CONFIDENCES
— Parions, cousine, que, si je le veux, je fais cesser, par quelques mots, cette grande tristesse qui vous accable depuis bien des jours.
— Je ne suis pas triste, mon cousin, dit Chonchoii, en mordillant rêveusement le bout de son éventail.
— Non, pas du tout ; vous êtes même d'une gaieté extraordinaire, et les invités de mon oncle s'en apercevronttoutàrheure.Je parie encore que vous ne leur direz pas un mot, et ne pourrez même pas sourire.
— Je suis un peu incommodée.
— Oui, je connais cela, la migraine, ou les vapeurs ; mais je n'y crois pas, et je sais bien ce qui vous chagrine.
— Mon cousin, vous vous parjurez: vous aviez promis d'oublier la méchante idée que vous aviez eue.
— C'est par afifection pour vous que jemanque à «na parole, dit Kerjean ; je ne peux pas vous voir ainsi, changée, pâlie, les yeux éteints et tout absorbé^ dans une idée noire ; je reveux ma Chonchon, gaie et insouciante.
— Mais je suis comme toujours, je ne vous comprends pas.
— Allons ! pourquoi manquer de confiance ? A notre âge, une seule chose est capable de nous faire tristes ou heureux, et c'est mal de renier ses plus chères pensées.
— Je ne pense à rien, je vous jure.
— Pourquoi donc votre éventail tremble-t-il ainsi dans vos mains >
— Ahl vous êtes d'une indiscrétion I... dit la jeune fille en refermant son éventail avec tant d'impatience qu'une des branches d'ivoire se brisa.
— Voyons, ne vous fâchez pas ; je suis comme le médecin qui, sûr de vous guérir, insiste pour vous faire avaler sa potion, et je vous guérirai de force. Voici ce que j'ai à vous dire : 11 a été suivi dans l'Cnde en secret et sans son agrément, et n'a que de l'amitié pour la personne qui lui a donné cette preuve d'amour..
— Comment pouvez-vous connaître si bien ses sentiments ? dit Chonchon, sans lever les yeux.
— Ah 1 dit Kerjean, dois-je vous avouer cela ? Eh bieni oui, je le ferai, tant je tiens à vous convaincre. J'ai été, malgré moi, touché par les charmes de cette jeune fille, dont j'avais du premier coup d'œil deviné le déguisement, et il m'a vu lui rendre des soins, sans
en témoigner la moindre jalousie. Si jamais il a eu du goût pour elle, ce qu'il nie absolument, c'est passi Voilà, petite cousine. Vous allez mieux déjà, car le sang remonte à vos joues, et vos lèvres, qui font la moue depuis si longtemps, se détendent dans un sourire. Maintenant, je me sau^ car je ne veux pas être remercié.
Et il courut vers Madame Dupleix qui venait d'entrer.
— Ne m'embrasse donc pas comme cela, grand fou, s'écria-t-elle en riant, tu vas m'enlever tout mon rouge.
— Madame la marquise, vous n'en serez que plus belle avec votre pâleur d*Orientale.
— Mais elle ne va pas du tout avec les paniers et la poudre, dit-elle en s'arrètant devant une glace, et voilà que tu m'as enlevé la moitié d'une joue.
— J'aurai bientôt fait de rétablir l'équilibre, ma tante. Et il l'embrassa de l'autre côté.
— Mon Dieu! que j'ai donc un neveu insupportable, s'écria-t-elle en se défendant à coups d'éventail. Viens un peu Chonchon, et regarde si je suis encore présentable ; il m*a massacrée.
— Non, mère, tu es charmante, dit la jeune fille en redressant du bout du doigt une des fleurs de diamants qui tremblaient dans les cheveux de la marquise
Un dîner de gala a lieu ce soir-là, au palais neuf, où Ton est retourné aussitôt après la levée du siège. . Depuis ce temps, les jours se passent en fêtes et en réjouissances. • . \
Celte victoire si importante, Dupleix Ta fait sonner bl^n haut, par politique, aux oreilles des princes indiens ; il a même écrit au Grand-Mogol, pour lui faire savoir que les Français ont triomphé des forces européennes les plus considérables qui aient jamais paru dans rinde, et il a reçu de'Delhi de vives félicitations. Son prestige, a doublé tandis que, aux yeux des indigènes, les Anglais n'ont plus aucune importance.
Parmi les hôtes d'aujourd'hui, on attend le prince Salabet-Çingh et le fils de Chanda-Saïb : Aly-Résa ; puis tous les officiers, beaucoup de grands personnages, les hauts fonctionnaires et quelques riches banquiers arméniens. Enfin, c'est : c un de ces dîners mortels, où il faut se pincer pour ne par dormir », à ce que dit Louise de Kerjean.
