PONDICHERY
Le canon î Les gueules de bronze crachant leur hurlement de haine et de mort, à travers la nature splendide.
Un cercle de fer enferme Pondichéry ; du côté de la mer, c'est une flotte formidable ; du côté de la terre, une armée.
Presque en même temps que le danger qu'elle annonçait, une nouvelle terrible est arrivée de France. On avisait le gouverneur de l'Inde qu'une expédition des plus sérieuses contre Pondichéry avait été décidée par l'Angleterre, qui expédiait huit vaisseaux de guerre et onze transports chargés de troupes, sous le commandement de l'amiral Boscawen.
Ce n'était plus la lutte, inégale encore, mais dont on espérait cependant triompher, que l'on redoutait auparavant; on allait se trouver en présence de forces, supc-
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rieures à tout ce qu'on avait vu jusque-là dans les mers de rinde. Et qu'envoyait-on à Dupleix pour tenir tête aux ennemis, pour soutenir Thonneur de la nation? de l'argent, des troupes, des munitions ? Non, on lui donnait simplement le conseil, presque dérisoire, de faire bonne contenance ?
Un moment, atterré par ce coup terrible, Dupleii songea, malgré lui, aux grands suicides antiques, Mais il avait vite relevé le front, et juré de défendre, avec ses faibles ressources, et jusqu'à son dernier soufïïe, cette ville qu'on lui a confiée et qui, sous les plis du drapeau de la France, est un morceau de la patrie. Alors, avec son énergie ordinaire, il a préparé la défense, veillé à tout, rendu à tous la confiance et le courage. Grâce à ses fonderies, qui travaillent sans relâche, il a une artillerie très forte et a pu armer, tout autour de la place, quantité de redoutes et d'ouvrages avancés, qui, disputés pied à pied, donneront beaucoup à faire aux assiégeants, avant qu'ils aient attaqué le corps même de la place.
Maintenant, on se bat au village d'Ariancopan où est établie la principale redoute.
L'endroit est admirable avec ses bois épais, pleins de fraîches perspectives et sa claire rivière encaissée entre des rives touflues ; mais, aujourd'hui, la fumée et l'odeur de la poudre cachent les fleurs et troublent leurs parfums.
Croyant n'avoir devant eux qu'un ouvrage de peu d'importance, les Anglais se sont avancés, la veille, avec un% confiance funeste, essayant l'assaut du fort,
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sans échelle ni matériel. Ils ont payé cher leur imprévoyance. S'apercevant trop tard de leur erreur, sous un feu terrible, ils se sont vus forcés de reculer, laissant sur le terrain beaucoup de leurs meilleurs soldats et plusieurs officiers. Â présent ils reviennent en force, et entreprennent, dans les règles, le siège du village fortifié. Mais ils montrent moins d'entrain déjà, et de sûreté ; la perte du major Goodere, le plus expérimenté de leurs chefs, les affecte beaucoup, non sans raison, ceux quile remplacent ont déjà montré leur incapacité : au matin, on s'est aperçu qu'une batterie, établie la nuit, a devant elle un bois, qui lui masque Tennemi* Les Français ont salué d'éclats de rire cette bévue incroyable, et ils chantent une chanson moqueuse dont on entend le refrain entre les décharges:
Marlborough s'en-va-t en guerre.
L'amiral Boscawen est le petit-neveu du célèbre Marlborough; c'est même à cause de cette haute naissance que, malgré sa jeunesse — trente-six ans à peine, — il a obtenu la faveur, presque unique, du double commandement de la flotte et de l'escadre. Les soldats français ont appris, on ne sait comment, cette parenté et leur plaisir est de rythmer le combat sur cet air connu.
Et la mousqueterie crépite, l'artillerie tonne, supérieure du côté des Français, mais nourrie et puissante dans la riposte.
— A la bonne heure ! s'écrie Paradis en pointant lui-même une pièce, ceux-ci ne tournent pas les talons, comme les Maures, au premier mot qu'onjfbur dit ;
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c'est plaisir de se battre contre eux et il y a de l'honneur à les vaincre. Vois-tu, mon fils, continue-t-il en s'adressant au canonnier, quand une pièce anglaise allonge le cou, oppose-lui-en trois pourlui rabattre le caquet.
— Monsieur l'ingénieur en chef, crie une estafette qui passe à cheval, le commandant Law ordonne d'aller bouleverser les travaux de l'ennemi, et vous prie de diriger la sortie, avec le capitaine de Bussy, que je cours prévenir.
— Entendu!
Bussy est au poste le plus avancé, de l'autre côté de la rivière, près d'une batterie, qu'on vient de construire là, et qui prend Tennemi en enfilade. On ne se voit pas, on ne s'entend pas dans la fiimée et le vacarme, l'estafette est obligée de mettre sa bouche contre l'oreille du marquis et de lui hurler l'ordre du commandant.
