‹ La conquête du paradis (volume 2)Chapitre 2 sur 27 · LE DÉBARQUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉBARQUEMENT

Il fait nuit ; mais c'est une nuit indienne ruisselante d'étoiles. La mer, toute éclaboussée d'étincelles, semble rouler des braises, emmêler des rubans de feu.

Silencieux comme des fantômes, les vaisseaux de haut bord glissent rapidement, toutes voiles dehors. Ils paraissent gigantesques, dans la pénombre, avec leurs iières mâtures, leurs coques élevées, toute cette toile éployée qui met dans le ciel de larges taches sans astres.

Ces bâtiments ont une allure mystérieuse et sour- Qoisc qui n'a rien de pacifique; les feux sont masqués.

et, aux trois rangs de sabords, qui percent les flancs puissants, quelques lueurs piquées par les étoiles dénoncent les canons à Taffût.

Il y a là en effet huit navires de guerre, toute une flotte, qui s'avancent sur une seule ligne, poussés par une brise régulière, et sont assez proches Turi de l'autre pour ne pas se perdre de vue, même dans la demi- obscurité.

 bord du vaisseau amiral, plus haut que les autres et qui amasse plus d'ombre autour de lui, deux jeunes officiers, accoudés au bastingage, causent à voix basse.

Autour d'eux les manœuvres s'accomplissent presque en silence. Le battement de la toile, quand la brise mollit, le léger sifflement des cordages, le craquement de la carène sont les seuls bruits qui se mêlent au munnure continu de l'eau, déchirée par la poussée de la proue.

Parfois, cependant, une poulie jetje soudain un grincement qui fait l'efTèt d'un cri.

Quelques lumières apparaissent au bord de l'horizon qui semble proche ; rousses et troubles à côté du scintillement bleu des étoiles, elles sont disposées irrégulièrement à des hauteurs différentes.

— Madras! dit l'un des officiers à son compagnon.

— En sommes-nous loin ?

— A une lieue peut-être. Et le jeune homme ajoute en riant tout bas ; ils dorment sur leurs deux oreilles^ Ces bons Anglais, et presque tous ont déjà soufflé

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leur chandelle; c'est pourtant là, Je gage, leur dernière bonne nuit ; les trois cents bouches de nos canons leur chanteront demain Taubade.

— Connaissez-vous le plan d'attaque, monsieur de Kerjean?

— Pas plus que vous, mon cher Bussy ; mais il est facile à deviner : mouiller à quelque distance de Madras, débarquer de l'artillerie et surprendre la place. Ah! nous virons I ajoute-t-il en prêtant l'oreille à un commandement jeté dans le porte-voix.

— On se rapproche de terre, dit Bussy.

Tous les bâtiments^ en effet, accomplissent en même temps la même manœuvre et courent une bordée vers la terre; puis ils reprennent leur première direction, côtoyant de plus près le rivage. Les lumières de Madras s'éloignent à bâbord, pâlissent et disparaissent.

C'est Madras cependant que guettent ces formidables rôdeurs. Us ont passé inaperçus, aucun navire ennemi ne soupçonne leur présence, aucun n'a donné l'alarme.

Bientôt des chaloupes se détachent et vont reconnaître la côte. Le lieu est propice au débarquement.

Alors un grouillement d'ombres silencieuses âe laisse entrevoir sur les navires. On déroule la chaîne des ancres, les matelots grimpent dans les haubans et peu à peu toute la toile s'abat, se replie, laisse à nu la sveltesse majestueuse des mâtures et des cordages*

L'amiral, entouré de son état-major, is'avance sur le pont et donne> sans baisser la voix, une voix rade

et impérieuse, les dernières instructions. Bussy et Kerjean reçoivent les ordres qui les concernent : ils doivent débarquer les premiers avec cent cinquante hommes et aller reconnaître et occuper une pagode en ruines, qui se trouve par là. Cette pagode sera un poste avancé qui protégera au besoin le difficile transport de rartillerie; puis, le travail accompli, on pourra y dormir le reste de la nuit.

Alors d'innombrables embarcations, les chelingueç du pays, faites d*écorce de cocotiers et de cuirs cou- i sus, afin d*avoir la souplesse et l'élasticité indispen- ! sables pour ne pas être brisées par le ressac terrible de la dernière lame, semblent sortir des flancs des grands navires. Elles dansent sur Teau d'un£ façon désordonnée, comme des cosses vides; mais bientôt le poids des hommes leur donne un peu de stabilité, et elles prennent leur route vers la rive invisible. Les deux officiers sont descendus les derniers; mais leurs rameurs sont les plus robustes et ils sont bientôt en tête de la flottille.

Un grondement continu, comme un tonnerre lointain, commence à se faire entendre; il graudit, roule, s'étend, majestueux ; devient une longue vibration, une harmonie imposante qui rappelle les graves accords d'un orgue géant.

— Nous approchons, dit Kerjean.

— Qu'est-ce donc ? demande Bussy.