Chonchon,à qui un poids est ôté de dessus le cœur, et qui revient à la vie, cherche partout son amie, sa confidente, à qui elle dit toutes ses pensées ; elle a parcouru le jardin, les salons encore vides, sans pouvoir la découvrir ; lasse et toute échauflFée, avec un commencement d'inquiétude, elle interroge un serviteur!
— Mademoiselle est avec monsieur le chevalier, dans la salle à manger, répond-il.
Chonchon, très surprise, y court.
— Ah I te voilà ! s'écrie Louise, nous sommes en train de faire un coup d'État; forcément tu es du complot.
— Qu'est-ce donc que vous faites ?
— Ce que nous faisons ? dit Kerjean, qui circule autour de l'immense table, toute scintillante d'orfèvre-
35o ul conquête du paradis
rie ; nous nous arrangeons pour éviter le purgatoire sur cette terre.
Le maître d'hôtel, un vieux serviteur qui a vu naître les enfants, suit le jeune homme, une grande liste à la main, moitié riant, moitié £lché.
— Mais, monsieur le chevalier, dit-il^ les questions de préséance...
— Je m'en moque, répond Kerjean.
— Comment! vous changez les places ? s'écria Chonchon.
— Parfaitement, répondit Louise ; en ce qui nous concerne, naturellement. J'en ai assez d'écouter le brave général d'Âuteuil parlant de sa goutte et des mauvais tours qu'elle lui joue en campagne ; et l'excellent major de Bury me raconter dans quelle circonstance il a reçu la blessure qui l'a rendu boiteux.
Mais Chonchon é^it très effrayée de ce bouleversement.
— Plains-toi donc, lui dit Louise ; tu as à ta droite un vieil arménien, qui ne sait pas un mot de français, et à ta gauche Monsieur de Bussy.
La jeune fille fit un mouvement.
— Aimes-tu mieux que nous te laissions le voisin qu'on t'avait choisi officiellement?
— Qui est-ce ?
— Le petit neveu d'un trop illustre financier écossais.
— Le commandant Law ? Oh, non I s'écria Chonchon.
Et elle se mit bravement de la partie.
— Le plus difficile, c'est de caser ceux que nous déplaçons, disait Kerjean.
— Qui avez-vous choisi pour voisines, cousin ?
— Macfemoiselle d' Auteuil, qui n*a pas la goutte, elle ; puis, à droite, je me sacrifie, je subis une vieille maman très inconnue. On m'en âvâit mis deux, c'était trop.
Lorsque, leur gaminerie accomplie, les trois complices, très satisfaits, rentrèrent dans le salon, presque tous les convives étaient arrivés.
Chonchon chercha Bussy des yeux. Elle le fuyait depuis quelque temps, et il lui semblait maintenant qu'elle avait des torts envers lui ; elle avait été si froide, lui répondant à peine, n'ayant plus l'air de le connaître, après lui avoir montré, plus qu'il ne fallait, sa sympathie ! Que devait-il penser d'elle ? A présent que sa souâîrance s'en était allée, elle se rendait compte que sa conduite avait été imprudente, qu'elle n'avait eu aucune raison de changer ainsi de manières avec lui, n'ayant, malheureusement, aucun droit sur son cœur.
Lorsqu'elle aperçut le jeune capitaine, adossé au chambranle d'une porte, il était tellement absorbé et triste, tellement absent, qu'elle put s'imaginer être pour quelque chose dans cette sombre préoccupation. Elle eût voulu aller à lui, le saluer, lui sourire. Mais trop de monde les séparant, elle se résigna à attendre ce grand bonheur de tout à l'heure : ce dîner passé auprès de lui.
Pendant ce temps, Bussy, la main sur sa poitrine, y appuyait, comme pour l'incruster dans sa chair, jus-
352 JL\ CONQUft'E DU PARADIS
qu'à se faire mal, un sachet qu'il portait sur la peau et dans lequel était enfermée cette boucle noire et brillante, déposée en ofirande aux pieds de Vichnou et dérobée, pour lui, au dieu de h mer. Il avait besoin de cette meurtrissure pour se persuader que toute cette scène de Sadraspatnam n'était pas un rêve qu'il avait fait. Presque aussitôt après, enfermé dans Pondichéry, il n'avait plus eu aucune nouvelle, ce qui était bien explicable, toute communication avec la ville étant coupée. Mais depuis?... Rien ne venait, aucun messager n'apportait cette réponse attendue dans les transes du doute. Naik expliquait le retard par le mauvais état des chemins ; la saison des pluies était de retour, les rivières torrentueuses devenues infranchissables, les routes bourbiers, tout voyage était impossible pendant quelques semaines encore ; la preuve c'est qu'Arslan-Khan, le meilleur ami du marquis maintenant, retourné près de la reine pour lui demander son congé, n'avait pu donner de ses nouvelles. Mais les paroles que le fakir lui avait dites, en le quittant, empêchait surtout l'espoir de mourir dans le cœur du jeune homme : t Aie patience, la réponse sera selon ton désir » et il voulait croire aveuglément à ce que disait Sata-Nanda. Tant qu'il avait fallu se battre, l'ardeur de la lutte et la fatigue brisant son corps, endormaient son impatience ; mais aujourd'hui elle prenait une acuité insoutenable, le brûlait de langueurs mortelles.
