DE LA DYNASTIE LUNAIRE
La salle du trône était vaste comme un temple, plus profonde que large, de chaque côté un rang de colonnes carrées, saillant des murs, chargées de statues, qui étaient celles de tous les rois de Bangalore, dont l'illustre famille se rattachait à la dynastie lunaire.
Les figures du zodiaque, en relief, ornaient le plafond, et Mécham, qui est le Bélier, avançant la tête, tenait suspendu à ses cornes un grand lustre d'or formé de cent lumières. Le piédestal des statues et les entre-colonnements disparaissaient sous des tentures de soie bleue brochée d'argent, auxquelles s'appuyaient du dos les guerriers et la foule des courtisans.
Au fond de la salle, quatre éléphants de marbre blanc soutenaient, de leurs trompes levées, le dais pyramidal qui surmontait le trône. Ce trône, enfon-
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çant ses pieds d'ivoire dans de profonds tapis, était un siège large, sans dossier, recouvert de coussins de velours bleu, brodé d'or et de perles fines; et derrière lui, s'arrondissait un vaste écran imitant les plumes chatoyantes du paon, au moyen d'émeraudes et de saphirs.
Par une disposition voulue, à l'heure des audiences, le soleil donnait dans la haute porte faisant face au trône et, lorsqu'elle s'ouvrait, un faisceau de rayons tombait sur le souverain, incendiant les pierreries de sa parure, et enveloppant d'une gloire surnaturelle la majesté royale.
Quand les battants s'écartèrent devant Bussy, tandis que quatre hérauts criaient ses noms et que trompettes et musique le saluaient, un moment il demeura ébloui sur le seuil. Toute la salle disparaissait devant ce resplendissement du trône, dont les moindres détails frappaient les regards.
La reine y était assise, les jambes croisées, dans l'attitude des dieux, vêtue comme eux. Elle avait une mitre d'or ajouré, bordé d'un diadème en forme de feuillage, encadrant son front, contournant ses oreilles et s'arrêtant un peu au-dessus des épaules avec une torsion de reptile. Son torse était nu, mais voilé par le ruissellement d'un fdet de pierreries. Une ceinture de palmes d'or, alternées avec des grappes de perles, retombait sur la jupe étroite, d'une soyeuse étoffe bleu céleste, toute couverte d'une rosée de diamants. Elle tenait un sceptre terminé par un bouton de lotus , et apparaissait tellement lumineuse que la gerbe de saphirs et d'émeraudes, épa-
nouie derrière elle, lui faisait un fond relativement sombre.
Guidé par les maîtres des cérémonies, qui s'appuyaient à de hautes cannes d'or, l'ambassadeur s'avança, suivi des officiers français, des umaras, et des esclaves portant les présents du roi. La porte fut refermée et l'aveuglante vision s'apaisa, devint plus douce. Bussy chercha le beau regard adoré, qui venait au-devant du sien, et ses chauds et vivants rayons effacèrent toutes ces splendeurs inertes.
Hors la reine, seule sur l'estrade élevée, toute l'assistance était debout : à gauche les princesses, dans les plus riches parures, les astrologues, les devins; à droite les brahmanes, au teint clair, et vêtus de blanc ; puis des deux côtés de la salle, les nobles, les chefs guerriers, les poètes officiels, les fonctionnaires.
A quelques pas en avant du trône, trois tigres, qui avaient des colliers ornés de pierres précieuses, étaient enchaînés à un anneau scellé au sol. Ils semblaient repus et somnolents, allongeaient leur mufle sur leurs pattes étendues et clignaient leurs yeux d'or.
Un siège avait été préparé, et orné de l'écusson fleurdelisé, pour l'ambassadeur qui, représentant un roi, ne devait pas rester debout; d'un côté, un garaoul portait l'étendard du Dekan; de l'autre, le drapeau français se déployait, tenu par un grenadier. Mais avant de gagner sa place, l'ambassadeur devait rendre hommage à la reine, en s'inclinant devant elle, jusqu'à toucher du front ses pieds, puis lui remettre la missive du soubab, qui était scellée et
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enfermée dans un coffret, le prince, en sa qualité de fiancé, l'ayant voulue secrète.
Il s'approcha, pénétré d'une émotion religieuse, et se croyant vraiment sur les marches d'un autel, pour adorer une divinité.
