mes vœux les plus ardents n'en seront pas moins pour les succès de tous ces braves Français, qui vont tout risquer pour leur roi. Sauvez la France, Monsieur, et immortalisez l'Angleterre. C'est une gloire qui vous est réservée; pour nous, nous allons végéter et languir dans l'attente des événements , puisse le Ciel nous ramener bientôt au pied d'un trône que nous étions appelés à défendre, et qu'il ne nous est plus permis d'aborder un jour qu'en sujets constamment fidèles. Cette funeste marche me donnant beaucoup d'affaires, trouvez bon que je ne vous en dise pas davantage, et que je me borne à vous renouveler les assurances de ma profonde estime et de ma tendre et confiante amitié pour vous.

P. -S. — Comme les préparatifs continuent toujours, je crois que Mêlas va passer, d'abord que je serai parti.

Je joins ici ma réponse au général Wurmser.

En cas que Lyon se déclare en force, mon petit-fils, plus heureux (jue moi, sera aux ordres des royalistes, si on le croit utile à la chose.

D'Àrlès à lord Grenville.

Londres, 14 janvier 1796.

Lorsqu'après huit mois de travail, j'ai été envoyé par M. Wickham pour rendre compte à lord Grenville de tous

PIECES HISTOIUQUES 303

l(\s détails ijui avaient eu des rapports avec les mouvements iiit(';rieurs, (ju'il avait diri.jjcsavec autant de sagesse que d'iiahileté, il était él()i{jné de croire ({u'au moment de leur donner un développement important, tout serait arrêté, tout serait chan{;é, soit par l'indiscrétion d'un a(;ent désavoué, ou plus encore par le déplacement inattendu de l'anm-e de Condé (pii dans le plan que nous avions combiné devait être la liase essentielle de l'opération et le point royal où tout devait se rallier.

Si j'étais parti au commencement de novembre comme M. Wickham le désirait, je n'aurais porté au youverncinent <|ue des espérances; mais sentant la nécessité de lui donner des certitudes, sur l'exécution du projet dont lord Grenvillc avait connaissance, j'enga{;eai le ministre plénipotentiaire à retarder mon départ et à profiter de ce délai pour faire arriver promptement M. de Précy, dont il fallait connaître les projets; engager en même temps M. Imbert Colomès, agent principal de Lyon et deses environs, adonner son plan etàfaire connaître ses moyens; enfin exiger de lui qu'il envoyât le plus tôt possible une explication claire et précise de ce (pi'il devait et pouvait faire.

Peu de jours suffirent pour obtenir de lui et d'autres chefs ce que j'avais sollicité, et comme on avait fait quelque ouverture à M. Imbert, du mouvement que devait faire l'armée de M. le prince de Condé sur le Haut-Rhin, il répondit tout de suite une lettre remplie d'assurances et dans le sens de celle écrite au Roi.

Dans ces deux lettres (comme l'a vu lord Grenville) M. Imbert, homme extrêmement sage, ayant également mérité la confiance du Roi, celle de M. Wickham et de tous les temps celle de son pays, écrivit qu'il répondait sur sa tête que lorsqu'on le voudrait, il ferait dé(rlarer au moins six départements et réunirait à M. le prince de Condé 40,000 hommes ; pour cela il demandait d'être autorisé par le Roi, pour tout ce qui serait relatif au civil, et que ^I. de Précy le fût également en chef pour le militaiie. Tout cela était fait, M. de Précy était déjà arrivé muni de tous les pouvoirs, et était depuis trois jours à Lausanne ignoré de tout le monde.

L'indiscrétion de M. de Bési{;nan rentrant en France contre Taveu du Roi et de M. Wickham, avait par son imprudence ou sa méclianceté laisse arrêter ses papiers. Cela avait d'aliord donné de l'inquiétude aux chefs du parti lyonnais; (juelijuesuns étaient sortis delà ville, IM. Imbert lui-même s'était éloijjnc-. Mais la chose, plus {jrave en apparence qu'elle ne l'était réellement, n'aui-ait retardé (jue de quelques jours l'explosion déjà préparée, si l'armée de Condé n'avai t pas eu une autre destination .

L'opération importante de Lyon était liée avec celle de Lonsle-Saulnier. Le chef de cette partie subordonné à M, Imbert donnait aussi l'assurance d'amener à M. le prince de Condé 8 à 10,000 hommes et huit pièces de canon.

Ces deux points correspondaient parfaitement avec le mouvement qui devait se faire à la même époque du côté de Pontarlier, à la tète duquel devaient se trouver le général 3Ialseigne et M. de Tinseau ; l'abbé de Chaffoy, chef du clergé dans les montagnes du Jura, se chargeait, à l'aide des curés, de faire mouvoir les campagnes.

Cette ligne d'insurrection royale, prolongéevers le Porentrui, était combinée de manière à faciliter le mouvement de ^I. le prince de Condé; ce qui l'aurait rendu plus aisé était un soulèvement préparé aux environs de Belfort pour le moment de l'entrée du prince. Tout cela aurait non seulement grossi son armée, mais rendu beaucoup plus facile sa marche en Franche- Comté.

Lord Grenville aura vu de plus parles dépêches de M. Wickham, qu'indépendamment de cette chaîne de correspondance intérieure depuis le Velay, Lyon, jusque sur le llaut-Kliin, on avait encore l'espoir, peut-être même la certitude, d'après les dernières lettres reçues, de mettre dans son parti le général Rellermann qui commande en Savoie.

Tout cela sans doute s'était préparé d'après la certitude <|ue l'on croyait avoir du passage de l'armée de Condé près de Huningue. Le général Mêlas était venu en causer avec le prince, les ordres étaient donnés, le général Klinglin avait reconnu les bords du Rhin. Enfin déjà l'ouverture pour la marche de trois colonnes était faite.

C'est lorst{ue l'on attendait le signal pour agir depuis Lyon jusqu'à lluningue qu'est arrivé à l'armée de Gondé l'ordie de partir de MuUieiin pour se rendre à Wislocli, avee l'assurance de passer sur la rive gauclie du [Uiin.

Cet ordre inattendu a dû affecter vivement tout le parti royaliste de l'intérieur, et tout délai que l'on pro[)osera, fût-il même raisonnable, ne détruira pas la méfiance qu'a nécessairement fait naître ce départ précipité. Il a prodigieusement affligé l'armée, mais tout a cédé cpiand clic a su (ju'elle se rapprochait de l'ennemi...

Wickhain au prince de Coudé.

Berne, 30 mai 1796.

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre que Voire Altesse a bien voulu m'écrire en date du 19 de ce mois, au sujet du voyage prochain de Baptiste dans ces contrées, .l'ai le plaisir de vous assurer que j'avais déjà prévenu les désirs du ix)i et les vôtres à son t%ard, et que j'avais choisi, pour m'aboucher avec lui, un homme qui doit être également agréable à Baptiste et à tous les bons serviteurs du roi qui sont actuellement à ma portée; je veux dire Derly (Précy), Philibert et Tissot. Cet homme est actuellement sur les frontières, où il n'attend pour partir que l'arrivée de Baptiste, dont il sera averti sur-le-champ; il est muni d'une lettre de ma part adressée directement à Baptiste, laquelle, je n'en doute pas, attirera toute la confiance nécessaire. Il sera en outre présenté à Baptiste par un homme avec qui ce dernier est intimement lié; il aura non seulement toutes les facilités nécessaires pour passer et repasser, mais aussi les prétextes les plus simples et les plus naturels pour colorer son voyage; il aui^ade plus la facilité de ménager une entrevue entre Baptiste et Derly, ce que ses instructions portent par-dessus tout comme un objet ti'ès essentiel.

