LE KIOSQTJE DES PRIERES
Ils marchaient depuis longtemps, ou plutôt rampaient, car Naïk, fuyant comme la mort les endroits découverts, avait pris son chemin par les détours les plus touffus du jardin ; donc ils glissaient entre les buissons, par les taillis, sous les fieurs, qui les couvraient d'une pluie de pétales mûrs, égratignés par les branches, mouillés par la rosée, tandis que devant eux des fuites de reptiles sifflaient; lorsque tout à coup une lueur singulière apparut entre les branches.
Naïk surpris fit signe à Bussy de s'arrêter et, avec des précautions infinies, s'avança seul à la découverte. Il revint bientôt et mit sa bouche contre l'oreille du marquis.
— C'est elle ! dit-il, elle vient accomplir un rite religieux. Pareil hasard ne se retrouverait pas deux fois
dans une seule existence ; si tu veux voir la rciùe comme jamais tu ne peux espérer la revoir, retiens ton souffle et fais encore quelques pas, sans éveiller le plus léger bruit.
Bussy répondit d'un signe affirmatif ; mais son cœur battait si violemment qu'il pensa que le tapage qu'il faisait allait les trahir.
Des torches crépitaient ; une trouée entre les feuillages lui permit de voir.
C'était une clairière ayant à son centre un kiosque de pierre élevé sur des pilliers carrés ; des colonnes sculptées, desquelles semblaient sortir des autruches chevauchées par des guerriers coiffés de mitres, soutenaient la toiture en forme d'œuf. Les hommes qui tenaient des torches, hautes comme des lances, s'appuyaient du dos aux piliers inférieurs, de sorte qu'ils ne pouvaient pas voir l'intérieur du pavillon qu'ils éclairaient. Formant un cercle plus large autour de l'édifice, auquel eux aussi tournaient le dos, se tenait une haie de gardes dont les glaives nus jetaient des lueurs froides.
A l'intérieur du kiosque, dans la fumée des torches qui se déroulait et se reployait, la reine apparaissait comme sur un nuage, confusément, avec quelque chose de féerique et d'impossible. Autour d'elle une autre fumée bleue et légère, montant des aromates, qui brûlaient à ses pieds dans un bassin d'or, faisait une atmosphère de rêve*
Debout près du brûle-parfum, elle se balançait lentement, oscillait, comme si ses pieds eussent pris
racine et qu'elle eût été un roseau que la brise agite ; ou plutôt, dans l'idéale mousseline qui l'enveloppait, laissant nus ses bras et voilant sa bouche, elle semblait une nuée blanche enfermée dans le brouillard, un brouillard odorant qui se prenait aux plis de l'étoffe, s'y mêlait, les continuait.
D'une voix plaintive, lente, puis rapide, qui s'enflait, se mourait, elle psalmodiait une invocation, tandis qu'elle soulevait ses bras, les déployait, les étendait dans un rythme mystérieux, presque une danse, et ses mouvements déchiraient les voiles de parfums, les repoussaient, les ramenaient, y faisant naître des houles silencieuses.
C'était bien la femme que Bussy avait sauvée. Du fond de sa cachette, il la regardait avidement, avec une stupeur heureuse. Une reine ! Décidément sa romanesque aventure se continuait mieux qu'il ne l'avait cru. Se retenant de son bras valide au tronc d'un arbre, U se penchait pour mieux voir, en se disant à lui-même :
— Elle remercie ses dieux d'avoir échappé au danger.
Et il écoutait les formules étranges de la prière :
— « Entends-moi î entends-moi ! Dourga î déesse inaccessible, multiple et contradictoire ; qui vas, les cheveux épars, dévorant la chair sanglante !
« O toi! superbe et hideuse! espoir et déception, toi la nuit, toi la lumière, la gloire, l'épouvante l
« Dourga ! Dourga ! flux et reflux des mers ! flamme des holocaustes ! pudeur des vierges, fierté des héros I
€ Délivre-moi! sauve-moi! radieux regard, ombre
qui aveugle, prends mon cœur et ma pensée. O toi qui vas les cheveux épars à travers la nuit et les orages ! »
Saturée de parfums, elle chancelait, enivrée. Savoir 8*alanguissait. Elle dit encore :
— c Etoile resplendissante, au corps de taureau, aux ongles d'or t >
Et ses paupières battirent ; ses longs cils eurent un long frisson d'aile effrayée, son corps souple plia, renversé sur les coussins de fumée.
Alors Bussy vit apparaître, auprès de la reine, une figure, jusque-là restée dans Pombre, et qui lui parut effrayante. C'était un brahmane, non plus majestueux et serein comme celui qu'il avait vu déjà, mais avec la face tourmentée et dure, le regard aigu, le front étroit du fanatisme. Il se pencha vers le trépied et émietta sur les braises une plante qu'il broyait entre ses doigts.
