‹ La conquête du paradis (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · LE NABAB DU KARNATIC · texte numérisé non relu

LE NABAB DU KARNATIC

C'est à Arcate, dans une somptueuse galerie d'un palais du nâbab du Kamatic.

^ Le soleil, bas sur Thorizon, frappe obliquement les baies ogivales des fenêtres et, à travers l'épaisseur des vitraux, la lumière pénètre étouflFée et teinte. De fines colonnades, de porphyre incrusté d'éinaux et d'or, allongent leur perspective et emmêlent leurs arceaux légers ; le sol est dallé de marbre blanc.

On entend la pluie sonore d'une fontaine d'eau de rose, et c'est le seul bruit qui scande le silence dans la galerie déserte.

fl y a comme une émotion dans cette solitude. Un bourdonnement lointain, pareil au bruit des eaux ou à l'agitation d'une foule, l'enveloppe et en fait vibrer les profondeurs ; de légères fumées flottent çà et là et sô

<|&ctafrent aux chapiteaux fleuris des colonnes ; un pârfiiQt guerrier contrarie les douces senteurs éparses.

A l'une des extrémités de la galerie, près d'une porte fermée, — une lourde porte en bois de tek, ramagée d'arabesques et ferrée d'argent, — sur le sol couleur de neige une large tache pourpre, irrégulière, s'étale et luit; le vitrail voisin s'y mire tout entiei avec les pierreries de ses couleurs. Quelques gouttes plus sombres éclaboussent le marbre ; et des perles aux blancheurs laiteuses se sont égrenées comme du fil rompu d'un collier, plusieurs, trempées de sang, paraissent des grains de corail.

Ce sang n^est pas figé encore, il courait tout à l'heure chaud et ardent, sous la chair qu'il vivifiait, et vient de s'échapper des sources taries ; et pourtant, déjà, dans la tranquillité muette des choses plane l'irrémédiable éternité du fait accompli qui tombe dans le passé.

La sourde rumeur qui enveloppe le silence du palais, semble s'accroître.

De tous côtés, en efiet, dans les cours,' sous les verandahs, sous les portiques des jardins, une foule émue s'amasse et murmure. On dirait une fête brus-

quement interrompue, à laquelle s'est mêlé le peuple. Les gardes, en tenue de gala, l'arc et le carquois au côté, la lance au poing, ont rompu leurs rangs ; des seigneurs, vêtus de robes en mousseline claire, traversées d'écharpes de couleurs vives, une aigrette à leui turban, causent par groupes, les bras croisés, les sourcils froncés ; quelques-uns dans une attitude mena-

çante, la main sur la poignée de leur glaive. Dessérriteurs se jettent à plat ventre, en sanglottant i d*;iûl^es accroupis pleurent silencieusement, la tète dans leurs mains.

Tout à coup, une oscillation dans la multitude, un grossissement soudain de la rumeur, annonce un incident nouveau ; on se porte et on se pousse vers la cour d'honneur.

Un cortège vient de franchir en désordre le haut portail enrichi de mosaïques d'azur et d'or ; les chevaux se cabrent, et, à grand'peine, les soldats le glaive nu en main, font faire place ; et voici, sous la voûte de Togive géante, la stature d'un éléphant harnaché de pourpre et balançant sur son dos un houdah d'argent massif.

L'animal^ dont on presse l'allure, vient bientôt s'agenouiller devant l'escalier de la principale porte du palais, l'on déploie vivement un marchepied, et en toute hâte un homme descend du houdah.

11 est vêtu d'une jupe blanche à plis nombreux, d'une tunique lamée d'or, serrée à la taille par une ceinture magnifique qui retient le sabre étincelant de pierreries. Son visage, couleur de bronze, a les joues pleines, les yeux saillants, la moustache noire sur une lèvre rouge et épaisse. La fine mousseline blanche de son turban cache entièrement ses cheveux ; trois rangai de perles entourent son cou.

La foule connaît bien le nouveau venu ; son nom voltige de toutes parts ; de sourdes menaces s'y mêlent.