366 PIECES HISTOIUQUES

Le Turc (Courant) est, je crois, un peu fiiché de ce que je ne l'ai pas choisi pour cette mission : en effet, il aurait été très propre à la bien remplir; mais il est non seulement ti'op connu pour qu'on osât lui confier pareille chose ; il est en outre dénoncé, et il y a des mandats d'arrêt lancés contre lui dans toutes les provinces voisines : son apparition même dans son propre pays ferait sensation, et Votre Altesse Séi'énissime sait très bien que la fijjure de cet homme est si remaiTjuable qu'on crierait partout, sinon au Turc, du moins au reni'{;al.

Le véritable rené^jat dont vous me parlez conviendrait fort; mais j'ai tout lieu de croire qu'il est déjà rentré en France ; du reste, je suis bien aise de voir que Votre Altesse ne craint plus tant les rené{jats.

J'ai accordé encore de l'argent à Louis. N'admirez-vous pas. Monseigneur, la persévérance de l'un et la facilité de l'autre? Je n'ose plus dire que c'est pour la dernière fois, de peur que Votre Altesse n'en conclue, comme à son ordinaire, que cela veut dire : <c J'en donnerai davantage. »

(Pa{.e 216.)

Instructions données par le (jcncrai en chef Pichctjru an (jéneral de division Desaix, en luireniellani le coinmandenient de rarmee.

Au quartier {jénéral à Ha;;uenau, le 15 ventôse an IV'

(5 mars 1796).

Le général Desaix emploiera le temps que peut durer Tarinistice à voir les troupes les plus ù portée, pour s'assurer rpie le travail d'or{]anisation a été fait suivant les dispositions de l'arrêté du Directoire exécutif; il rectifiera ce qui pourrait avoir été fait de contraire, entendra les réclamations qui lui seront présentées et y fera droit, s'il y a lieu. Il recommandera aux généraux en chef des corps de ne négliger aucun moyen de perfectionner l'instruction et la tenue des troupes, détablir et entretenir la discipline et la subordination.

Il fera partir successivement les officiers surnuméraires, et prendra tous les moyens qui dépendront de lui pour placer tous ceux qui, n'ayant ni fortune ni domicile, ne sauraient où se retirer; c'est par eux de préférence qu'il fera suppléer les officiers prisonniers de guerre; il fera entrer dans les administrations ceux qui auraient plus d'aptitude à cet état.

Il reconmiandera à l'officier général commandant Tavantgarde et le cordon défaire observer avec une scrupuleuse exactitude les conditions de l'armistice, de punir sévèrement toute infraction qui pourrait provoquer de justes plaintes de la part de l'ennemi, comme aussi d'empêcher que celui-ci y porte la moindre atteinte, sans en demander et exiger prompte réparation.

Il exigera qu'il lui soit remis copies de toutes lettres et correspondances que ces relations pourraient nécessiter de part et d'autre ; il prendra surtout des mesures pour que l'officier qui sera porteur de l'avis do la rupture de l'armistice lui soit envoyé directement et promplement, afin d'avoir d'autant plus de temps pour faire les dispositions que cet avis doit nécessiter. Il en donnera aussitôt communication par des courriers extraordinaires au Directoiie exécutif, au ministre de la guerre et au général en chef de l'armée de Sambre-et-iVIeuse, avec qui il devra se concerter pour les opérations ultérieures.

Quoique les conditions de l'armistice assurent encore dix joui's de paix après l'avis de sa cessation, il n'en fera pas moins épier les mouvements de l'ennemi, pour être toujours à temps de faire ceux d'opposition qu'ils poui'raient nécessiter; à cet effet, il activera le service d'espionnage, tant sur la ligne du Rhin, au moyen des fonds métalliques qui restent entre les mains du chef de l'état-major et du payeur de l'armée, dans la caisse duquel il y a encore cinq mille livres à ma disposition, et un million en assignats, dont il pourra également disposer pour les dépenses urgentes et imprévues. Lorsqu'il ne pourra se procurer directement (juelques renseignements sur les mouvements et la force de l'ennemi, il s'adressera au citoyen Bâcher à Basle, qui est chargé de la direction du service secret sur la rive droite du Rhin.

Il tiendra toujours les troupes assés rapprochées de la ligne, pour [jouvoir y être portées dans trois ou quatre joui^s de marche au plus, et comme la réunion ou le doublement ([ui vient d'avoir lieu dans les demi-brigades et divisions nécessite aussi une nouvelle organisation des brigades et divisions, il disposera un petit travail à cet effet, afin (|u'en se remettant en ligne, s'il est besoin, il puisse indiquer de suite à chaque corps de ([uelle nouvelle brigade et division il fera [>artie, et déterminer en conséquence son emplacement. Le nombre des brigades et divisions se trouvant nécessairement diminué par le doublement des cadres, il conservera le commandement de celles en ligne aux officiers jfénéraux qu'il en jugera le plus susceptibles par leurs talents militaires; il conservera les autres

PIKCES IIISTOUIOIIES 360

ail (jiiailier {;t'iicral comiiu' smiiimnéiaiics ou les cmploicia dans les [)lacc.s jiis(jiraii [)i(j('liaiu travail anuonci; [Kir le ministre de la guerre.

H tiendra la main à ce que le résultat du travail d'organisatisn des demi-brigades, (jui a été retardé jusfju'ici par la lenteur ou la négligence de quelques généraux, soit envoyé au ministre le plutôt possible.

S'ujnc : PiciiEGKU.

Supplément aux notes laissées au (jénéral Desaix en lui remettant le commandement de l'armée.

Les ponts, chemins et communications aux environs de l'armée se trouvant la plupart en très mauvais état, le général profitera des premiers moments que pourront laisser la saison et le mauvais temps, pour taire ti^availler à leur réparation ; il se concertera à cet effet avec les autorités civiles de chaque arrondissement, et concourra de tous ses moyens pour faire accélérer un travail aussi important.

Aussitôt que son tableau de nouvelle organisation des divisions sera préparé, il en enverra copie au général d'artillerie et au commissaire ordonnateur en chef, pour les mettre à même d'organiser d'après les mêmes bases les divisions de leur service respectif, en les invitant de vouloir bien lui donner connaissance de leurs dispositions dès qu'ils les auront faites ; s'il y trouvait quelque chose d'inconvenablc aux siennes, il les engagerait à faire les changements qu'il jugerait nécessaires.

Sifjné : Picuegru.

(Page 224.)

Fanchc-Borcl au culuncl Crawfitnl.

21 mars 1795.