— Brûle, darba sacré, qui crois dans les marécages, dit-il, herbe chère à Yichnou, et toi, mystérieux toulaci, qui rends le sommeil, effaces les souillures et les péchés, brûle, brûle, donne ton parfum !
Quelques vives étincelles jaillirent, une fumée plus blonde moutonna en flocons plus serrés ; et la jeune reine se ranima, découvrit tout entiers les disques noyés de ses prunelles.
Alors le brahmane commença à frapper sur un tambourin, à coups sourds, espacés ; puis, peu à peu, pressa le rythme.
Elle s'était dressée, repoussant de ses bras toutes
ces nuées enivrantes, découvrit sa bouche «que voilait la mousseline, serra les plis fins autour d'elle et cambra sa taille ; ses beaux sourcils se fronçaient sur son regard devenu fixe ; elle étendit un bras, montrant du doigt quelque chose d'invisible, et lentement se mit à tourner sur elle- même. Sa voix maintenant était vibrante et saccadée, ce n'était plus une prière qu'elle formulait mais une incantation très terrible.
— « Par les glaives I par les serpents I par la brûlure qui dévore î par Teau déchaînée ! par la famine ! par les crocodiles ! par le pied des éléphants ! par la trahison I par le désespoir et la folie I par tous les maux répandus sur la terre, plus nombreux que les fleurs et les parfums! ... >
Et dans une litanie interminable, tournoyant de plus en plus vite, elle se mit à nommer toutes les maladies, toutes les douleurs dont l'homme peut soufirir.
Bussy, que l'émotion oppressait, contemplait la jeune femme avec une ivresse croissante ; elle était à tel point ravissante et la perfection de son corps imprimait une telle grâce, une si irrésistible séduction à toutes ses attitudes, que le marquis se disait avec une confuse terreur :
— Désotmais, le souvenir seul du bonheur de l'avoir Vue ainsi défie les joies que pourrait me donner tout l'amour d'une autre femme.
Mais la scène devenait effrayante; une frénésie emportait la reine qui tournoyait si vite qu'on ne la voyait plus ; et toujours sa voix, devenue rauque et sans souffle, criait des noms de souffrances, versait
LE LION DE LA VtCTOlUÈ 7$
tous les fléaux sur la tête maudite, inconnue, que son bras raidi désignait toujours.
Sous les doigts furieux du brahmane le tambour rendait des sons précipités, afiblants, et ce tournoiement vertigineux était terrible.
L'énervement avait gagné le marquis, il se sentait incapable de supporter plus longtemps cette démence.
— Il va la tuer, murmura-t-il, il faut faire taire cet afireux brahmane en lui crevant son tambour sur la tête.
Il fit un mouvement pour s'élancer; mais Naïk veillait ; il le retint avec une supplication muette, en entourant de ses bras les genoux du jeune homme.
 ce moment la reine poussa un cri et tomba inanimée.
Le rythme horrible cessa ; les torches s'agitèrent, un cliquetis d'armes, et tout disparut.
LE PmX DU SANG
Sans être guérie complètement, la blessure n'offre plus de danger, et Bussy ne veut pas demeurer plus longtemps dans ces lieux inconnus où il devine autour de lui une sourde hostilité. Le brahmane Rugoonat Dat n'est pas revenu, il n'a revu que le médecin mogol, qui lui a donné ses soins presque en silence.
On dit que la reine a quitté le palais et est allée en pèlerinage. C'est Naïk qui a recueilli ce bruit. Aucun attrait ne retient donc plus le marquis ; il n'aurait pas pu d'ailleurs renouveler sa secrète promenade : depuis qu'on Ta jugé en état de se lever, un cordon de gardes enferme nuit et jour, à quelque distance, le hangar qui Tabrite. De plus, son congé est expiré depuis plusieurs jours déjà et il souffre de manquer à
son devoir; il a donc déclaré, malgré sa faiblesse encore grande, qu'il voulait partir, et doit se mettre en route au jour naissant pour éviter la chaleur.
En attendant que la nuit s*achève, il s'est étendu, tout vêtu sur les coussins ; Naïk, agenouillé près du lit, le menton dans la main, le coude sur le genou, le contemple en silence. Ils sont éclairés par la torche accrochée à une poutrç du toit, et la flamme s'obscurcit fréquemment sous Tagonie crépitante d'une nuée de papillons qui l'ont choisie pour bûcher.
— Eh bien, Naïk, nous allons donc nous quitter î dit le marquis en ouvrant les yeux après avoir sommeillé un instant.