— Ce bruit? C'est l'énorme chute de la mer sur plus de cent lieues de côtes.

Ils furent bientôt en plein tumulte dai^s une nappet

d'écume bouillonnante, désordonnée, comme folle, et

il leur semblait que les canots bondissaient sur une

houle de neige.

^ — Attention ! cria Kerjean.

« Cétait la chute: une lame monstrueuse qui tombait

en cataracte sur le sable ; et les canots prirent un élan

vertigineux, à travers le tapage assourdissant, dans

un éclaboussement d'eau. Mais l'habileté des rameurs

noirs était telle qu'avant d'être revenus de l'étourdis-

sement les passagers se trouvèrent, un peu mouillés,

mais sains et saufs, sur le rivage.

Kerjean se secoua en riant, et Bussy, qui respirait à pleins poumons la bonne odeur de la terre, sembla pris d'une frénésie de joie :

— Enfin je te touche donc, mystérieuse contrée ! s*écria-t-il. C'est bien ton sol que mon pied foule ! Le rêve se réalise, enfin !

Et il ajouta, en levant les yeux vers les étoiles :

— Djennat-Nichan I

— Quel hébreu nous parlez-vous là ? demanda Kerjean, qui regardait son compagnon avec surprise.

— N'est-ce pas là un des noms de l'Inde ? dit Bussy ; il signifie : Image du Paradis. N'est-ce pas bien un nom qui lui convient ?

— Paradis I quelquefois ; enfer, très souvent, répondit Kerjean ; mais ce n'est pas le moment de discuter cette question. Nos hommes ont accompli sans encombre la cabriole du débarquement, c'est l'instant de les rallier et d'exécuter les ordres reçus.

Bientôt on se mit en marche, guidé par un cipaye qui connaissait la pagode en ruines.

— Serrez les rangs ! cria Kerjean, et que Tavantgarde avance avec précaution en battant les buissons*

-— Que redoutez-vous ? demanda Bussy, la côte semble absolument déserte,

— L'Inde est autant aux bètes qu'aux hommes ; eu cela, elle ressemble à ce paradis pour lequel vous la prenez ; mais elle en diflfere en ceci, puisque les bêtes étaient douces là-bas, à ce qu'on raconte : c'est qu'elles sont ici fort dangereuses et féroces. Entendez- vous leur musique ?

La nuit en effet était pleine de plaintes et de ciî^ sourds. Mais les bètes affamées fuyaient à l'approche de cette troupe nombreuse, et à travers les hautes herbes et les broussailles on arriva sans en avoir vu une seule à la pagode ruinée.

Des bandes de chacals, des compagnies de vautours furent encore les seuls ennemis que Ton eut à mettre en déroute et qui cédèrent la place, en protestant par d'affreuses clameurs.

On fit le tour des monuments effondrés, des jardins sans clôtures et semés de débris, puis, les sentinelles postées, le signal de la réussite de l'entreprise donné à l'escadre, on rompit les rangs et l'on campa dans la place si facilement conquise. Le plus grand nombre s'était installé dans une haute salle ouverte, la moins délabrée de l'édifice ; les deux officiers s'éten dirent là aussi, sur leurs manteaux, pour prendre quelques heures de repos.

— Avez-vous sommeil, monôieur de Bussy ?

demanda bientôt Kerjean.

— Sommeil ! Si près du moment de combattre, et sut cette terre que je brûle de voir et que la nuit me dérobe? Non, certes, avec impatience j'attends l'aurore.

— Alors, si vous ne voulez pas dormir, permettezmoi de vous faire une question.

— Faites, monsieur de Keijean, je serai heureux d'y répondre . *

— Je suis bien indiscret, dit Kerjean avec un peu d'hésitation, voici trois jours seulement que je vous connais et il me semble que je vous connais depuis toujours; peut-être, cependant, ma sympathie va trop vite.

— Est-il possible que vous ne deviniez pas quelle joie c'est pour moi, qui arrive inconnu dans ce pays, de trouver avant de toucher terre un ami tel que vous, dit Bussy en tendant la main à son compagnon.

— Vrai ? Vous me considérez déjà comme un ami ? s'écria Keijean d'une voix joyeuse, alors j'ose tout : dites-moi quel est ce jeune page, si gracieux et si pâle, que vous avez fait débarquer à Pondichéry î

— Vous l'avez vu ?

— C'est moi qui l'ai reçu à terre. Il était tout ' mouillé et tout éperdu. J'ai repris l'embarcation qu'il

quittait pour rejoindre la frégate.

— C'est que vous me demandez-là un secret qui n'est pas le mien.

— Vous voyez ! Eh bien, n'en parlons plus et pardonnez-moi, dit Kerjean, avec un soupir.

— Je fais mieux que de vous pardonnner, je vous promets de vous répondre. . . plus tard.

— Ah ! plus tard ! et si je suis tué demain je ne saurai rien, s'écria Kerjean avec un désappointement d'enfant gâté.