Je me suis présenté à votre hùtel aux dilférontcs heures que successivement vous m'avez indiquées pour prendre les dépêches dont vous avez daigné me promettre que vous me chargeriez pour Francfort; quoique vos domestiques et monsieur votre secrétaire m'aient assuré qu'il n'y avait aucune lettre à me remettre pour cette ville, cependant la crainte d'une erreur de leur part et de manquer à vos ordres m'a fait retarder mon voyage jusqu'à demain matin, et je viens. Monsieur, vous prier, dans le cas où je pourrais être porteur de vos dépèches, de me faire donner vos ordres à l'auhcrge des Trois Rois, où je suis logé et où je m'empresserai de les exécuter. La manièi'e dont vos domestiques et monsieur votre secrétaire viennent de me recevoir m'a fait voir qu'ils me regardaient comme un homme qui importune et qui fatigue. Je ne me plains point de leur opinion, ils ignorent sans doute l'objet dont je suis occupe, et qui m'a forcé à me rendre aussi souvent à 1 hôtel, ce que je n'ai fait d'ailleurs que d'après vos ordres. Je suis bien sûr que M. le colonel, avant de confondre avec l'importunité l'excès d'un zèle aussi ardent que pur, voudra bien se rappeler qu'étranger aux affaires de la France, j'ai en Suisse un état honnête, une fortune médiocre, mais qui me met au-dessus du besoin, et que si j'ai été enlevé à des occupations qui souffrent beaucoup de mon absence, que si j'ai consenti à quitter mon épouse que je chéris et quatre

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cillants ({ui ont besoin Je mon travail et de mes soins, ce n'a été que pour acquiescer aux désirs du prince à qui je dois tous mes respects, que par l'amour du bien [j(''néral et du rétablissement de l'ordre, et que toute autre considération n'aurait pu me faire exposer, pendant six mois, à une mort à laquelle, vous le savez. Monsieur, je n'ai écliappé que par une providence bien particulière.

J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien vous rappeler la promesse qui a été faite au prince de lui remettre les cin([ cents louis qu'il a d'abord avancés pour l'objet (jue vous savez. M. Wickliam m'avait dit que je prendrais cette somme sur ses effets que j'aurais pu être cbargé de réaliser. Les choses se trouvant arrangées différemment, vous voudrez bien m'en décharger auprès du prince.

Aux pièces qu'on vient tle lire, nous ajoutons, à titre de iloriiments de comparaison, la première lettre de Montfjaillard à Piclie,';rii et les récits manuscrits de Fauche-Borel souvent si diilèrents de ses Mémoires imprimes.

Comte (le MonIcjaiUai'd à Pichegru.

Hasle, 16 août 1795.

Général,

Vos talents, vos lumières, vos exploits ont placé votre nom parmi ceux des plus grands capitaines; vous avez acquis toute la gloire que peuvent donner les armes, mais il en est une plus précieuse et plus durable, et il vous appartient de l'obtenir.

Le nom des hommes qui renversent les Etats se transmet avec effroi aux générations; le nom des hommes qui sauvent les empii'es arrive aux générations les plus reculées, accompagné des bénédictions éternelles des hommes.

Général, après avoir fait ti^embier l'Europe, vous pouvez lui donner la paix. Après avoir arraché la France à la rapacité des puissances, vous pouvez la sauver des malheurs qui vont fondre sur elle de toutes parts; après vous être rendu aussi illustre que le maréchal de Saxe, vous pouvez vous montrer aussi grand que le maréchal de Turenne.

Ces généraux forcèrent comme vous la fortune à se ranger sous leurs drapeaux, mais elle semble vous avoir réservé le plus haut degré de gloire auquel il soit permis à un homme d'aspirer.

Par un concours de circonstances telles que les annales du monde n'en offrent point d'exemple, l'action la plus noble et la plus magnanime que l'on puisse jamais entreprendre doit rendre le bonheur a une nation, le repos au monde, et cette action est en votre pouvoir.

Général, ce n'est point au vainqueur de la coalition, c'est

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au pacificateur du ylobe «[uc j'(;cris dans ce mcjnieiit, c'esL au yrand honiine (jue s'adresse avec confiance un prince niaj^nanime, plus {jrand encore que son nom, le vainqueur, enfin, de six années de revers; il s'adresse à vous pour que vous partagiez avec lui la gloire de sauver la Finance, pour fjue vous l'aidiez à empêcher le sang français de couler plus longtem|)s, pour que vous préveniez ce déluge de maux prêts à fondre sur la patrie.

Des factions la divisent, des guerres civiles la déchirent, la paix ne se présente plus sur une frontière que pour êti'e aussitôt bannie de l'autre; et tel est aujourd'hui le sort de l'empire français, que ses propres enfants sont forcés d'ensanglanter son sein pour retrouver une patrie et se dévouer à la mort pour arracher leurs concitoyens à la tyrannie.

Des dissensions intérieures menacent de toutes parts cet empire épuisé par ses victoires, écrasé sous le poids de leurs lauriers; les puissances étrangères ont renoncé, peut-être, à le conquérir, mais elles espèrent le voir détruire par ses propres mains; des guerres interminables, un demi-siècle de malheurs vont fondre sur ce peuple déjà si malheureux, et la révolution française est à peine commencée, s'il ne se hâte pas de se reposer dans le sein de ce gouvernement qui fit si longtemps sa gloire et sa prospérité.

Général, vous seul pouvez aider à mettre un terme à tant de malheurs; vous pouvez rendre à la France sa liberté, son bonheur, son roi. La France vous implore, elle est à vos genoux, elle vous crie : Arrachez-moi à la politique des puissances de l'Europe, préservez-moi de l'aveuglement et du courage de mes propres enfants, ralliez tous les partis, faites cesser toutes les divisions, réconciliez toutes les haines, proclamez votre souverain.

Général, votre àme est trop gi-andc, une entreprise qui doit étonner et consoler le monde est trop digne d'elle pour que je me permette de vous parler de votre intérêt, lorsque, vousmême, vous ne vous parlez que de votre propre gloire. Je ne vous dirai donc point que deux hommes (La Fayette et Dumouriez) que vous laissâtes si loin derrière vous sont au

moment d'usurper vos lauriers, et que la faction qui triomphe aujourd'hui en France ne cherche qu'à les en couvrir; il en serait bientôt ainsi, sans doute; mais, à l'abri de l'ing^ratilude républicaine, en la méprisant, enveloppé de votre propre renommée, vous n'en seriez pas moins sûr d'être jugé par la postérité comme vous avez mérité déjà de l'être par l'histoire.

Votre âme généreuse, plus digne encore de sauver sa patrie que de conquérir des royaumes, vous appelle à de plus hautes destinées. Votre propre gloire ne veut pas que vous ensevelissiez dans la retraite et dans l'inaction auxquelles vous seriez bientôt dévoué des jours qui doivent l)riller d'un éclat si grand et si pur.

L'armée que vous commandez, général, vous l'avez lassée à force de victoires; elle vous demande chaque jour la fin de ses maux, vous possédez sa confiance, et jamais général ne mérita mieux celle de ses troupes. L'armée que vous commandez a conservé cet honneur qui distingue le nom français, et vous le lui eussiez inspiré, si elle avait pu y renoncer ; l'armée que vous commandez est composée de ces mêmes Français qui triomphaient sous Turenne et Luxembourg, sous le grand Condé et sous Henri IV. Cette armée ainsi que toute la France désire un roi, et c'est à vous, général, à le lui présenter.