•-r Çest AUah-Verdi !

— Lé Khan Allah- Verdi.

— Il vient boire le sang tout chaud.

— C'est lui l'assassin.

— Non, c'est Morsouf-Aly.

— Il l'a payé.

— A mort le traître î

— Puisse son ombre décroître ! '

Allah- Verdi, insensible à ces clameurs, peu distinctes d'ailleurs, gravit rapidement les marches de marbre, enjambant des cadavres affreusement mutilés, qui y sont renversés dans des mares de sang. >

Une porte s'ouvre alors, et l'ombre de l'intérieur apparaît, traversée de riches reflets; un maigre vieillard s'en détache,' qui accourt en levant ses bras décharnés, tout tremblant :

— Ah ! seigneur î s'écria-t-il, lumière de nos yeux I Le malheur s'est abattu sur nous. La fête nuptiale s'est changée en un deuil effroyable. Seïd-Mohammed n'est plusl

Allah- Verdi s'arrêta.

— Comment cela est-il arrivé? balbutia- i.-il.

— Ce sont des soldats patanes.

Il montra les cadavres.

— Tu vois, le peuple a fait justice. Tout à l'heure, l'enfant bien-aimé s'avançait à la rencontre des fiancés pour leur faire honneur ; aussitôt un de ces misérables soldats s'élança vers le cher nabab avec des signes d'adoration, comme pour baiser le bas de sa robe, Alors, ô désespoir ! un jour pareil a-t-il pu luire ? d'un

seul coup de poignard, qui coupa en même temps le fil de son collier de perles et la tige de sa yie en fleur...

Les sanglots éteignirent la voix du vieillard.

Son émotion gagnait la foule dont l'irritation grandissait. Allah- Verdi le repoussa à l'intérieur et fit fermer les portes. La clameur déc haînée vint les battre aussitôt comme une houle.

— Vizh:, dit AUah-Verdi, tout en prêtant l'oreille aux bruits du dehors, conduis-moi vers le cher mort.

— Viens, suis-moi, dit le vizir, viens voir ce spectacle qui ferait. pleurer un tigre.

Et le vieillard, avec un geste désolé de ses longs bras bruns où se heurtaient des anneaux d'or, s'élança â grands pas à travers les salles du palais.

Le jeune prince Seïd Mohammed avait été porté dans le harem et gisait sur des carreaux de velours, paraissant dormir dans une attitude gracieuse.

Des princesses étaient assemblées autour de lui, accroupies sur leurs talons, le regardant, à travers leurs larmes, avec une sorte de stupeur.

L'une d'elles, la mère, se roulait sur le sol en poussant des cris horribles, meurtrissant ses seins aux dalles froides sur lesquelles elle brisait ses ongles.

Mais quand Allah- Verdi parut, elle se dressa brusquement, échevelée, le voile en lambeaux et s'élança vers lui avec un hurlement de rage.

Allah-Verdi recula devant la mère furieuse ; mais les femmes la retinrent dans leurs bras tremblants et elle ne put que l'invectiver, lui cracher sa haine.

— Va-t-eu! va-t-en, cria-t-elle, lâche meurtrier, infâme voleur ! que vieus-tu faire encore puisque ton venin a tué ? Hors d'ici, reptile I

Elle se débattait.

— Laissez-moi, je veux sa vie. . . Sais-tu ce que c'est que la malédiction d*une mère? Un poison sûr qui brûlera tes veines. Prêtez-moi Toreille, ô dieux 1... Que ton cœur te ronge comme ferait une bête captive, que répouvante du remords te prive de sommeil, puisse ton sang se changer en une boue corrosive, puissent tes os pourrir loin du bûcher! Ah t maudit ! maudit !

— Princesse, dit Allah- Verdi, je te pardonne, car la douleur t'égare ; je suis aussi innocent que toi-même de la mort du cher Nabab.

— Toi innocent ! Qui donc sera Nabab ?

— Je rétais déjà.