Au lieu de son front, ce fut sa bouche qui effleura, presque malgré lui, ce joli pied nu, orné de bagues, au talon empourpré par le jus du mendhi, et sur lequel se croisait une chaînette d'or.
Ourvaci eut un tressaillement et dit d'une voix chancelante :
— Victoire à l'ambassadeur! bonheur à l'hôte sacré qu'abrite notre toit! Qu'il y demeure de longs jours, et puisse le palais lui sembler digne de lui!
Bussy la regardait. Tout près d'elle, respirant ses parfums, il lui semblait vraiment qu'ils étaient seuls, comme, au fond du sanctuaire, le prêtre avec son dieu; et, perdu dans une extase, il oublia toute celte foule, l'ambassade, le cérémonial, et le monde entier.
Inquiets, les hadjibs s'agitaient, croyant que le jeune étranger ne retrouvait plus le compliment appris par cœur. Lila aussi s'effrayait, mais elle était trop loin pour pouvoir avertir son ami. La reine, qui s'oubliait comme lui, revint subitement au sentiment du danger, et dit sans presque remuer les lèvres :
— Parle, seigneur, ne te trahis pas.
D'un violent effort il redevint maître de lui, reprit sa dignité froide. Et sa voix ferme et claire emplit la salle :
— Parure du Monde! puissante reine, je baise le sol
que tu foules et la poussière qu'illuminent tes pas. Je viens et je salue ta splendeur, au nom du très glorieux roi du Dekan, Ombre de Dieu, Soutien du Monde, qui a pour tapis des fronts couronnés, et que sa Toute-Puissance le Mogol appelle son fds bienaimé : Salabet-Cingh, qui se glorifie d'être ton esclave et t'envoie cette lettre, scellée de son royal sceau, secrète, et que nul ne doit lire avant toi.
Un page s'approcha, tenant, sur une étoffe pliée quatre fois, un coffret pavé de rubis. L'ambassadeur l'ouvrit, y prit la lettre écrite sur du satin blanc et, après l'avoir portée à son front, l'offrit à la reine.
Ourvaci, tenant la lettre du bout des doigts, attacha sur Bussy un regard lourd de tristesse, qui clairement lui disait :
— C'est donc toi qui m'apportes l'arrêt qui met fin à mes jours heureux, et nous sépare à jamais?
Ce que les yeux bleus lui répondirent dans un éclair d'indomptable énergie et de dévouement sans bornes, la reine le comprit si bien qu'elle eut peur; et, le front penché vers la lettre, tardant à l'ouvrir, elle se demanda si sa responsabilité et sa dignité de souveraine lui permettaient, pour sauver sa personne, de déchaîner ce lion furieux, qui allait, sans nul doute, sur un mot d'elle, bouleverser le Dekan, et détruire son œuvre, en brisant le roi qu'il avait fait.
— Son regard me l'a crié, se disait-elle, tandis qu'il gagnait sa place, il est venu pour me défendre, m'obéir et me sauver, si je refuse de tenir les promesses sacrées des fiançailles.
Un soupir, dont s'émurent les colliers et le réseau
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de pierreries, gontla sa poitrine et elle déroula la lettre.
Aussitôt la musique, sourdement, joua, pour emplir le vide du silence, et les bayadères, déployant leurs écharpes, ébauchèrent une danse lente et gracieuse.
Bussy fut surpris du trouble qui s'emparait de la reine tandis qu'elle lisait. Il n'était sensible que pour lui peut-être, car elle gardait en apparence son impassibilité de déesse, mais il voyait ses longs cils palpiter, son souffle soulever plus rapidement son sein et une légère teinte rose monter sous sa pâleur chaude. Elle lut la lettre d'un seul trait, puis la relut, et, sans soulever tout à fait ses paupières, assombries d'antimoine, glissa vers l'ambassadeur un regard si rayonnant qu'il lui fît l'effet d'un coup de soleil entre deux nuages.
Elle appela d'un signe une de ses femmes qui reçut de ses mains le message royal et le donna à un page, en lui transmettant l'ordre de la reine. Le page s'approcha de Bussy et, s'agenouillant, lui remit la lettre.
— La reine désire que tu lises, pour toi seul, dit-il.
Le jeune homme prit l'écrit et s'aperçut qu'il était tout entier de la main du roi. Pourquoi devait-il le lire? Une violente émotion l'oppressait, des flammes lui semblaient danser sur des lignes et, malgré son impatience de savoir, il dut fermer les yeux un instant pour retrouver sa lucidité.