Ce ne sont point des trahisons, ce ne sont point des désertions dont je vous entretiens; il est au-dessous des princes dont je suis l'organe de vous les proposer, il est au-dessous de vous de les entendre. C'est un plan vaste, magnanime, digne d'un sujet fidèle et d'un grand homme dont on veut vous confier l'exécution.

En donaant ainsi un roi à votre armée, la guerre étrangère et la guerre civile cessent au même instant ; vous donnez à la France ce bonheur qu'on lui promet depuis six années et qui, chaque jour, s'éloigne davantage. Toutes les divisions cessent, l'abondance renaît, le commerce se rétablit, vingt millions d'hommes bénissent votre nom, l'Europe le consacre avec respect, et les rois de l'Europe en recevant la paix de votre bouche vous doivent la tranquillité de leurs États et l'affermissement de leurs couronnes.

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Général, vous pouvez exécuter de si grandes choses, si vous le voulez, et vous le voulez; votre {jloire, votre cœur en sont un garant infaillible.

Qu'il m'est doux, général, qu'il m'est glorieux de pouvoir être dans ce moment auprès de vous l'organe d'un souverain dont le cœur paternel confie aujourd'liui entre vos mains les destinées de la France, le sort du monde entier! De quel attendrissement je me sens pénétré lorsqu'il m'est permis de vous dire, général, qu'un prince, dont la calomnie a respecté constamment les vertus, l'héroïsme, veut se rallier à vous, et confondre sous le même drapeau tous les enfants d'une même famille! Ouelle haute confiance n'inspirent pas les principes d'humanité, de générosité, de grandeur d'àme que vous avez développés dans les jours de la plus barbare tyrannie ! Avec quels transports je vous apprends que tous les pleins pouvoirs nécessaires pour exécuter une entreprise si magnanime seront communiqués aux personnes que vous investirez de votre confiance !

L'entreprise peut présenter quelques difficultés; c'est à vous, général, qu'elle est confiée, et les difficultés s'évanouissent.

Je joins ici, général, sur une feuille séparée, les mesures nécessaires à prendre pour parvenir à un résultat digne de vous, et les intentions du souverain à cet égard.

Je suis avec l'estime et l'admiration que m'inspirent vos talents, vos vertus, général, votre très humble et très obéissant serviteur.

Signé : Le comte de Montgaillard.

P. -S. — J'ose vous affirmer, général, que les émigrés faisant partie de l'armée du prince étonneront l'armée que vous commanderez en s'y ralliant, par la cordialité et l'union avec lesquelles ils se confondront avec vos officiei'S. Ce sont des larmes de tendresse que vous verrez répandre par tous les émigrés.

Signé : Comte de Montgaillard.

876 PIÈCES IlISTOllIQUES

RÉCITS MANUSCRITS DE FAUCHK-ItOREL A COMPARER AVEC SES MÉMOIRES IMPRIMÉS

Délails (le mon dernier' voyaije en Alsace depuis le 25 septembre jnsrpi'au 13 janvier (pie j'ai passé le Rhin ponr me rendre chez le Bonrtjeois.

Sept voyages que j'avais faits dans le courant de juillet, août et septembre dans l'Alsace, soit seul, soit avec C.t, pour voir Baptiste, lui porter des lettres du Bourgeois, en rapporter les réponses, avaient excité à Basle la surveillance de Bâcher qui nous avait regardés comme des émissaires d'émigrés chargés de leur faire passer de l'argent; nos signalements furent donnés aux frontières, ainsi que celui du sieur Fenouillot avec lequel nous correspondions à Basle, et le sieur Courant, ayant voulu retourner au Magazin n° 1, vers la mi-septembre, il fut ari'été à Bourg libre. Quoi((u'on n'eût rien trouvé de suspect ni dans sa voiture, ni dans son portefeuille, Baclier voulut le faire accompagner dans sa i^oute, sous garde, ce qui le força à revenir, et ce qui m'obligea à user de différentes précautions pour pénétrer dans l'Alsace et y porter les fonds qui devenaient indispensables.

Je partis le 25 septembre de N..., après avoir pris les derniex'S ordres de Bluet; je passai avec toute la circonspection possil)le par Besançon ; en passant par le Villaii'e et Besançon, j'ac(jaittai sur la frontière les droits d'un trentaine démontres d'or et d'argent que j'avais achetées et dont j'ai tiré un très grand parti, soit pour couvrir mes vues, soit pour attacher les personnes dont on a besoin, ayant toujours eu soin de les donner aux officiers de la part du Bourgeois, et comme un gage de son affection pour leur dévouement à la cause générale.

Forcé de faire viser mon passeport à Besançon, je m'annonçai comme allant à Paris, mais, ayant pris ensuite des chevaux de poste, je revins sur Belfort et j'arrivai à Strasbourg, ayant évité par cette marche tous les bureaux où les ordres de Bâcher avaient pu être donnés.

JîapLisLe ii'élail point alors au ii" 1, je fus le clicrclifi- à Manheiin, où j'arrivai le 10 oclohro. Au moment de mon airivée, j'écrivis à Baptiste et lui demandai un rendez-vous, et il m'écrivit ces mots : Demain à six heures dit matin. Je me rendis chez lui à l'heure indiquée et lui fis part de l'empressement du Bourgeois à voir réaliser ses promesses, en lui annonçant qu(; je portais des fonds pour les premiers préparatifs ; il me protesta denouveaude son attachement aux intérêts du Jîourgeois, de son dévouement au rétablissement de la monarchie et de l'ordre; mais il me dit que l'instant n'cilait point encore arrivé, qu'il s'en occupait constamment, mais que ce n'était point mie affaii^e à essayer et qu'on pouvait se reposer sur ses efforts et son zèle pour en accélérer l'époque. Pendant trois semaines que j'ai resté à Manheim, j'ai vu cinq fois Baptiste et lui ai écrit sept à huit fois, je lui communiquais toutes les lettres que je recevais de la part du Bourg^eois, et je faisais part des réponses verbales (pi'il me donnait ou me faisait donner par Gupidon, et je les faisais passer au Bourgeois en les adressant sous le couvert d'un négociant de Basle au sieur Fenoudlot qui y demeurait secrètement pour cet objet. — Chaque fois que je voyais le Banquier, je lui remettais des fonds; très souvent je lui en envoyais par Cupidon; cet argent dépensé par lui avec la plus grande intelligence a servi à augmenter ia confiance que sa grande famille a en lui, et à mettre dans sa dépendance les personnes qui lui sont nécessaires ponr la grande opération qui se prépare. — Pendant mon séjour à Manhcim, j'ai constamment mangé avec les officiers, et c'est par les liaisons que j'avais formées avec les chefs, soit par des distributions adroites de vin, argent, bottes, souliers à des soldats malheureux, malades ou qui manquaient de tout, distributions que j'avais l'air de faire vmiquement par compassion, en me récriant sur les torts de la Convention de les laisser manquer de tout, que j'étais parvenu à propager de grands murmures dans les troupes et à faire éclater contre la Convention de gi^ands mécontentements. Je répandis également dans la ville des brochures faites pour éclairer les soldats, et je fus témoin que ce moyen produisit de grands effets. —

Pour renouveler d'une manière très naturelle et moins suspecte, je fis connaissance du rédacteur de la Gazette des Deux-Ponts, le sieur Sal..., homme d'esprit et dont la façon de penser est très l)onne. J'cxijjeai de lui qu'il rédigerait sa feuille qui paraît clia({ue jour dans le sens le plus convenable, qu'il y avilirait le plus possible la Convention, qu'il ferait ressortir les vexations et les injustices dont chaque jour elle se rendait coupable, ([u'enfin il y ferait chérir les principes qui doivent rappeler le peuple français à l'amour de sa religion et de ses l'ois. Je lui ai promis à cet effet cent louis par an, pourquoi je lui ai fait mon engagement.

