‹ La conquête du paradisChapitre 18 sur 21 · L ILE DU SILENCE · texte numérisé non relu

L ILE DU SILENCE

On raj3pela les hommes en sentinelles aux angles de l'édifice.

Lorsqu'on fut installé sur la plate-forme, entourée d'une balustrade, que portait le dos de Ganésa, tout le monde se découvrit pour saluer la princesse, et l'animal, avec précaution, descendit les dernières marches et entra dans l'eau, où il perdit pied tout de suite. Naïk indiqua un point de la rive où il était plus aisé d'aborder, et, tandis que l'éléphant nageait, levant haut sa trompe, que les soldats, à droite et à gauche, déchargeaient leurs mousquets sur les caïmans, — ce qui était un crime, ces animaux étant sacrés, — Bussy se soulevait péniblement pour jeter un dernier regard à l'île muette, dont la blancheur s'effaçait lentement dans la nuit.

L USURPATEUR NASSER-CINGH

— Apportez ici des balances, dit l'Ombre de Dieu d'une voix enrouée.

11 s'agit de peser la poudre d'or, les lingots et les mohurs, les sacs de perles, les colliers, les couronnes; toutes sortes de ricbesses, qui font un monceau lumineux au pied du trône.

Ce trône est une estrade basse, couverte de tapis et surmontée par un toit constellé de pierreries, que soutiennent des colonnettes d'or. Celui qui y est assis, ou plutôt couché, presque à plat ventre, les coudes sur un grand traversin de brocart, c'est l'usurpateur iNasser-Cingh; triomphateur aujourd'hui, car, à la tête d'une armée de trois cent mille hommes, il a repris le Carnatic à ses adversaires, qui ont voulu faire à leur tête au lieu de suivre les conseils de leurs alliés, les Français, et c'est dans le palais d'Arcate qu'il compte les trésors d'Allah-Verdi, que Mouzafï'er n'a pas cachés assez tôt.

l'usurpateur nasser-cingh 2-27

Des bourreaux, vêtus de rouge, appuyés sur des haches, gardeut chaque porte ; ils surveillent les assistants, et ont ordre de tuer sur la place, ceux qu'ils verraient dérober quelque chose.

11 y a là des seigneurs, des umaras, des bouffons et des bayadères; tout le monde est debout, excepté l'attabek qui, en sa qualité de grand vizir, a le droit d'être assis, les jambes croisées, sur un large tabouret, à droite du trùne.

Nasser penche sa large face noire par-dessus la balustrade qui borde l'estrade. Il trouve ce trésor assez misérable, eu somme, et pense que son allié, le second hls d'AUah-Verdi, a dû en dissimuler la plus grande partie : que Mouzaffer-Cingh a été volé.

— Ah! ah! dit-il, mon cher neveu a aussi, sans doute, gaspillé beaucoup de cet or. 11 a bien fait de se hâter, car il n'en aura plus d'autre désormais que celui de ses chaînes, que j'ai voulues d'or massif; ne faut-il pas faire honneur aux personnes royales!

Et le Soutien du Monde pousse un éclat de rire, qui secoue de haut en bas toute sa grosse personne. Les courtisans ont des convulsions de gaieté, à cette saillie du maître.

— Le traître Mouzaffer doit bénir chaque jour Ta Majesté, dit le grand vizir; aussi clément qu'Allah, tu le laisses vivre, lui qui a mille fois mérité la mort.

— Que veux-tu! en vieillissant je deviens faible. Mon neveu n'est rien qu'une bête , s'il n avait pas désobéi aux Français, qui menaient si parfaitement ses affaires, nous ne lui aurions pas repris aussi facilement le Carnatic; mais au lieu de les écouter,

258 LA CONQUÊTE Dl' PARADIS

il s'en est allé assiéger les Rajahs, pour en tirer trénormes rançons, plantant là ses alliés, qui sont pourtant comme des lions à jeun.

— Mais, dit l'attabek, ta haute intelligence, aussi éblouissante que le soleil de midi, avait eu l'idée d'opposer aux lions des tigres, d'engager à ton service des soldats anglais, avec une artillerie égale à celle des Français.

— Ne me parle pas des Anglais, s'écria Nasser. Je leur ai ordonné par trois fois d'écraser le bataillon français, et ils n'ont pu le faire. Aussi l'on verra ce que je médite. Mon neveu est un imbécile, voilà le vrai : vidons une coupe à la bêtise de mon neveu.

Des échansons s'approchèrent et offrirent au roi une coupe d'or, doublée de rubis qui, même vide, semblait pleine de vin.

— Non, non, pas de vin! et Nasser-Cingh ajouta d'un air mystérieux : Qu'on apporte une des fioles que m'a envoyées mon ami Dupleix.

C'était une bouteille au goulot cacheté, enveloppée de papier doré, contenant d'excellente eau-de-vie. On montra au roi que le cachet était intact.

— Plein, plein! dit-il en tendant sa coupe.

Il la vida presque d'un trait. Ses yeux s'injectèrent de sang, larmoyèrent, la sueur perla sur son visage couleur d'ébêne.

— Vivent les Français! dit-il d'une voix de plus en plus rauque, voilà une boisson! C'est de l'or, c'est du feu, c'est du soleil qui vous coule dans le sang! Mais voici nos balances prêtes, continua-t-il. A l'ouvrage!

C'était un échafaudage compliqué, qu'on venait de

l'usurpateur nasser-cixgh 2"29

dresser devant le trône, et où oscillaient deux énormes plateaux d'argent, suspendus par des cordes de soie.

— Pesons l'or, pour commencer, dit le roi.

Des esclaves jetèrent deux petits tapis de soie ouatée dans les plateaux, pour éviter le bruit, et amassèrent sur l'un les lingots et les barres d'or, sur l'autre des poids de marbre et de bronze.

— Non, non, pas cela! s'écria l'Ombre de Dieu, c'est moi qui me mettrai dans la balance ; on comptera combien de fois il y aura mon poids d'or et de pierreries.

Et Nasser cherchait à dégager ses pieds des tapis et des couvertures-, pour descendre de son trône, tandis que les umaras et les courtisans faisaient entendre un murmure approbateur.

Le hadjib. maître des cérémonies, une haute canne d'ivoire à la main, vint aider le maître, qui eut quelque peine à se tenir debout; il lui rajusta les plis froissés de sa tunique rose, brodée de grappes de raisin en topazes, et le soutint par le coude, tandis qu'il s'accroupissait, en se cramponnant aux cordes, dans le plateau de la balance, dont l'instabilité lui faisait pousser des cris, mêlés de rires.

11 fallut beaucoup d'or pour égaler le poids considérable du Soutien du Monde; il y eut juste assez de perles; pas assez de pierres précieuses.

Ce jeu paraissait amuser beaucoup le Soubab; il se tenait là, ramassé, le cou dans les épaules, la face levée, roulant ses yeux au blanc bistré; et, quand le trésor fut épuisé, il voulut que l'attabek et le hadjib se missent tous deux dans le plateau, pour voir s'ils

remporteraient sur lui. Le grand vizir obéit tristement, le maître des cérémonies avec empressement, et les bouffons du roi les couvrirent de lazzis, se moquant de la mine piteuse qu'ils avaient dans la balance.

Les deux maigres seigneurs n'étaient point assez lourds pour faire lever du sol le plateau qui portait leur maître, mais une troisième personne c'était trop, et l'on essaya en vain d'établir l'équilibre.

— Qu'on aille chercher le plus gros porc que l'on pourra trouver, s'écria le roi complètement ivre, voilà qui sera amusant!

Et tandis qu'on se précipitait pour obéir à cet ordre, Nasser quitta le plateau afin de se dégourdir les jambes et de s'étirer. Les bayadères s'approchèrent de lui, l'éventant à l'aide d'écrans en plumes de paon, lui essuyèrent le visage avec des mouchoirs parfumés, versèrent dans ses mains de l'eau de rose.

A ce moment, un umara ne put retenir un éternuement bruyant.

Éternuer en présence du souverain, c'était un mauvais présage, une grave offense, sévèrement punie.

Un grand silence s'était établi, et l'on regardait avec commisération le coupable, qui se jeta à plat ventre.

Le roi fit signe à un des bourreaux. Alors Tumara se traîna à genoux, demandant grâce; supplia, baisa les pieds du Soubab.

— Que veux-tu, mon ami, répondait tranquillement Nasser-Cingh, je n'y peux rien, c'est la loi.

— Fais-moi tuer plutôt.

l'usurpateur nasser-cingh 231

— Te tuer, non pas ; tu es bon soldat et tu me serviras encore. Emmène-le, dit-il au bourreau, et coupelui le nez.

L'homme fut entraîné, criant, se tordant les bras, mais, par une autre porte, on amenait un énorme pourceau, couronné de fleurs, et le roi battit des mains.

L'animal s'arcboutait, poussant des cris aigus, ne voulant pas avancer; on tirailla corde, et ses ongles glissaient sur les dalles lisses.

Le Soutien du Monde se tordait de rire ; il s'était remis dans la balance; son turban, d'un arrangement compliqué, surmonté d'un plumet mêlé de diamants, s'en allait de travers, et ses mains, chargées de bagues, se cramponnaient de plus en plus aux cordes de soie^ car une lutte terrible avait lieu pour faire entrer la rose et puante bête dans l'autre plateau, et des secousses violentes faisaient tressauter le monarque.

A la grande hilarité des assistants, le roi et le pourceau se trouvèrent d'un poids égal, et en signe de joie Nasser vida une autre coupe de cognac ; puis il voulut qu'on en fit boire de force au cochon.

La défense fut hideuse, la bête hurla, trépigna, souillant d'ordures les seigneurs et les riches tapis.

Plusieurs umaras, qui étaient restés graves au milieu des rires des courtisans, échangèrent entre eux des regards irrités, et l'un après l'autre sortirent de la salle.

Dans l'une des cours, ils virent l'homme qu'on venait de mutiler : un linge sanglant en travers du visage,

il était affaissé sur des marches, s'y appuyant des deux mains, tandis qu'une flaque rouge se formait devant lui. Un umara s'approcha.

— Bahar, lui dit-il, veux-tu te venger?

— Je me vengerai, j'en fais serment, répondit le malheureux, en essayant de se soulever.

— Suis-moi, alors, sans qu'on te remarque.

— Hélas! l'horrible souffrance de cette plaie m'ùte la force. J'ai le vertige et ne saurais marcher seul.

— Viens donc, je te soutiendrai.

Tous s'en allaient par des chemins différents, sans se regarder, sans se saluer, les uns à cheval, les autres sur des éléphants ou dans des palanquins. Mais quand la nuit fut venue, ils se retrouvèrent, hors des murs d'Arcate, dans le magnifique tombeau des nababs assassinés. •

Quelqu'un leur en ouvrait la porte, mystérieusement, et ils entraient dans une salle de porphyre incrusté d"or, éclairée par une lanterne multicolore se rattachant, à l'aide de chaînes, au centre de la haute coupole.

Ces hommes, tous des guerriers, restaient debout, les bras croisés, avec des mines sombres, se disaient les uns aux autres, pleins de véhémence et de colère, leurs griefs contre Nasser-Cingh.

— Il déshonore le pouvoir par sa conduite ; la scène d'aujourd'hui est une offense à notre dignité.

— Ivre le jour, débauché le soir, cruel et fou toujours; il a fait de nous les serviteurs d'un pourceau.

— C'est un traître; il avait juré, sur le Coran, de ne

l'usurpateur nasser-cingh 233

pas attenter à la liberté de son neveu, s'il se rendait à lui.

— Il a ordonné de couler du plomb fondu dans la bouche des blessés qui demandaient à boire !

— Il a fait attacher des sacs de terre au cou des prisonniers, et, après les avoir exténués par une longue marche, les a contraints à travailler aux retran(;hements du camp. On les tuait l'un après l'autre et, avec cette terre qu'ils avaient portée et leur sang, on formait le mortier. Au dernier il a fait grâce pour qu'il pût raconter comment on punissait les rebelles.

— Ce dernier c'est moi, dit un soldat en s'avançant, le fait monstrueux est vrai : les prisonniers travaillaient; quand le liquide manquait, on tendait l'auge et on en égorgeait un. Ces mains que voici ont pétri la boue sanglante!

Et il tendait ses mains, qu'en souvenir de cette horreur, il portait teintes de henneh. Au bout de ses bras noirs, elles semblaient gantées de sang.

— Et voici comment Nasser-Cingh traite ceux qui lui gagnent ses batailles ! s'écria Babar, en arrachant les linges qui masquaient sa face sans nez, effrayante et grotesque.

Un cri d'horreur s'éleva.

Mais des personnages importants entrèrent, détournant l'attention. On s'inclinait devant eux avec respect. C'étaient les plus puissants vassaux de Nasser- Cingh, ses alliés : le nabab de Kadapa et le nabab de Kanoul.

— Chanda-Saïb est-il arrivé? demandèrent-ils.

— Le voici, répondit Ghanda-Saïb, qui entrait derrière eux.

— Le chef français viendra-t-il?

— Dans quelques minutes il sera parmi nous. Deux de mes umaras courent à sa rencontre, et le guideront jusqu'ici.

— Alors les Français n'abandonne«t pas Mouzaffer- Cingh, malgré ses fautes, et sa folle reddition à l'usurpateur?

— Ils lui restent fidèles, au contraire, et veulent le sauver, dit Chanda-Saïb ; j'ai déjà cette bonne nouvelle à vous apprendre qu'ils viennent de remporter une victoire éclatante et presque invraisemblable, sur Mahomet-Aly, le second fils d'Allah-Verdi, qui me dispute aujourd'hui la nababie'd'Arcate.

On le questionna avec empressement et il raconta la bataille : Les Français, trois cents seulement, retranchés dans la pagode de Tiravadi, transformée en forterese, attaqués par l'armée de Mahomet-Aly, grossie de vingt mille hommes envoyés par Nasser- Cingh et aidée par les Anglais : plus de quatre-vingt mille hommes. Toute cette multitude repoussée avec des pertes énormes; puis le camp surpris la nuit, l'armée taillée en pièces, Mahomet prenant la fuite, à peine vêtu, en criant : C'en est fait de moi ! et courant sans prendre de repos, s'enfermer, avec les débris de son armée, dans l'inexpugnable forteresse de Gengi '.

1. Voici ce que dit Voltaire, à propos de celte bataille, qui n'est cependant pas la plus brillante de cette extraordinaire campagne : « C'était une journée supérieure à celle des trois

l'usurpateur nasser-cingh 'JSô

— Le Soubab sait cette nouvelle, et il passe son temps en chasses et en orgies! s'écria le nabab de Kanoul.

— Il entretient une correspondance secrète avec le gouverneur de Pondichéry, c'est cela qui le rassure, dit un umara,

— Et c'est cela qui nous inquiète, ajouta le nabab de Kadapa.

— Le chef français vous expliquera les raisons pour lesquelles le grand Dupleix agit ainsi , dit Chanda-Saïb en prêtant l'oreille. Quelqu'un vient, c'est lui.

Un homme parut dans le cadre de la porte; il était enveloppé par un manteau sombre, que relevait d'un côté la pointe de l'épée, et coiffé de ce tricorne, galonné d'or, qui avait maintenant, aux yeux des Maures, plus de prestige qu'une couronne.

Il se découvrit : c'était le marquis de Bussy. Chanda-Saïb courut à lui, avec une exclamation joyeuse, lui serrant les mains, mais le jeune homme gardait une expression grave et sévère.

— Qu'Allah te comble de ses grâces 1 dit le musulman, et permette que tu nous donnes d'heureuses nouvelles du cher seigneur Dupleix Bàhâdour.

— Dupleix est fort mécontent, dit le marquis; il doute d'alliés qui, par leur manque d'obéissance aux

cents Spartiates au pas des Thermopylcs, puisque ces Spartiates y périrent et que les Français furent vain(iueurs : mais nous ne savons peut-être pas célébrer assez ce qui mérite de l'être, et la multitude innombrable de nos combats en étoulTe la gloire. » {Précis du siècle de Louis XV, chap. xxxiv.)

conseils les plus sages, lui ont brisé la victoire dans la main; il se demande s'il doit leur continuer sa protection, et risquer la vie de ses soldats, pour des princes qui ne savent pas poursuivre leurs conquêtes.

— Ne dis pas des paroles aussi cruelles, s'écria Chanda-Saïb; tu sais bien que ce n'est pas moi qui commandais l'armée du Carnatic, et que j'ai supplié MouzafTer de ne pas céder à un mouvement d'afToIement et de désespoir, de fuir plutôt que de se rendre, lui et ses troupes, à son mortel ennemi. Et tu vois que j'ai su garder ma liberté, dans cette malheureuse aventure, où j'ai reperdu le pouvoir que vous m'aviez conquis.

— Oui, je sais que tu es brave et fidèle; la défaite que nous venons d'infliger à ton rival, Mahomet-Aly, est la preuve que nous ne t'abandonnons pas.

— Alors c'est Mouzafl"er que vous abandonnez, s'écria le nabab de Kadapa, puisque Dupleix envoie à Nasser-Cingh des ambassadeurs et des présents.

— Ce n'est pas quand il est dans le danger, s'y fût-il jeté par sa faute, que nous abandonnons un ami, dit fièrement Bussy, la conduite même de Dupleix aurait dû vous le faire comprendre. Vous devez être surpris cependant que, prisonnier de son oncle, auquel il dispute le trône, Mouzafl'er soit encore vivant. Eh bien, ce sont les pourparlers, les menaces et les promesses du gouverneur de Pondichéry, qui tiennent suspendue la hache, au-dessus de la tête du Soubab légitime.