— Pas pour longtemps, seigneur, répond Naïk ; bientôt, comme un chien trop fidèle qu'on ne peut parvenir à perdre, tu me verras revenir : rien ne peut plus me détacher de toi, et quand tu devrais même me réduire en cendre, comme cette flamme fait de ces papillons, je mettrais à mourir pour toi le même acharnement qu'ils mettent eux à se brûler.
. — Conune c'est étrange ! tu n'as donc aucune affection? ni femme, ni parents r Tous les malheurs se sont donc acharnés sur toi ?
Naïk secoua la tête :
— Le plus grand des malheurs, pour celui qui est condamné à vivre dans Tabjection, c'est d'en sortir moralement ; pour souffrir de l'infamie il faut la comprendre et la plus faible lueur d'intelligence qui éclaire nos ténèbre3 est pour noHS le pire des désastres. Hélas ! cette clarté funeste s'est allumée en moi ; tandis
que mes pareils se vautraient dans leur fange, je suis resté debout, et j'ai pleuré.
— Ce que tu me dis là me touche au dernier point, s'écria Bussy ; depuis que je te connais d'ailleurs tu es pour moi un sujet de surprise; tu t'annonces comme tout ce qu'il y a de bas et de méprisable et je ne trouve en toi que sentiments délicats et élevés ; la plus com«plète ignorance doit être ton partage, et tu t'exprimes avec une sorte d'élégance, de la poésie même ; et, ne le nie pas, je t'ai surpris lisant dans un livre. Que signifie cela? est-ce que tu m'abuses ?
— Je suis un valouver, seigneur.
— Un valouver ! Qu'est-ce que cela ?
— Les valouvers sont les savants de notre caste ; on les appelle aussi, par dérision, les brahmanes des parias ; ils sont censés diriger et instruire les misera* blés qui ne méritent pas le nom d'hommes. Mais le plus souvent ils ne font qu'accroître leur misère, ils les pressurent, leur prennetit le peu qu'ils ont, pour vivre à leurs dépens dans l'ivrognerie et l'oisiveté ; mais quelques-uns sont bons et ont une ombre de savoir» D'un de ceux-là j'ai appris le peu que je sais. En mourant il m'a désigné pour le remplacer, et m'a légué le seul bien qu'il possédait, un livre, qui est toute ma fortune.
— Celui que je t'ai vu lire ? dit Bussy.
— Oui, maître. Ce livre, c'est mon père et ma mère, c'est mon amante, c'est ma patrie, et c'est lui aussi qui m'a appris à souffrir.
— Qu'est-ce donc que ce livre ?
. — C'est l'œuvre d'un paria ; mais celui-là par la seule force de son intelligence, s'est élevé à une telle hauteur, que ceux-là mêmes qui nous méprisent si cruellement Font surnommé : c le divin paria >. Mais je crains de te lasser, maître, ajouta Naïk.
— Non, non, tu parles fort bien, et j'aime à m'instruire. Qui était ce paria ?
— Un valouver. Il s'était retiré avec sa sœur près de la ville de Madura, au fond d'un bois toufiFii ; ils habitaient là un creux de rocher et vivaient de fruits sauvages et de racines . Il se livrait à l'étude avec une ardeur que rien ne distrayait. En ce temps le collège de Madura était célèbre dans tout l'Hindoustan ; c'était un sanctuaire redoutable qui n'accueillait dans son sein que rélite des étudiants. Nulle caste n'en était exclue en principe, cependant aucun paria n'avait jamais eu la folle ambition de franchir le seuil sacré. Tirou-Valouver € le divin » y pensait, lui, et sa sœur, effrayée, sans le détourner de son projet, lui en faisait retarder l'exécution, t Apprends encore, disait-elle, on sera pour toi doublement sévère. » Il se décida pourtant ; un matin il sortit du bois où il vivait, gagna Madura, et d'un pas assuré s'enfonça sous les portiques du temple de la science . Les examinateurs l'accueillirent froidement et lui demandèrent avec sévérité d'où il venait et qui il était, c Je suis un paria, répondit-il, mais les dieux m'ont doué d'une force d'intelligence qui m'élève au premier rang parmi ses créatures. Je ne suis pas fait pour rester captif dans les liens où de stupides préjugés retiennent l'esprit des hommes pour
les dégrader et les asservir; j'ai conscience de ma dignité ^t je sens que j*ai le d roit de prendre place parmi les savants et les sages, i — 11 fut admis à subir les examens. Mais, désireux d'exclure le paria de leur corporation, les examinateurs le soumirent pendant quarante jours aux interrogations les plus minutieuses. Il était invulnérable ; non seulement il répondait aux questions, mais il les développait, les montrait sous un autre jour, faisait entrevoir des points de vue nouveaux. Les juges se surprirent à Técouter avec un intérêt mêlé d'admiration, Texamen devenait pour eux un enseignement et ils finirent par confesser que le nouveau venu les surpassait de beaucoup en savoir. Le paria fut admis à l'unanimité, et, un an plus tard, devenu l'honneur du corps dont il faisait partie, il fîit élevé à a dignité de président et conserva ce poste le reste de -sa vie. Voilà, seigneur, l'histoire de Tirou-Valouver, Je paria. Son livre de morale, que je relis sans cesse, a fait de moi un homme, mais aussi il m'a dévoilé toute ma misère.