Peu après les volont aires, précédés de leur capitaine, sortent du nuage, en même lenps que les dragons, conduits par Paradis, s' élancent et traversent la rivière.
Les Anglais font bonne contenance d'abord ; mais rimpétuosité et la vigueur de l'attaque les font plier, et bientôt ils abandonnent les retranchements, pris d'assaut, et aussitôt bouleversés de fond en comble. — Allons ! je n'ai pas de chance, s'écrie Paradis en riant ; encore des gens qui se sauvent !
En effet, cette contagion terrible qu'on appelle panique s'est emparée des assiégeants qui, malgré ks efforts des officiers, s'enfuient en désordre.
Seul uif jeune enseigne, à force d'énergie et d'intrépi-
dite, est parvenu à retenir le peloton qu'il commande; il se replie en bon ordre, sans cesser de se défendre, devant Bussy qui le repousse vivement : ici c*est une retraite, non une fuite.
— Kerjean, reconnaissez-vous ce jeune homme ? crie le marquis à son ami qui se bat à quelques pas de lui.
— Ma foi non, dit Keijean, je ne l'ai jamais vu.
— Vous ne vous souvenez pas? ... à la porte de Madras, ce jeune fou armé d'un pistolet ?
— Ah ! c'est juste I et voilà le grand garçon jaune qui le suivait d'un air si pitoyable. Il est encore très comique sous l'uniforme.
— Je disais bien que nous avions tort de laisser aller cet enfant, et il nous échappe encore ; le voici hors de portée.
— N'importe, notre victoire est complète, dit Kerjean, nous avons fait beaucoup de prisonniers, et presque tous parmi les chefs. Les troupes reviennent au retranchement, pleines d'enthousiasme.
Le commandant Law ramenait une capture importante, un officier d'une figure pâle et digne dont l'habit écarlate était tout chamarré d'or ; c'est le major Lawrence, un homme déjà illustre, qui ne voulant pas fuir avec ses soldats, est resté seul au milieu des ennemis, et s'est laissé désarmer.
— C'est étrange, n'est-ce pas, disait le commandant Law, cette ressemblance de noms entre le captif et son vainqueur? • '
Les assiégés étaient tout heureux de leurs succès ;
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ils pouvaient espérer garder le fort d'Âriancopan, ce qui mettrait leurs adversaires dans un fz^rand embarras ; ils les sentaient hésitants et indécis, et remarquaient qu'ils refaisaient les retranchements détruits avec une lenteur extrême.
Quelques jours après cette sortie heureuse, tout le monde était à son poste dans le village et aux tranchées, surveillant le travail ^ Tennemi, le démolissant à mesure et harcelant les travailleurs ; quand, tout a coup, un fracas épouvantable éclata au milieu d'eux, faisant trembler le sol et envoyant vers le del une gerbe de feu qui retombe en pluie de débris. Le fort oscille un moment, puis s*écroule, et une panique emporte vers la ville beaucoup de ces héros d^hier.
Lorsque le silence s'est fait, de longB cris et des gémissements le remplissent. Les officiers se précipitent vers les ruines fumantes, jonchées de blessés et de morts. Qu'est-il arrivé? Une horrible catastrophe, dans laquelle les Anglais ne sont pour rien: deux charriots de poudre viennent de sauter dans le fort, qui n'existe plus, et cent hommes sont morts ou hors de combat.
D'entre les décombres sortent d'affreux hurlements, des plaintes faibles ; mais il y a encore des explosions partielles, Ton n'ose pas approcher.
Une consternation muette fige tous ceux qui échappent au désastre.
— Est-ce que vous allez laisser mourir vos camara* des sanâ rien tenter pour les sauver? crie Bussy qui vient d'arriver, à ses volontaires ; si vous étiez capa-
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bles d'une pareille lâcheté, je briserais mon épée pour ne plus être votre chef.
Et, le premier, il court aux ruines, écarte de ses mains les pierres brûlantes, qui écrasent la poitrine d'un blessé. Ses hommes Tout suivi sans hésiter. Bientôt les blessés et les morts sont couchés sur des brancards et emportés vers la ville.
Paradis est hébété de désespoir. Il fait sonner la retraite, pour abaiSdonner la redoute, qui n'est plus tenable ; mais Bussy s'élance vers lui et lui saisit les mains.
— Je vous en conjure ne donnez pas cet ordre, s'écrie-t-il; réfléchissez! 11 faut garder le village et réparer tant bien que mal les dégâts.