— Il faut nous hâter d'agir, dit Chanda-Saïb, car

l'usurpateur xasser-cingh 237

cette hache peut tomber, d'un moment à l'autre, par un caprice d'homme ivre, et, avec la vie de notre chef, anéantir nos espérances.

— La conspiration est puissante, dit le nabab de Kanoul; à la prochaine bataille, les troupes de Kadapa et de Kanoul se retourneront contre leur allié, et les umaras, ici présents, entraîneront leurs hommes, à un signal donné. Ce signal, c'est un drapeau français, arboré sur un des éléphants de guerre. Je l'ai demandé à Dupleix, ce drapeau, pourquoi ne l'envoie-t-il pas?

— Je l'apporte, dit Bussy en tirant de dessous son manteau un morceau de moire blanche, qu'il déploya, laissant voir la figure d'or, dans un rayonnement, sous la devise française. Mais qui me répond, ajoutat-il, que vous lui serez fidèles?

— Notre haine, dit l'un des nababs; celui que nous trahissons m'a menacé, moi, quand je lui réclamais la juste récompense de mes peines, de m'arracher mes titres, mes biens et mon pouvoir et de me faire mourir sous le rotin.

■ — 11 a fait pire à moi, s'écria le nabab de Kadapa, il a fait bàtonner mon vieux père, pour le forcer à lui découvrir des trésors imaginaires, et on l'a laissé mort sur la place. Je vengerai mon père, et je réclame la faveur de tuer son meurtrier.

Bussy donna le drapeau au nabab de Kadapa.

— Vos troupes forment à peine un sixième de l'armée, reprit le jeune Français après un moment de réflexion, et, avant votre défection, un combat sanglant est inévitable; mais il faut d'abord en finir

avec Mahomel-Aly, avoir un point d'appui sérieux; pour cela il faut prendre Gengi.

— Prendre Gengi I s'écria-t-on de toutes parts, comme on aurait dit : prendre la lune.

— Cela me regarde, dit froidement Bussy.

— Prendre Gengi est impossible; tout au plus peut-on bloquer la place, et elle a des munitions pour plus d'un an; vous vous feriez écraser, jusqu'au dernier, sous ses murs.

— Gengi est non seulement imprenable, mais inaccessible, ajouta Chanda-Saïb; les lions eux-mêmes ne peuvent atteindre le nid d'un aigle, et si vous échouez quel désastre !

— Est-ce que nous échouons? dit le marquis en jetant un regard altier sur ceux qui avaient parlé ; les Français seront seuls à cet assaut , il n'y a pas à craindre qu'ils s'attardent à chercher des trésors.

— Ne m'accable pas sous le poids de mes fautes passées, dit Chanda-Saïb en courbant la tête.

Bussy étendit la main vers le drapeau :

— Jurez-moi, dit-il, de ne conduire qu'à la victoire cet emblème de la France, de le livrer aux flammes, s'il risquait d'être pris par l'ennemi.

— Je le jure, sur les cendres de mes parents assassinés, enfermés dans ce tombeau, dit Chanda-Saïb.

Le nabab de Kanoul ouvrit la main au-dessus d'un Coran, posé dans une niche au-dessous d'une lampe d'or :

— Je prends à témoin le nom d'Allah et de son saint prophète Mahomet, dit-il.

l'usurpateur NASSER-CIXGH 230

— Moi je fais le serment sur les mânes de mon père, dit le nabab de Kadapa.

— Et jurez tous, ajouta Bussy, que ni torture, ni menaces de mort ne vous feront révéler ce complot.

Tous les umaras jurèrent.

— A bientôt donc, reprit le chef français, tenez-vous attentifs, et quand vous entendrez le bruit de la chute de Gengi, soyez prêts à tout.

Il salua avec une dignité froide, remit sur son front le tricorne doré et disparut.

GENGI

— Passe-moi la lanterne, Naïk, dit Bussy en se retournant sur son lit de camp, dans sa tente étroite, dressée sous les murs de Gengi.

C'est une lettre de la princesse Lila qu'on vient d'apporter dans une petite boite en laque d'ispahan, vert-pomme avec de mignonnes roses peintes et des ceillets.

Bussy lui a écrit que ses blessures n'ont laissé -aucune trace, timidement il sollicitait une réponse et «ette réponse qu'il n'espérait pas, la voici, écrite, ou plutôt gravée sur une feuille de palmier qu'il déroule ^vec précaution.

« Après votre départ de lile du Silence, disait Lila, j'étais dans un état d'exaltation extrême. Je détestais la reine : cette dureté de cœur me révoltait. Cependant, je la cherchais, voulant voir de quel front elle portait son crime.

« Je la trouvai dans la plus haute chambre, droite,

GENGI 241

les regards fixes, les lèvres décolorées, et, bien qu'il n'y eût pas le moindre bruit, se bouchant les oreilles de ses mains crispées. Quand elle me vit, ses yeux s'élargirent encore.

(( — C'est fini, il est mort? dit-elle.

« — Viens voir, m'écriai-je en m'emparant d'une de ses mains, qui était glacée.

« Et je l'entraînai à travers les galeries. Elle résistait par moments, me tirant en arrière, puis elle s'abandonnait, toute chancelante. Sur le seuil du salon d'ivoire, elle eut un sanglot et ferma les yeux.

« — Ah! dit-elle, je l'ensevelirai de mes mains; je le coucherai sur un lit de jasmin, et ce palais incendié sera son bûcher.

« Le candélabre d'or brûlait encore, des gémissements, des plaintes faibles s'exhalaient. Elle regarda, cherchant ton cadavre,

« — Où est-il? demanda-t-elle. Qui a fait ce carnage?

« — Demande-le à ceux qui survivent.

« Un homme était adossé au mur, d'une main serrant son flanc, d'où le sang s'échappait entre ses doigts.

« — Reine, dit-il, nous avons fait notre devoir jusqu'au bout, nous avons lutté jusqu'à la mort.

« Un blessé se releva sur ses mains :

« — Tu ne nous avais pas dit que tu nous donnais un dieu à combattre.

« — Un dieu !

« — Son épée était tantôt une vipère furieuse, tantôt la foudre, nous ne pouvions lui échapper;

d'ailleurs, à ses yeux, nous avons reconnu son origine.

« — C'est vrai, dit l'homme qui mourait debout, il ne baissait pas les paupières.

« C'est une de nos superstitions, le sais-tu? que les dieux, déguisés en mortels, sont reconnaissables à leurs yeux, qui ne clignent jamais. Tu dardes en effet un regard presque immobile qui, dans la frénésie de ce combat vraiment surhumain, a dû devenir plus fixe encore.

« — Mais où est-ir? dit la reine.

« Le blessé fit encore un effort pour parler :

« — Quand il nous a eu tous vaincus, avec un bruit terrible, son char céleste est venu, et il est parti.

« — Ils me rendent folle ! disait la reine cherchant à comprendre.

« — Cela signifie que ses amis sont venus à son secours et l'ont emmené.

« — ils ont emporté son cadavre?

c< — Son cadavre? ai-je dit cela? non pas, il vit, une fois encore vainqueur, et hors de ton atteinte. Vois, ta cruauté inutile coule ici en flots de sang, nos sandales en sont tout imbibées, et l'on pourra nous suivre à la trace rouge de nos pas.

a Tu le vois, je ne pouvais contenir les sentiments de douleur et d'indignation qui m'oppressaient, je les laissais déborder en paroles amères, oubliant même le respect que je devais à ma reine, décidée à la quitter. Je m'attendais à un accès de colère, mais elle restait muette, terrifiée par le tableau qui était devant ses yeux. Tout à coup elle s'enfuit, appelant les

GEXGI 243

esclaves, envoyant vers les blessés, promettant de couvrir d'or les survivants : je la rejoignis dans la chambre haute; elle s'était jetée sur le sol et sanglotait la tête dans ses bras.

« — Pardonne-moi, lui dis-je alors, je me suis oubliée jusqu'à te parler durement.

« — Je n'ai rien à te pardonner, dit-elle, je me fais horreur, tes paroles étaient trop douces.

« — Ah! que tu me fais de bien! lui dis-je, tes larmes me consolent. Vois-tu, je ne pouvais plus t'aimer.

« — Que deviendrais-je, si tu ne m'aimais plus? ditelle; mais je ne mérite pas d'être aimée; l'on veut pétrifier mon cœur, faire de moi un être monstrueux. JVIon esprit est peuplé de folies, je ne me reconnais plus, et je me déteste moi-même.

« Je la tenais dans mes bras, et je voyais tout au fond de ses beaux yeux, noyés de larmes, une grande joie rayonner. C'était de te savoir vivant, et je lui pardonnai beaucoup, à cause de cela, car je compris que l'indigne favori Panch-Anan avait tout fait, tout ordonné, et que l'affreuse trahison n'a pas été conçue par elle.

« Pardonne-lui, la haine qu'elle te porte est atteinte et saignante; n'espère rien pourtant : l'espoir est une fleur décevante!

« Sois toujours victorieux, jeune héros, et souvienstoi que je suis ton amie. »

— Ah ! s'écria Bussy, en roulant la précieuse feuille de palmier, cette princesse, belle comme une fée, savante comme un brahmane, libre d'esprit comme

un philosophe, quel contraste avec la divine Ourvaci, affolée de préjugés.

— La reine était comme Lila, dit Naïk, toutes deux instruites par le même saint homme. Une dévotion tardive et exaltée par un fanatique a égaré la reine. Mais, je t'en conjure, repose toi, maître, cet assaut sera terrible demain! Ménage tes forces, tâche de dormir.

— Dormir! informe-toi donc si les échelles, que Dupleix a fait fabriquer pour moi, à Pondichéry, sont enfin arrivées.

Naïk sortit en courant, et peu d'instants après rentra sous la tente.

— Les échelles viennent d'arriver, maître, dit-il; elles sont si longues qu'il faut dix hommes pour les porter, et elles ont voyagé chacune sur trois chariots.

— Me voilà tranquille alors, dit Bussy : éteins la lanterne, et puisque tu le veux je vais tâcher de me reposer un peu.

Il se recoucha et ferma les yeux, mais non pas pour dormir, c'était pour mieux revoir la chambre octogonale, aux panneaux d'ivoire, et revivre, minute à minute, la scène qu'elle avait enfermée et dont le souvenir était pour lui une inépuisable source d'ivresse.

Quelques heures plus tard, on a levé le camp, et les volontaires de Bussy, masqués par une jungle de poiriers épineux, attendent, l'arme au pied, l'ordre de marcher. Ils causent entre eux à voix basse.

Quelques-uns se sont assis sur des pierres et jouent, hâtivement, une partie de dés, ayant pour table la

GEXGI 245

peau d'un tambour, dont la caisse est peinte en bleu. D'autres fument leur pipe de terre blanche, en songeant que c'est peut-être la dernière. Quelques-uns, d'un raffinement tout asiatique, ont déballé leur houka, dont la carafe de cristal, destinée à rafraîchir la fumée, est remplacée par une noix de coco.

La tenue de ces hommes, en campagne depuis plusieurs mois, est irréprochable. Le gouverneur de l'Inde veille à ce que les uniformes soient renouvelés autant qiiil est nécessaire, afin que les soldats français gardent tout leur prestige aux yeux des indigènes. Leurs justaucorps bleus, à revers et parements écarlates, sont intacts, leurs guêtres de toile, parfaitement blanches; ils ont les cheveux poudrés, soigneusement tressés par derrière, avec deux boucles sur les tempes, assujetties par des lames de plomb, et descendant presque jusqu'au bout de l'oreille; les moustaches cirées, le tricorne galonné de blanc, bien placé, selon l'ordonnance : enfoncé jusqu'au sourcil droit, s'éloignant du sourcil gauche d'un pouce.

— Quel lambin que ce comte d'Auteuil ! dit un soldat appuyé sur son mousquet, il nous fait faire là le pied de grue; on ne peut donc pas commencer sans lui?

— Il faut bien attendre au moins que l'armée soit en vue, dit un autre, avant de nous lancer dans une entreprise qui ferait reculer le diable, deux cent cinquante Français que nous sommes.

— Vrai, là, notre jeune commandant est fou tout à fait, s'écrie un sergent : il croit que nous pouvons marcher au plafond, comme les mouches, et monter contre les murs à pic.

2'jO la CONQUETE DU PARADIS

Un homme robuste et agile s'élança les sourcils froncés :

— Qui est-ce qui a dit que notre commandant est fou? s'écria- t-il.

— C'est moi, Jean-Marie, répondit le sergent; m'est avis que la bravoure doit avoir des bornes et ne pas aller jusqu'à la témérité.

— Qu'est-ce que tu chantes? Je sais bien à quoi elle ressemble une bravoure comme celle-là. Des bornes! garde-les pour toi, tes bornes.

— Si je ne m'abuse, pourtant, reprit le sergent, s'appuyant sur sa pique et croisant un pied sur l'autre, ta bravoure à toi ne dépasse pas les limites des rivages.

— Ne parlons pas de cela, dit Jean-Marie avec impatience; ceux qui n'ont pas vu la fin du monde ne peuvent savoir ce que c'est; moi je l'ai vue et je n'y retournerai pas, mais je défie qu'on trouve sur terre quelque chose qui puisse me faire reculer; et puis il ne s'agit pas de cela; on a dit que notre commandant est fou, voilà des choses que je ne peux pas souffrir : d'abord qu'est-ce que cela vous fait? c'est nous, les marins, qui sommes commandés pour l'escalade; vous n'aurez qu'à nous suivre.

— Si nous ne vous précédons pas, dit quelqu'un.

— Silence dans les rangs! souffla le sergent.

Un officier passait à cheval, criant des ordres. Le comte d'Auteuil n'était plus qu'à quelques heures de marche, et l'on attaquait tout de suite.

Les soldats s'avancèrent alors dans la plaine, se rangèrent en bataille, tandis que les tambours battaient.

GENGI 247

Gengi apparaissait, maintenant, au bout de la plaine, comme une création extravagante et impossible. C'était une montagne, s'élevant brusquement, par des pentes âpres, couvertes de verdure, jusqu'à un plateau presque triangulaire, à chaque angle duquel surgissait un pic vertigineux, aux parois droites comme des murailles, où il n'y avait d'autre sentier que quelques entailles faites par les hommes. La ville était sur ce plateau, entre ces trois montagnes, et des murs, extrêmement forts, avec de nombreuses tours, suivaient les sinuosités du terrain, sur plus de trois milles de circuit, enfermant les trois pics et la cité. Tout en bas, dans la plaine, adossée à la montagne, apparaissait une blanche mosquée, à deux rangs d'arcades, avec de fins minarets; et, au sommet de chacun des trois mamelons, se détachait sur le ciel une forteresse, environnée d'une ceinture de redoutes.

Gengi avait été la capitale des rois mahrattes, dont la domination s'était étendue jusqu'au Carnatic, et les fortifications témoignaient de la science militaire de ces guerriers fameux. Le célèbre héros Sivadji l'avait assiégée, mais non prise, elle s'était rendue. Aureng-Satb, à son tour, en avait fait le siège. Mais, en somme, elle n'avait été enlevée d'assaut : jamais.

Le soleil , illuminant la montagne et les trois roches géantes, leur donnait une apparence de plus en plus fantastique. Les soldats, comme fascinés, regardaient, riant de l'impossibilité de l'entreprise, résolus néanmoins.

Bussy passa sur son bel arabe, qui secouait gracieusement sa longue crinière. Le jeune homme était

joyeux, plein d'enthousiasme; un vague sourire laissait entrevoir ses dents charmantes; ses yeux, plus clairs que d'ordinaire, semblaient refléter des lames d'épées.

— Mes braves ! cria-t-il, déjà l'ennemi fait une faute énorme; au lieu de nous attendre derrière les murs de sa ville, il descend vers nous dans la plaine, et notre plan est changé : nous n'attaquons plus. Laissons venir les moricauds, avant de tirer, jusqu'à portée de pistolet; ils tourneront les talons devant notre feu : c'est alors qu'il faudra les gagner de vitesse, arriver en même temps qu'eux aux portes de la ville. Je compte sur une fougue diabolique.

— C'est cela! s'écria Jean-Marie en agitant son chapeau. Vive le commandant!

Bussy lui jeta un coup d'œil ami et un signe d'intelligence.

— Qu'on veille bien aux échelles! dit-il, et il s'éloigna.

Gomme il l'avait prévu, l'armée de Mahomet-Aly rompit ses rangs et se débanda devant l'artillerie française, pour remonter en courant les pentes de la montagne. Mais Russy la serrait de près; l'épée dans les reins des fuyards, il semblait plutôt les chasser que les poursuivre.

11 s'agissait de ne pas leur laisser refermer la porte de Gengi, sous laquelle ils s'engouffraient pêle-mêle, s'écrasant, foulant aux pieds ceux qui tombaient. Mais ils comprirent l'intention des assiégeants et, abandonnant ceux qui venaient les derniers, refermèrent brusquement le lourd battant en bois de teck,

CtEngi 249

bardé de fer et tout hérissé de clous. Les malheureux ainsi repoussés tombèrent à genoux, en jetant leurs armes; on les fit prisonniers; mais le coup était manqué.

Un feu terrible fut dirigé sur les Français, du haut des créneaux; on les canonnait à bout portant, sans qu'il leur fût possible de riposter. Beaucoup tombaient. Il y avait des murmures.

— Rester ici est un suicide, dit Kerjean en s'approchant de Bussy.

— Aussi n'y resterons-nous pas, répondit le jeune chef; un pétard, vite, pour faire sauter cette porte!

Quelques soldats s'avancèrent vers la porte, puis reculèrent, devant une volée de mitraille.

Bussy leur arracha des mains le léger canon, courut au portail et, un genou en terre, sans hàle, avec la plus grande attention, disposa le pétard à bonne distance du battant massif, mit le feu à la mèche, et se recula.