— Que le bonheur soit le héraut qui te précède, glorieux capitaine, dit tout à coup, près de lui, une
voix harmonieuse, je suis heureux de te revoir.
Bussy releva la tête vivement, regardant av£C une sorte d'égarement, tant son esprit était loin du salon de Dupleix, où on le ramenait brusquement. Il eut un tressaillement de surprise; le prince Salabet-Çingh, tout resplendissant d'or et de pierreries, debout devant lui, le regardait en souriant ; mais ce n'était pas lé prince qui avait parlé ; il s'appuyait d'une main à l'épaule d'un tout jeune homme qui tendait la main à Bussy.
— Aly-Résa ! s'écria-t-il en reconnaissant le fils de Chanda-Saïb, c'est une fête pour moi, le jour où je te rencontre de nouveau.
— Le prince très illustre qui nous éclaire de sa présence, dit Aly-Résa, était curieux de te connaître. J'ai eu le bonheur de lui parler de toi, et il a entendu partout chanter tes louanges pendant la guerre.
— La bégum m'a dit que tu parles notre langue, dit Salabet-Çingh. J'aime beaucoup les Français, mais tu es le seul à qui je puisse le dire sans interprète. Aussi je serais heureux d'être ton ami.
Son ami 1 Bussy avait envie de lui crier qu'ils étaient rivaux et qu'il le haïssait. Mais c'était Thôte de Dupleix et un pareil esclandre eût été odieux. Il parvint à se maîtriser et s'inclina profondément.
— Un pareil honneur est trop au-dessus de moi, dit-il.
— Laisse-moi t'appeler Bâhâdour (i), continua le ^
(i) Ç'est-à-dire, héros.
354 LA CONQUÊ'l'fe DU t>ARADIS
prince/ .personne n'est plus que toi ^jUg^^ ^^ ^^ ^^^\ et &isons dès à présent un pacte d'amitié. Donne-moi le nœud de ton épée, veux-tu ?
Bussy était abasourdi ; ma)^tej>rince parlait d'une voix si douce, avec des façonsl^fllines, qu'il n'y avait pas moyen de lui répondre par un refus ; il défit donc l'écharpe blanche, frangée d'or, qui ornait la poignée de son épée, et la donna à Salabet-Çingh. Celui-ci, rapidement, l'entortilla à la garde de a on sabre ; puis il ôta de son doigt un magnifique diamant et, prenant la main de Bussy, essaya de le lui passer. Malgré leur élégance aristocratique, les doigts du jeune Français n'atteignaient pas l'extrême finesse de ceux de l'Oriental : la bague n'entra qu'au petit doigt.
— Ma main est plus petite, disait Salabet en retenant celle de Bussy, mais comme la tienne est plus blanche 1
Puis il le laissa s'éloigner, ^e retournant à demi, lui disant par-dessus Tépaule :
— A bientôt, Bâhâdour !
Bussy était furieux; il cherchait à arracher cette bague, voulait aller dans le jardin pour la jeter au diable. Kerjean qui passait lui dit en courant :
— Donnez la main à ma cousine pour entrer daas la salle, vous êtes placé près d'elle.
On venait d'ouvrir, toutes grandes, les triples portes, flanquées de hallebardiers vêtus de brocart d'or, avec des bas cramoisis et un soleil sur la poitrine, et on s'en allait, en procession, vers la salle à manger.
Le marquis trouva sur son chemin Chonchon qui le
cherchait. Il ne ]^ vit pas tout d*abord et elle fût effrayée de l'expression irritée de son regard. ' ■ ' .
— Mon Dieu I dit-elle, qu'avez-vous, que vos yeux ont Pair si méchanti^^
— Puisque je vdBpirouve, toute ombre disparaît comme devant l'aurore, dit-il galamment en lui offrant la main.
