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LA FRONTIÈRE DU LUXE INUTILE

Est-ce à dire qu'il faille revenir à la vie simple des ancêtres et renoncer au confort? se remettra-ton à manger avec ses doigts comme avant l'an 995, date de l'invention de la fourchette? Se mouchera-t-on avec les doigts comme on le fit jusqu'au xv* siècle? Se passerat-on de linge, de savon, de parapluie? Ce serait absurde

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comme il serait absurde de se passer d'im automobile si on en a besoin. Où tracerons-nous donc la frontière entre le confort légitime et le luxe inutile? Le jalomïement n'en est pas difficile. Considérons commte terres étrangères la totalité des territoires occupés par la vanité.

Il y a un confort sain fait d'exquise propreté et detout ce qui allège et simplifie la vie quotidienne. Ce qui complique n'est que pour la vanité de paraître : à ces embarras inutiles commence le luxe vaniteux.

Â6n de rendre cette distinction fondamentale plus claire, étudions la question des œuvres d'art. L'oeuvre d'un grand artiste a une fonction éducative, d'initiation. Plus intelligent, plus persévérant, plus enthousiaste que nous^ il nous révèle la beauté des choses qui nous entourent et que nos yeux distraits n'apercevaient pas. Une telle œuvre est donc très utile aux âmes ferventes qui la contemplent : elle renouvelle leur conception des choses et enrichit leur sensibilité.

Mais cette même œuvre d'art n'est que luxe de vanité dans le salon de personnes médiocres, qui la regardent machinalement et pour qui elle n'a jamais été une source vivante de nobles émotions.

Les perles et les diamants, dans lesquels aucun artiste n'incorpore aucune part de son initiative ni de son intelligence, sont de purs étalages de vanité : c'est du travail gaspillé.

D'ailleurs, sauf dans le cas des très grosses fortunes, le luxe particulier ne peut è%te que médiocre. Quel intérieur vaut un musée? Quel parc vaut la vallée de Chamonix? J'admire les Japonais riches qui n'admettent à la fois dans leur appartement qu'une seule belle statue ou un seul beau tableau auxquels ils créent un cadre^ adéquat et qu'ils savourent souvent et longtemps. Encore faut-il compter avec l'émotissement que produit l'habitude...

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Hélas! Ijpi luxe a du prestige. Recedo tristior, dit Séftèque (de trauq. animi) quand il a été ébloui par l'ostentation.

Le sage qui fait le tour des choses, sait que la véritable richesse est intérieure. Dès que Tarifent cesse d'être utile au progrès spirituel, il devient nuisible. Riexi de plus lamentable que la chasse américaine au dollar. Elle ravale l'homme à la poursuite de l'argent. Le résultat ne se fait pas attendre, car le sentiment que la vie est in^sipide est assez répandu dans le monde riche américain.

Quand je rae tronye avec un millionnaire, je me pose quelques questions auxquelles il est rare q,ue je puisse répondre favorablement : se porte-t-il mieux que s'il était obligé de travailler? Est-il plus énergique? Aimet-il davantage sa femme et ses enfants? En esl-il plus aimé ? A-t-il des amis sincères? Comprend-il plus de hautes vérités? La plupart du temps je suis contraint de conclure qu'on ne vit pas de ses rentes : elles vous atrophient.

La grosse fortune, avec son cortège de domestiquesespîoas, avec la vie de parade et de piafl'e qu'elle impose, constitue une servitude plus dure que le vulgaire ne le croit.

INFLaENCES MAUVAISES DE LA FORTUNE

D'autre part, la fortune, à pa?t de rares exceptions, exerce une mauvaise influence sur rintelligence et sur le eairactère.

Toute initiation au travail,^ exige une période laborieuse d'apprentifssage ; il faut se donner de tout son cœur, de toute son intelligence à l'interprétation de quelque œuvre de génie ou à la création personnelle. Alors prend naissance un intérêt puissant.

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Mais pour éprouver la griserie que donne le travail abordé avec la totalité de Ténergie, il faut que le jeune homme soit mis en mouvement par le sentiment profond de la nécessité deTapplicatioD. II y a dans ce sentiment une contrainte féconde par ses effets, qui fait défaut au jeune homme d'une famille riche. Rarement un amateur en musique, en peinture dépasse la médiocrité parce que le désir des succès mondains n'a pas la puissance stimulante de la nécessité. Carnegie n'a jamais admis dans ses usines les fils d'associés ou de parents^.

Peu de grandes œuvres littéraires ou artistiques, peu de grandes inventions ont été l'œuvre d'hommes nés dans la richesse. On n'apprend pas à nager avec une ceinture de sauvetage : de même un jeune homme ne se met résolument au travail que lorsqu'il sait qu'il risque de couler à pic. L'habitude du travail intense est fille de la pauvreté. Pour nous pousser jusqu'au fond de notre volonté, pour nous donner la révélation des sources cachées des énergies profondes, rien ne remplace l'excitation du danger. Nul ne sait ce dont il est capable s'il n'a reçu le coup de fouet du péril. Dans la haute montagne une tempête de neige qui nous contraint de lutter avec toutes nos forces contre la mort menaçante nous découvre en nous- même une capacité d'accomplir l'impossible.

Les survivants d'un naufrage sont les énergiques qui luttent jusqu'au delà des pires souffrances : les faibles • de volonté se laissent couler. La France, réveillée de sa torpeur par la criminelle agression du Kaiser, la France qui, trop gâtée, avait refusé de regarder l'orage qui s'amoncelait à l'Est, mise en présence du danger d'être anéantie, alla d'un seul coup puiser dans ses plus profondes réserves d'énergie et ce fut la victoire libératrice de la Marne.

1, V Empire des Affaires ^ traduct, MaiUet. Flammarion édif.

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