Après l'explosion, le battant était fendu en deux endroits; on l'abattit à coups de hache, et les Français, refoulant ceux qui la défendaient, pénétrèrent sous la voûte, avec des cris de triomphe.

Dans la ville, Bussy fit barricader les rues étroites, avec des chariots et tout ce qui tomba sous la main, placer les quatre pièces de campagne, qu'on avait montées jusque-là, à l'entrée des plus larges rues. On tirait sur eux des fenêtres; mais ce n'était rien encore : les forteresses des trois montagnes, concentrant leurs feux sur le coin de la ville dont les Français étaient maîtres, commencèrent à tonner.

Par bonheur la nuit était venue, le tir manquait de

250 LA rONUUÉTE DU PARADIS

précision; on s'abritait le mieux possible et on ripostait activement avec les quatre pièces et les mousquets; néanmoins, la situation était des plus graves; que deviendrait-on au jour, quand les forts des montagnes et les remparts de la ville pourraient foudroyer, en toute sûreté, cette poignée de soldats à découvert? Il faudrait donc reculer, redescendre vers la plaine? Avec un chef comme Bussy cela était inadmissible. C'était donc les trois forteresses, avec leurs ceintures de redoutes, t[u"il fallait prendre !

Le premier quartier de la lune brillait dans le ciel, et l'on maudissait, ce soir-là, cette merveilleuse limpidité des nuits indiennes. La clarté bleue, coupée d'ombres anguleuses et nettes, était traversée continuellement par des jets pourprés et couleur de soufre ; les fumées s'illuminaient, s'argentaient en floconnant, et les projectiles, venant d'en haut, semblaient des comètes et des météores.

— Quand la lune sera couchée, disait Bussy, nous donnerons l'assaut, l'obscurité non seulement nous protégera, mais encore nous préservera du vertige.

Il divisa ses hommes en trois détachements.

— Kerjean commandera l'un et enlèvera le pic de l'ouest, dit-il. Puymorin conduira le second et attaquera celui de l'orient. Moi je me réserve le meilleur morceau, qui est la montagne du Nord.

On attendit, sans cesser le tir des pièces, et cette attente donnait une impatience extrême, comme une fièvre d'action.

Enfin la lune toucha le bord de l'horizon, elle perdit son éclat métallique, devint couleur d'orange.

GENGI 251

— En route, mes enfants 1 cria Bussy. Je veux que le premier rayon de soleil caresse un drapeau français, au sommet des trois forteresses.

On se sépara, on se mit en marche au pas de course, la baïonnette en avant. Les Maures fuyaient devant ces lames aiguës; Bussy arriva, sans avoir perdu un homme, au pied de la montagne du Nord, la plus formidable des trois.

Tout de suite ils appliquèrent les échelles, jetèrent des grappins, des cordes à nœuds; et ils se mirent à grimper, avec une furie, un emportement qui semblaient supprimer les obstacles. Les marins, agiles comme des chats, s'étaient élancés les premiers; Jean-Marie trouvait même la montée facile.

— Un mât de navire pendant un cyclone, c'est bien autre chose, disait-il; au moins la montagne se tient tranquille, on ne reçoit pas de paquets d'eau sur la tête, ni cette pluie dans la figure, que le vent change en mille millions d'épingles.

Et l'une après l'autre les redoutes étaient prises, et l'on montait toujours, avec une ardeur qui ne faisait que croître. L'obscurité voilait les difficultés de l'escalade, c'était comme si elles n'existaient pas. Les feux, dirigés contre eux, leur faisaient peu de mal, et les soldats s'amusaient à compter tous les ouvrages qu'il fallait enlever, dont le nombre ne finissait pas.

ils agissaient avec cette facilité qu'on a dans les rêves, et vraiment croyaient rêver. Jamais ils ne surent, en somme, comment ils avaient fait, ni par où ils avaient passé; et quand du sommet de la forteresse, dont on avait eu raison avec des pétards, ils

virent, au jour naissant, l'œuvre qu'ils avaient accomplie, ils pâlirent de surprise, s'entre-regardèrent, doutant s'ils étaient éveillés.

Bussy, sur la tour la plus haute, plantait, entre deux crevasses, le drapeau de la France, et se penchait, la main sur les yeux, cherchant à voir les autres montagnes, à travers la clarté encore incertaine.

Au faîte du fort oriental, le drapeau apparut, puis, tout rose du premier rayon, il frissonna sur le pic de l'ouest.

— Victoire! cria le jeune chef en agitant son épée, que le soleil fît flambloyer.

De la plaine, l'armée de d'Auteuil lui répondit par des cris de joie, des roulements de tambours, des fanfares '.

l. Il est utile de faire remarquer que le récit de ce fait d'armes extraordinaire, presque invraisemblable, n'est qu'un mot à mot historique, rigoureusement exact.

LES DEUX SOUBABS

Nasser-Cingh donna l'ordre de décapiter le premier qui lui annonça que Gengi, l'imprenable, avait été prise, en quelques heures, par deux cent cinquante Français. Un tel mensonge, disait-il, était une offense à la majesté royale. Et tandis que la tête du messager tombait sous la hache, il s'en était allé dans son zénanah, pour juger de la beauté de trois Circassiennes, qu'on venait d'acheter, pour lui, un prix exorbitant.

Il fallut bien cependant admettre la nouvelle, quand tous les nababs, Fattabek, les umaras, la lui eurent confirmée, l'un après l'autre : Gengi était prise! cette chose impossible était certaine.

L'Inde demeurait comme frappée de stupeur; on jugeait les Français invincibles, et le nom de Bussy courait, environné de terreur et de lumière.

On apprit en même temps que les vainqueurs ne s'attardaient pas dans leur triomphe, que déjà ils étaient en marche vers Arcate.

Conquête du paradis. 15

— Ils veulent donc m'attaquer? s'écriait le soubab; cela ne se peut pas, puisque des négociations sont entamées entre moi et le gouverneur de Pondichéry.

— Oui, Maître du Monde, disait l'attabek d'un air placide, mais tu as bafoué ses envoyés, en remettant de jour en jour ta réponse, et le gouverneur s'est lassé, sans doute.

Tout de suite l'ordre fut donné de rassembler les armées, de rappeler les vassaux qui s'étaient retirés avec leurs troupes; tous ne revinrent pas; néanmoins Tarmée, forte de trois cent mille hommes, fut bientôt prête à marcher.

Le matin du jour où elle devait s'ébranler, un bourreau entra dans le cachot où Mouzaffer-Cingh, le soubab dépossédé, était enchaîné avec une chaîne d'or massif. Le prince, qui sommeillait sur une pile de nattes, se leva en sursaut, croyant qu'on venait le mettre à mort. Mais le bourreau s'agenouilla sur les dalles, qu'il toucha de son front.

— Pardonne à ton humble esclave, dit-il ; il a Tordre de te faire monter sur un éléphant, et de te conduire au milieu de l'armée, pour t'ôter la vie, au premier signe du maître, si l'ennemi était vainqueur.

— Qu'Allah soit miséricordieux ! dit Mouzaffer. Prends cette bague, c'est tout ce qu'on m'a laissé. L'arbre de santal verse son parfum sur la hache qui l'abat; comme lui. je pardonne à l'instrument irresponsable.

Et il ôta de son doigt une bague où brillait un rubis, pareil à une goutte de sang.

L'esclave la reçut en pleurant, et la baisa comme

LES DEUX SOUBABS 2.)!)

une relique; mais, sans qu'il les vit, deux guerriers, coiffés d'un casque, dont le nasal abaissé les masquait, étaient entrés sur ses pas. L'un deux s'élança, lui mit un poignard sur la gorge.

— Si tu tiens à vivre, être immonde, lui dit-il, jure-nous que tu n'exécuteras pas l'ordre exécrable du soubab, et que tu défendras plutôt ton captif.

— C'est avec joie que je le jure, dit l'esclave, il n'était pas besoin de menace.

— C'est bon; recule-toi, veille à ce que personne n'entre.

Les guerriers firent glisser, dans la rainure du casque, le nasal damasquiné qui remonta sur le front, les démasquant. C'étaient les nababs deKanoul et de Kadapa.

Ils venaient mettre Mouzaffer-Cingh au courant de la conspiration ourdie en sa faveur, et, avant de la faire éclater, lui poser leurs conditions.

Ils eurent des exigences si fortes, qu'en les écoutant parler , le soubab dépossédé se mordait les lèvres et baissait le front. Cependant il promit tout ce qu'ils voulurent, attestant le nom d'Allah que ceux qui aidaient à sa fortune n'auraient pas à se plaindre.

Le bourreau fit signe qu'il fallait se séparer. Les timbales royales résonnaient, indiquant que l'armée se mettait en marche, et il devait conduire son captif auprès de Nasser-Cingh, selon les ordres qu'il avait reçus.

C'était un tumulte magnifique au dehors, une cohue brillante d'hommes et de chevaux, se hâtant, dans le

plus grand désordre, hors des murs, pour rejoindre le gros de l'armée.

Les éléphants, harnaches pour la hataille, apparaissaient comme des monstres invraisemblables : une carapace de corne les couvrait, leur descendant jusqu'au-dessous des genoux, leur donnant l'air de gigantesques tortues. Leur face était protégée par une visière de fer, avec des trous pour les yeux, de gros clous de cuivre et unie pointe au milieu du front. Des fourreaux d'acier aigus et tranchants allongeaient leurs défenses, ils avaient sur le crâne une calotte de métal, côtelée, et leur trompe et leur croupe étaient protégées par une demi-cuirasse articulée, ayant au milieu une arête saillante, armée de dents.

A perte de vue s'étendait la multitude; on eût dit que toute une ville, tout un peuple se mettait en route, car une armée, beaucoup plus nombreuse que celle qui allait combattre, s'ébranlait derrière les soldats. C'étaient d'abord la foule des pourvoyeurs, composée d'une caste particulière d'Hindous : les bendyarahs, chargés de procurer le blé et le riz. Armés de piques et de cimeterres, quand ils ne pouvaient obtenir les grains à prix d'argent, ils les enlevaient par le pillage. Ils avaient avec eux cent mille bœufs de trait et autant de chariots. Puis venaient les palefreniers, très nombreux, car chaque cheval occupait deux hommes. Les porteurs de palanquins pour les blessés marchaient ensuite, puis les serviteurs, chaque chef en avait au moins dix; les cuisiniers et les porteurs d'eau : deux hommes par tente; enfin, les bagages, les troupeaux d'ànes, de chèvres

LES DEUX SOUBABS 257

et de moutons; les harems des seigneurs, dans des chars fermés, environnés d'eunuques ; et encore toute une cohue de marchands, d'aventuriers de tous états, de maraudeurs, de femmes, d'enfants, d'animaux.

La cavalerie marchait à droite, l'infanterie à gauche, l'artillerie et les éléphants au milieu. Sur le plus superbe, au centre du carré, assis, les jambes croisées, sous un tendelet pourpre, qu'on enlevait pendant la bataille, et qui surmontait la plate-forme à balustrade dorée servant de selle, apparaissait Nasser-Cingh, dans sa magnifique parure guerrière, d'or, d'argent, de pierreries, où sa large face et ses mains grasses faisaient trois taches noires.

A quelques pas du soubab, en arrière, marchait l'éléphant qui portait Mouzaffer enchaîné, et devant le maître s'avançait l'étendard royal, abritant sous ses plis une relique, qui était comme le cœur de l'armée et ne la quittait jamais. Elle était portée, sur une estrade couverte de tapis brodés d'or, par deux chameaux harnachés brillamment, et entourée d'une garde d'honneur.

Cette relique était un moshaf, un Coran, qu'on disait écrit tout entier de la main d'Hussein, le gendre du prophète. Deux lames d'or, incrustées de diamants, formaient la reliure de ce livre unique, et le coffret qui l'enfermait dans son bois odorant, était comme pavé de rubis et d'émeraudes, figurant des fleurs et des feuillages. Le Grand Mogol faisait aussi porter, dans les combats, un Coran semblable à celui-ci, et chacun prétendait posséder le véritable ; mais en somme ni l'un ni l'autre ne l'avaient, le moshaf, écrit

par Hussein, ayant été pris à Delhi, par Nadir-Schah, et emporté en Perse.

Les nababs avaient chacun une armée distincte, avec ses éléphants, son artillerie, ses bannières, qui s'avançait après celle du Soubab.

On marcha ce jour-là, rapidement, presque jusqu'au coucher du soleil, puis les timbales et les tambours donnèrent le signal de la halte.

Alors, avec une promptitude qu'il est impossible de s'imaginer, dans la vaste plaine nue, où l'on s'était arrêté, comme si un magicien Teùl fait surgir d'un coup de baguette, apparut une cité, joyeuse et animée.

Des rues larges allongèrent leurs perspectives, bordées de boutiques, dans lesquelles étaient étalées, de la façon la plus tentante, toutes les marchandises imaginables : des étoffes précieuses, des écharpes de cachemire, des tapis, des selles brodées, des harnais, des armes. Toutes les professions étaient représentées et les artisans déjà à l'ouvrage; on voyait des pâtissiers, des confiseurs, des armuriers, des cordonniers et des tailleurs, même des orfèvres et des joailliers, occupés de leur métier; dans des boutiques, on vendait des boissons chaudes, des liqueurs ou des sorbets; dans d'autres, des plantes médicinales, des drogues et des charmes pour guérir. Il y avait des carrefours, des places, sur lesquelles des jongleurs, des charmeurs de serpents, des faiseurs de tours, émerveillaient la foule ; on entendait bourdonner des musiques, accompagnant des voix aiguës. Par groupes, passaient des bayadéres, charmantes sous leur

LES DEUX SOUBABS 259

voile à demi fermé et proposant aux jeunes hommes de leuj" dire la bonne aventure.

Les tentes des guerriers s'alignaient dans un bel ordre, environnant la tente royale, haute et magnifique; les parcs des éléphants, des chameaux et des chevaux, étaient enfermés par des cordes et des palissades; puis tout autour de cette ville extraordinaire s'étendaient, bariolés et désordonnés, les plus singuliers faubourgs. Là, les abris étaient faits tantôt de vieux vêtements, étendus sur des pieux, tantôt d'un tapis, d'une couverture usée, de nattes, ou de feuilles de palmiers; et quelquefois apparaissait, comme perdue, une tente luxueuse, au milieu d'un troupeau d'ânes ou de bœufs.

Les danses et les chants se prolongèrent jusqu'au coucher de la lune, puis ils cessèrent et -la ville s'endormit.

A l'aube, l'Ombre de Dieu fut éveillée brusquement, par l'attabek, qui entra sous la tente royale, sans turban sur sa tète rasée, tant il s'était hâté de venir.

Nasser-Cingh le regardait avec de gros yeux, hébétés de sommeil et d'ivresse mal dissipée.

— Qu'est-ce que tu veux? balbutia-t-il, prêt à se rendormir.

— Soutien du Monde, dit le vizir, les éclaireurs viennent de m'apprendre que le bataillon français est à une heure d'ici, et se met en marche pour nous attaquer.

— Le bataillon français! répéta Nasser comme s'il comprenait mal ; passe-moi l'aiguière d'eau fraîche, ajouta-t-il.

Le vizir versa de l'eau dans un bassin de cuivre, le prince y trempa son visage à plusieurs reprises.

— Le bataillon français! reprit-il alors, tout à fait éveillé, c'est impossible qu'il veuille nous attaquer, puisque, tu le sais bien, j'ai écrit à Dupleix que j'étais prêt à signer la paix, et que j'acceptais toutes ses conditions.

— Oui, Lumière de nos yeux, mais tu as tant tardé à envoyer la réponse qu'elle arrivera trop tard.

L'attabek avait parlé d'une voix tranquille, dans laquelle Nasser crut deviner de l'ironie; il se retourna vers lui avec colère en s'écriant :

— Par Allah ! vizir Schah-Abbas-Khan, on dirait que tu te plais à me narguer, en me rappelant mes fautes.

— Ta Majesté se méprend, dit Schah-Abbas, toujours calme, je veux seulement la mettre en garde contre des illusions qui causeraient sa perte.

— Je te dis que ces Français ne sont rien qu'une poignée d'hommes ivres.

— Le vainqueur de Gengi les conduit pourtant.

— Qu'est-ce que cela me fait? A-t-il la prétention de vaincre une armée comme la mienne? Donne l'ordre de lever le camp, et hâtons-nous d'aller écraser ces insolents moucherons qui viennent se jeter dans la gueule d'un lion.

Les nababs avaient envoyé aux chefs français un guide, qui devait les conduire au quartier oi^i étaient campées les troupes, commandées directement par Nasser-Cingh, et qu'il fallait vaincre, avant la défection des armées vassales, les nababs tenaient en somme à ne rien risquer.

LES DEUX SOUBABS 261

Le bataillon s'avançait donc rapidement, plein d'entrain dans la fraîcheur matinale.

C'étaient Bussy et de La Touche qui commandaient l'expédition, le comte d'Auteuil étant retenu par la goutte. La petite armée comprenait huit cents Français et trois mille cipayes, avec dix pièces de campagne. La foule des ennemis qu'elle devait combattre couvrait une surface de plus de quatre lieues.

En un instant les avant-postes furent dispersés, et l'on marcha directement à l'artillerie de Nasser-Cingh, derrière laquelle étaient rangés ving-cinq mille hommes d'infanterie.

Tout de suite le combat devint très vif.

La rapidité du tir de leurs canons faisait la principale force des Français; ce furent eux qui empêchèrent les charges furieuses de la cavalerie ennemie de rompre les rangs, et leur permirent de s'avancer pas à pas, s'enveloppant d'un pétillement de fusillade très meurtrière. Ils allèrent ainsi jusqu'à l'artillerie des Maures, qui fut bientôt réduite au silence, et ils s'élancèrent en avant.