Lorsque l'on vit que Manh... allait être cerné, Baptiste s'occupa de la garnison qu'il voulait y laisser ; il la composa des troupes dont l'esprit était le plus mauvais, de celles sur lesquelles il pouvait le moins compter; il confia ensuite la place au général Montaigu auquel il donna ses instructions. Le 29 octobre, Baptiste quitta Manheim sur les 5 heures du soir; il me fit dire par Cupidon d'en sortir pour me rendre au magasin n° 1 où je serais plus en sûi-eté. N'ayant pu obtenir des chevaux de poste qui m'avaient été promis pour le 30 au matin, parce que dans ce moment le maître de poste craignait de les voir périr par la quantité de balles et de boulets qui commençaient à tomber dans la ville, Cupidon me donna ses chevaux qui me conduisirent juqu'à Spire, et je crois avoir été le dernier qui ait pu sortir et passer le pont. — En quittant Manheim, Baptiste fut trouver Jourdan, avec lequel il eut une longue conférence; il en est l'ami particulier, et c'est ensuite des détei'minations prises dans cette conversation que la déroute de l'armée de Sambre-et-Meuse a eu lieu, ainsi que la perte du grand paie d'artillerie sous Mayence. J'ai su ces détails par Cupidon, j'ai su même que Baptiste s'attendait à être poursuivi jusque sous les murs du magasin n" 1, et que si cela fût arrivé, tout était arrangé pour réunir à cette époque la famille de Baptiste à celle du Bourgeois. Arrivé au magasin n" l,.je fis la connaissance de Furet, homme très intelligent qui était déjà en relation depuis plusieurs années avec Diogène et Persée; il me facilita les moyens de communiquer parle Rhin

directement avec le Bourgeois, ce qui se fait avec sûreté aujourd'hui deux ou trois fois par semaine et sur différents points.

Arrivé dans le n° 1, où j'étais à |)oste fixe, j'envoyais à Baptiste d'après ses ordres toutes les lettres que je recevais de la part du lîouroeois, je fus deux fois à son ({uarticr {jénéral à Stirxheim et Gaudelle, pour lui remettre moi-même des lettres sur lesquelles le Bourgeois demandait de promptes réponses. Au dernier de ces voyages, Baptiste me fit sentir que ce serait être imprudent que de hazarder moi-même de nouveaux voyages près de lui, que ce serait le compromettre ainsi que lacliose, et (|ue je devais me borner à lui écrire, puisque mes lettres lui parvenaient sans aucune espèce de danger; il me donna alors quatre lignes de sa main, propres à ti'anquilliser le Bourgeois et le convaincre qu'il s'occupait sans relâche de l'affaire ; je fis passer cet écrit au sieur F. à Basic qui le remit au Bourgeois.

Après cette époque, ayant reçu de nouveau du Bourgeois des lettres qu'il exigeait que je remis en mains propres, dans la crainte de compromettre Baptiste ainsi qu'il le redoutait lui-même, je les lui fit porter par Furet, qui de là porta la réponse au Bourgeois en passant le Rhin, et il fut ensuite envoyé par le Bourgeois <à César pour lui faire connaître l'exacte situation des choses. — Dans tous les voyages que j'ai faits près de Baptiste, je lui ai toujours remis des fonds pour le service de la chose, et je savais qu'il en faisait l'usage le plus utile et le mieux entendu ; je lui en ai fait également porter par Fuiet lorsqu'il y est allé, ainsi que par Gupidon lorsque je le chargeais de quelque commission près de lui; indépendamment de l'utile emploi de ces sommes, elles servaient à convaincre Baptiste que sa grande famille serait protégée et secourue, qu'il pouvait compter à cet égard qu'il y aurait de grands moyens, car il ne m'a témoigné de crainte qu'à cet égard, et s'il doutait qu'au moment de l'éclat, il ne fût pas secouru et que sa grande famille manquât, la prudence le forcerait à éloigner cet instant, malgré le mépris profond qu'il porte à la Convention, et la nécessité dont il regarde sa destruction pour le bien de sa patrie.

car il m'a répété dix fois ces mots que j'ai rendus de même : " Dites hien an Bourgeois que je suis aussi bon Français (jue lui, je x>eu.x frapper un grand coup, mais je ne veux rien liazarder, ce n\'st pas une chose à essayer ; rpiandje frapperai, je veux (pie la. France soit sauvée ; je ne veux pas faire le second tou^e de Duniourier. v

Au magasin n" 1, j'ai fait connaissance de l'officier Philippe, commandant de bataillon, intellig^cnt et brave ; il réunit à la prudence un dévouement entier à la cause du Koi; chéri de son bataillon, il peut en disposer à son gré, et s'il était nécessaire, on pourrait avec sûreté se servir de ce corps pour donner l'impulsion au reste de la grande famille. Api'cs m'ètre parfaitement assuré de ses sentiments et de l'utilité dont il pouvait être à l'affaire, je lui ai fourni des secoui^s dont il avait besoin, je l'ai approché de Baptiste, et sur le rapport que je lui ai fait de ses sentiments et des circonstances que je viens de rapporter, Baptiste l'a fait son aide de camp, ce qui dans ce moment est d'autant plus heui-cux que Cupidon est actuellement au lit d'une chiite de cheval et que Philippe peut le remplacer pour les détails de l'affaire. — On sent qu'indépendamment des promesses d'avancement que j'ai fait de la part du Bourgeois aux adjudants et aides de camp, avancement qu'ils méritent par leur zèle et leur dévouement, je leur ai de plus fourni des chevaux et des moyens pécuniaires pour disposer des autres sous-ordres dont ils ont besoin; ils disposent également d'une partie marquante de souliers et de bottes dont j'ai fait emplette, et la manière adroite dont ces objets ont été distribués parles chefs dévoués, les ont fait regarder comme les vivais pères du soldat en augmentant dans ceux-ci la haine qu'ils portent à la Convention et qu'ils expriment sans ménagements. Au magazin n" 1, j'ai fait de plus connaissance de trois personnes intelligentes et dévouées, Crocodille, Legros et le Beau-frère ; ces trois personnes sont chargées de travailler la campagne et le magazin, ce qu'elles font avec beaucoup de succès. Je leur ai donné successivement à cet égard tous les fonds nécessaires, et c'est avec Baptiste que toutes ces mesures ont été prises et concertées. — Je sentais que mon séjour au maga-

zin n° 1 pouvait paraître suspect aux intrijjauts el aux espions de la Convention, je fis tout ce rpii était en mon pouvoir |)our mas({uer mes véritables vues, et faire prendre le change sur les vrais motifs de mon séjour. Je fis de ma chambre une espèce de magasin, il y avait des indiennes et toiles, des livres, une grande (juantité de bottes et souliers ; étant propriétaire des derniers manuscrits de J.-J. Rousseau qui m'ont été légués par M" Dupeyroux de Neuchatel et qui pourront former 4 volumes in-S", j'avais porté avec moi ces objets précieux, qui m'ont servi de prétexte pour aborder Baptiste ; j'annonçais que je voulais les imprimer en France, montera cet effet une imprimerie au magazin n° 1 ; en conséquence, j'examinais les grandes maisons qu'il y avait à vendre, souvent je les marchandais, surtout les iialionaies. et j'en offrais des prix que je savais qui ne seraient pas acceptés, j'avais grand soin de ne rien garder qui pût me compromettre et de conserver au contraire tout ce qui pouvait conduire à la certitude que mon commerce seul m'attirait dans ce pays ; c'est à cette grande circonspection que je dois aujouixlMiui la vie.