Le message était ainsi :
« Allah est le victorieux !
« Au Diadème du Monde ! A la très grande, très illustre, très brave et très heureuse reine de Bangalore Pryavata Devayani Ourvaci de la divine et très glorieuse dynastie Lunaire; Sayet Mahomet- Khan Assef daoula, Bâhàdour Salabet-Gingh, le roi du Dekan.
« Que Dieu tout-puissant te conserve en parfaite santé.
« 0 reine! toi qu'on dit si resplendissante que, quand tu parais, les étoiles affolées abandonnent l'astre nocturne pour te faire cortège, je touche tes pieds de mon front et je me proclame ton esclave.
« Allah, dans sa bonté, a permis que j'apprenne, par la voix de mon grand vizir, qui fut le tien, le très vénérable Rugoonat Dat Pandit, que la liberté dont tu jouis dans ton royaume de Bangalore t'est plus précieuse que la vie, que le mariage te semblerait une lourde chaîne, et le harem une odieuse prison. En me révélant tes sentiments, le vizir a accompli une action louable, évité un malheur et mérité ma gratitude.
« Sache, toi la première parmi les reines, que mon plus cher désir est ton bonheur et que, pour pouvoir, sans mourir, lui sacrifier le mien, j'ai évité de te voir, de laisser fuir ma raison par mes yeux, à l'aspect de ta beauté. Je puis donc te dire aujourd'hui que tu es libre, que ta volonté m'est plus sacrée que les promesses échangées pour nous, quand nous étions encore de faibles oiseaux, gazouillant au bord du nid.
« Je ne veux pas me glorifier de mon sacrifice et l'exalter à tes yeux; bien que jeune et sans expé-
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rience encore, je te parlerai comme si la barbe blanche de la sagesse argenLait ma poitrine, et, pour t'enlever tout remords de rompre d'anciens serments, je te montrerai que ce qui te rend heureuse est aussi le bien de nos sujets.
« Quand on nous fiança l'un à l'autre, rien ne faisait prévoir que, privée par la cruelle mort de tes frères et de tous tes parents mâles, le poids de la couronne chargerait un jour ton front délicat, et des obstacles, qui semblaient insurmontables, me séparaient du trône où je suis à présent si triomphalement assis. Au lieu de fiancés insouciants et libres, deux souverains sont aujourd'hui face à face, et les lois sont autres pour eux; avant de songer à leur bien, ils doivent songer à celui de leur peuple.
(( La sagesse ne nous dit-elle pas que Bangalore, si prospère sous ton règne, perdait tout en te perdant. Le Dekan perdrait aussi, car ta loyauté envers le trône de mes prédécesseurs, ton exactitude à remplir tes engagements, bien peu de princes tributaires les possèdent. Le gouverneur qui, toi absente, régirait tes États n'aurait en vue, sans doute, que son intérêt et, par son joug avide et lourd, pourrait susciter des troubles et des bouleversements, faire naître la guerre et la ruine, là où fleurissent la paix et la richesse.
« Je soumets à ton jugement ces réflexions, qu'approuve mon vizir. Mais toi seule décideras, car ne me fais pas l'injure de douter que, si l'on s'est trompé sur tes sentiments ou s'ils se sont modifiés, ma plus grande gloire sera, quoi qu'il puisse arriver, de partager mon trône avec toi.
« Sans hâter ta décision, fais-la connaître à mon bien-aimé frère Bussy Bâhâdour Gazamfer-Gingh, comme si c'était à moi-même. Il me transmettra ta volonté qui sera ma seule loi.
« Accueille favorablement les humbles offrandes que je dépose aux pieds de ton trùne; parmi elles, tu trouveras le firman, ratifié par notre père le Mogol. qui te restitue le territoire s'étendant des limites actuelles de Bangalore jusqu'aux Montagnes Orientales.
M Mon frère Gazamfer m'a fait entendre que tu regrettais vivement cette partie de ton royaume, dont les conquérants ont privé tes ancêtres, et mon plus grand plaisir est de suivre les conseils de mon glorieux frère. C'est donc lui seul, et non pas moi, qui mérite ta gratitude pour cette restitution.