Les corps de troupes pliaient devant l'épée du héros de Gengi; ils se dispersaient et fuj'aient. Mais d'autres leur succédaient : les nababs et les rajahs, fidèles à Nasser-Cingh, se portaient successivement sur le lieu de l'action, et les fuyards, se reformant à l'arrière-garde, revenaient. Rien n'ébranlait l'intrépide colonne, qui gagnait du terrain, lentement, mais sûrement, et opposait à la fougue désordonnée des musulmans, un grand calme et une discipline parfaite.

Plus de trois heures de lutte acharnée s'écoulèrent,

cependant, avant que les Français atteignissent, en vainqueurs, le centre du camp.

Harassés, mais pleins de joie d'être venus à bout d'une aussi formidable armée, les soldats reprenaient haleine, essuyaient leurs fronts, où la sueur et la poudre se mêlaient, quand ils aperçurent, au delà des lignes rompues des Hindous, un corps de cavalerie et d'infanterie, s'avançant en bon ordre, au bruit des cymbales et des trompettes, et s'étendant à perte de vue.

11 y eut des exclamations découragées. Quoi! fallait-il vaincre encore cette armée-là? A force d'avoir tiré, les fusils brûlaient les doigts; sans parler des hommes, dont les bras las avaient peine aies porter!

Mais de La Touche poussa une clameur de joie, et désignant du bout de son épée un éléphant, au centre de la nouvelle armée, dépassant de sa haute taille les cavaliers, il s'écria :

— Réjouissez-vous, soldats. Ceux-ci sont nos alliés. Ne voyez-vous pas le drapeau français porté par un guerrier maure, sur le dos de cet éléphant!

Des cris enthousiastes éclatèrent alors et, retrouvant des forces, les Français s'élancèrent à la rencontre de leur drapeau.

Pendant ce temps. Nasser-Cingh, sous sa tente, éloignée du point où on se battait, entouré de ses gardes, de ses vizirs et de sa cour, recevait les messagers qui, de minute en minute, prosternés sur le seuil, rendaient compte du combat. Mais ils atténuaient la vérité, par peur du roi, et entortillaient leurs discours dans d'interminables louanges à l'adresse de l'Ombre de Dieu.

LES DEUX SOUBABS 263

— Qu'on se hâte donc d'exterminer cette poignée d'hommes ivres, répétait le soubab, et qu'on ne m'en parle plus.

La nouvelle de l'extermination ne venait pas cependant; malgré leur tremblement, les messagers étaient contraints d'avouer que la victoire se faisait attendre, que ces Français avaient la vie aussi dure que celle des requins, dont le cœur, arraché, bat encore pendant trois jours, mais qu'ils allaient être bientôt écrasés, pulvérisés, bus comme des gouttes d'eau, par le soleil de la majesté royale.

Brusquement un umara entra, couvert do poussière, criant que le Soubab était en danger, l'armée ayant honteusement pris la fuite, et les vainqueurs étant à quelques centaines de toises.

Nasser bondit sur ses pieds, avec un rugissement de fureur.

— Que font donc les princes vassaux? cria-t-il,

— Lies iroupes aes nababs de Kanoul, de Kadapa, d'autres encore, n'ont pas donné jusqu'à présent, dit l'umara.

— Ah! les misérables! hurla le roi en grinçant des dents, je les ferai écorcher vifs, empaler, broyer sous des meules. Qu'on amène mon éléphant et qu'on aille à l'instant me chercher la tête de MouzafTer-Cingh. Je la leur jetterai, en guise de boulet, à ces insolents Français; puisque c'est pour elle qu'ils combattent, ils auront ce qu'ils désirent.

Il monta sur son éléphant et, entouré de ses gardes, s'élança vers les troupes vassales. Il rencontracelles du nabab de Kadapa qui, lui-même, marchait à leur tête.

— Ah! te voilà, indigne poltron! lui cria-t-il, c'est ainsi que tu me sers; tu n'oses pas défendre l'étendard du Mogol et le mien , contre un ennemi aussi méprisable!

— Je ne connais pas d'autre ennemi que toi, pourceau ivre de sang! répondit le nabab; il faut être Nasser-Cingh pour croire que c'est en faisant mourir le père sous le rotin, qu'on gagne le dévouement du fils. J'ai juré que j'aurais ta vie! et le règne est fini de l'ivrogne sanguinaire !

— A moi, mes gardes! cria le soubab. emparezvous de lui, attachez-le, que mon éléphant lui écrase le cou sous son pied!

— La balle ira plus vite que tes hommes, dit le nabab avec un rire insultant.

Et du haut de son éléphant, appuyant à son épaule sa carabine, revêtue d'ivoire ramage d'or, il visa, tira et atteignit le soubab au cœur.

Avec un rauque soupir, Nasser, une seconde immobile, chancela, la bouche ouverte, les yeux hagards; puis la masse noire de son corps s'affaissa, dans les vêtements de pourpre et d'or, et roula à bas de l'éléphant.

Ses gardes, frappés de stupeur, essayèrent mollement de le venger. Le nabab donna l'ordre de couper la tête du vaincu.

Il courut aussitôt délivrer Mouzaffer, qu'il salua solennellement soubab du Dekan, et lui présenta, comme un gage de son pouvoir, désormais incontesté, la tête convulsée de son oncle.

Mouzaffer remercia d'abord Allah, maître des desti-

LES DEUX SOUBABS 265

nées, embrassa le nabab, puis donna l'ordre de planter la tête de Nasser-Cingh au bout d'une perche.

Il prit place alors sur l'éléphant, magnifiquement harnaché, du haut duquel son ennemi avait roulé dans la poussière, et on le fit avancer, à travers l'armée, précédé du sanglant trophée.

De toutes parts on l'acclama; on jetait les armes sur son passage, on agitait les bannières, et le soubab, rétabli dans sa dignité, à l'ombre du parasol royal, qu'on avait ouvert au-dessus de sa tête, recevait d'un air impassible tous ces hommages.

Bussy s'avança à la rencontre du roi pour le féliciter. Un grand silence s'établit alors, parmi l'armée hindoue, et une haie se forma sur la route du jeune Français. On se poussait, on se haussait, pour apercevoir le vainqueur de Gengi, le héros, presque fabuleux, dont on parlait tant.

11 était extrêmement pâle, blessé, se soutenant avec peine, mais tellement imposant, dans son uniforme sombre, avec son allure fière et grave, et le rayonnement que ses yeux gardaient encore de la fièvre du combat, qu'un murmure d'enthousiasme frissonna parmi la foule, et que le roi, pris d'une soudaine émotion, descendit de son éléphant et vint se jeter aux pieds du représentant de la France.

— Ah! s'écria-t-il avec des larmes dans les yeux, c'est bien à toi que je dois tout et, je te le jure : je ne l'oublierai jamais'

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH

C'est grande fête à Pondichéry. Mouzaffer, inspiré par Bussy. a voulu que la cérémonie solennelle de son couronnement, eût lieu dans la ville française; et Dupleix a tout mis en œuvre, pour donner à cette journée une splendeur inoubliable.

Dés le malin, du haut des bastions et de la forteresse, les canons jettent leur salut tonnant; de la rade, les vaisseaux pavoises répondent. Les cloches des églises font un carillon joyeux, dans toutes on chante le Te Deum\ et du haut des minarets, Vezzam, appelant à la prière, est lancé aux quatre points du ciel, par la voix claire des muezzins.

De bonne heure les rues s'emplissent de toute la population de la ville et des campagnes environnantes : riches et pauvres, revêtus de leurs plus belles parures.

Les troupes d'Ambour et de Gengi font la haie, sur tout le parcours que doit suivre le cortège royal,

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 267

laissant libre la voie centrale, et la foule bruyante et brillante des curieux se brise contre leurs lignes inébranlables.

Sur le sol de la voie libre sont étendus des tapis de Perse, dont les délicates nuances luttent de finesse avec les fleurs naturelles jetées sur eux. Dans les rues peu larges, des guirlandes traversent, d'une maison à l'autre, et, le long des avenues, les grands arbres ont leur tronc drapé de soie, et des banderoles frissonnent dans leurs branches, où tous ceux qui savent grimper se sont installés.

Le camp du Soubab étant établi sur les rives fraîches de l'Ariancopan, c'est par la porte de la Reine que le cortège de MouzafTer doit venir.

Tous les regards se braquent du même côté, tous les cous sont tendus, et l'attente a déjà paru longue, quand accourent, enfin, des hérauts à cheval, sonnant de leurs longues trompettes à tablier de pourpre frangé d'or.

Les troupes musulmanes parurent alors, et défilèrent longtemps, avec un cliquetis et des éclairs d'acier. Les cavaliers mahrattes suivaient, faisant cabrer leurs montures, qui secouaient l'écume sur les mors ornés de turquoises. L'artillerie vint après, avec les canonniers montés sur des dromadaires ; puis ce furent les garaouls, portant, appuyés sur leur épaule, une longue et lourde épée nue.

Un orchestre : timbales, tam-tam, clairons et trompettes, hurlant et grondant, précédait l'Alfaraz, assis sur un éléphant, et qui tenait des deux mains, la maintenant droite et haute, la hampe d'un vaste éten-

dard de drap d'or. Dans ses plis lourds on apercevait, ou plutôt l'on devinait ces mots, brodés en perles : La ghâleb illa Allah : « Il n'y a pas d'autre vainqueur qu'Allah. » Une garde d'élite, chargée en temps de guerre de défendre le drapeau, l'entourait.

On voyait ensuite les représentants de deux des privilèges delà souveraineté : l'intendant de la Sikka, qui est l'empreinte frappée sur les monnaies, et le gardien du Tiras, droit qu'a seul le monarque de faire tisser son nom dans les étofFes de ses vêtements.

Puis venaient, sur des chevaux aux caparaçons noir et or, le grand et le petit Porteur de l'encrier, suivis des Scribes de l'Écriture large et de l'Écriture fine.

Après eux, la lance au poing, sous le frisson soyeux des bannières, s'avançaient les nobles, les chambellans, les hauts fonctionnaires magnifiquement vêtus, orgueilleux et graves. Le front de leurs chevaux secouait des aigrettes de plumes; ils avaient tous la crinière tressée, mêlée de fils d'or et de glands de perles, les sabots peints en vermillon, des poitrails de pierreries, et des anneaux cerclant le bas de leurs finesjambes.

Les vieillards, formant le Divan, ou conseil d'État, apparurent, sur de hauts éléphants, dont les housses somptueuses balayaient les fleurs des tapis; parmi eux était le rajah Rugoonat Dat, Wezir-el-Mémalik, premier ministre, tenant le sceau de cristal, emblème de sa dignité.

Des attelages de zébus blancs, la bosse peinte en bleu et les cornes dorées, traînaient des chars d'argent ciselés, surmontés de dais en plumes de paons;

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 269

ils abritaient les femmes, étincelantes de pierreries, mais soigneusement voilées. C'étaient les deux cents hourris du Zénanah, escortées par une garde de cinq cents jeunes filles, vêtues en guerrières, armées de lances, et montées sur des chevaux blancs.

Elles passent, et la famille royale approche. Voici l'épouse favorite, et les enfants mâles du roi, sous un tendelet de brocart d'or, brodé de pierreries, porté par un éléphant que couvre une housse couleur d'azur ; les princes : frères, oncles ou neveux du souverain, viennent ensuite, et parmi eux, Salabet-Gingh, soucieux et pâle, mais d'une extrême beauté, sous l'écharpe de gaze lamée d'or, qui lui entoure le front, et dont un bout retombe sur son épaule. Puis les nababs, les rajahs, les grands vassaux.

Au tonnerre du canon, qui ne cesse pas, se mêle tout à coup le bruit cuivré des musiques, et, dans des nuées bleuâtres, floconnant hors des cassolettes où brûlent l'encens, le musc, l'ambre et l'aloès, apparaît confusément, sur un éléphant gigantesque, le houdah royal, en or massif, au dôme constellé de rubis, de topazes et de diamants, d'où jaillissent d'aveuglants faisceaux de rayons. MouzafTer-Cingh, majestueux et calme , resplendit sourdement sous le mystérieux voile des fumées odorantes, ainsi qu'un astre, s'enveloppant de nuages pour ne pas éblouir les mortels. L'éléphant qui le porte a la trompe et le front ornés de tatouages d'azur et d'or, autour de ses défenses des cercles pavés de turquoises, des bracelets aux jambes, et une couronne sur le front, surmontée d'un bouquet de plumes ; son caparaçon, dont la frange

traîne, est tout couvert de fleurs brodées, et les corolles ont pour rosée des diamants, des opales, des perles et des émeraudes.

Douze hérauts, agitant des étendards de drap d'or, crient, d'instant en instant, d'une seule voix, qui semble formidable :

« Prosternez-vous, esclaves! Voici le Roi des Rois, la Lumière du Monde, le Pôle du Temps; le très magnanime seigneur Sadoula, Bâhâdour, Mouzaffer- Cingh, fils bien-aimé de Nizam-el-Molouk, gardien de la loi sacrée, roi de l'immense Dekan, ayant sous ses sandales trente-cinq millions de sujets. C'est lui, l'Invincible , le Victorieux , le Glaive Formidable ! Réjouissez-vous, peuples; remerciez Allah qui vous permet de glorifier un successeur de son prophète, et prosternez-vous dans la poussière, car voici le Roi des Rois, le tout-puissant prince Sadoula, Bâhâdour, Mouzafl"er-Cingh ! »

Et en effet, derrière la haie immobile des soldats français, la foule se jetait à genoux et touchait le sol du front.

De jeunes pages, vêtus de cette charmante étoffe appelée murgala. chatoyante comme le cou des paons, couraient, en tenant les cordons d'or de l'éléphant royal.

A droite, sur des chevaux tous semblables, marchaient une troupe d'archers, dont les arcs figuraient un serpent tordu, et. à gauche, des frondeurs armés de frondes de Schiraz.

Les timbales royales, géantes, magnifiquement drapées, arrondissaient leurs demi-globes sur les flancs

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 271

d'un éléphant, et le timbalier, assis entre elles, les frappait de ses baguettes rebondissantes.

Enfin parut roriflamme de l'empire, le Mamurat,en moire blanche, avec la Main vermeille et le Livre, que les soubabs ont seuls le droit d'arborer. Puis la garde d'honneur termina le cortège.

La tente gigantesque, dressée sur la place Royale, extérieurement recouverte de toile d'or, miroitait sous le soleil au point de sembler une montagne en flammes; on clignait les yeux, ne pouvant supporter cet éclat. A l'intérieur c'était un ruissellement des étoffes les plus somptueuses, alternant, se croisant, drapées avec art, se faisant valoir l'une l'autre : soies, brocarts, velours, cachemires, dont les textures disparaissaient presque entièrement sous les broderies. Le plafond était fait d'un tissu particulièrement splendide, constellé de corps célestes et qu'on appelle tchandtara, lune et étoiles.

Deux trônes s'élevaient sur une estrade , l'un d'ivoire et d'or, l'autre simplement surmonté d'un écusson fleurdelisé . Un baldaquin , en forme de parasol, bordé d'une frange de perles, les abritait, et laissait pendre, jusqu'aux tapis du sol. une gaze d'argent toute frémissante de pierreries. Deux paons géants, d'or ciselé, d'émaux et de saphirs, en relevaient les plis étincelants. du bout de leur bec.

Le soubab vint s'asseoir sur le trône d'ivoire ! les princes et toute la noblesse du Dekan l'entourèrent.

Tout à coup les détonations de l'artillerie éclatent, avec un tel redoublement de fracas que les seigneurs hindous pâlissent et tremblent de frayeur. Ces

salves formidables annoncent l'arrivée du gouverneur français.

Par l'ouverture de la tente, on aperçoit un cortège royal :

Des lanciers portant des guidons blanc et or, des escadrons de grenadiers, des mousquetaires, avec des étendards semés de fleurs de lis. Puis Dupleix, à cheval, s'avance, au milieu de son état-major, et derrière lui. dressé un peu obliquement sur le dos d'un éléphant, le drapeau français déploie ses plis frangés d'or, et montre l'écharpe blanche, sous la lance de la hampe. A côté de ce drapeau apparaît le Mamurat, Mouzaff"er ayant donné à Dupleix le droit de l'arborer comme lui-même.

Douze éléphants viennent ensuite . portant un orchestre de timbales, de fifres, de hautbois, de trompettes, jouant une marche militaire de Philidor, que. par intermittences, le canon couvre de son bruit.

Dupleix met pied à terre et. tandis qu'il marche vers la tente, les tambours battent aux champs, les soldats présentent les armes, frappent le sol des talons, et poussent des vivats.

Le gouverneur s'approche vivement du soubab. s'incline devant lui et lui présente, sur un mouchoir en point d'Alençon , le tribut habituel de vingt mohurs d'or, auquel il joint de riches présents; mais Mouzaffer-Cingh se lève et prenant Dupleix par la main, il le conduit vers le second trône.

— Ce n'est pas à moi. dit -il. que sera rendu aujourd'hui l'hommage du Nussur. mais bien à celui à qui je dois ma gloire.

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 273

Alors l'un après l'autre, les nababs, les seigneurs, tous les officiers du roi viennent saluer Dupleix, et lui offrir un présent.