Une armée de serviteurs s'agitaient autour de la table : des pages, des échansons, des noirs remuant de grands éventails. Salabet-Çingh, placé à côté de la bégum, avait derrière lui des esclaves somptueusement vêtus, dont l'un portait une aiguière d'or. Bussy était placé presque en face du prince, il l'avait malgré lui sous les yeux, et sa maussaderie ne s^en allait pas.
— Je vois qu'il fait toujours très noir et que l'aurore n'a eu aucun pouvoir, dit Chonchon, décidée à faire des avances po]^r réparer ses torts.
— Grondez-moi, mademoiselle, dit le marquis fâché contre lui-môme, car je le mérite fort. Au lieu de jouir du bonheur d'être près de vous, je me laisse stupidement dominer par la colère, à cause d'un cadeau que l'on vient de me faire. Tenez, cette bague.
— Oui, le prince Salabet ; je l'ai vu de loin vous la donner, dit-elle. Comment cela peut-il vous irriter ? Il vous a fait le plus grand honneur possible, puisqu'il vous a pris un ruban et qu'il le porte sur lui ; c'est un signe qu'il se regarde comme votre ami.
— Pourquoi ? Je ne le connais pas I
— Votre valeur et vos traits d'héroïsme ont fait
grand bruit pendant le siège. Le priupe vous connaît par la renommée, et il vous remercie de l'avoir si bien défendu, puisqu'il n'avait pas quitté la ville. La bague est fort belle ; voilà bien de quoi^^e fâcher.
Et elle paraissait examiner le ornant, tandis, qu'en vérité, c'était la main qu'elle admirait. .
— Je suis absurde en effet, dit Bussy, mais c'est fini, n'y pensons plus.
Et il vida d'un trait son verre qu'on venait de remplir, et s'efforça d'être gai et aimable.
— M^aintenant que ma fâcherie est passée, dit-il, ^xpliqoez-moi la vôtre. Je crois que j'avais eu le mal-
* Uetft de vous déplaire et je me suis cassé la tête, en vain, à trouver pourquoi.
Comme il disait cela légèrement, sans regrets ! Elle s'était bien trompée en sHmaginant être pour quelque chose dans sa tristesse de tout à l'heure. Il la traitait en enfant, voilà tout, et cela la mortifiait profondément.
Elle baissait le nez vers son assiette, ne répondant pas.
— Vous voyez, reprit-il, vous me tenez rigueur. Qu'ai-je donc fait pour démériter de vous ? La première fois que nous nous sommes vus, vous m'avez moirtré plus de confiance.
— J'étais bien folle, alors, dit-elle, je suis devenue, plus sérieuse depuis.
— Ah ! ne devenez pas sérieuse ! c'était si charmant cette franchise candide.
Il avait dit cela d'un accent vraiment sincère, et elle se rassura un peu. La langue lui démangeait de parler
du page, mais elle voyait bien qu'il était impossible de dire la vérité, d'avoué» une jalousie aussi indis* crête. Il ne lui avait donné hélas ! aucun droit d^être jalouse. ^
— Je n'étais pas fâchée,, dit-elle.^ J'avais fait vœu de ne plus parler à aucun homme. Je voulais ejtrep au couvent.
— Quel joli mensonge! Vous accueilliez à m«rveille la cour que vous faisait te commandant Law.
— Oh ! celui-là, je le détes^p, dit-ell5 en riant ; c'était par pénitence que je Técoutais.
— Comment ! ce bel officier n'a pas su vous charmer? Voilà qui doit bien le surprendre. Voyez donc les regards jaloux qu'il nous lance.
— Jaloux, non : il me plaint sans doute d'être privée • de sa compagnie. Je ne connais rien de plus fat et de plus présomptueux que cet homme.
— Vous avez raison, dit Bussy, c'est un vaniteux sans esprit.
— Laissons-le, dit-elle : c'est ennuyeux de parler de lui. •
Elle ne perdait pas de vue son idée cherchant un détour pour l'interroger sur le page.
— Ne trouvez-vous pas, dit-elle, que les éscl|ves du prince Salabet sont très magnifiques ?
— Surtout celui qui tient l'aiguiêre, on dirait une statue de basalte ; mais que compte-t-il faire de cet ustensile d'or ?
Chonchon se mit à rire, et lui dit derrière son éventail :
;à58^;- ;^' • ^a conquête du paradis
V * — C'est pour yer«er Teau d« rose sur les doigts du / gmce, quihi3[fi l^ublie de A servir de sa fourchette et ' ihange avec se?«iailis, à l'orientale. V
• — Qelajui arriv| ?