— Vous y tenez ? dit Bussy. C'est qu'il y a un peu de fatuité de ma part à vous répondre. Enfin voici : ce jeune page est une femme.

— Une femme ! Cette idée avait un instant effleuré

mon esprit.

— Une jeune fille même, reprit Bussy, vous voyez,

c'est très romanesque ; elle s'est éprise de moi pendant mon séjour à Paris, et sous un déguisement n)t'a suivi.

— Une fille noble ?

— Oh ! non, une simple bourgeoise, une orpheline qui avait hérité de l'hôtellerie où j'étais descendu à Versailles. Je ne me doutais de rien jusqu'au moment où, lui annonçant mon départ pour l'Inde, je la vis tomber pâmée sur le plancher* Cependant, en revenant à elle, elle mô dit quelle était sujette à des vertiges, et j'oubliai vite le soupçon que j'avais eu un instant. Mais la rusée, pendant que je faisais mes préparaiifs de départ, réalisa sa fortune et, tout en me recommandant avec la plus grande instance un sien parent qui voulait aller aux Indes et me tiendrait lieu de serviteur durant le voyage, elle organisa dans le plus grand secret son déguisement et disposa tout pour me sui* vre. Ce parent, que j'avais consenti à emmener, devait ms rejoindre à Lorient. Lorsqu'il arriva, j'étais déjà à

bord du bâtiment, occupé par une afifaire de service, et nous édons loin du port quand je reconnus Manon, trop tard pour m'opposer à sa folie.

— Et elle a supporté cette longue navigation, ces tempêtes, ces jours de combats?

— Avec le plus grand courage ; mais elle est maintenant épuisée et malade ; c'est pourquoi je Tai laissée à Pondichéry.

Kerjean avait une phrase sur les lèvres, il hésitait, cependant elle s'échappa :

;. — Vous devez bien l'aimer ?

— Eh bien non, je ne l'aime pas, répondit Bussy après un court silence, j'ai beaucoup d'amitié pour elle, mais pas d'amour.

— Pauvre enfant ! s'écria Kerjean, sa passion ne vous a point touché, vous êtes tellement cruel ?

— La chère Manon n'est pas exigeante, il parait que le bonheur de vivre près de moi et d'être le plus attentionné des pages lui suffit tout à fait.

— Vous croyez cela, mais sa pâleur en dit plus long. Ah! je le devinais: vous êtes un de ces êtres que toutes les femmes adorent.

Kerjean se tut, et tomba dans une rêverie qu'il secoua bientôt comme s'il eût craint de laisser deviner ses pensées. Se relevant vivement, sur un coude, il reprit la conversation.

— Que pensez-vous de l'amiral ? dit-il.

— Encore une question délicate, répondit Bussy, en souriant, mais j'y répondrai franchement. L'amiral me fait l'effet d'être un héros mi-pard de blanc et d/e

lO LA CONQUÊTE DU PARADIS

noir, lumière et ombre, af change et diable. Moi qui l'ai vu accomplir des prodiges, je ne le reconnais plus ; toutes ces lenteurs, ces hésitations, ce refus de combattre Tescadre anglaise quand nous avions tous les avantages, c'est à n'y rien comprendre.

— Je comprends, moi ; comme vous le dites, il y a de Tombre sur ce héros, et je crois deviner quelle est la paille qui fera rompre ce pur acier.

— Qu'est-ce donc ?

— L'envie!

— Que dites-vous là î s'écria Bussy en se rapprochant de son compagnon, parlez plus bas.

— Vous verrez, continua Kerjean en baissant la voix ; l'amiral est dévoré de jalousie ; il ne veut ni ordres ni conseils, même quand ils sont conformes à ses idées ; la puissance de mon oncle dans ce pays lui porte ombrage, il ne veut pas d'une victoire partagée.

— Vous m'effrayez ; mais je ne puis croire à de pareils sentiments.

— Dieu veuille que je sois un calomniateur, dit Kerjean en soupirant.

Le silence se rétablit encore une fois et de nouveau le jeune homme le rompit.

— Voici bien longtemps que j'ai quitté la France, dit-il, parlez-moi d'elle. Que dit la cour ? que fait-on à Versailles?

Bussy complaisamment rapporta à son compagnon toutes les chroniques, les scandales qui occupaient la cour lors de son départ de France, les succès galants du duc de Richelieu, la fortune naissante de Madame de

Pompadour, la nouvelle maîtresse du roi. Mais lorsqu'il eut parlé quelque temps, un léger ronflement vint l'avertir qu'on ne l'écoutait plus. 11 rit silencieusement, et, mettant ses mains sous sa tète, il contempla la palpitation des étoiles, à travers les larges baies de la salle, qui semblaient découper des festons de velours noir sur la clarté relative du ciel .

Le bruit de toutes ces respirations d'hommes au repos troublait seul le silence ; mais si quelqu'un eût été éveillé, il eût pu entendre Bussy murmurer une fois encore, comme s'il prononçait le nom d'une maltresse bien-aimée :

— Djennat Nichan !

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