Bientôt un véritable trésor s'amoncelle à ses pieds : des bijoux splendides, des couronnes, des colliers, des baudriers de pierreries . des plats d'or , des aiguières, des bassins; et les plus magnifiques pièces de la parure guerrière : dagues, boucliers, arquebuses de Lahore, de Ceylan, du Cachemire, le tout damasquiné, bosselé, ciselé, enrichi de pierres précieuses: casques d'or ornés d'aigrettes de perles, jambières et gantelets persans, cuirasses en peau de rhinocéros, ou curieuses armures faites des écailles du pangolin, rehaussées de turquoises, de grenats, d'incrustations d'or. Dupleix touchait chaque offrande, à mesure qu'on la lui présentait, pour indiquer qu'il l'accueillait favorablement, et ce tas de richesses, grandissant au pied de l'estrade, s'écroulait avec d'harmonieux tintements.

Quand ce fut fini, le roi se leva, et, suivi de plusieurs chambellans, s'approcha du gouverneur.

— A mon tour, dit-il, d'offrir mon cadeau.

Et prenant des mains d'un chambellan une robe magnifique, il en revêtit lui-même Dupleix, lui agrafa la ceinture, avec le sabre au pommeau étincelant, lui donna la rondache et le poignard.

Alors, il dit d'une voix haute et forte pour être entendu de tous :

— Ce costume royal, mon frère bien-aimé, a été donné par le padichah Aureng-Saïb à mon aïeul Nizam-el-Molouck, et c'est comme si le grand empe-

274 LA CONQUÊTE DU l'AUADIS

reur lui-même te le donnait. Au nom du Mogol, notre maître, je te proclame ici nabab du Carnatie. Tu seras souverain de toute la région qui s'étend du sud de la Chichéna au cap Comorin. Je t'accorde, en outre, comme apanage, la ville de Valdaour et son territoire, pour en jouir en propre, toi et tes descendants, et j'ajoute, à l'impôt de ce domaine, une pension de deux cent quarante mille livres, et une semblable que j'offre à la bégum Jeanne. J'ordonne que la monnaie frappée à Pondicliéry soit la seule ayant cours dans toute l'Inde méridionale. Reçois aussi de moi. mon frère, suivant l'usage, un nom nouveau, celui de Bàbàdour Zapber-Cingh *, avec le titre de munsub, commandant de sept mille chevaux. Ainsi que tu le désires, je reconnais la souveraineté de la compagnie française sur Musulipatam et Yanaon, et je lui accorde une extension de territoire à Karikal. Le soubab ôta son turban royal, le posa sur la tête de Dupleix et prit son tricorne dont il se coiffa

— Au nom d'Allah clément et miséricordieux , ajouta-t-il. je jure de me regarder toujours comme ton vassal, et de ne rien accorder, pas même une faveur, sans ton approbation.

Dupleix à son tour se leva, très ému.

— Comment te remercier, mon frère et seigneur, dit-il, d'une pareille générosité? J'en ai le cœur inondé de joie et de reconnaissance; mais, sache-le, ô Lumière du Monde, je n'ai pas soutenu cette guerre pour conquérir des royaumes, j'ai voulu servir le

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CIXGH 275

Mogol, en combattant, pour la justice, contre un traître qui outrageait le pouvoir suprême . L'honneur que tu veux me faire, en me confiant la nababie du Carnatic est trop grand pour mes mérites, et je serai assez payé de mes peines si tu m'en laisses le titre sans l'autorité.

Il étendit alors la main vers Chanda-Saïb, qui était à quelques pas de lui.

— Je demande en grâce, s'écria-t-il, que tu confies le gouvernement de cet immense territoire à ce héros si fidèle.

Il y eut d'abord un silence de stupeur; puis un cri d'admiration s'éleva, devant ce trait de désintéressement, dont aucun des assistants ne se sentait capable. Chanda-Saïb, bouleversé, se jeta en sanglotant aux pieds de Dupleix.

— Une telle grandeur d'âme est bien digne d'un héros tel que toi, dit le roi avec émotion. Il sera fait selon ton désir, mais ne me refuse pas le plaisir d'élever une colonne en ton honneur, et de fonder, sur les lieux témoins de ta dernière victoire, une ville dont le nom sera : Dupleix Fateh-Abad *.

Et tandis que la foule éclatait en acclamations enthousiastes, le roi embrassa à plusieurs reprises cet homme extraordinaire, dont le pouvoir moral venait de grandir encore, tandis qu'il refusait, si magnifiquement , un royaume aussi vaste que la France.

Au moment où il entrait, avec Dupleix, sous la

i. Ville de la victoire de Dupleix.

tente royale, Bussy avait senti qu'on le tirait furtivement par la manche; et, en se retournant, il reconnut un kaséghi, de la suite du grand vizir, le brahmane Rugoonat Dat. Le jeune page mit un doigt sur ses lèvres, en glissant au marquis un étui d'or, long comme le manche d'un poignard, puis il se perdit dans la foule.

Bussy referma sa main sur l'étui, avec un joyeux battement de cœur; l'esprit toujours tendu vers une même pensée, il avait compris tout de suite que c'était un message de Lila.

Rien ne manquait plus pour lui, maifttenant, au bonheur de cette journée, où il se sentait vraiment heureux d'exister , fier de sa jeunesse et de la renommée qu'il avait conquise déjà. Autour de lui ses compatriotes répétaient, à l'envi, que, depuis les conquêtes de François Pizarre, on n'avait, dans le monde, rien vu de comparable aux derniers exploits des Français, et dans ces victoires il avait la plus belle part; le soubab, plein de reconnaissance, l'avait fait plus riche qu'il n'avait jamais rêvé de l'être, et les Hindous le comparaient à leurs héros légendaires. L'Inde criant ses louanges, c'était cela surtout qui le ravissait. L'écho de cette gloire viendrait jusqu'à Ourvaci, et comment pourrait-elle le mépriser encore?

Mais il ne pouvait pas s'enfuir pour aller lire la chère lettre. Ce fut seulement le soir, après le banquet, pendant le bal donné par le gouverneur, qu'il put, dans le jardin illuminé, trouver un instant de solitude.

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CIXGH 277

Il s'assit sur un banc de marbre, ouvrit l'étui et déroula la lettre écrite cette fois en caractères d'or sur du satin blanc.

« D'étranges nouvelles, comme un vol de perroquets bavards, nous arrivent du Garnatic, disait Lila, tu ressembles à Rama, aux yeux de Lotus bleus, et voilà que ta gloire égale celle de Rama!

« La renommée est comme le parfum qui se glisse partout : tu seras heureux de savoir que la tienne a pénétré jusqu'à la reine, surprise et inquiète d'entendre ton nom vibrer sur toutes les lèvres. J'ai cru deviner qu'elle a peur pour toi. Elle sait l'implacable haine du premier ministre Panch-Anan, elle voudrait qu'il ne se souvînt plus de toi, et voilà que toute l'Inde te fête comme un héros!

«Ourvaci affirme quelle est calme à présent, délivrée de la souillure; mais je lis dans son âme, et j'y vois une obsession, un trouble plus profond que jamais. Elle lutte sans espoir de vaincre, j'assiste, muette, à ses combats et si je me suis faite ton alliée c'est pour la mieux servir. Le moyen que j'ai imaginé pour cela, je le crois bon, mais jamais tu ne le connaîtras. »

Bussy, pour la première fois, se sentait enveloppé par la consolante caresse de l'espérance, et un frisson d'orgueil courait dans son sang, lorsqu'il pensait au chemin parcouru depuis ce premier bal chez le gouverneur, où, à cette même place, l'umara inconnu lui avait parlé au nom de la reine outragée.

— Mais Arslan-Khan fait partie maintenant de l'état-major du soubab, il doit être ici! s'écria-t-il, tout haut, par mégarde.

— Il y est, répondit une voix tout près de lui, mais, aujourd'hui, il te connaît, il t'a vu combattre et te tient pour un demi-dieu.

Arslan , appuyé d'un genou au banc, regardait Bussy en souriant.

— Tu es un brave et ton estime m'est bien précieuse, dit Bussy en tendant la main à l'umara.

— Merci, dit Arslan, en serrant cette main d'une étreinte forte et franche, mon cœur et mon sabre sont à toi.

— Comment étais-tu là, près de moi? demanda le marquis.

— Je te cherchais encore, et, cette fois comme l'autre, en qualité d'ambassadeur.

— De qui donc?

— D'un personnage illustre que tu auras, je crois, plaisir à voir : le grand vizir Rugoonat Dat.

— Le brahmane! s'écria Bussy en se levant, où est-il?

— Suis-moi, je vais te guider, si c'est possible, à travers cette foule.

Ils s'éloignèrent ensemble, obligés de marcher lentement, car on se pressait sur leur route, avec une curiosité indiscrète. Bussy n'était plus le capitaine inconnu, qu'on remarquait seulement naguère à cause de sa bonne mine, il était célèbre maintenant; à sa jeunesse et à sa grâce, s'ajoutait le prestige de la gloire.

Le grand vizir était, avec Dupleix, sous une sorte de dais en satin, élégamment accroché aux palmiers, au-dessus de divans et de coussins. Le gouverneur et

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 279

Rugoonat causaient avec animation, isolés de la foule par des gardes et des pages. Un troisième personnage, un interprète, se tenait debout auprès d'eux.

Dès que Bussy parut, on donna l'ordre de le laisser approiîher, et Arslan, lui serrant rapidement la main, le quitta.

— Mon cher Hadji-Abd-Allah, dit Dupleix à l'interprète, je vous rends la liberté, vous pouvez aller courir le bal et vous divertir. Voici quelqu'un qui vous relève de garde.

Et, avec empressement, il fit quelques pas audevant du marquis, lui tendit les deux mains, puis l'embrassa affectueusement .

— L'on vous voit donc enfin, cher enfant! dit-il, vous dont tout le monde parle, que tous les regards cherchent et qui, si modestement, vous dérobez à vos succès! Venez vite; le grand vizir, un personnage extrêmement remarquable et en qui j'ai toute confiance, a le plus grand désir de vous connaître.

— Il me connaît, dit Bussy, qui vint saluer Rugoonat Dat en lui rendant l'hommage hindou de l'andjali. Ah! mon père, s'écria-t-il, combien je suis heureux de pouvoir enfin vous demander mon pardon des torts qui, depuis si longtemps, pèsent sur mon cœur !

— D'un mot, j'allégerai ton cœur, mon fils, dit le brahmane, cette colère qui te poussa à me dire ces dures paroles, que tu te reproches aujourd'hui, a eu la plus heureuse influence sur ma destinée.

Bussy s'étonnait, le brahmane reprit :

— A travers leur violence même, tes paroles hau-

taines me laissaient entrevoir l'image de mœurs et de sentiments inconnus ; elles me donnèrent l'envie de connaître ta race, la curiosité d'apprendre des choses ignorées. Cela me décida à quitter un royaume où mon influence, combattue à toute heure, chancelait, prête à crouler, où il me fallait même, pour être toléré, voiler mes pensées. Alors, je suis parti, j'ai connu Dupleix,j'ai découvert un monde nouveau, et mon esprit s'est tellement dégagé des anciens préjugés, que, moi, rajah et brahmane, je suis aujourd'hui ministre d'un prince musulman.

— Se peut-il qu'à cause de moi tu aies quitté la divine reine de Bangalore, et que tu puisses juger heureuse une destinée qui t'éloigne d'elle?

— ' Certes, qui l'a connue ne peut l'oublier, dit le brahmane, avec un soupir; bien souvent je la regrette, et aussi ma chère Lila, sa fidèle. Mais j'aime mieux, au prix de quelque tristesse, garder dans mon cœur une image parfaite de cette reine, dont j'avais formé l'esprit, que de voir sous mes yeux mon œuvre faussée, détruite peut-être, par l'influence pernicieuse d'un ennemi sournois. Mais laissons ceci, nous aurons, j'espère, le loisir d'en reparler. J'implorais une grâce du gouverneur, et je compte beaucoup sur toi pour m'aider à l'obtenir.

— C'est vous-même, mon cher Bussy, qu'on me demande, dit Dupleix, et vous comprenez combien j'hésite à répondre. Le soubab va gagner Aurengabad, la capitale de son royaume, et par la voix de son ministre me supplie de lui laisser emmener, comme garde d'honneur, un corps de troupes fran-

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 281

çaises commandées par vous. Tout n'est pas pacifié du côté de la capitale et le roi considère son trône comme chancelant si nous ne le soutenons pas.

— J'espère que vous ne doutez pas de mon obéissance, et que sûr de mon consentement à tout ce que vous ordonnerez, ce n'est pas à cause de moi que vous hésitez.

— Votre consentement était indispensable, mon ami; ne vous dissimulez pas que ce départ serait une sorte d'exil, lointain et long; mais d'autres raisons encore me retiennent : le rival de Chanda-Saïb est vaincu, mais vivant; il est vrai qu'il nous demande la paix, et renonce au Carnatic , mais c'est pour gagner du temps; comme un serpent mal écrasé, dès qu'il le pourra, il relèvera la tête. S'il n'avait derrière lui les Anglais, je ne le craindrais nullement; mais ils le soutiendront de tout leur pouvoir, ne serait-ce que pour nous braver.

— Comment, monsieur, s'écria Bussy, malgré la paix conclue entre la France et l'Angleterre, vous croyez les Anglais capables de prendre les armes contre nous?

— Ils Font fait déjà et le feront le mieux du monde; ils sont trop ulcérés de leurs défaites pour les oublier jamais. Qui sait même s'ils n'ont pas deviné déjà mon désir secret de donner l'empire de l'Inde à la France? Vous pensez bien qu'ils m'entraveront le plus possible, et leur pays les soutient, eux, vous savez comment; tandis que nous!... Voyez comme on me comprend peu : le traité d'Aix-la-Chapelle rend Madras aux

Anglais! M'approuve-t-on seulement? Dieu le sait, et j'attends tout de lui.

— Votre œuvre est trop belle et vos succès trop éclatants pour que la France n'en soit pas fière et reconnaissante, quand elle les connaîtra, dit Bussy; mais, s'il m'est permis de dire mon avis, abandonner le soubab à lui-même serait une grave imprudence; Mouzaffer règne sur le Dekan, il faut que Dupleix règne sur Mouzaffer, si j'ai bien compris votre pensée. Aujourd'hui il ne respire que par vous, mais que pensera-t-il demain, si, hors de notre vue. d'autres influences le détournent de nous? Il faut, en effet, qu'un de vos fidèles reste près du roi et, tout en le protégeant, sauvegarde et poursuive le grand projet dont vous m'avez fait l'honneur de partager avec moi le secret.

— C'est votre avis, ami, je le pensais bien, dit le gouverneur d'un air absorbé; et quel autre que vous peut remplir cette mission, pour laquelle il faut être en même temps un soldat intrépide et un homme d'État? Hélas! que n'ai-je deux Bussy! Je n'éprouverais pas alors l'angoisse qui me tenaille. Enfin, soit, il le faut: vous partirez avec quelques-uns de mes meilleurs officiers. Vous pouvez dire au vizir que j'accorde au roi ce qu'il me demande.

— Cette précieuse faveur est pour moi doublement heureuse, dit le brahmane, quand Bussy lui eut traduit les paroles du gouverneur, puisqu'elle me donne la certitude que nous te gardons près de nous. Le roi est fort pressé de partir, ajouta-t-il, et il faudra brusquer les préparatifs.

DUPLEIX, BAHADOUR ZAPHER-CINGH 283

— Un soldat est toujours prêt à marcher, dit Bussy. Dès que notre cher gouverneur me donnera l'ordre de partir, je partirai. J'attends ses dernières instructions.

— J'aurais mille recommandations à vous faire, dit Dupleix; mais elles sont inutiles puisque vous pensez comme moi, et qu'il est certain que les circonstances vous les inspireront; je veux seulement vous mettre en garde vis-à-vis des nababs de Kanoul et de Kadapa; ma pensée intime est qu'ils sont des coquins, et que dès à présent ils méditent quelque noirceur. Je suis persuadé que vos premiers embarras viendront de ces traîtres; défiez-vous d'eux et prévenez leurs complots, si c'est possible. Je veux vous parler aussi du jeune prince Salabet-Cingh, que je mets aujourd'hui sous votre protection.

Au nom du prince. Bussy n'avait pu retenir un tressaillement, qui fut remarqué par le brahmane.

— Qu'est-il donc arrivé à Salabet-Cingh?

— Quelque chose que je n'ai pu empêcher et qui m'attriste, dit Dupleix. Sous prétexte de faveurs et de grades dont il veut le combler comme un de ses plus proches parents, MouzafFer emmène son neveu avec lui, et lui donne une garde d'honneur qui a l'ordre de ne pas le quitter; bref, Salabet est prisonnier. C'est toujours comme cela qu'on procède dans les familles royales, pour prévenir les conspirations, qui sont choses habituelles. Malgré les caresses dont on l'enveloppe, le jeune prince vuit très bien sa chaîne, et il est désespéré. 11 m'a supplié d'intervenir, mais comment laisser voir au roi que je

■?84 LA CONOt'ÉTE DU PARADIS

suspecte ses intentions? C'est pourquoi je vous recommande, bien vivement, cet enfant que nous aimons. Faites tout le possible pour sauvegarder sa vie.

— Je vous promets de veiller sur lui avec la plus grande sollicitude et de le défendre de tout mon pouvoir.

Bussy se sentait une joie mauvaise, au fond de luimême, en sachant son rival amoindri, déchu de ses espérances. Quelle tranquillité ce serait pour son âme tourmentée de tenir ainsi le fiancé sous bonne garde, loin de la reine, et de surveiller ses actions!

Il prit congé de Dupleix et du grand vizir pour aller rapidement mettre ordre à ses affaires, et il se hâta de riuitter le bal.