.i* *^ Ti*s ipuvent. Mais il en rit si gentiment luiméiaupj'' tn tendant^ ses doigts à Pescla^, qu'il reste charmant. Voyez- w>us le tout jeyne page qui tient la seryjette de soi^ rouge ? •
-T^Oiji, on'oirait lAe fi^Je, tant il est gracieux. **'* —^'ÎHjBt-ce pas?*^ais tourf les pages ressemblent àdes jeopis filles» af oi^-t-elle en le regardant en face, /r : le vôtre jrius qu'aucun T ? *\ .: — -S^^s le connaissez ? dit il très surpris.
--• Jq l'ai vu près de vous, un jour, dans la rue. • C'était donc là le motif de sa froideur, elle était jalouse. Bussy attacha sur elle un^regard attendri; il était touché malgré lui, et aimait vraiment d'une très vive amitié cette âme transparente qui ne savait rien lui cacher. Elle se sentait devinée, mais n'avait pas la force de dissimuler, ne baissait pas les yeux, subissant le magùétique charme de ce regard qui trop rarement s'arrêtait sur le sien; il se détourna vite pourtant, eflFrayé de son pouvoir.
-» C'est terrible, les femmes, pour découvrir un mystère.
— Vous voyez, dit Chonchon, je me vantais en prétendant être devenue sérieuse! Je suis toujours la même folle qui parle à tort et à travers de ce qui ne la regarde pas.
— C'est comme cela que je vous aune...
LE UON DS LA.VICTOntE <> .
Mais il regretta ces iftçts'qui avaieiit fa^ rayônfier àv^ joie les yfiux de la jeune fill(^ !' *■• - ^
— Pulsqije vong m'encouragez à qp p^t, ceprit-elle^n.^,je vais être f Aie to.ut à fait; racontez-moi ri|jfit<^e de * ' , votre page. " " 'J^ ^ « >*^*'^ *
— £lle est assez commune, et l'on en von bealMiip j| * de pareilles dans les romans de cheiiiîerie : unâ jeune
fille s'éprenant en secret d'un pàladi^et le suiv^ à * . , la guerre, se cachant de lui, de ^oo à H qu1| sache * trop tard le coup de téter pour poAoi» s'y qi^tiKn*^ '.^
— Et vous ne l'aime^ pas, c^e. qui a tç0 qiiàaA ^.^ pour vous î • X * ^, i^
— Pas comme elle le voudi^uj^mais je 1%K ^B^^ contraire beaucoup; c'est un cœur admirabUni^r* dévoué.
— Qu'elle doit-ètre heureuse !
— Heureuse d'aimer sans espoir?
— Non, mais de vivre auprès de celui qu'elle aime, sous son toit, dans son ombre, d'embelUi son intérieur, de veiller sur lui, et de devenir, peu à peu, une habitude pour son cœur.
— Vraiment, dît le marquis en l'interrogeant profondément du regard, vous consentiriez à épouser un homme qui se vous aimerait pas, et vous seriez heureuse auprès de lui ?
— Oui, dit-elle gravement, en le regardant d'un air résolu ; si je l'aimais, je saurais me contenter de ce bonheur-là; et puis j'aurais toute ma vie pour me iaire aimer de lui.
« Le brouhaha grandissant des conversations, mêlé-
36a . • LA CONQUETE DU PARADIS
au cliquetis ^rgentîp dç la vaisselle faisait une grande solitude èleur çauseri^ pifotégée encore par la symphonie, jouée en ,«ourdine par un .DrchQstre caché. Mais» tandis que Chonchon se disait que cette soirée était 1^ pUis délicieuse de sa vie, Bussy. se laissait
, peu à peu retourner à son tourment. Malgré lui ses regards s'attachaient sur Salabet-Çingh, étudiant son
* visage, cherchant à deviner son âme. Certes, il n'avait rien d'un hodiftie épris, séparé de celle qu'il aime ; une gaieté juvénile, qwle faisait «rire de tout ; des traits charmants mais sans énergie,. et rien qu'une douceur paresseuse dans ses longs yeux de velours.
— Elle ne peut pas l^imer, se disait-il, puisque la badaO' emplit tout son cœur ; et il n'a pas comme moi sur sa poitrine un talisman divin : cette longue, souple et odorante mèche de cheveux, qui me parfume et me grise. Ahl que je voudrais être seul, user mes lèvres à la baiser, y noyer mon visage !
-— Le prince est-il marié? demanda-t-il à Chonchon après un moment de silence.