— Mais c'est hnpossible! dit Tingénieur, que ferions-nous de cette ruine ? D'ailleurs, de La Touche s'apprête à faire sauter ce qui reste des remparts.
— Retenez-le ; ne faites rien sans prendre l'avis du gouverneur. Mais où est donc le commandant Law?
— A la ville, où il conduisait les prisonniers.
— Eh bien, laissez-moi, avant d'agir, aller, de votre part, consulter Dupleix.
— Soit, hâtez'vous.
Mais Paradis n'est pas convaincu, il boche la tête, tandis que Bussy monte à cheval et part au galop.
Dans la ville, qu'il traverse comme un ouragan, c'est une terreur et un désespoir indescriptibles ; le bruit de l'explosion a attiré tous les habitants dehors, la nouvelle est connue déjà, sous des versions diverses, et ceux qui ont des parents ou des amis dans l'armée.
courent, avec des cris et des pleurs, pour reconnaître les morts et les blessés. Au palais, Bussy ne trouve aucun serviteur et est obligé d*attacher lui-même son cheval à une colonne. En quelques bonds il gravit le grand escalier sonore, à rampe de fer ouvragé, et arrive, hors d*haleine, dans le cabinet du gouverneur dont la porte est ouverte. Un soldat est là qui lui raconte révènement funeste. «
— Monsieur, dit Bussy d'une ygix haletante. Paradis a l'intention d'abandonner Ariancopan. J'espère pourtant avoir obtenu de lui qu'il n'agisse pas sans votre avis.
— Qu'on garde la redoute à tout prix, s'écria Dupleix ; sa perte entraînerait l'abandon de tous les autres ouvrages.
— Je cours porter cet ordre, dit Bussy.
Mais au moment où il va sortir, le bruit de plusieurs explosions éclate, et fait frémir les vitres.
— Trop tardî de La Touche vient de faire sauteries remparts.
— C'est un malheur, capitaine, dit le gouverneur, après avoir réprimé un mouvement de colère ; je vous remercie d'avoir essayé de l'éviter. Mais surtout qu'on ne se laisse point abattre, rien n'est perdu. Je vais voir par moi-même ce qu'il reste à faire.
Bussy redescend l'escalier lentement, respirant une minute, essuyant son visage qui ruisselle de sueur.
Derrière lui une porte s'est ouverte. Quelqu'un le suit d'un pas léger, et une forme blanche se laisse glisser le long de la rampe;
— Mademoiselle Chonchon ! dit le jeune homme, qui s'arrête et se découvre.
Comme il Tavait oubliée, cette belle jeune fille, qui sans doute ne Toubliait pas, lui ! Qu*était devenu ce beau projet, conçu un soir de bal, d'arracher son cœur à la passion qui le brûlait, pour le donner à cette enfant, qui Teût rafraîchi dans un calme amour ? Il n'y avait plus songé
Elle était bien pâle et charmante en ce moment, avec ses grands cils qui palpitaient, respirant avec peine, dans une émotion qui semblait la suffoquer.
— Ah! c'est bien vous! balbutîa-t-elle, vivant! Je vous savais là-bas, et j'ai eu si peur que j'ai cru mourir. Je vous ai vu traverser la cour, mais si vite, que je n'étais pas sûre ; alors je n'ai pu y tenir, j'ai voulu savoir. Ah ! que je suis heureuse que ce soit vous !
Bussy, un peu gêné, mais touché de cette émotion, regardait Chonchon avec un sourire affectueux ; appuyée du dos sur la rampe, elle s'y tenait des deux mains comme si elle eût craint de tomber ; elle semblait un peu honteuse maintenant, mais enchaînée à cette place par un charme qu'elle ne pouvait rompre.
— Je suis tout fier delà sympathie que vous daignez me montrer, mademoiselle, dit-il enfin, mais bien mortifié de paraître devant vous accommodé comme me voilà ; vraiment, il valait mieux mourir que d'être vu si fort à mon désavantage. Je dois avoir la figure noire comme celle d'un charbonnier et je ne sais où cacher mes mains tant elles sont horribles.
Ses mains, une de ses coquetteries, étaient en effet
ô-i ul conqcéfe du paradis
coercnes de brûliiries et soiuDées de saDg et de poudre.
— Hais TOUS £tcs Ucssé 1 s^écria la jeune fille qui i c u o u ia ses forces et se raïqirodia de Bussy.
— XoiL dit-il, ce sangii^est pas le mieii.
— Ces brAloies scMit Inen à tous ; je vous en prie, laissez-moi toqs panser.
— Ce B*est rien do tout, dit-il, ne vous moquez-pas.