KAMA-DEVA

Lila avait bien vite compris, en voyant le trouble extraordinaire qui bouleversait la reine, après sa rencontre avec le jeune barbare, que c'était, pour ce cœur qui. avait su, jusque-là, garder sa froideur hautaine, le commencement du premier amour. Inquiète et curieuse, elle avait interrogé Rugoonat Dat et appris que cet étranger, si brave et si fort, était très beau, et se disait l'égal des Kcha'trias. Le brahmane lui avait raconté le peu qu'il savait de l'Europe, et elle était restée frappée surtout de la condition des femmes si supérieure à la leur, des égards (ju'on leur témoignait, du respect qu'on avait pour elles.

— C'est un homme de ce pays-là qu'il nous faudrait pour roi, s'était-elle dit; un guerrier intrépide, capable de défendre le royaume et de lui rendre sa force; un époux qui partagerait le pouvoir et ne ferait pas de la reine sa première esclave. Mais, hélas ! nous sommes condamnés à un prince musulman, c'est*

à-dire à la réclusion dans le harem, à la perte de tout ce qui nous faisait heureuses.

Mais elle ne cessa pas cependant d'observer la reine avec la plus grande attention , souriant en secret devant l'inutilité des prières. Un moment pourtant elle crut s'être trompée : l'irritation fiévreuse d'Ourvaci, attisée par Panch-Anan, devenait maladive, et la force des préjugés développait vraiment en haine et en dégoût cet amour naissant; puis quelques nouveaux symptômes lui persuadèrent, décidément, que le mal était bien celui qu'elle avait deviné.

— Elle est vouée au malheur, si je ne parviens pas à l'éclairer sur ses véritables sentiments.

Mais comment faire? comment combattre, en ayant l'air d'y croire, cette haine mal comprise, pour la ramener à sa véritable expression?

Après le drame de l'ile du Silence, Lila avait feint d'avoir été frappée d'amour pour l'étranger. Elle comprenait quel auxiliaire précieux lui serait cette apparence de passion, cpii lui permettrait d'exalter l'ennemi, de parler de lui sans cesse, ou, si la parole lui était défendue, de le rappeler encore au souvenir de la reine, par des soupirs et des larmes.

Ce fut comme la pente douce d'un sentier fleuri qu'elle traça devant les pas de son amie. Ne se doutant pas qu'elle était guidée, Ourvaci s'y engagea docilement. Lila, bien persuadée qu'elle travaillait au bonheur de la reine, n'avait aucune hésitation et jouait son rôle avec tant de vérité, qu'il était impossible de suspecter la sincérité de ses sentiments. Qui

KAMA-DEVA 287

sait, d'ailleurs, si la princesse ne s'était pas un peu laissé prendre à son propre piège?

La reine allait voir, ce jour-là, la merveilleuse fête que le printemps donnait à la forêt. On s'était mis en marche, tous les éléphants à la file, chargés de femmes gracieuses, de chanteuses, de musiciennes, qui froissaient l'une contre l'autre les cymbales, martelaient les tambourins, frôlaient de l'ongle les vinas. Sous le houdah royal, près d'Ourvaci, se tenait Lila, muette et comme accablée de chagrin.

— Tu songes donc toujours à ce barbare? dit la reine, ta douleur semble plus terrible que jamais.

— C'est que l'absence est comme la faim, dit Lila, on la supporte quelque temps, et plus elle dure, plus elle devient intolérable. Mes yeux ont faim de lui, vois-tu; je l'attends, comme le monde attend la lumière, et il me semble que je m'enfonce dans une nuit interminable.

— Comment pourrais-tu le voir? Tu sais bien que tout est fini et qu'il ne reviendra plus.

— Avec quelle tristesse elle prononce ces paroles ! se dit Lila à elle-même. — Crois-tu donc qu'il t'a oubliée? reprit-elle tout haut; crois-tu donc que, comme moi, pour lui, il ne soit pas dévoré du désir de te voir?

— Il doit plutôt fuir ma route, après tout ce que j'ai entrepris contre lui. Mais est-il possible que tu désires, à ce point, la venue de quelqu'un qui ne viendrait pas pour toi?

— La plante qui s'épanouit au soleil, ne demande pas si c'est pour elle que l'astre est venu ; elle fieurit et voilà tout.

— Ah! ma Lila bien-aimée, dit la reine en embrassant son amie, que ne donnerais-je pas pour te guérir!

— Écoute, accorde-moi une grâce. Éloigne ta suite, tout à l'heure, et dirigeons-nous vers le bosquet d'asoka, qui abrite une statue du dieu de l'amour.

— Comment-! voudrais-tu lui porter des offrandes et délaisser Ganesa, ton seul dieu? Impie, qui ne croit qu'à la sagesse!

— La sagesse enseigne que personne n'échappe à Kama-Deva, et ne faut-il pas implorer et attendrir celui qui vous tient en son pouvoir?

— Soit, nous irons au bosquet d'asoka.

Depuis longtemps on était entré dans la forêt; toutes les femmes levaient la tête, en poussant des cris de surprise et d'admiration, devant l'invraisemblable splendeur qu'elle déployait, dans son éphémère parure de fleurs. Des fleurs! partout des fleurs, rien que des fleurs ! Les arbres trop chargés semblaient les secouer, il en pleuvait, le sol en était couvert, et le parfum était si fort qu'il endormait les éléphants. C'était une folie, un gaspillage, un miracle du printemps.

Bientôt la reine donna ordre de s'arrêter. On rangea les montures en cercle; tout le monde descendit, et les princesses, par groupes, s'éparpillèrent joyeusement à travers le bois, tandis qu'Ourvaci, faisant signe qu'on la laissât seule, s'éloignait avec Lila.

Au moment où elles s'engageaient dans le sentier du bosquet d'asoka, un homme, tout haletant, qui n'osait pas s'approcher par respect pour la reine, ht un signe à la princesse. En l'apercevant, Lila poussa un cri.

KAMA-DEVA 289

— Ah! ma reine, permets que je parle à ce messager !

Et, sans attendre la permision, elle s'élança vers lui.

Ourvaci, qui suivait la princesse des yeux, vit l'homme lui remettre une lettre, qu'elle lut rapidement; puis il lui tendit un stylet et une feuille de palmier et, s'agenouillant, offrit son dos pour table. Lila écrivit la réponse en quelques mots, fit une recommandation au messager, qui partit en courant.

La princesse revint, très émue, mais garda le silence. Elle avait passé la lettre dans sa ceinture de pierreries, un des angles se laissait voir et sa blancheur attirait invinciblement les regards de la reine; mais elle ne voulait pas interroger son amie, trop discrète à son gré.

Lila cueillait des fleurs pour son offrande, et elles enfonçaient, jusqu'aux chevilles, dans les pétales tombés.

L'asoka pourpre, qui semblait couvert de corail en perles, faisait une ombelle au dieu de l'amour. Il apparaissait, en marbre, peint et doré, chevauchant un perroquet géant, et souriait sous sa mitre à jour, en tendant son arc, fait de bois de canne à sucre, avec une corde d'abeilles d'or. Les cinq flèches, dont il blesse chaque sens, dépassaient le carquois, armées chacune d'une fleur différente : au trait qui vise les yeux la Tchampaka royale, si belle qu'elle éblouit; à celui destiné à l'ouïe, la fleur du manguier, aimée des oiseaux chanteurs; pour l'odorat, le Ketaka, dont le parfum enivre; pour le toucher le Késara, aux pétales soyeux comme la joue d'une jeune fille; pour le goût,

Conquête du paradis. 17

le Bilva, qui porte un fruit suave autant qu'un baiser.

Près de l'Amour on voyait son compagnon, le Printemps, et devant lui, agenouillées, ses deux épouses, Rati, la Volupté, et Prîti, l'Affection.

Lila s'avança, les bras chargés de branches fleuries, et se mit à tourner autour de la statue, en récitant à demi-voix le mantran consacré. La reine, adossée à un arbuste, la regardait faire, observant surtout le trouble et l'agitation qui s'étaient, emparés d'elle, depuis qu'elle avait reçu cette lettre, maintenant cachée sous la brassée de fleurs. Ses joues s'empourpraient, pâlissaient; ses yeux brillaient de joie et elle entr'ouvrait les lèvres comme oppressée d'émotion.

— Qu'espère-t-elle donc? se demandait Ourvaci, il est certain que ce message est de lui. Une impatience la tient, mais de quoi?

Maintenant, agenouillée aux pieds de la statue, Lila déposait ses offrandes.

— Eh bien, reine, dit-elle quand elle eut terminé, tu ne crains donc pas le courroux de Kama-Deva, que tu approches aussi près de lui, sans même le saluer?

— Puisque la loi qu'il impose ne sera pour moi qu'un triste devoir, et que mon sort est fixé, pourquoi saluerais-je ce dieu, et que pourrais-je lui demander?

— Demande-lui au moins de t'épargner, s'écria la princesse ; tu sais de quoi il est capable, ce fils de Brahma, qui essaya ses premières flèches sur son père, rendant le maître des dieux amoureux de sa

KAMA-DEVA 291

propre fille. II peut les choses les plus impossibles; s'il le voulait, il te rendrait amoureuse de... Panch- Anan.

La reine se mit à rire en secouant la tête :

— Je l'en défie, dit-elle.

— Malheureuse! défier le Dieu des dieux! et ne pas prévenir sa vengeance par la plus légère offrande !

— Eh bien, voici, dit-elle.

Et Ourvaci s'avança en hésitant un peu, tendant, du bout des doigts, un lotus bleu qu'elle tenait à la main.

Elle posa la fleur sur le socle de marbre et, en même temps, leva sur le- beau jeune homme souriant, un long regard chargé d'une involontaire supplication.

— Me voilà rassurée, dit Lila avec un soupir de soulagement, je tremblais de te voir en guerre avec le tout-puissant Kama-Deva, car je crois en lui maintenant, je suis persuadée qu'il fait des miracles.

— Il oublie de te prévenir, pourtant, que tu perds en ce moment cette mystérieuse lettre que tu avais si soigneusement cachée dans ta ceinture.

Et Ourvaci poussa du bout de son pied la lettre tombée sur le sol. Vivement, la princesse la ramassa.

— Cette lettre contient justement le miracle, ditelle; si lu voulais la lire, tu en serais convaincue.

— Voyons, dit la reine, sans essayer de cacher son impatiente curiosité.

Elle prit la lettre et la garda un instant, avant de, l'ouvrir, examinant avec intérêt l'empreinte sur la cire, des armoiries surmontées d'une couronne.

— Qu'est-ce donc? dit-elle. Je vois des boucles; et pourquoi cette couronne de pierreries et de feuillages?

— C'est sans doute le signe d'une descendance royale.

Mais Ourvaci n'écoutait pas, elle avait ouvert la lettre et avidement la lisait.

« Tu es pour moi plus douce que Priti. plus consolante que Maya. 6 ma princesse, et tu peux être sûre que les écrits d'aucun poète n'ont été lus avec autant de passion que les tiens. Mais il me faudrait des jours et des jours, pour exprimer tout ce j'éprouve; et à quoi bon écrire, quand je puis te dire tout cela de vive voix? Oui, Lila, j'ai cet espoir délicieux qui me fait frémir d'impatience.

« Ecoute : J'accompagne le roi du Dekan, qui va prendre possession de sa capitale, et je passe à quelques lieues de Bangalore! Tu comprends qu'il est au-dessus de mes forces d'être si près et de passer. Aussi, le roi en pensera ce qu'il voudra, je m'enfuis, je viens respirer une bouffée de cette atmosphère, pour moi plus vivifiante que l'amrita des dieux, arracher une fleur aux buissons, une touffe d'herbe au sol, revoir un instant cette contrée, ce palais qui me fait le reste du monde un si cruel exil.

« Je connais trop ce que vaut ton cœur, pour ne pas être certain que tu feras l'impossible pour maccorder une entrevue ; pourras-tu faire davantage encore? Je n'ose l'espérer, ni le demander.

u J'arriverai quelques instants après ma lettre; que le messager qui m'apportera ta réponse me conduise

KAMA-DEVA 293

vers toi, sans perdre une minute. Je ne puis, hélas! dérober plus d'une heure à mon devoir. »

Lila. feignant de prendre pour de la colère la pâleur et l'émotion de la reine, se jeta à ses pieds d'un air suppliant.

— Ah! pardon, s'écria-t-elle, je n'ai pu résister à sa prière, et, sans avoir obtenu ta permission, j'ai cédé à l'irrésistible impulsion de mon cœur.

— Qu'as-tu donc fait?

— J'ai fait ce qu'il demandait; j'ai ordonné au messager de le conduire vers moi, à quelques pas d'ici.

— Ici! il va venir ici!

Involontairement, la reine avait porté la main à son cœur pour en comprimer les battements désordonnés.

— Quel danger! dit-elle encore.

— Personne ne le verra, reprit Lila. J'ai recommandé au messager de le conduire par des sentiers détournés, et il restera, hélas! si peu, qu'on n'aura pas le temps de savoir sa présence.

— Eh bien, va, dit Ourvaci avec une vivacité fébrile ; je ne veux pas te faire perdre une seule de ces minutes, pour toi si précieuses; il est peut-être là déjà.

— Non, pas encore, mon envoyé doit me prévenir, en imitant le cri de la maïna, dès qu'il sera revenu.

Sous le bosquet d'asoka on avait disposé, tout à l'entour, des bancs de gazon, que les pétales jonchaient. La reine se laissa tomber sur l'un deux, comme prise d'une invincible lassitude. Lila s'agenouilla devant elle, lui entourant la taille de ses bras.

— Tu es bonne, dit-elle, tu ne me grondes pas. tu ne veux pas que ma joie soit mêlée d'amertume, mais, je t'en conjure, sois clémente encore plus — vois combien Kama-Deva, qu'on dit si cruel, est compatissant aux blessures qu'il a faites : sur l'intention seule de ma prière, avant même que l'offrande soit à ses pieds, il a exaucé mon plus' cher désir; — fais comme lui, une reine peut prendre un dieu pour modèle, accorde à celui qui, par ta faute, vit dans les flammes, la fraîche rosée de ta présence.

— Le revoir, après ce qui s'est passé, c'est impossible, dit Ourvaci en se levant.

— Laisse-le au moins t'apercevoir de loin, donnelui ce bonheur, que tu ne refuses pas au dernier de tes sujets.

— Non. non. il faut que je m'éloigne, au contraire.

— Si tu t'en vas, je dois te suivre, dit Lila tristement, et alors c'en est fait de mon bonheur.

La reine se rassit en souriant.

— II faut donc que je reste, pour protéger tes amours, dit-elle.

— Ah! merci, ma divine amie, s'écria la princesse en se jetant dans les bras d'Ourvaci. Comment se peut-il. qu'avec un creur si tendre, tu fasses tant souffrir ?

— Eh bien. soit, qu'il me voie, dit-elle toute tremblante, mais qu'il n'approche pas. Va. va vite, voici la maina qui chante.

— Elle l'a entendue avant moi. se dit Lila en s'élançant hors du bosquet.

Le marquis arriva à cheval, suivant son guide à tra-

KAMA-DEVA 295

vers la forêt, dans les sentiers trop étroits; il s'avançait, tout émerveillé de cette splendeur du printemps et de cette prodigieuse éclosion. En apercevant Lila, qui se hâtait, se faisant un bouclier de ses bras nus, contre les lianes et les branches, il mit pied à terre, d'un mouvement vif et gracieux, pour courir à elle.

— 11 me semble marcher dans un rêve ! s'écria-t-il. C'est bien là le séjour qu'il vous fallait, ce paradis de fleurs. Mais que vois-je! ma princesse chérie adopte les modes françaises : elle a les cheveux tout poudrés de pétales blancs!

La tenant par le bout des doigts, il la regardait d'un air heureux et tendre, tandis que, essoufflée de sa course, Lila baissait les yeux, toute surprise de se sentir intimidée au point de ne pouvoir parler.

Il reprit, après lui avoir afîectueusement baisé les mains :

— Est-ce bien possible ce que tu m'écris? Si tu savais combien cette joie que tu me prodigues gonfle mon cœur de reconnaissance. Uu'ai-je donc fait, dis, pour mériter une si douce amitié, d'un être aussi ravissant que toi?

— Tu n'as rien fait, répondit Lila en souriant, l'amitié ne s'explique pas plus que l'amour, et il ne faut pas de reconnaissance, car te voir heureux est mon plaisir. Mais, dis-moi, pourquoi ne me parles-tu pas de la seule chose qui emplisse ta pensée?

— J'attendais ton bon plaisir.

— Et moi je tardais, pour garder mon prestige ; en l'absence du soleil on trouve merveilleux l'astre qui

le reflète, mais on ne l'aperçoit même plus, quand revient le porte-lumière; ainsi tu ne pourras plus me supporter, quand je t'aurai dit ce que je ne disais pas.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il avec un regard brillant d'espoir.

— C'est que la reine est à quelques pas d'ici, et qu'elle veut bien que tu l'aperçoives, un instant.

— Elle y consent! Ah! c'est la première faveur qu'elle m'accorde sans contrainte.

— Hélas ! que tu m'épouvantes avec ces pâleurs subites, qui font croire que la vie t'abandonne, s'écria Lila, qui avait saisi la main du jeune homme, par un mouvement involontaire.

— Vois-tu, il faudra que je meure de cet amour, dit-il, tant sont violents les joies et les désespoirs qui me viennent de lui. Mais j'en vivrai aujourd'hui. Conduis-moi vers elle, je t'en conjure.