« Donné, en mon palais d'Aurengabad, le 10 du mois de Raheb, la onze cent soixante-septième année de l'hégire, et de mon règne la première. »
Pendant cette lecture, dès qu'il en eut compris le sens, vm tourbillon de joie faillit faire perdre contenance à l'ambassadeur, il se sentit le cœur oppressé de reconnaissance, pour ce roi charmant, qu'il avait si longtemps méconnu, et il ne douta pas un instant que ce ne fût à cause de lui, et non pour les raisons politiques, mises en avant, que Salabet avait pris cette résolution.
— Mais il connaît donc mon secret? se disait-il. Oui. par Rugoonat-Dat. Comment n'y ai-je pas songé? Ce trait d'une si touchante délicatesse, qui restitue en mon nom ce lambeau de royaume, me le prouve
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assez. Ivre de jalousie, je n'ai rien deviné. Ah! si je n'étais pas auprès d'Ourvaci. je partirais sur l'heure pour m'aller jeter aux pieds du soubab, lui faire oublier mes torts!
11 ne pouvait se lasser de relire ce bienheureux écrit, qui lui faisait éprouver cette dilatation de l'être, cette gaieté fébrile, qui s'emparent de celui qui vient d'échapper à une mort violente.
Un hadjib, saluant, s'avança vers Bussy, lui souffla que la reine attendait l'ambassadeur, pour la cérémonie du Bira qui met fin à l'audience. 11 se leva vivement et marcha vers le trône. Lorsqu'il fut près d'Ourvaci, les regards qu'ils échangèrent étaient tellement chargés de flamme et d'une joie si débordante, qu'ils en furent effrayés, et subitement les voilèrent sous leurs paupières, pour dérober leurs pensées à la foule.
Elle se pencha un peu pour lui donner, selon l'usage, des feuilles de bétel et lui verser sur les mains quelques gouttes d'essence de roses.
Les tigres éveillés s'étirèrent en grondant, et Bussy, qui ne les avait pas vus, eut un mouvement de surprise.
— Tu ne les reconnais pas? dit la reine en souriant ; ce sont les orphelins que tu as faits, en tuant leur mère, pour me sauver.
— Les petits de la tigresse!
— Pouvait-on laisser périr ces abandonnés, qui ne s'étaient encore rendus coupables d'aucun crime?
Et comme il semblait vouloir s'approcher d'eux, d'un mouvement vif, elle appuya sa main sur le bras du jeune homme pour le retenir.
— Laisse-les, ils sont doux, quelquefois, mais le plus souvent perfides. S'ils allaient reconnaître le meurtrier de leur mère, et la venger!
— Tu ne veux donc plus ma mort?
— Ah! ne m'accable pas, dit-elle, d'une voix tremblante, toi à qui je dois maintenant plus que la vie. Va, bientôt nous nous reverrons.
Quand il eut regagné son palais, avide maintenant de solitude, Bussy ordonna à Naïk d'éloigner tout le monde, de défendre l'entrée à tous ceux qui ne seraient pas des envoyés de la reine, et il se mit à marcher dans la chambre , avec une fébrile agitation, qui inquiéta le paria, puis finit par s'aller jeter sur un divan.
— SoufTres-tu, maître? dit Naïk en s'approchant.
— Oh non ! s'écria le marquis, mais il m'est impossible de dominer mes nerfs et je ne peux retenir mes larmes. Pardieu, c'est la première fois qu'il m'arrive de pleurer de joie! Elle est libre! Naïk, la générosité du soubab me délivre de l'aff'reux cauchemar qui pesait sur ma poitrine. Je n'ai plus personne à haïr, et dans mon âme qui déborde d'amour, il ne reste qu'une ombre : le regret d'avoir méconnu le cœur du roi.
— Que tous les dieux soient loués! s'écria Naïk en baisant la main de son maître, j'avais comme un pressentiment de ce qui arrive et je m'empêchais d'en parler, de peur de nourrir un espoir décevant. Rugoonat-Dat ne pouvait manquer d'avertir le roi, du mal qu'il allait te faire, sans le savoir ; il est trop sage et trop bon pour ne pas avoir désiré te servir,
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tout en servant aussi la reine, qui fut son élève et dont il connaissait les répugnances. Mais je t'en conjure, maître, cache ta joie maintenant, bien des reptiles sont encore à craindre ici, qui traîtreusement et sournoisement pourraient te nuire.