[Malgré toutes les précautions que j'avais pu prendre pour en imposer sur les véritables motifs de mon déplacement, mes liaisons avec beaucoup d'officiers, et en général avec les gens connus pour être bien pensants, ont fini par me rendre suspect aux factieux et agents de l'autorité. Je fus dénoncé le 30 frimaire, qui répond au 20 décembre, par un étranger que je crois être de Mayence, par un nommé Gotta, ((ui avec tous les factieux de l'Europe a couru la Fiance lors de sa désorganisation. Cet homme demeure depuis plusieurs années à Straboui'g ; il se dit homme de lettres, mais son vrai métier est celui de dénonciateur. Sous le règne de Robespierre, il a fait massacrer une foule d'honnêtes gens, et il est l'organe connu de tous les monstres qui font la guerre à l'honnête. Sa dénonciation eut pour base une lettre anonyme écrite en allemand, qu'il assure avoir reçue d'un homme dévoué à la république. Je soupçonne que cette lettre a été rédigée par des Jacobins de Neuchâtel que je sais être en relation avec

CuLta, qui fait une des {jazettes de Strasbourg. Quelques-uns de ces factieux qui connaissent mes sentiments depuis longtemps pour l'ordre et ses loix, et le bon usage que j'ai fait de mes presses depuis la révolution, ont pu me voir à 3Ianli... et m'y espionner; deux dans ce moment sont à Strasbourg : ce qui me confirme que ma dénonciation vient de là, c'est (pie d'un autre côté, ils ont su au moment même mon arrestation et qu'ils se sont donné des repas de félicitations et annonçant qu'à la première poste, on apprendrait mon exécution. Quoi qu'il en soit, Gotta m accusa d'avoir corrompu l'esprit des armées du Rhin-et-Moselle, d'avoir contribué eu répandant de l'argent aux revers que la république avait essuyés, d'avoir des doubles intelligences soit en Allemagne, soit en France, et par ces moyens d'avoir eu le pouvoir de sortir de Manli... lorsqu'il se trouvait bloqué. Il prétendait également que l'argent que je distribuais venait de l'Angleterre (voyez tous ces détails dans l'extrait en forme de mon procès). Cette dénonciation qui, comme on le voit, portait sur des faits, fut faite en même temps aux généraux des armées de S.-et-M., du R., aux ministres des relations exlérieures, aux commissaires du Directoii'e près les administrateurs du département duDoubs, de la Moselle et du canton de Landau, comme aussi à l'administration de la police de Strasbourg.

Ce jour-là un malbeureux émigré nommé Chevalier fut guillotiné sous les fenêtres de ma chambre qui donnaient sur la place, et j'étais singulièrement affecté du massacre de cet innocent, lorsqu'à minuit du même jour, un officier et quatre fusilliers vinrent dans ma chambre me saisir au moment où j'allais me mettre au lit; on mit les scellés sur mon secrétaire, où se trouvait mon porte-feuille, et j'eus beaucoup de peine à oljtenir qu'on me laissât prendre un sac où se trouvait cinq cent louis que j'avais réalisés en or, il y avait deux jours, pour les faire passer à Baptiste.

Je fus coniluit à la prison du Pont-couvert, et la première nuit, je fus jeté dans un cachot, livré à des réflexions d'autant plus affreuses que j'ignorais le texte de ma dénonciation et les preuves qu'on pouvait administrer contre moi. Je craignais

PIECES HISTOIUQUES 383

surlout (ju'on ne me transfère à la maison Hougemont et G'% ce qui m'aurait enlevé toute espi'-rance soit de m'évader, soit d'être secouru par Baptiste sur le zèle duquel j'étais bien sûr que je pouvais compter. Dès le premier moment de mon an-estation, décidé à tout, je crus devoir montrer la i>lu.s {grande fermeté et je puis répondre qu'elle m'a singulièrement servi. Je criai contre l'illégalité de mon arrestation, contre l'infraction de la loi, (jui défendait d'arrêter la nuit, j'exaltai les préjudices qu'on portait à mon commerce et à mon crédit, et je sollicitai avec chaleur un prompt jugement.

En distribuant au guichetier et au geôlier quehju'argont j'en disposai Ijienlot d'autant mieux qu'à mon langage de fei'meté, ils avaient la conviction que j'étais innocent, ce qui ne les étonnait guère après la multitude des victimes qu'ils avaient vu enfermer. Le sieur Ilouville, geôlier de ma prison, avait été commandant de bataillon et avait eu huit mille hommes sous ses ordres au siège de Luxembourg. Ayant mangé sa petite fortune au service de la République, ayant perdu ses chevaux et n'ayant pu obtenir d'indemnités, pour ne pas mourir de faim, il avait pris la place de geôlier, qui lui valait 1,200 francs en assignats par an et quelques tours de bâton. Il me conta ses malheurs, j'affectai d'y prendre part, de les exagérer, et trouvant l'occasion de m'attacher cet homme, je lui dis que voulant monter une imprimerie au magasin n° 1, j'avais besoin d'un directeur pour cet établissement, que s'il voulait je lui donnerais cette place avec cent louis d'appointements en numéraire. Cette offre lui toui'na la tête; il l'accepta avec grand empressement ; je passai avec lui un marché par écrit et je lui donnai 25 louis pour le premier quartier de ses appointements (voyez ce marché). Dès cette époque, je fis ce que je voulus de ce geôlier, je lui demandai de m'accompagner chez le commandant, chez mes juges, chez mes amis; il le fit, je sortais tous les jours avec lui, je soupai avec lui un soir chez Furet, et j'avais à peu près la certitude d'échapper même de son consentement, si j'avais été condamné; s'il eût été nécessaire, j'aurais pu occasionner pour me sauver une très grande commotion, soit par 130 sol-

384 PIECES insTor.ioin-:s

(lais (|ni se Irouvaiciil <laiis ma |»risuii, ri (|iii m'i-laiont (h'voiii's à cause (le rcau-de-vie <|iic je leur Faisais disliiltiier; soil sinloiil au moyen des jeunes gens de la ville, (|ui t'-laient travaillés |)ar (aoeodile e(, Lo{ji-os et qui seraient venus me délivrer de vive loicc s'il eut été nc'cessaire.