Restée seule, Ourvaci s'épouvantait de l'émotion dont elle était agitée et qu'elle ne pouvait parvenir à vaincre; un tumulte de pensées se heurtait dans son esprit et elle revoyait, dans un vertigineux défdé, toute son existence , uniquement emplie par cet homme, depuis cette chasse où elle avait failli périr; haines, mépris, projets meurtriers, obsessions, lui, toujours lui, en avait été le but,

— A quoi bon chercher à me tromper? se disait-elle, il est certain que je suis perdue; la souillure a pénétré jusqu'à l'âme, il n'y a plus de remède, et il le sait, lui; il connaît le secret que j'étouffe dans mon cœur et qu'il aurait dû ignorer toujours. Ah ! pour-

KAMA-DEVA 297

quoi une folie invincible m'a-t-elle ainsi jetée dans ses bras, quand je croyais qu'il allait mourir? Et il vit, il est là! Je lui ai permis de me revoir. Mais il va deviner que ce baiser, qui me brûle nuit et jour, j'en ai soif autant que honte. Non, c'est impossible, je ne veux pas qu'il me voie.

Elle se leva pour s'enfuir et fit quelques pas en courant. Mais devant elle les branches s'écartèrent, et le jeune homme parut, à quelques pas. si près qu'elle aurait pu le toucher.

Elle retint un cri et se recula un peu, toute surprise de l'apaisement qui lui venait, de la sensation de bien-être, d'une douceur étrange, qui succédait à l'agitation de tout à l'heure.

Lui, immobile et presque sans souffle, l'admirait avec une ardeur fervente et un insatiable bonheur.

Elle était gênée d'être ainsi contemplée en silence, comme une déesse, et elle eût voulu retenir son voile, d'une si exquise ténuité qu'il flottait malgré l'absence de brise et lui passait par moments sur le visage. Pesant sur elle, ce regard magnétique invinciblement attirait le sien, et, ne pouvant plus lutter, elle céda brusquement, relevant la tête avec une sorte de défi.

— Voyons, se disait-elle, si ces prunelles fixes ne se baisseront pas devant les miennes.

Mais en heurtant le rayon bleu de ce regard, elle se sentit saisie par une fascination, pénétrée d'une flèche aiguë, dont la piqûre, comme celle des dards trempés de poison, lui infusait une flamme dans le sang .

Ce qu'elle lisait, dans ce regard rivé au sien, la

subjuguait tellement qu'elle laissait les minutes s'envoler sans en avoir conscience ; malgré l'extase tremblante où il noyait sa flamme, ce n'était pas là le regard d'un esclave, il avait un éclat dominateur, une impérieuse puissance, qui en irritant la reine l'attirait et la charmait. Elle sentait que, tout en l'adorant, cet homme saurait la protéger, qu'appuyée sur ce cœur elle serait plus forte, plus reine, mais que pourtant elle aurait un maître; et elle se débattait contre l'enchantement que cette idée lui faisait éprouver, essayant de se révolter, s'abrilant, comme d'un rempart, de toutes les impossibilités qui la sépa raient du barbare.

Mais leurs regards se jouaient de l'impossible ; franchissant tous les obstacles, ils s'unissaient dans une étreinte délicieuse.

Le jeune homme ne cherchait même pas à obtenir d'elle un mot. Qu'aurait-elle pu dire? La parole, masque de la pensée, démentirait peut-être ce qu'avouaient si passionnément les yeux ; et il voulait emporter, sans une ombre, le souvenir de cet éblouissement.

D'un geste suppliant, elle le repoussait, et, ne pouvant rompre la chaîne de ce regard, elle se voila les yeux avec sa main.

Alors il s'enfuit, écrasant sur ses lèvres une fleur qu'il arracha, tandis que la reine chancelante se reculait lentement, cherchant un appui, jusqu'à la statue du dieu de l'amour, sur laquelle elle s'appuya, la tête renversée.

Et Kama-Deva, brandissant son arc fleuri, souriait sous sa mitre d'or.

C'est la nuit, et Bussy tenant à la main son épée, tonte ternie de sang, rentre sous sa tente, pâle, défait, et se laisse tomber sur un siège, d'un air accablé.

Un affreux malheur est arrivé : Mouzaffer-Cingh, la cervelle emportée, est couché sur l'étendard royal, et le Dekan n'a plus de maître.

Ainsi que Dupleix le prévoyait, les nababs mécontents ont saisi le plus frivole motif pour faire éclater une révolte. Sous prétexte que l'arrière-garde de cette immense armée qui suivait le soubab, en traversant la nababie de Kadapa, a endommagé les moissons, ils ont attaqué la partie des troupes qui escortait le harem du roi, et aucune injure ne pouvait être plus sanglante que celle-là, les femmes étant sacrées, même pour l'ennemi, en temps de guerre. Hors de lui, à la nouvelle d'un tel outrage, le soubab, sans prendre le temps de prévenir le bataillon français,

s'est élancé sur les rebelles, et le sort des armes lui a été fatal; la pointe d'une javeline, lancée par le nabab de Kanoul. lui perçant le crâne, l'a tué raide.

Le roi venait d'être vengé par les Français, tous les nababs étaient morts et leurs partisans taillés en pièces; mais l'œuvre, si laborieusement édifiée, s'effondrait subitement, la France n'avait plus aucune raison de s'entremettre dans les affaires du Dekan. Tout ce beau rêve était fini; avant même d'avoir atteint la capitale, le roi qu'on escortait n'était plus qu'un cadavre.

Bussy, plein de rage et de douleur, las de la furieuse bataille, dont il était encore haletant, demeurait écrasé, étourdi, sous la brutalité de ce malheur irréparable.

Irréparable! l'était-il vraiment? n'y avait-il aucune issue? Bussy ne voulait pas l'admettre.

N'était-ce pas bien le moment de montrer, par un trait de génie, qu'il méritait la confiance que le gouverneur avait mise en lui?

Et il restait là le front baissé, mordant ses lèvres nerveusement, le regard fixé, sans voir, sur un point du sol. tandis que son épée, qu'il tenait toujours, lentement s'égouttait sur le tapis.

Tout à coup il se leva d'un bond, jetant loin de lui l'arme sanglante.

— Ah ! non, non, pas cela ! je ne veux pas ! s'écriat-il, le sacrifice serait trop cruel!

Pourtant il s'arrêta, les yeux élargis, comme épouvanté, se reployant dans la pensée qu'il aurait voulu chasser.

— Ah! j'ai beau me débattre, murmurait-il. la solution est là; c'est le seul salut possible,. •• et pourtant cela ne sera pas.

Mais il éclata d'un rire amer.

— Ah! çà, est-ce que vraiment je suis capable d'hésiter entre mon devoir et mon bonheur?

Et il se mit à marcher à grands pas, serrant son front dans ses mains.

— Eh bien! oui, j'hésite, cria-t-il, ou plutôt je n'hésite pas; que m'importe le monde et ses ambitions? je ne serai pas assez fou pour élever moi-même un rival détesté, je ne ferai pas de Salabet-Cingh un roi.

Il s'arrêta effrayé du son de sa voix. Au dehors, on entendait un bruit confus, comme l'agitation d'une foule.

— Pourvu que cette pensée ne soit venue à nul autre qu'à moi, se disait-il.

A ce moment, le rideau de la tente s'écarta et une grande figure blanche s'avança, en le laissant retomber. C'était Rugoonat Dat, le vizir du roi défunt.

Il avait dénoué ses cheveux, en signe de deuil, mais il gardait une expression ferme et calme.

— La mort est une caravane en marche dont tous nous faisons partie, dit-il ; l'éparpillement c'est la fin des amas, les élévations s'écroulent, les assemblages se séparent, le trépas finit la vie. Nous étions tout, nous ne sommes plus rien. Mais sur les ruines s'élève le palmier, et sur le malheur peut refleurir l'espoir. Je suis sûr, mon fils, que tu as eu la même pensée que moi, et je viens, si je puis t'être utile, me mettre à ta disposition.

— En effet, mon père, dit Bussy, gêné par le regard du brahmane, qui semblait lire dans son esprit, je crois avoir trouvé ce qui, peut-être, nous sauvera.

— Ne dit pas peut-être, car rien n'est plus certain, s'écria le vizir; tu es tout-puissant ici; ce que tu décideras sera accepté sans murmure. Salabet-Cingh, présenté par toi, sera proclamé roi avec enthousiasme, et la mort de Mouzaffer, loin d'être un malheur pour la France, servira ses ambitions, car le nouveau soubab, créé par toi, lui sera plus dévoué encore et plus soumis que l'autre.

— Mais nous déshéritons les enfants de Mouzaffer, dit Bussy, n'est-ce pas injuste?

— Avec des enfants en bas âge, une régence tiraillée en tous sens, que veux-tu que devienne le royaume? Les complots et les révolutions seront aussi nombreux que les jours, et rien de stable ne pourra s'établir; tandis qu'avec Salabet-Cingh, un des plus proches héritiers du trône, tu assures une longue paix au Dekan. N'hésite pas, mon fils, je t'en conjure, le sacrifice te sera compté.

— 11 n'y a pas de sacrifice à bien servir son pays, dit fièrement Bussy, irrité de se sentir deviné. Ai-je hésité? c'est alors par un de ces mouvements instinctifs, pareil à cette révolte physique, d'un instant, qu'éprouve le condamné contre une mort que son esprit accepte. Quelle est l'attitude de l'armée?

— Une grande agitation, dit le vizir; entends-tu ces rumeurs? l'inquiétude des umaras est extrême; mais on attend de voir ce que décidera le comman-

dant français; s'il se relire, le pillage est décidé, car on ne sait plus qui doit payer la solde des troupes.

— Hàtons-nous donc, dit Bussy; qu'on assemble les umaras et tout le conseil.

Une heure plus tard, il quittait le Divan et, accompagné de sa garde d'honneur, se rendait, avec le grand vizir, à la tente de Salabet-Cingh.

Bussy était si pâle et si grave que le jeune prince eut un mouvement d'effroi en le voyant entrer.

Il se leva vivement, l'interrogeant avec anxiété du regard.

Le marquis s'inclina profondément.

— Sayet-Mahomet-Khan, Assef-Daoula, Bâhâdour, Salabet-Cingh, prononca-t-il d'une voix ferme, au nom du gouverneur de l'Inde française, nabab honoraire du Carnatic, au nom de la noblesse, des umaras et de toute l'armée hindoue, je te salue roi de Dekan.

Et s'avançant de quelques pas, il ploya le genou devant le prince et lui baisa la main.

Salabet, tout tremblant, le retint, attachant sur lui un regard égaré.

— Toi! balbutia-t-il. C'est toi qui me fais roi! Tu n'as donc pas oublié notre alliance? Moi soubab! C'était ce pressentiment qui me poussait vers toi par une si vive sympathie. Mais je rêve, n'est-ce pas? Grand vizir, dis-moi, je t'en prie, suis-je éveillé?

— Victoire au roi ! s'écria le brahmane ; que Ta Majesté prête l'oreille, n'entend-elle pas son peuple qui l'acclame déjà?

La nouvelle se répandait et, en effet, des cris et des vivats éclataient au dehors.

30i LA CONQUÊTE DU PARADIS

— Est-ce possible! Je suis roi! murmurait Salabet- Cingh; à l'angoisse de la captivité succède brusquement Téblouissement du trône; cette émotion trop

violente m'étouffe Ah! Bussy, je meurs! cria-t-il

en battant l'air de ses mains.

Le marquis le reçut dans ses bras, complètement évanoui.

— IVIon fds, dit Rugoonat Dat, en s'avançant vers Bussy, ce prince faible, et sensible comme une femme, sera entre nos mains une cire molle, un instrument docile; sa reconnaissance ne se démentira pas, et c'est en toi que je salue, aujourd'hui, le véritable roi du Dekan!

Salabet-Ging, triomphalement, avait fait son entrée à Aurengabad, et, après un mois écoulé, les fêtes splendides de son avènement continuaient d'enchanter tout le pays de Golconde.

Sous le prétexte de mieux protéger la ville, mais en réalité pour la tenir sous ses canons, et rester le maître en toutes circonstances, Bussy avait installé sa petite armée dans la forteresse, qui dominait toute la cité. Il avait établi, parmi ses hommes, une sévère discipline, pour sauvegarder, aux yeux des Maures, en évitant tout excès, la dignité et le prestige du soldat français. Mais, dans l'intérieur du fort, il n'y avait pas d'habitation digne du rang que devait tenir le favori du roi, et Salabet s'était réservé le plaisir de lui choisir lui-même sa résidence.

C'est pourquoi, ce jour-là, Bussy, qui avait auprès de lui Kerjean, son second dans cette expédition, vit s'avancer vers lui. majestueusement, un hadjib

du palais, qui frappait le sol de sa haute canne d'argent.

— Que nous veut ce maître des cérémonies? dit Kerjean.

Le personnage, un vieillard, somptueusement vêtu, coifFé d'un turban cramoisi, brodé d'or, et qui avait la barbe teinte en pourpre, mit la main sur son front et s'inclina devant le marquis.

— Le salut soit avec toi, maître de nos destinées! dit-il. Te plait-il de me suivre, selon le désir du roi, là où je dois te conduire?

— Avec toi soit le salut, dit Bussy; je suis le sujet très obéissant de Sa Majesté. Venez-vous? Kerjean, ajouta-t-il en se tournant vers son ami, voyons quelle surprise on nous ménage.

Dans la cour, un cortège nombreux s'entassait, et la confusion était extrême. Les jeunes gens montèrent à cheval; le hadjib rentra dans son palanquin; mais on eut grand'peine à rétablir l'ordre et à reformer le défilé. Passant la moitié de son corps hors de la litière, avec des gestes véhéments, le hadjib s'égosillait à crier des recommandations, qui se perdaient au milieu des cris, des piaffements, du grognement des éléphants, agacés par le voisinage des chevaux dont la présence les irrite toujours. Enfin, on parvint à reprendre la file, et l'escorte se mit en marche.

— Comment! dit Kerjean, les timbales royales! des hérauts, des gardes, des éléphants! Ce cortège est plus magnifique que celui du grand vizir.

— C'est un attirail bien gênant, si on était pressé, dit le marquis, en riant.

On s'enfonça dans des rues étroites à pentes raides, dont les murs blancs, aux rares ouvertures, étaient coupés d'ombres anguleuses. Parfois même les maisons étaient si rapprochées que les éléphants, trop larges, faisaient craquer les moucharabis de bois à jour, saillant des murs, les emportant à moitié. Puis on déboucha sur de belles places, ombragées, et rafraîchies de fontaines. On s'engagea dans de larges avenues bordées de jardins et de palais. Les hérauts, qui marchaient en tête, criaient des paroles que Bussy, trop éloigné, ne pouvait entendre, mais qui faisaient se prosterner le front contre terre, toute la population gracieuse et bariolée que l'on rencontrait.

— Qu'est-ce donc qui leur prend? dit le marquis, pourquoi se jettent-ils tous à plat ventre?

— Mon cher, on vous rend les honneurs royaux, répondit Kerjean ; les timbales battent comme pour le roi; Salabet ne cesse de répéter, d'ailleurs, que vous êtes son frère aîné, que le roi est au-dessus de tous, mais que Bussy est au-dessus du roi; qu'il a reçu son trône de vous et de son oncle Dupleix. et qu'il ne peut rien sans votre assentiment.

— Acceptons ces honneurs au nom de la France ; nous n'avons rien fait que pour sa gloire, dit Bussy.

— Certes, vous pouvez accepter, car tout cela vous est bien dû, et le roi sait assez que son trône n'est solide qu'appuyé sur vous. Sans doute les hérauts crient, par son ordre, qu'on doit vous traiter comme lui-même.

Le cortège atteignit une esplanade, entourée d'arbres, au bout de laquelle apparut un palais de marbre

blanc, si gigantesque et si majestueusement superbe que Bussy ne put retenir un cri d'admiration.

Le style noble et les proportions exquises de ce palais lui donnaient un charme inexprimable. Trois étages de galeries se superposaient, creusant des ombres douces dans la blancheur onctueuse du marbre, et elles étaient formées de colonnes et de colonnettes de plus en plus légères à mesure qu'elles s'élevaient; des dômes, des tours octogones, des flèches, des clochetons gracieux dominaient l'édifice; le tout sculpté, fouillé, ajouré comme des dentelles.

La porte, ogivale, plus haute qu'un arc de triomphe, avait sa façade revêtue d'émaux couleur de turquoise, traversés de fleurs et de lettres d'or, et l'intérieur de la voûte pavé de faïences des nuances les plus délicates. Au-dessus de la corniche se déployaient les plis frangés d'or du drapeau de la France caressant le blason de Bussy sculpté sous la couronne de marquis. Il portait d'argent, à une fasce de gueules, chargée de trois boucles d'or à l'antique, l'ardillon posé en pal.

Le canon tonna au moment où Bussy franchissait l'ogive, et le hadjib, qui l'avait devancé, le reçut au seuil de la cour, le front incliné, les bras croisés sur la poitrine.

— Soutien du Monde, qu'Allah te couvre de ses grâces! dit-il, sois le bienvenu dans ton palais.

— Voilà un cadeau vraiment royal ! s'écria Kerjean, qui le nez levé, tournant la tête de tous côtés, ne se lassait pas d'admirer. Je crois que c'est la résidence même du Grand Mogol, Aureng-Zeb; mais on la disait

en ruine; comment a-t-elle pu, en si peu de temps, retrouver toute sa jeunesse?

A l'entour de la cour d'honneur, était rangée une armée d'esclaves, de serviteurs, de gardes, qui tous se prosternèrent quand le maître parut. Puis précédés du hadjib infatigable, le marquis et son ami errèrent à travers les merveilles du palais, durant des heures.

Ils virent les luxueuses écuries, aux colonnades de porphyre, peuplées de chevaux des plus belles races; les étables pleines de bœufs blancs et de zébus de trait; le parc aux éléphants, où Ganésa, installé à la meilleure place, reconnaissant son maître, le salua d'un grognement tendre en agitant ses oreilles; et, de cour en cour, des jardins aux terrasses, des galeries aux appartements, ils allèrent, saouls de merveilles, jusqu'à ce que Bussy, épuisé de fatigue, se laissât tomber sur un divan, dans une petite salle éblouissante, qui valait, certes, la peine d'être admirée en détail.