— Que puis-je donc craindre, protégé par la reine?
— Redoute les brahmanes, dit Naïk, ils ont la prétention de régner sur les rois, et, si l'amour a su triompher des préventions de la souveraine, ils n'ont rien abjuré de leurs préjugés, et toujours, pour eux, tu es le barbare, dont l'approche est une souillure. La crainte seule qu'ils ont des Mogols retient leur haine.
— Que m'importent ces blêmes fanatiques ? s'écria Bussy. Elle est libre, elle m'aime! Le reste du monde est moins pour moi qu'une bulle de savon.
Les ghérialis, qui frappent l'heure sur des bassins d'airain, venaient d'annoncer le troisième pahar du jour, et l'on entendait la voix des poètes, chanter que la brise déjà commençait à rafraîchir l'air brûlant, lorsque la reine fit inviter l'ambassadeur à venir la retrouver dans les jardins, s'il préférait sa compagnie au spectacle d'un combat d'éléphants, de tigres et de rhinocéros, qui avait lieu pour divertir les hôtes du palais.
Il la rejoignit, sous l'ombre fraîche d'une allée d'emblis, où elle se promenait lentement, au milieu de ses femmes et de sa cour, ce jour-là composée surtout de musulmans.
Bussy remarqua que la reine était vêtue comme le soir de leur rencontre dans l'île du Silence ; une cou-
ronne de jasmins retenait son voile, et elle n'avait d'autres bijoux que des perles.
Quand le marquis fut à quelques pas d'elle, Ourvaci se tourna à demi et se cacha dans son voile, avec ce mouvement, si gracieux, de pudeur et de timidité, qui est un hommage.
Puis elle s'avança vers Bussy, en entraînant Lila, dont elle avait pris la main.
— Joie et triomphe à l'ambassadeur! dit-elle; a-t-il trouvé le repos sous notre humble toit?
— L'air de ce palais est pour moi comme l'ambroisie des dieux, dit-il, et je suis aussi heureux qu'un immortel.
Ils étaient un peu en avant de la suite, et la reine dit en baissant la voix :
— Lila seule connaît le message du roi et sait tout le bonheur que tu apportes ici, gardons le secret; demain seulement, j'annoncerai aux ministres, pendant le conseil, le but de ton ambassade, sans leur dire encore, pourtant, quelle réponse je ferai au roi du Dekan, car elle causera des déceptions.
Bussy eut un tressaillement de peur.
— Pendant l'absence de la Parure du Monde, dit Lila vivement, Panch-Anan devait être régent, et garder le pouvoir jusqu'au jour où un héritier...
— A quoi bon parler de cela? interrompit la reine avec impatience. L'illustre ambassadeur est las de toutes ces questions. Occupons-nous plutôt du concert des oiseaux et de la beauté des fleurs.
— Quand la divine musique de ta voix caresse l'oreille, dit-il, le chant de l'oiseau ne semble plus
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qu'un cri discordant, et il est impossilile de regarder les fleurs, quand on peut contempler tes lèvres.
— Eh bien, je me tairai pour ne pas faire tort à mes doux chanteurs, dit-elle en riant, et tu oublieras vite mes lèvres en voyant le parterre de lotus. Ne me fais pas le chagrin de ne pas l'admirer, c'est moimême qui en ai ordonné la disposition.
— C'est la fleur aimée entre toutes, dit Lila, en Jetant à Bussy un regard d'intelligence.
— N'est-ce pas le symbole même de l'Hindoustan, reprit Ourvaci, puisque l'on dit que cette contrée apparut aux yeux des dieux sous la forme d'un lotus, flottant sur la mer? Le pistil, c'est le mont Mérou, le plus haut pic de la terre; toutes les cimes de l'Himalaya, groupées autour de lui, sont les anthères; les pétales de la corolle représentent les différents royaumes , et les quatre feuilles du calice sont les quatre presqu'îles qui s'étendent sur la mer. N'est-ce pas ingénieux?
Jamais elle ne lui était apparue aussi adorable. Son âme, jusque-là toujours bouleversée, avait communiqué à sa beauté quelque chose de tragique et de sombre, tandis qu'aujourd'hui, un calme divin l'enveloppait, lui donnait un charme nouveau, incomparable.
