Rabelais
Payot. — . Bonheur t ^
nous les mangeons verts. Nous ne savons plus savourer la vie, ni la cultiver. Aussi ne rencontrons-nous que gens mécontents de tout et de tous. Grave imperfection que d'ignorer qu'il y a une science de la vie, et que Tavenir sort du présent avec rinfailîibilité des lois de la nature, et qu'il dépend de nous que demain soit ce que nous voulons qu'il soit.
Mais pour le préparer, il ne faut pas livrer sa vie au hasard : autant vaudrait en confier la réalisation à nos pires ennemis.
Il faut copnaître lès danger^ de la routç» étudier la carte du pays afin de ne pas aboutir à des marécages, ou à des contrées inhospitalières.
Comment, au milieu du vaeapme et de la bousculade de la vie moderne, déeouvrîpail-on que l'avenir n'est qu'une conclusion logique tirée du passé par un déterminisme inflexible? Où nos agités feraient-ils la découverte qu'il y a des successions nécessaires entre les évé»e«içntp dfi la vie? Lep hannetons ont-ils jamais découvert une loi naturelle? Nos hannetons humains ne peuv^t s'élQver ^ l'idée de lois stables puisqu'à proprement parler, ils n'existent pas.
Ils ne sont pas une personne : pas de st9.bjiUté, rien qyi 4urÇ' ïls sopt une suqcés^ion épbénftère, f<?i:tuHe, oa^priçiwçQ de sensations reçuçs du dehors, d'émotiau?» d'ùa^Hudes. Uonpiment î^perçevraieat-iU que leur avenir pWagç ?*s racines dans le pas^é? Pour çux, il u'y a d'ftveftir quç l'^^veuiç extérieur quQ «ul m pettt pr^vair.
« TautesL las ebosea de la téri^, ^< Glû^re, fortune militaire, V Couronne éclatant^ dçs rois, « Victoire aux ailes embraséets,
(1 Aiubitiona ré^Us^éet
<c Ne sont jamais sur nous posées
« Que conune roisea^u sur nos toits !
<( Demain, ô conquérant, c^est Moscou qui s^^Imne
«c Demain c'est Waterloo ! Demain c'est Saînte-Ifélènel
. Conquête de la LifeERTÊ morale 67
Nul ne peut pronostiquer l'avenir extérieur. Mais dans Tobscurité et Tindétermination de la destinée, TaveiiLÎr de notre âme nous appartient. Nous pouvons le préméditer et faire en sorte par avance qu'il soit tel que nous le voulons. Nous pouvons modeler notre âme, en prenant résolument la direction de nos pensées et de nos sentiments de façon que, quoiqu'il advienne, nous ne soyons jamais des marionnettes à la merci des événements. Les drames, les scènes de violence sont engendrés par la faiblesse, par le manque de possession de soi-même : Phèdre, Macbeth, Othello sont les jouets du hasard.
La possession de soi-même, qui constitue la sagesse, nous pouvons la conquérir. Là patience des hommes a tiré d'une ronce épineuse la rose éclatante; elle a transformé des fruits acides et amers en cerises, en pommes, en raisins succulents. D'une graminée indigente, elle a tiré le froment et le pain.
Notre puissance peut aussi changer, par la culture de nous-mêmes, une âme sauvage et désordonnée en une âme raisonnable.
Mais pour opérer cette métamorphose, nous ne devons pas être pressés : nous devons nous adresser au déterminisme de la vie mentale, traiter avec la loi de la cause et de Feffet et contracter une alliance avec le temps, ce grand maître des infiniment petits, qui avec des impondérables sait faire des choses immenses.
Étudions-nous : découvrons quelles sont nos mauvaises et quelles sont nos bonnes tendances : cette connaissance va nous permettre de livrer les unes à la puissance de dissolution du temps, les autres à sa puissance de construction. Les sages et les saints ne nous sont en général supérieurs ni par la richesse ni par la ténacité de leur mémoire, ni par leur intelligence, ni par la force de leurs sentiments : ils ne nous sont supérieurs que parce qu'ils ont compris clairement la pullu-
68 LA TROISIÈME CONDITION Dl) BONfiEUK
lation des infiniment petits, la prodigieuse puissanc^e cumulative du temps qui, avec des fossiles, a su créer la moitié du sol de la France. Ils ont éprouvé une espèce d'effroi des effets malfaisants du temps, mais ils ont repris confiance en voyant la générosité, mieux, la magnificence avec laquelle, royalement, il récompense ceux qui le prennent comme collaborateur.
Nous pouvons, avec le temps, « changer le goût de l'âme » *. Nous pouvons refuser audience aux pensées et aux sentiments déprimants, refuser audience à la mauvaise humeur, aux inévitables contrariétés, à Tenvie, à la haine, à tout ce qui tend à nous troubler. Nous pouvons conserver une inébranlable fermeté dans nos jugements. Nous pouvons par une critique malveillante de nos passions les ridiculiser à nos propres yeux. Nous pouvons déclencher la force de groupement que possède toute idée dès que nous lui accordons notre attention.