— Ma foi, je suis à bout d'admiration, et je reste ici, s'écria-t-il, dans cette chambre qui tient vraiment de la féerie; j'avoue ne rien comprendre à ce que je vois: sommes-nous dans l'intérieur d'un diamant?

— Je suis affolé et écrasé, dit Kerjean, qui s'affaissa sur des coussins ; ces splendeurs dépassent la mesure humaine et donnent le sentiment de leur vanité, par l'impossibilité où elles mettent de les embrasser toutes; l'homme est ici trop petit pour son œuvre. Quant à ce que nous voyons à présent, je ne me l'explique pas plus que vous, je croyais avoir une hallucination.

Le hadjib, souriant, se frottait les mains, en lisant sur leur visage la surprise des deux jeunes Français.

— Nobles seigneurs, dit-il, ceci est une nouveauté qui nous vient de Perse, et la Lumière du Monde a été heureuse de pouvoir offrir, à son frère glorieux, un ouvrage en ce curieux, style, qu'on appelle Morganèse, et que les ouvriers persans sont seuls capables d'exécuter.

En pénétrant dans cette salle, on était comme pris dans un filet fait de rayons; les murailles, le plafond creusé en coupole, paraissaient ruisseler, flamber ; c'était partout une palpitation vivante, un jeu perpétuel de lueurs. Les fleurs des tapis, les couleurs du vitrail emprisonné entre deux châssis de bois de santal découpé à jour, se répercutaient en mille feux; et le moindre mouvement éveillait un tumulte de lumière : des frissons, des éclairs, des scintillements s'entrecroisaient ; on croyait voir de l'argent en fusion, des pierreries remuées à poignées, des pléiades d'étoiles, de l'eau traversée de soleil.

Bussy s'amusait à remuer les doigts pour faire naître cetre agitation éblouissante, cherchant à comprendre comment se produisait une telle magie, mais le véritable aspect des parois échappait aux regards, sous ce continuel frémissement, et il était impossible de deviner de quelle matière elles étaient faites.

— Allons, hadjib, s'écria le marquis, révèle-nous le mystère, nous sommes incapables de le pénétrer.

Le hadjib, très fier, se redressa, appuyé des deux mains sur sa haute canne.

— Soleil de nos yeux, dit-il, voici le secret : les murs, par un travail difficile et minutieux, sont sculptés en milliers de facettes, pareilles à celles des

pierreries et, à l'aide du sérich, qui est un enduit particulier, revêtus de petits miroirs triangulaires, très purs et parfaitement rejoints En se reflétant à l'infini les uns dans les autres, ces clairs miroirs donnent cet éblouissement incroyable de diamants et de flammes.

— C'est admirable! dit Kerjean qui alla tàter la muraille du bout des doigts; on a peur de se brûler en y touchant.

Le hadjib présenta à Bussy une clef d'or, et attira son attention sur un coffre d'ébène sculpté, posé sur un socle de velours :

— Daigne ouvrir cette boite, dit-il, elle mérite un de tes regards.

Le marquis s'approcha du coffre. Un serpent d'or, tordant ses anneaux finement ciselés, formait comme une poignée sur le couvercle, puis, s'allongeant, redescendait sur un des côtés, et la tête mobile cachait la serrure. Au miUeu des arabesques qui fouillaient le bois, un quatrain était gravé. Bussy s'arrêta à le lire :

Ce coffre est clos.

Tu ne peux savoir s'il contient des perles, de l'or, ou des choses viles.

Pourtant ne dit-on pas que, toujours, les serpents se couchent au-dessus des trésors?

Si le coffre ne contient pas des joyaux, pourquoi donc, sur le couvercle, un serpent déroule-t-il ses anneaux?

En souriant, le jeune homme souleva la tête du reptile et ouvrit la boîte! Elle enfermait, en effet, un

trésor, car elle était pleine jusqu'au bord de magnifiques pierreries, brutes ou taillées, mais sans montures. Rubis, émeraudes, perles, saphirs, turquoises, qui se mêlaient aux merveilleux diamants de Golconde.

A l'intérieur du couvercle était fixé par un ruban un parchemin roulé, Bussy le prit et le déroula. C'était l'acte, scellé du sceau royal, qui l'instituait légitime possesseur de ce palais, avec ses dépendances, ses droits, ses revenus, les esclaves, les trésors et tout ce qu'il contenait. Il referma le coffre en poussant un profond soupir. Sa haine, pour son tout-puissant rival, chancelait devant tant de générosité; toutes ces richesses, tous ces honneurs ne le faisaient-ils pas l'égal d'une reine? Pourtant celui qui le comblait ainsi restait pour lui l'obstacle, l'ennemi.

Sous la main du hadjib le vitrail s'était écarté, et par la large baie on découvrait le paysage. De ce point, la vue s'étendait à l'infini, sous le ciel incandescent.

C'était d'abord comme une mer de verdure où la ville était submergée ; les terrasses de marbre et les palais y formaient des îles; les coupoles des mosquées, les fins minarets, si audacieusement élevés, dominaient tout ce moutonnement d'arbres, que les remparts, entrecoupés de grosses tours rondes, enfermaient d'une ceinture claire. Puis, au delà d'Aurengabad, la plaine, où frissonnait une poussière d'or, apparaissait avec ses vallonnements, ses cultures, ses cours d'eau, et, tout au loin, des montagnes, couleur de lapis et d'améthyste, fermaient l'horizon.

Le hadjib, du bout de son doigt maigre, indiquait les monuments intéressants : le palais royal, la grande mosquée, la résidence du vizir, les écoles, les bazars, les marchés. D'un léger mouvement il parcourait de grands espaces. Il fut interrompu par un messager qui entra dans la salle. Bussy se retourna vivement et vit s'avancer vers lui un page du roi qui, s'agenouillant, lui remit une lettre :

« Je te salue dans ton palais, mon frère bien-aimé, disait Salabet-Cingh ; que le bonheur, en même temps que toi, en franchisse la porte ! »

Bussy, très ému, resta longtemps absorbé; puis il se leva et sortit avec une suite peu nombreuse pour aller remercier le roi.

En chemin, il remarqua un petit rassemblement d'indigènes, qui semblaient murmurer contre un grenadier, qui s'éloignait tranquillement, en ayant l'air de les narguer. Bussy envoya un de ses gardes s'informer de ce qui se passait.

— Ce grenadier a cueilli une orange à travers la palissade d'un jardin, dit le garde en revenant, et le jardinier crie qu'il se plaindra au général, dont la défense de rien prendre sans payer, est connue.

— Il a pardieu raison, et justice lui sera faite, s'écria le marquis; qu'on m'amène ce grenadier.

Le soldat s'avança ayant encore dans la main des morceaux du fruit.

— Est-ce vrai que tu as pris cette orange?

— C'est vrai, dit le coupable en baissant la tête, j'avais soif, elle était à portée de ma main, je l'ai prise.

— Veux-tu donc faire passer pour des voleurs ceux qui ont su donner des royaumes'.' Je te condamne à payer cent roupies cette orange, que tu aurais pu avoir pour un sol.

— C'est juste, tu nous as faits assez riches pour que je puisse payer ma faute.

— Allons, puisque tu regrettes cette faute, je prends à mon compte la moitié de l'amende, dit Bussy; mais n'oublie jamais que j'entends que les Français se fassent autant aimer pour leur courtoisie qu'ils se sont fait craindre pour leur valeur.

Bussy est dans la chambre persane — dans son diamant creux, comme il l'appelle — étendu sur un divan, devant la fenêtre ouverte, et fume lentement le houka parfumé d'eau de rose.

Il est seul, mais, dans les salles voisines, des pages attentifs sont prêts à répondre à son plus léger appel.

Engourdi par une rêverie, il suit vaguement des yeux les légers voiles de fumée bleue qui s'envolent par la fenêtre, vont se déchirer au sommet des palmiers, puis s'évaporent; alors ses regards flottent, par delà les jardins du palais, sur l'immensité de la ville, toute noyée de lumière, sous ses hauts minarets, flamboyants au soleil comme de grands flambeaux, et ses nuées d'oiseaux voraces, qui tournoient sans cesse.

Le marquis songe à ces aventures singulières qui l'ont conduit si rapidement au faîte de la gloire; Sata-

Nanda, le savant fakir, ne s'est pas trompé : les plus folles ambitions du capitaine des volontaires sont surpassées. Son palais, avec ses jardins, occupe une superficie de plus d'une lieue; il ne sait pas le nombre de ses esclaves : s'il sort, enveloppé du nuage odorant qui s'échappe des cassolettes, tout un peuple s'agenouille. L'Inde l'acclame et la France le bénit; car ses triomphes sont doubles : il est général, chevalier de Saint- Louis , en même temps qu'il est nabab et honoré des titres les plus rares. Son nom est plus pompeux encore que celui de Salabet, car on l'appelle aujourd'hui : le nabab Bussy-Bâhâdour, Humdet-el-Molouk, Saïfet-Daula, Gazamfer-Cingh, ce qui signifie : Le Plus Important des Rois, le Glaive de l'Etat, le Lion des Lions. Il a même reçu du Grand Mogol, Alemguir II, qui vient de succéder à Achmet, une lettre extrêmement flatteuse dans laquelle « Sa Toute-Puissance » confirme les titres dont « le très digne de sa faveur » a été investi, et l'invite à la venir visiter à Delhi.

Mais au-dessus de toutes ces vanités qui ne font qu'amuser son orgueil, il y a pour le jeune homme ce bonheur profond de se savoir aimé en secret, et de l'avoir été même avant que l'éclat de ces grandeurs fût venu lui donner son prestige. Maintenant qu'il est son égal, la fière Ourvaci laissera-t-elle enfin s'envoler en plein ciel cet amour qu'elle garde si tyranniquement captif? entendra-t-il un jour ses lèvres délicieuses lui confirmer l'aveu que ce beau regard a laissé rayonner sur lui? Qu'arrivera-t-il encore? Il se plaît à édifier l'avenir, repoussant la sourde inquié-

tilde qui l'obsède : le danger imminent de ce mariage, dont la seule pensée lui donne des frissons glacés; mais il éloigne ces terreurs; il est aimé et ne veut rien savoir de plus.

A présent, il ferme les yeux, pour mieux s'enfoncer dans son rêve, pour laisser les. chères visions qui le font vivre, apparaître plus lumineusement.

C'est ainsi qu'il trompe les heures, heureux de ces illusions, auxquelles le tabac qu'il fume, trempé d'opium, donne une vivacité extrême.

Une fanfare éclatante vient tout à coup l'arracher à son rêve, avec une secousse douloureuse; il rouvre les yeux, à regret.

— Qu'est-ce donc? dit-il. Les troupes musulmanes, sans doute, qui reviennent du champ de manoeuvres.

Une revue a lieu, ce jour-là, de tous les cavaliers hindous, et Bussy s'est abstenu d'y assister, pour laisser le roi briller seul, car il évite autant que possible de le blesser, en montrant la dépendance dans laquelle il le tient, lui laisse toutes les apparences du pouvoir et déguise toujours les ordres qu'il donne sous forme de conseils ou de prières.

Un page a soulevé une portière :

— Des hérauts viennent d'annoncer que Sa Majesté le roi sera ici dans quelques instants, pour rendre visite à Ta Grandeur, dit-il.

— Le roi? ici!

Bussy s'est levé vivement; il donne des ordres pour la réception : les canons du portail doivent tirer ; les garaouls en haie dans la cour, les bayadères avec des

318 LA coNQrÈTP: du paradis

guirlandes de fleurs.... Mais il n'a pas le temps d'achever, un autre page écarte la draperie et crie :

— Le très magnanime padischah Salabet-Cingh. Et le jeune roi, riant de la surprise qu'il cause,

s'avance rapidement, dans sa parure guerrière, toute scintillante de pierreries.

Le marquis veut ployer le genou, mais Salabet le retient et l'embrasse.

— J'avais peur de te trouver malade; en ne te voyant pas assister au défilé, j'étais inquiet, dit le roi ; et puis j'ai à te parler. Mais cette poussière que soulevaient les chevaux m'a donné une soif terrible ; fais venir des sorbets, et qu'ensuite on nous laisse seuls.

Salabet se jeta sur le divan avec un soupir de lassitude.

— Quel honneur et quelle confusion ! dit Bussy. Te recevoir chez moi, et être si peu préparé à le faire dignement.

— J'aime beaucoup à taquiner mes amis, en arrivant chez eux, sans être annoncé, comme un ami.

Il tira quelques bouffées du houka, qui brûlait encore.

— Ah! Gazamfer, trop d'opium! s'écria-t-il. Tu te feras mal. Il faut que je t'envoie de mon tabac d'Ispahan, qui ressemble aux blondes chevelures des Occidentales. N'es-tu donc pas heureux, que tu cherches le rêve? ajouta-t-il en regardant attentivement Bussy.

— Je serais donc fou! répondit le marquis évasivement. Et il offrit au roi les boissons fraîches qu'on venait d'apporter.

Le marquis voulut s'asseoir sur un tabouret, mais le roi l'attira auprès de lui.

— Ah ! Bussy, dit-il en soupirant, tu ne m'aimes pas!

Et comme le jeune homme protestait, le roi secoua la tête.

— Non, dit-il, je le sais, tu m'as donné un trône, mais tu me refuses ton amitié. Pourquoi? Je ne puis le deviner.

— Ai-je manqué en quelque chose à mon roi? s'écria Bussy.

— Oh! jamais! cette aversion se voile d'une courtoisie parfaite. Ton cœur est comme mon bouclier, tout couvert d'un réseau de perles, brodé de fleurs et d'oiseaux de diamants, mais sous son doux aspect, dur et impénétrable.

Le roi se penchait, regardait Bussy dans les yeux :

— Qui sait si sa froideur n'abrite pas un sentiment plus précieux que la vie, protégée par le métal que cachent les pierreries ?

Il l'interrogeait comme s'il eût voulu provoquer un aveu; mais, sous l'invincible dureté du regard clair qui répondait au sien, il se rejeta en arriére :

— Ah! toujours cette neige étincelante, que rien ne réchauffe! s'écria-t-il avec douleur.

Mais il revint aussitôt et, d'un mouvement affectueux, lui prit la main.

— Malgré tout, je n'ai confiance qu'en toi, dit-il, et puisque tu t'ennuies près de moi, je veux t'envoyer en ambassade.

— En ambassade! Où cela? s'écria Bussy, sentant

venir le coup, et cherchant à dégager sa main qui, se glaçant, trahissait son émotion.

— Il faut que tu ailles saluer pour moi la future reine du Dekan, en lui rappelant les promesses de notre enfance, que nous n'avons que trop tardé à tenir.

Involontairement Bussy serra d'une étreinte si rude les doigts qui tenaient les siens que le roi étouffa un cri, et de sa main libre atteignit, sur le divan, la poignée de son sabre. Mais il se remit et feignit de ne s'être aperçu de rien,

— Tu verras avant moi la Padischah-Bégum, dit-il ; on la proclame la fleur la plus merveilleuse qui ait jamais fleuri sous le ciel de FHindoustan.

— Tu ne l'as jamais vue? demanda vivement Bussy.

— Une seule fois, le jour de nos fiançailles; elle avait cinq ans, j'en avais sept, et c'était la première fois que je montais sur un éléphant; la joie, mêlée de terreur, que me causait cet événement, occupait seule mon jeune esprit, et je n'ai retenu que cela. On dit cette reine fière et d'un caractère indépendant. Je serai forcé, sans doute, de lui sacrifier l'Étoile Heureuse, ma favorite persane, que j'aime à la folie; mais je suis prêt à tout pour plaire à ma royale fiancée.

— Je jure bien, se disait le marquis à lui-même, que si Ourvaci m'aime assez pour dédaigner le trône du Dekan, tu ne la verras jamais, dussé-je écraser ton front sous cette couronne dont je l'ai orné!

Les prunelles noires de Salabet, glissant sous les cils jusqu'au coin de l'œil, examinaient Bussy à la dérobée.

LE FIAXCÉ 321

— En ce moment, il médite ma mort, se disait-il. Mais il reprit d'une voix douce et calme : Grâce à ta valeur mon royaume est en paix, toutes les révoltes sont domptées, aucun danger ne nous menace donc, et ton absence est possible sans nous causer d'inquiétude. Le grand vizir et Kerjean conduiront les affaires, avec tes instructions, et t'informeront de tout. Des hérauts vont partir ce soir même pour annoncer la venue de l'ambassadeur, afin qu'il soit reçu comme il mérite de l'être, et je vais donner des ordres pour que ta suite, que je veux magnifique, soit prête rapidement. L'ambassadeur c'est le roi lui-même, et c'est mieux encore, puisque c'est Bussy, qui est plus que le roi.

Salabet se leva. Le marquis, d'une pâleur affreuse, s'inclinait sans parler.

— Je ne t'ai pas dit que c'est à Bangalore que je t'envoie.

— Je suis le serviteur du roi, balbutia Bussy.

Il aida le prince à remettre son casque, lui ragrafa le baudrier couvert de pierreries, dont les facettes des murailles s'embrasaient; puis il l'accompagna, à travers les salles et les galeries, j usqu'au portail extérieur.

Avant de le quitter, le roi, appuyant ses deux mains sur les épaules de Bussy, le regarda encore une fois, longuement, avec une expression singulièrement triste, les yeux comme troublés de larmes; mais le marquis, torturé de jalousie, ne sut pas les voir.

Enfin, Salabet-Cingh l'embrassa et, poussant un soupir, remonta à cheval, tandis que Bussy lui tenait l'étrier d'or.

Page 1