Lorsqu'elle se tut, Tinterrogeant, Bussy demeura interdit : étourdi de bonheur, la contemplant avec une sorte d'avidité, il avait entendu la voix sans comprendre les paroles.
— Vois, Lila! s'écria-t-elle en riant et en jetant son bras autour du cou de la princesse, les discours d'une
femme lui semblent trop frivoles, il ne m'écoute pas!
— Pour qu'il écoute, il faut l'aveugler, dit Lila.
Et d'un mouvement mutin, elle fit voler le bout de son écharpe devant les yeux du jeune homme.
— Je suis tellement coupable, dit-il, que je n'essaye nulle excuse, et c'est sans la mériter que j'attends ma grâce. Je ressemble à un larron qui veut emporter trop de richesses, et en laisse tomber la moitié.
Lentement, ils marchaient sous l'allée ombreuse, elle se terminait par une baie ensoleillée qu'ils atteignirent.
Là, des esclaves attendaient, munis de parasols, d'écrans et d'éventails, pour protéger les nobles promeneurs, tandis qu'ils traversaient les endroits découverts.
C'était là que des milliers de lotus s'épanouissaient, cachant sous leur profusion l'eau oîi ils prenaient racine.
Il y en avait de pourpres comme du sang et de roses comme l'aurore, des blancs, des jaunes d'or, des vert pâle, des noirs, se mêlant dans un désordre harmonieux, comme celui des plus beaux tapis.
— Ceux-ci sont des lotus de la lune, dit Ourvaci, en désignant un groupe dont les corolles étaient fermées, ils ne s'ouvrent qu'à la nuit.
— Et voici la fleur préférée, dit Lila, en se penchant pour cueillir un magnifique lotus bleu qu'elle offrit à la reine. Elle le prit en jetant un regard furtif vers les yeux de Bussy, comme pour comparer les pétales de la fleur aux prunelles de l'étranger.
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Le chemin aboutissait à un embarcadère, descendant vers une jolie rivière. Un bateau magnifique était rangé le long des marches, avec ses quarante rameurs, debout, appuyés sur leur rame oblongue. L'embarcation, ornée d'émaux, avait la forme d'un grand serpent étendu sur l'eau, qui se redressait pour former la proue et devenait un paon aux ailes éployées. Une plate-forme, bordée d'une balustrade et protégée du soleil par une légère toiture, élargissait l'avant. La reine s'y installa avec Lila, l'ambassadeur et quelques personnes de sa suite, parmi lesquelles Abou-al-Hassan.
Aussitôt, comme si le paon eût pris son vol entraînant l'embarcation, elle fila sur l'eau avec une extrême vitesse, qui créa pour ceux qu'elle emportait, la plus délicieuse brise.
A l'arrière, un jeune danseur déploya une bannière, et, l'agitant au-dessus de sa tète, rythma les efforts des rameurs, par ses mouvements silencieux. De nombreuses embarcations, moins grandes, avaient reçu toute la suite de la reine, et elles glissaient à droite et à gauche, joyeusement, approchant du bateau royal, mais ne le dépassant jamais. Quelquesuns portaient des musiciens et des chanteuses, qui se mirent à improviser des louanges en l'honneur de la reine et de son hôte.
Ourvaci accoudée à des coussins, presque couchée, dans une pose d'une souplesse exquise, doucement alanguie, feignait d'écouter les musiques, en jouant nonchalamment avec le lotus. Ses regards allaient vers Bussy et parfois semblaient le supplier de mieux
oôS LA CONQUÊTE DU PARADIS
cacher le secret de leurs cœurs. Mais si, pour lui obéir, il s'efforçait de considérer les rives charmantes, qui fuyaient à droite et à gauche, c'étaient les yeux de la reine qui avidement cherchaient les siens.
Lila, inquiète et effrayée de les voir ainsi oublieux du monde, se pencha vers le marquis, en ayant l'air de se mirer dans l'eau, et lui dit rapidement :
— Prends garde ! veux-tu donc tout perdre par cette folle conduite? Bien des dangers et bien des obstacles vous séparent encore.
Et elle se mit à l'interroger sur l'Europe, sur la France, sur mille choses, le forçant à lui répondre, le harcelant sans répit.
On glissa quelque temps encore sur l'eau bleue, sans une ride, puis les rameurs levèrent leurs rames ruisselantes, tous ensemble, et le bateau se rangea près d'un rocher couvert de mousse, sur lequel on débarqua.