— Y soogez-Tons ? et si le mal s'envenime, vous ne pourrez plus tenir votre épée. Venez, venez I N'est-ce pas le devoir des fenunes, en temps de siège, de soi* ^er les blessés >
Bussy, craignant de manquer de courtoisie, suivit Chonchon, sans se £ûre prier davantage. Alors elle courut devant, le guidant vers son appartement à elle. Mais elle le laissa dans un charmant petit salon de forme ovale, tout tendu de rose.
Elle revint bientôt, portant tout un attirail de chirurgien, et suivie d'une jeune Indienne, de douze ans à peine, qui semblait une statuette de marbre noir ; elle tenait une aiguière et une grande coupe de cristal.
Chonchon avait une expression sérieuse et attendrie, en déployant des bandes et en préparant toutes sortes d'onguents, qui amusait le marquis ; il souriait en la regardant et tendit ses mains de bonne grâce. L'Indienne les inonda d'eau parfumée pour laver tout ce sang et les brûlures apparurent: quelques-unes profondes, surtout dans les paumes, assez cuisantes maintenant pour arracher au jeune homme de légers mouvements nerveux.
— Comme vous souffrez !
— Mais non» pas du tout, c'est seulement la poudre qui pique un peu,
Alors, ayec la plus grande délicatesse, elle entreprit de lui enlever ces grains noirs qui saupoudraient les plaies, mais* elle était tellement troublée d'être si près de lui, que ses jolis doigts tremblaient et devenaient malhabiles. .•
Par moment elle s'arrêtait et fermait les yeux,
— Ah t disait-elle je vous fais mal ; à cette idée des frissons me courent partout.
— Je vous jure, je n'ai d'autre mal que celui que vous cause cette niaiserie, que deviendriez-vous donc, trop sensible infirmière, s'il vous fallait soigner une vraie blessure ?
— Le désir de sauver le blessé me donnerait des forces, j'espère.
Et elle prolonge le pansement, mettant de la charpie, des bandes qu'elle roule lentement. Lui, un peu étourdi de chaleur et de fatigue, la regarde faire, pris d'une vague somnolence ; il pense qu'il faudrait partir, que cela dure trop et qu'en un pareil moment il devrait être à son poste. Mais il la sent si heureuse de l'avoir là, chez elle, dans cette apparence d'intimité, il est si évident qu'elle l'aime, qu'il ne peut s'empêcher d'avoir compassion d'elle et n'ose pas la quitter brutalement. C'est charmant c^iUeurs ce salon de jeune fille, ouvrant sur une vérandah^ pleine de fleurs, avec son clavecin de laque yerte, festonnée de guirlandes de roses, la harpe debout à côté, et le métier à broder, près de la corbeille, d'où débordent les soies de couleurs frâîcheSr
Un intérieur doux et coquet, témoignant d'une vie heureuse, pleine de loisirs, qui deviendrait le sien s'il le voulait ; l'idée qu'il ne le veut pas lui fait pousser un soupir.
Chonchon a entouré le pansement d'un .taffetas noir. Maintenant, c'est fini ; elle a beau multiplier les épingles, "il ne reste rien à faire ; il va la quitter pour retourner à de nouveaux dangers. Cette pensée que peut-être elle ne le reverra plus, qu'elle peut apprendre tout à coup qu'il est tué, la fait pâlir et lui remplit les yeux de larmes. Elle se mord les lèvres pour s'empêcher de pleurer.
— Merci mille fois, mademoiselle, dit-il en s'inclinant sur la main de la jeune fille qu'il porte à ses lèvres, vous m'avez à tel point comblé de vos bontés, que j'en suis tout confus.
— Donnez-moi souvent de vos nouvelles, n'est-ce pas ? dit-elle d'une voix presque indistincte.
Et, de la porte, elle le regarde s'éloigner, atteindre l'escalier, et là se retourner encore pour la saluer avec un bon regard.
— Ma foi, j'ai été fort sot, se dit-il, tandis qu'il traverse de nouveau la ville en galopant, une femme, m'ayant fait comprendre aussi clairement qu'elle a du goût pour moi, serait mortellement fâchée de ma réserve ; mais elle, dans sa candeur virginale, n'y songe même pas. Pauvre enfant ! comme elle était pâle et tremblante, prête à s'évanouir ; j'aurais dû la soutenir dans mes bras et la consoler d'un baiser. Je ne l'ai pu. Un baiser ! Il me semble que je dois garder mes lèvres
pures, pour celui qui est mon plus cher espoir, tout ce que je regretterai de la vie,si jesuis tué sans l'avoir eu. Le cheval ne galopa plus, n'étant plus excité par son cavalier, tombé dans une rêverie, et dont l'esprit était parti bien loin; bien loin de la pauvre Chonchon qui pleure dans le salon rose.