— Marié, je le crois bien, il a cinquante femmes! Je suis allée avec ma mère dans son harem, le Zénanah, comme on dit ici ; je les ai vues, ces femmes, sans leur voile ; elles sont bien belles, les Circassiennes surtout, celles-là ont des esclaves chargés uniquement de leur peindre l'intérieur des paupières avec de l'antimoine; mais ma mère, qui parle leur langue, dit que toutes manquent d'esprit.
— Pourquoi habite-t-il Pondichéry au lieu d'èjtfe à la cour du Soubab ? *
LE LION DE LA VICTiÔIRE- . 36 1
— On a déjà cherché à Tassassiner et il fiiit les . complots contre sa vie. Mon pire est 4e grand reftige ; ils savent tous, ces princes, qu*il ne trahit pas, lui, et ils ont une confiance superstitieuse dans lea fortifications de la ville^ dont ils ne comprennent pas Tarchitecture savante.
— Â-t-il donc des chances de succéder au trône ?
— Non, c'est plutôt son oncle, Mouzaffer, le petitfils du roi, et son préféré ; mais il y a tous les fils, qui ne laisseront pas la successioa leur échapper. Enfin» je n'y comprends rien. Ne me faites pas parler politique.
Le dîner finissait ; on retournait dans les salons illuminés, avec un peu de confusion, continuant bruyamment les conversations commencées ; puis, les personnes graves se mirent au jeu ; la jeunesse se répandit sous les vérandahs ouvertes, parmi les fleurs, tandis que Dupleix, souriant, allait des uns aux autres, disant un mot gracieux à chacun.
On avait autorisé Salabet-Çingh à fumer son houka ; mais il en avait à peine humé quelques bouffées, lorsque, à la grande surprise de tout le monde, lin homme, couvert de boue et ruisselant de pluie, se précipita dans le salon, que chacun de ses pas tachait, et vint tomber aux pieds du prince.
Celui-ci, effrayé, se recula brusquement en portant la main à son sabre, préoccupé qu'il était toujours des assassins.
L^îs gardes du palais, qui poursuivaient cet homme, * se pressaient aux portes, expliquant qu'il avait passé
au milieu d'eux comme une flèche, sautant par dessus les lances croisées, et. qu'un coup de feu, tiré sur lui, Tavait jnanqué.
L-homme haletait, sur le parquet, comme une bête * forcée. Il parvint à parler cependant.
— Je suis un messager, dit-iî au prince ; je t'apporte le premier cette nouvelle que le très glorieux roi du Dékan, Nizam-d-Molouk, a quitté ce mondes .
— Le roi est mort ! s'écria Salabet-Çingh. en se levant vivement. Sait-on qui lui succède ? ajouta-t-il après un moment, en se penchant vers le messager.
p— Le testament du Soubab désigne le très illustre prince Sadoula-Bâhâdour-Mouzaffer-Çingh, son petitflls ; mais le fils aine du roi, Nasser-Çingh, chef des armées, s'est emparé des trésors et du pouvoir.
— Comment, ce traître I cet ivrogne! ma vie est moins que jamais en sûreté.
Dupleix avait appelé Bussy près de lui, et s'était fait traduire ce qui s'était dit entre le prince et le messager.
— Voilà une nouvelle des plus importantes, s'écriat-il, un événement, qu'en secret,' j'attendais depuis longtemps. Ne me quittez pas, Bussy. C'est aujourd'hui que je vous ouvrirai mon cœur.
Salabet-Çingh s'avança vers le gouverneur, lui serrant les mains.
— Le roi est mort, dit-il, et l'odieux Nasser-Çingh s'empare du trône. Accorde-moi encore ta protection ; sans elle, que deviendrais-je î
■— Rassurez- vous, cher prince, dit Dupleix, vous êtes en sûreté dans cette ville, nul n'osera vous atta-
quer sous le drapeau delà France. Cependant, si vous le désirez, je doublerai les gardes autour de votre; palais.
— Non, non, c'est inutile; le drapeau me garde mieux que mille hommes ; mais je dois te quitter pour prendre le deuil et faire des prières publiques.
Et, se tournant vers Bussy :
— Mon nouvel ami, n'oublie pas notre alliance, dit-il.
Et il luf tendit la main devant Dupleix, le marquis ne put refuser la sienne. Le prince la serra d'une étreinte nerveuse, puis il embrassa Dupleix qui*Ie re^ conduisit jusqu'à son palanquin.
Lorsque le gouverneur revint, la bégum, à qui un page parlait à voix basse, lui fit signe de s'approcher d'elle.
— L'épouse de Chanda-Saïb est ici et demandé à me voir, dit-elle; il faut quelque chose de grave pour qu'elle se décide à sortir à une pareille heure de son palais. Je Tai fait conduire dans le salon blanc. Viens m'y retrouver bientôt.