— Songe plutôt, Naïk, à l'exemple qu'il te donne de la façon dont on peut sortir de cette misère.
— Je n'ai pas son génie, maître, et jamais jusqu'à présent le plus léger espoir n'avait lui sur ma triste existence ; mais aujourd'hui je ne suis plus misérable : grâce à toi j'ai pu rompre l'aflFreux silence où mon esprit se mourait, le bonheur de t'a voir rencontré me sauver
— Allons, je suis heureux de t'avoir, sans m'en douter, tiré de peine, dit Bussy ; mais tu me fais oublier
LE UON DE LÀ VICTOIRE 8ï
le temps, et voici le jour qui nous invite au départ.
Naik courut deliora et annonça au marquis qu'on : amenait son cheval tout sellé. :
. — En route donc, dit le jeune homme en se levant, 4netton8 fin à cette hospitalité si singulière que je n'ai à prendre congé de personne en m'éloignant.
' Le pariia lui boucla son épée, qu'on lui avait rendue Ja veille^ lui passa les pistolets à la ceinture et rajusta récharpe qui soutenait le bras blessé, encore faible.
Bussy s'approcha de son cheval, qu'un noir tenait par la bride; mais au moment de se mettre en selle il s'arrêta très surpris de voir s'avancer, à la suite du cheval, une file de chameaux chargés de bagages; chacun d'eux était conduit par un esclave, et en tête de la file marchait un gros homme à l'aspect vulgaire qui portait un çoffi-et.
— Qu'est-ce que tout cela ? s'écria Bussy.
— Les présents de la reine, répondit le nouveau venu; les chameaux sont chargés d'étofies précieuses, d^armes et de bijoux. Les bêtes et les esclaves t'appartiennent aussi; mais ceci est plus précieux.
En même temps, il soulevait le couvercle du coffret, qui laissa échapper un scintillement de pierreries.
— Cependant, eontinua-t-il, si tu ne te trouves pas suffisamment payé, tu peux fixer toi-même...
'Mais il n*eut pas le loisir d'achever. Bussy, rouge de colère, se précipita vers lui et le saisit à la gorge.
— Payé ! Tp as osé proférer une pareille injure ? 8*écria-t-il. Mais ce sera là ta dernière parole, et tu la paieras -de ta vie î
Cependant, devant la face terrifiée, suppliante et grotesque du malheureux Hindou, le marquis eut un haussement d'épaules et un sourire de dégoût ; d'un mouvement violent il repoussa le pauvre diable et renvoya rouler à quelques pas au milieu de Téclaboussement des pierreries dispersées.
— Tu as tort, mon fils, de punir le serviteur irresponsable, qui n*est qu'un instrument d'obéissance, dit une voix.
Bussy se retourna, et il vit le brahmane Rugoonat Dat qui se frayait un chemin à travers la cohue des chameaux et des esclaves efirayés.
— Pardieu î je suis aise de vous voir, mon père! dit-il, d'une voix que la colère faisait trembler. Vous qui, sans le connaître, jugez mon pays barbare, vous m'expliquerez peut-être pourquoi dans le vôtre on remercie d'un service par une insulte, et Ton congédie un hôte en le payant comme un valet.
— Il y a dans ceci un mystère qu'il ne m'est pas permis de t'expliquer, dit Rugoonat Dat. Mais les présents n'avaient rien d'injurieux; il est dans nos coutumes d'accepter les largesses des rois.
— Dans mon pays, on ne reçoit rien des femmes, reprit Bussy avec hauteur. Sachez d'ailleurs que Tépée d'un gentilhomme français appartient à tous les faibles, et qu'il serait déshonoré s'il ne les secouraitpas dans le danger. Votre reine s'abuse si elle s'imagine me devoir quelque chose; vous pouvez le lui dire.
Des murmures s'élevaient parmi les esclaves et les gardes qui s'étaient rapprochés, car jamais on n'avait
entendu parler sur un pareil ton de dédain à la personne sacrée d'un brahmane. Mais Rugoonat Dat retint d'un geste Tagitation, tandis que Bussy s'élançait en selle et s'éloignait rapidement sans se retourner.