Mes sollicitations accélérèrent la décision de mon procès; on m'interrogea, on leva mes scellés et on visita mes papiers, ^ïais par les grandes pr('cautions que j'avais prises, loin d'y trouver (juehjue chose qui pu me compromettre, on n'y vit au contraire que des objets à ma déc-liarge. Je tremblais (ju'on ne reçut des renseignements du département du Doubs, qui m'avait Fait poursuivre en 179,"), pour des t'-crits royalistes (pie je faisais imprimer et répandre, et bien sûrement, il aurait aggravé ma dénonciation.

Mais je craignais surtout d'être conduit à la maison Rou{;emont et C'°. Le lendemain de mon arrestation, j'avais l'ait écrire par Furet à Rajitiste qui élail alors à llirxlieim, et l'avais pri('' d'envoyer Cupidon pour aider à ma délivrance, (let lionnne respectable ne se borna pas à accpiiescer à ma demande : il monta liii-nuMue à cheval et arriva au magasin le sixième joui- de mon arrestation. I^e jour de l'arrivé*; de lîaptiste l'ut celui de ma mise en libertcL .le Fus remercier le commandant du magasin; il m'accueillit, m'invita à souper en me disant ([ue IJaptiste y serait et ((u'il voulait me Faire connaître ce brave honnne. Nous eûmes l'air de nepointnous connaître, et (piand on parla de ce (pii m'intéressait comme de la nouvelle du jour, il se borna à se plaindre de la manière tlont les loix avaient ('It'' blessées dans les formes de mon arrestation. On me sollicita beaucoup à poursuivre le dt'parlement et mon accusateur en dommages et intérêts; mais j'aFFectai de la générosité et me bornai à dire que ces personnes m'ayant tcimoigné, comme il était vrai, leur regret de ce (pii m'tUait arrive-, je croyais (pjc je devais m'en contenter, et d'autant mi(Mix (pie je ni'('tais toujours proposé, ainsi que je l'avais assurt- dans mon interrogatoire, de m'établir dans la ville. Dès cette i;po(pie, je Fus très lié avec le commandant; pour Faire plaisir à l'épouse, j'ai aehett' d'elle une petite bil)liothè((ue, et

PIECES IlISTOHIQURS 385

j'ai laissé au mari un cheval qu'il désirail, eL (ju'il n'avait pas les moyens d'acheter; je lui ai dit ([u'il me h' renthait à mon retour, s'il n'en était pas content, et (jue dans le cas coiitraiic nous nous arrangerions.

Il m'importait pour la chose (pi'après ma mise en liberté, je ne quitte pas sur le champ le magasin, ce qui aurait éveillé les soupçons sur mon compte et donné du crédit à la dénonciation; en conséquence, j'ai resté encore 18 jours dans cette ville, et pour faire évanouir toute espèce de sus[)icion, qui, par contre-coup, aurait pût rejaillir sur Baptiste et autres, j'ai regardé comme indispensable de faire acquisition d'une maison de particulier, qui vaut au-delà de la valeur que j'en ai donnée, ((u"on peut trouver à revendre quand on voudra, et du prix de laquelle j'ai payé sur le champ le tiers, c'est-à-dire douze mille francs, indépendamment des droits de mutation et autres accessoires. (Voyez le contrat d'acquisition.)

La prudence, après ces dix-huit jours, exigeait impérieusement mon départ; je craignais d'être arrêté de nouveau sur de nouvelles dénonciations du département du Douiis, auquel on avait demandé des renseignements sur mon compte. — Je fus voir Baptiste à Skirch avec Cupidon et Furet, et il m'engagea à partir sans délai, après m'avoir donné ses ordres pourleBourgeois, qui furent mis par écrit sous ses yeux. Il me chargea de dire au Bourgeois : Qu'enfin la poire était mûre, (juc tout c'icdt prêt pour le yr and événement, que lapins petite circonstance le déterminerait, et (jue sans en fixer encore l'instant il ne pouvait être éloiçjné ; et il fallait tenir tout prêt pour ce (jran l moment, cpéil ne convenait point (péon cherchât à s' emparer par force ou par adresse du ntayazin n" 1 (Stras hourg), rpie celte mesure aliénerait le surplus de la famille, et (pie son projet était de la donner toute entière au Hour- (jeois, et cela sa}is répandre de sang. — Il m'ordonna également de m'assnrer par moi-même des dispositions de la maison Y, de voir César ainsi cjue Bluet, car, me dit Baptiste, je ne veux pas avoir dans cet événement la famille de César à combattre ; il importe rpi'il protège une opération tpii doit faire le bonheur général. El la. paix existant de ce

côte, la famille du Bourgeois réunie à la inietine, nous irons droit et sans obstacles à la maison RoiKjemont et C". Il me chargea également de voir Bluet, espérant (juc sa maison saliverait la France en fournissant les moyens nécessaires à un objet aussi intéressant, voulant s^assurer qu'indépendamment des moyens préparatoires, la grande famille^ lors de r événement, aurait de ce côté des secours convenables. Enfin il m'ajouta que la position du Bourgeois était bonne et (jii'il devait la conserver. — Muni de ces instructions, le 13 janvier, je passai le Rliin et rendis compte de tout au Bouigeois. Il allait recevoir 1 (jrdre de quitter la position pour se rendre sur les derrières à Rothenbourg. Je partis sur le champ pour voir César et l'instruire des dispositions de Baptiste. César apprit CCS faits avec très grand contentement ; il m'a dit de témoigner à Baptiste toute son estime, quil seconderait ses honorables vues de tout son pouvoir, que de son côté il ^accorderait les munitions, vivres et hommes qu'on désirerait, que Baptiste disposerait et de la position du Bourgeois et de ce qu'il devait faire, que le lieu où était le Bourgeois se trouvant très resserré, si cela convenait mieux, on pourrait le placer à TT', et S p., et il a envoyé pour cet e!fet à M. de Cl...t; enfin César ma ajouté que c'était à Bluet et à sa maison à seconder de tout coté un événement aussi beau, et qu'il espérait qu'il fournirait les secours qui devenaient indispensables pour accélérer et consommer une aussi grande opéralion, que je devais me rendre sur le champ auprès de lui. — En conséquence ayant fait part sans délai à Baptiste de cette première partie de ma mission, je me suis rendu près de Bluet à L..., et lui ai rendu compte autant que possible, et de l'emploi des fonds remis, delà position actuelle des choses, et du désir de Baptiste de connaître si sa famille pouvait compter lors de Tévénement sur des secours de sa maison. — J'ai été pénétré des manjues de sensibilité que Bluet a données aux dangers que j'ai couru, de la satisfaction qu il a bien voulu me témoigner sur les objets de ma mission, m'ayant donné une lettre pour assurer Baptiste qu'il seconderait ses efforts de tous les moyens convenables, qu'il coopérerait de tout son pouvoir à favoriser

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un événement qui doit rcîtahlir la tranquillité {générale ; je lui ai fait passer cette lettre, dont dans peu j'aurai réponse. J'ai déjà des nouvelles que Baptiste a reçu celle qu(? je lui ai adressée sur les dispositions de César, et on me mande ({ue convaincu de la nécessité d'ayir, il visite la famille pour tout disposer à cet égard. Je vais me rendre aux avant-postes pour communiquer plus aisément avec Gupidon, Philippe, Legros et autres, et contribuer de tout mon zèle au succès de cette grande entreprise.

