‹ La conquête du bonheurChapitre 97 sur 133 · LE GÉNIE ET LA GRANDE VILLE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE ET LA GRANDE VILLE

réclame, par les exigences exorbilantes de la vie mondaine qui vole aux meilleurs les longs loisirs nécessaires à la croissance organique des pensées. Le coûl de la vie et du luxe les oblige aux énervantes besognes du journalisme et des revues el aux travaux hâtifs producteurs d'argent. Combien, parmi ceu)^ qui emplissent la presse de leur prose intarissable, ne laisseront derrière eux aucune œuvre de valeur!

La vérité, c'est que Paris est nuisible aux esprits originaux : il n'est uiile qu'aux écrivains de volonté faible qui (ml besoin pour penser de lexcitation des polémiques, à ceux qui. comme les allumettes ne s'enflamment que par frottement; aux faibles de volonté qui, pour travailler, ont besoin, comme des collégiens, des excitations de l'émulation, des éloges des journaux, des compliments mondains qui ne manquent à aucune œuvre médiocre.

Paris est utile aux jeunes gens : il leur fournit ses bibliothèques, ses laboratoires, Texemple des maîtres et surtout le stimulant ardent des camarades d'esprits diiïérents et passionnés. Mais dès que l'étudiant ou Tartiste se sont assimilé les méthodes, qu'ils ont appris le métier, ils doivent fuir Paris. Leur apprentissage sous des maîtres éminents les a mis en possession du trésor des règles et des inventions accumulé par les hommes de génie et par les créateurs de tous les temps : personne ne peut plus rien pour eux : seuls ils peuvent jouer leur jeu, c'est-à-dire développer leur propre personnalité et leur conception ou leur sentiment des réalités. Dans cet approfondissement d'un esprit par lui-même, qui est le fond du talent ou du génie, Paris peut nous contrarier ou nous distraire du but, mais nui ne peut nous aider, car nul ne peut assurer pour nous les longues méditations calmes et le travail patient nécessaires.

Paris, par la vie trépidante, hâtive qu'il impose, laisse

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' rarement intacte la santé de l'esprit. Déjà Cicéron déclarait « qu'à Rome on n'a pas le temps de res^ plrer»^

La dispersion de Tesprit, à Paris, est effroyable, et quelque énergie qu-on ait, il est difficile de ne pas s'éparpiller. Malgré soi, on perd de sa force dans ce milieu de scepticisme élégant, de « blague » féroce, dans ce coudoiement d'arrivistes.

L'ouvrier parisien lui-même n'a pu s'élever à une conception socialiste originale. Il n'a pensé qu'à singer le bourgeois dans son goût pour le fauK luxe. Il a fait faillite à sa mission qui était d'élaborer Tidéàl d'une civilisation fondée sur le travail. Comment le pourrait-il? Beau parjeur, proie des marchands d'alcool, il n a jamais su concentrer sa vie autour du travail, comme le font les véritables artistes et les paysans Le travail , expansion de toutes les énergies humaines, il le considère comme un châtiment, oornme une corvée qu il sabote. N'ayant ni l'intelligence profonde du métier, ni l'intuition qu'un homme ne réalise ses inspirations essentielles que par le travail et dans le travail il conçoit la vie comme la conçoivent les enfants, les midinettes et les gens du monde : vivre, c'est faire la chasse à la sensation, aux jouissances faciles, aux spectacles, aux fêtes, à tout ce qui distrait, qui dissipe^ qui abêtit.

Cette conception delà vie, d'après up penseur anglais, est la cause initiale qui a précipité TEurope dans un abime de misères. Le but de l'éducation prussienne est, en effet, bassement matérialiste.

Ce qui fait pour la plupart des gensFattrait delà grande ville, ce sont moins les musées, les beaux concerts musicaux, que la facilité d échappera toute surveillance, et disons le mot, la facilité des amours sans devoirs.

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