Le salon blanc était une petite pièce, tendue de damas blanc et argent, où Madame Dupleix se reposait quelquefois pendant les réceptions, et où les invités, n'entraient pas sans être appelés. Le gouverneur s'y rendit, emmenant Bussy avec lui. On fit retomber derrière eux une portière, et le page garda l'entrée.
Aly-Résa était là, près de sa mère, voilée de mousseline, assise à côté de la bégum qui lisait une longue lettre. La musulmane se leva pour saluer le gouverneur,
et elle fit un léger signe de connaissance au marquis, puis échangea un rapide coup d'œil avec son fils, qui êigûifiait : « Nous ne nous trompions pas en cherchant à gagner les bonnes grâces de ce jeune homme. C'est *le favori du maître. »
— Je viens en suppliante, dît-elle à Dupleîx, mon époux n'a d'espoir qu'en toi et est toujours ton plus fidèle esclave.
Bussy, rapidement traduisit la phrase.
— Ton illustre époux est-il encore prisonnier des Mahrattes? a-t-il réussi à s'évader, ou a-t-il payé l'énorme rançon qu'on lui réclamait ?
— Voici, dit la bégum, qui refermait le rouleau de parchemin ; Chanda-Saïb est libre, le nouveau Soubab s'est porté garant de la rançon, et les Mahrattes fournissent trois mille cavaliers à leur ancien prisonnier, qui, à leur tête, va rejoindre le Soubab dépossédé, pour faire alliance avec lui et l'aider à conquérir son trône.
— Voilà qui est très bien, dit Dupleix, la similitude de leur destinée devait rapprocher ces deux hommes.
— Leur plan est celui-ci, continua Jeanne ; attaquer d'abord le Karnatic, renverser le Nabab Allah- Verdi, s'emparer d'Arcate, et, maître alors d'une armée, marcher contre l'usurpateur Nasser-Çingh. Mais — ce que tu désires depuis si longtemps arrive enfin! — ils demandent en grâce que tu leur envoie une petite troupe de Français, que tu sois leur allié, car alors ils seront sûrs du succès, puisque tu es, disent-ils. le Lion de la Victoire.
Une singulière flamme illumina les yeux de Dupleix.
— Ils ajoutent, dit encore la bégura, que, si tu acceptes, tu leur dicteras tes conditions.
- Le gouverneur affecta un grand calme pour rép<èndre.
— Je suis heureux de pouvoir rendre service à mon . ami Chanda-Saïb, dit-il, au légitime successeur de la nababie du Karnatic. Par bonheur, la tranquillité que nous donnent nos victoires laisse des loisirs à mes troupes ; je pourrai donc mettre à sa disposition quatre cents Français et sept cents cipayes disciplinés. Aussitôt l'agrément du conseil supérieur obtenu, je ferai partir ce détachement, car je sais qu'en pareille circoiistance la promptitude est la moitié du succès.
La musulmane se jeta dans les bras de la bégum quand elle lui eut traduit cette réponse, et Aly-Résa baisa avec effusion la main de Dupleix.
— Nous te devions la vie, nous te devrons la puissance, dit-il ; notre reconnaissance saura s'élever à la hauteur de ta grandeur d'âme. Mon père veut que je le rejoigne pour combattre à ses côtés. Quand tu le permettras, je partirai.
— Nos soldats te feront escorte, dit le gouverneur; voici les pluies qui cessent ; dans peu de jours vous vous mettrez en route.
— Merci, source de notre joie, dit Aly-Résa ; en grande hâte je vais expédier un courrier à mon père, pour lui porter l'heureuse nouvelle.
Quand l'épouse et le fils de Chanda-Saïd se furent retirés, la bégum retourna dans les salons, et Bussy resta seul avec Dupleix.
Alors le gouverneur appuya ses deux mains sur les
épaules du j^une officier, et le regarda dans les yeux, de ce regard intense et profond qu'il avait attaché sur lui lors de leur première entrevue ; mais cette fois ce n'était plus une interrogation ; il ne cherchait plus, ce regard ; il avait trouvé et rayonnait de joie.
— Mon cher Bussy, dit Dupleix après un moment, ce que je vais vous dire, excepté ma femme qui est comme moi-même, vous seul le saurez. Depuis que je vous connais, je vous observe, je vous étudie, et le résultat de cette étude est tout à votre avantage . A l'intrépidité, à l'emportement du héros, vous joignez le sangfroid et la prudence, un jugement rapide et sûr ; tout en sachant obéir, vous avez de l'initiative ; vous êtes tacticien, et je vous devine diplomate et homme d'État;, de plus vous avez ce don naturel de séduction, dont je sens l'influence sur tous ceux qui vous approchent, et qui est d'une si grande importance dans la vie. Oui, je puis avoir toute confiance en vous, vous êtes bien celui que je cherchais.