— Tu n'étais que tuteur d'un prince trop j^une encore ; mais il était temps, il grandissait, et le peuple, qui t'abhorre, l'adorait. Oh ! mon enfant ! mon enfant I

— Mes mains sont pures, princesse, je le jure! Le coupable s'est dénoncé lui-même en s' enfuyant. Morsauf-Aly n'en est pas à son premier crime.

— Ah ! ne prononce pas ce nom î s'écria la princesse, secouée d'un tremblement ; c'est dans une plaie ouverte que frappe ce coup de poignard, et le meurtre de mon fils fait saigner le meurtre de mon époux 1

Elle cacha son visage avec un râle déchirant. Allah- Verdi haletait, et, dans sa face sombre, ses yeux roulaient comme des globes d'argent.

— Je SUIS accablé de douleur, dit-il, je vengerai le mort, le coupable expiera son crime.

— Tais-toi, s'écria la mère d'une voix rauque, il est ton complice. Comment aurait il osé paraître, si un bouclier puissant ne Pavait couvert de son ombre ? Il était là, oui du haut des terrasses je Tai vu, il a osé franchir ce seuil déjà ensanglanté par lui, et les murs n^ont pas croulé sur sa tète ! Il est revenu sous ce toit comme un hôte, Tinfâme meurtrier, le chacal féfoce et lâche qui fuit, travesti en femme, dans une litière close. . .

Sa parole s'échappait véhémente et désordonnée, confondant dans une même douleur les deux journées sanglantes qui lui avaient ravi son époux et son fils.

Subitement elle se calma. Un vague sourire erra sur ses lèvres et elle échappa à l'étreinte desserrée de ses femmes.

Elle vint alors s'agenouiller près du jeune cadavre et tendrement l'entoura de ses bras.

— A quoi bon ces clameurs ? murmura-t-elle ; dors mon bien-aimé, dormons tous deux, ton bûcher sera le mien, et, vapeurs légères, nous irons retrouver ton père dans les régions célestes.

Elle ferma les yeux et posa sa joue sur la blessure qui tachait, comme une fleur rouge, la poitrine du prince assassiné.

Allah- Verdi se retira doucement, et, hors du harem, exhala un long soupir, comme si l'air était rendu à ses poumons oppressés.

Des seigneurs, des umaras, des guerriers l'attendaient, anxieux et sombres . Mais le Nabab, très maî-

tre de lui, montra la plus vive indignation de Thorrible crime accompli et donna les ordres les plus sévères pour le châtiment des coupables.

— Faites poursuivre l'infâme Morsauf-Aly ; qu'on le saisisse mort ou vif, et que ceux de ses bandits soudoyés qui ont échappé à la justice du peuple soient déchus de leur grade, à jamais chassés de la ville, et que leurs demeures soient rasées jusqu'aux fondements. J'ai dit.

Jusqu'à la nuit il travailla avec les vizirs, expédia des messages, donna des ordres pour les cérémonies des funérailles.

Il faisait déjà tout à fait sombre et les torches étaient allumées dans le palais, quand un homme couvert de poussière et expirant de fatigue fut introduit auprès du Nabab.

Il le salua humblement, lui tendit un étui de bois de santal dans lequel était enfermée une lettre écrite sur une feuille de palmier ; puis, exténué, s'évanouit, fut emporté.

En finissant la lecture de ce message, Allah- Verdi se leva rouge de colère.

Les ministres l'interrogeaient des yeux.

— Voici une singulière audace et une incroyable folie î s'écria le Nabab avec un sourire méprisant ; on me fait savoir que les Européens se sont déclarés la guerre, cela nous importe peu; mais imaginez-vous des voyageurs à qui vous avez donné l'hospitalité et qui jouent aux dés votre palais : les Français prennent Madras aux Anglais !

Et il éclata de rire.

Quelques heures plus tard, quand le jour commençait à peine à blanchir le ciel, un messager, monté sur un dromadaire, sortit d'Arcate, emportant les ordres que le Nabab, courroucé, adressait au français Dupleix, gouverneur de Pbndichéry.

Page 1