S'ujné : Louis.

Résumé des divers entretiens de Baptiste [Picheqni) à Louis [V(iuclie-B ore l) .

Je vis le général Baptiste à Blopsheiin, le IG août, j'eus à peine dit à ce géiiéral que je venais lui parler de la part de Mgr le prince de Gondé qu'il me serra vivement le bras, et me dit aussitôt : «Parlez bas, queme veut le prince de Gondé? Je ne puis aller à Basle, on ne peut venir ici, allez et rapportezmoi par écrit tout ce qu'on désire de moi. » Il ajouta : « Je vais partir à cinq heures; je l'esterai ici jusqu'à demain cinq heures après-midi à vous attendre; en conséquence, faites diligence."

A mon troisième voyage au quartier général de Pich..., le 24 août, il me dit : « J'ai bien réfléchi depuis six jours, à ce que Son Altesse désire ; le seul moyen sûr et prompt de l'exécuter est celui-ci : je passerai le Rhin (d'autant que les représentants du peuple veulent qu'on le passe) avec six, huit ou dix mille hommes, la ([uantité, en un mot, que Son Altesse fixera, le jour, l'heure, le lieu et la manière <{u'elle le désirera, étant maître de toute ma ligne depuis Strasbourg à Huningue. Je laisserai dans les places les officiers et bataillons dont je suis le plus sûr. Le Rhin passé, et la jonction faite avec l'armée de Son Altesse, le serment de fidélité prêté au roi, nous repasserons le tleuve avec les Gondé; nous rejoindrons le

reste de mon armée, les places nous seront ouvertes, et rien ne nous empêchera d'arriver à Paris : je suis persuadé que les autres années suivront Finipulsion de la mienne. Assurez Son Altesse de mon entier dévouement. ')

Dans les premiers jours de septembre, Baptiste me dit : «Puisqu'on ne croit pas devoir accepter le passa{;e du Rhin, il sera plus long et difficile de faire ce que Son Altesse désii-e; mais il faut me laisser faire, je ne veux rien de partiel, je veux frapper un grand coup, un coup décisif; mon plan réussira, s'il n'est pas compromis sur l'autre rive. .l'ai cela là et là (en portant la main sur son cœur et à sa tète). Je ne veux point faire le second tome de Dumouriez. Dites au prince, m'ajoutat-il en pressant vivement ma main, queje suis aussi bon Français que lui, et que si je croyais mieux servir la cause du roi ailleurs, je ne serais pas ici où les circonstances m'ont placé. » Dans un autre entretien, il me dit : « Le roi, les pi^inces et les émigrés ne pourront jamais me faire un reproche fondé, j'ai défendu le territoire français, je le rendrai intact à Sa Majesté ; je ne désire ni gi'àces, ni récompences. Je fais cela parce que ceci est mon devoir; j ai cru présenter plusieurs fois l'occasion à larmée de Condé de se réunir à moi, on n'a pas su m'entendre. J'espère que Lafayette et Dumouriez nesont point dans tout ce que vous êtes chargé de me dire. »

Sur la demande queje lui fis dans un entretien, de se prononcer sur la personne qu il ferait proclamer, il me répondit (jue tout bon Français ne devait songer qu'au légitime souverain. Monsieur ; (jue si les Français avaient le malheur d'en nommer un autre que lui, le sang qui avait coulé jusqu'alors, ne serait qu'un faible échantillon de celui qui coulerait encore. Il nous faut notre roi légitime, lui seul peut mettre fin aux guerres interminables qui suivraient l'élection d'un autre.

Il m'a demandé souvent quelles raisons le roi avait de na pas être à l'armée du prince, que si on le lui savait cela ne pourrait qu'électriser le soldat. . .

Dans un autie entretien il me dit : « Au nom de Dieu, qu'on ne fasse rien de décousu, de partiel, ou on perdra la chose ; qu'on entreprenne lesprit public autant que possible jusqu'à

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que j'aie trouve le moment favoraljle (l'tîclater. Les l)illets signés Lagare trouvés dans les cafés ont failli tout perdre ; j'ai mon plan, il comprend tout; je l'exécuterai, qu'on me laisse faire, et (ju'on soit sans inquiétude sur les moyens queje croirai d'après les circonstances devoir prendre, malgré qu'ils paraîtront ne pas coïncider avec les vues ({u'on a de l'autre côté ; tout ce queje ferai sera pour le mieux, n

Il me dit plusieurs fois sur les inquiétudes (pie je lui manifestais sur sa personne de la part de Son Altesse relativement aux représentants qui étaient à son armée, et pourrait s'apercevoir de ses intentions : « Ne vous inquiétez point sur ma personne, j'ai les moyens d'empêcher les représentant et tels auti^es de nuire au succès de mon plan. » — Lorsque je fus arrêté et que ma détention lui fut connue, il vint de son quartier général, qui était à 15 lieues du n" 1, pour me faire délivrer dans le cas où j'aurais été condamné.

AManlieim, le général me dit : u Qu'on ne se presse pas, cela viendra, mais de grâce qu'on ménage l'opinion, qu'on ne parle que d'oubli, qu'on rassure l'opinion, qu'on ne parle de punir personne; une fois le roi en France, il sera le maître de faire tout ce qu'il voudra, mais qu'on me laisse faire jusqu'à que le roi ait mis le pied en France ; quand il y sera, je ne me mêlerai plus de rien. J'aimerais qu il fut alarmée du prince. » Il me permit de travailler son armée en me recommandant toute la prudence possible et surtout beaucoup de discernement dans le choix des officiers auxquels je ci'oirais devoir faire part du projet; ïl m'observa de ne le communiquer qu'à ceux auxquels je reconnaîtrais des moyens et de lintelligence.

Il m'a constamment i-assuré sur les craintes que je lui manifestais de la part de Son Altesse au sujet du Dii'ectoire, qui pouvait le faire surveiller ; il m'a fait apercevoir qu'il était efficacement épaulé à Paris, et (ju'il avait des intelligences avec le Directoire même.

Dix-huit jours après ma mise en liberté, je crus que la prudence exigeait que je quitte le n° 1 et je passai le Rhin le 1 7 janvier, après avoir pris congé de Baptiste, qui me chargea de venir tranquilliser le Bourgeois sur les longueurs, en las-

suranl de nouveau de tout son dévouement à la chose ; il me recommantla d'obtenir d'être envoyé par le Bourgeois à César afin de savoir positivement si on pourrait compter sur les Y et que je dus lui rendre tout ce que César m'aui'ait dit sur le projet de Baptiste, que j'avais ordre de lui communiquer. Il a été content des conversations que je lui ai rendues et que j 'ai eues avec César et Pompée, et il compte beaucoup sur la promesse qu'ils ont donnée d'aider de tous leurs moyens le plan, et ils ont de suite donné des preuves de bonnes dispositions en laissant Tarmée de Son Altesse à Bulh, puisfjue Baptiste paraissait désirer qu'elle ne (juittât pas ce cantonnement,

Baptiste m'a donné plusieurs écrits de sa main qui assurent de son dévouement au roi et à Son Altesse.

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