— Ces louanges me comblent de joie, dit Bussy, mais je n'ai rien fait encore pour les mériter.
— Ecoutez-moi, dit le gouverneur en l'attirant sur un sofa. Voilà longtemps que je guettais l'occasion de me mêler des affaires des princes indiens, de prendre parti pour l'un d'eux ; vous av ez entendu ce que Chanda-Saïb me demande : mon appui dans la guerre qu'il va entreprendre. L'éclat de nos victoires et la valeur de nos soldats ont donc amené, enfin, de la façon la plus favorable, l'événement que je désirais secrètement! Pour le conseil supérieur, pour les directeurs de
la compagnie, Tavantage de cette interventic^, à ce que je leur laisserai croire, s8ra uniquement les économie^ réalisées, les troupes mises au service des princes devant être soldées par eux, ce qui nous permettra d'entretenir en temps de paix avec l'Europe la même armée qu'en temps de guerre, sans compter les dédommagements qu'on ne manquera pas de nous offrir pour les services rendus. Cest cela que je ferai sonner bien haut, pour qu'on n'entrave pas mes plans ; mais ma véritable pensée est autrement téméraire, et, si on la soupçonnait, aussi bien à Versailles que dans l'Inde, on me tiendrait pour fou et on me créerait mille obstacles. Vous avez remarqué, n'est-ce pas, l'état de décrépitude et d'anarchie dans lequel est tombé le gouvernement de ce pays ; des guerres contmuelles, des intrigues sanglantes, des trahisons, des lâchetés, le pouvoir du Grand-Mogol le plus souvent méconnu et méprisé, et le peuple, comme toujours, victime de toutes ces ambitions piétinant sur lui ? Eh bien, ce que je rêve, c'est de conquérir ce pays, dç lui rendre le cahne et la prospérité, d'en devenir le maître, et cela pacifiquement, sans conquête ni violence . Vous êtes troublé, n'est-ce pas, vos yeux s'élargissent, vous croyez que je délire ? Cependant, si l'on me seconde, si l'on m'aide un peu, cela est faisable. Je peux donner, peut-être, à la France l'empire de l'Inde I Voyez, ai nous réussissons ici, comme nous serons déjà près du but. Nous soutenons deux princes légitimes, traîtreusement dépossédés. Si nous parvenons à leur rendre le trône, quelle reconnaissance, quel respect n'au-
ront-ils pas pour leurs sauveurs ? Nous serons leur guide, leur arbitre, en un nfbt nous régnerons sous leur nom. Ils nous investiront de titres, de fiefe qui s'agrandiront rapidement ; le peuple, qui aura senti les bienfaits de notre domination, se donnerait à nous par amour, le jour où, sans secousse, par la force des choses, nous hériterions légitimement du pouvoir, avec Tagrément du Grand-Mogol, dont nous aurons toujours soutenu les candidats et respecté les décrets.
— Ah I monsieur, l'audace de votre génie m'éblouit, s'écria Bussy en se levant ; certes une pareille conquête est possible, et si Ton sait vous comprendre et vous aider, vous réussirez. Quant à moi, je suis prêt à sacrifier ma vie pour vous servir, et je suis fier et heureux de Thonneur que vous me faites en me choisissant pour vous seconder.
— Vous seul savez la vérité sur mes projets, Bussy y ne les laissez pas deviner, mais dirigez vos actions dans le sens qui les servira. Je ne pouvais rien sans un homme tel que vous, sans le héros capable d'accomplir des prodiges, sans l'esprit supérieur qui saura deviner mes désirs, quand il sera loin de moi, et pensera comme moi-même.
— Ah I ne m'accablez pas de tant d'éloges, dit le marquis, ne me rendez pas impossible d'égaler la trop haute opinion que vous avez de moi.
— Cette fois je ne me trompe pas, dit Dupleix en serrant le jeune homme dans ses bras, vous êtes bien celui que j'attendais. Mais en voilà assez pour aujour-
d'hui, nous reparlerons de cela avant le départ ; retour^ nons à notre soirée.
Dans le salon, Dupleix s'approcha d'une table servie et se fit verser du Champagne.
— Buvons au triomphe des princes légitimes, dit-il, en trinquant avec Bussy.
Le jeune homme vida son verre d'un trait, et dit à voix basse, en le reposant sur le plateau :
— A la conquête du paradis !
Le volume qui termine
LA CONQUETE DU PARADIS a pour titre :