— Rama s'est laissé emmener sans même s'informer où on le conduisait? dit la reine.
— Etant près de toi, j'étais arrivé avant de partir, puisque tu es le but de tous mes rêves.
Une antilope bleue, dont les cornes droites luisaient, accourut à eux en faisant tinter la clochette d'argent qu'elle avait au cou.
On fit le tour d'un grand rocher, tout hérissé de [liantes grasses qui semblaient des monstres fantastiques, et l'on pénétra dans une grotte.
Devant l'ouverture, du côté du paysage, une cascade passait, si unie et si transparente, qu'elle semblait souvent immobile; des gazons épais, disposés
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en escalier, recevaient cette nappe d'eau qui tombait sans bruit et s'enfuyait en silence . L'arc d'Indra jouait au travers, irisant les blocs de cristal, qui ruisselaient des parois, ou enflammaient les pierreries des parures .
De belles esclaves apportèrent sur des plats d'or des dattes, des mangues et des figues, qu'elles venaient de cueillir, puis toutes sortes de confltures, de friandises et de sorbets.
— Que mon hôte illustre daigne prendre place auprès' de moi, dit la reine.
Et elle se mit à rire de la surprise qu'il montra en voyant toute l'assistance s'installer, le visage tourné vers le fond obscur de la grotte, tournant le dos au paysage.
— C'est une pénitence que nous accomplissons, dit-elle, avec une gaieté d'enfant. Tu t'es laissé conduire aveuglément; maintenant, il faut la partager avec nous.
Des esclaves, portant des écrans de plumes et des chasse-mouches, s'étaient groupées derrière la reine, qui, bientôt, frappa l'une contre l'autre les paumes de ses mains, légèrement teintées de mendhi.
A ce signal, une mélodie se fit entendre, jouée par des tlûtes et soutenue par les vinas et les tambourins, et le fond de la grotte, s'écartant, découvrit la scène d'un théâtre, dont la décoration représentait un jardin.
Un personnage très vénérable s'avança, et. après une invocation aux dieux, annonça qu'en l'honneur de l'illustre ambassadeur qui glorifiait le palais de sa
présence, il allait faire représenter une pièce du poète très aimé Bavabhouti; une pièce qui plaisait par-dessus tout à la jeunesse en fleur, car elle avait pour sujet les touchantes et célèbres amours de Madhava et de Malati.
— Je suis sûre, Lila, disait Ourvaci à voix basse, que c'est toi qui as indiqué le choix de cette pièce.
— Ne fallait-il pas vous rappeler que l'amour triomphe de tous les obstacles? Nul autre que vous, d'ailleurs, ne peut comprendre les analogies qui se trouvent dans cette pièce avec l'état de votre cœur.
Le souffle des éventails faisait voltiger le voile aérien de la reine ; il s'accrocha aux broderies de l'habit du marquis! Très doucement, il le dégagea, mais le retint dans sa main, et croyant tous les regards fixés sur le théâtre, furtivement, il appuya le suave tissu sur ses lèvres. Ourvaci lui sourit imperceptiblement, et, soulevant le lotus bleu, l'effleura d'un baiser.
Ce jeu muet fut surpris par la princesse Mangala, qui entre les cils, sournoisement, ne cessait d'observer la reine ; mais celle-ci ne s'en apercevait pas, et l'éclair de méchanceté satisfaite qui brilla un instant dans les yeux de sa rivale, échappa même à Lila qui, à la dérobée, elle aussi, regardait Bussy, avec un sentiment poignant, où se mêlait à la joie de le voir heureux, une sourde mélancolie.
La pièce s'acheva à la satisfaction des amants qui, après bien des mésaventures, poursuivis même par la colère des dieux, voyaient tous leurs vœux accomplis.
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— Ah ! j'ai peur, Lila, disait Ourvaci, à la fin de cette journée; près de lui les heures s'envolent comme des minutes et, cependant, ces minutes-là sont plus emplies que toute ma vie passée. Que deviendrai-je lorsqu'il ne sera plus là?
— L'avenir est à vous, puisqu'il t'aime et que tu l'aimes, dit Lila, mais prenez garde de le compromettre par trop d'impatience. Ne faut-il pas, moi qui ai longtemps combattu la folie de ta haine, que je contienne aujourd'hui l'audace imprudente de ton amour?
— Ah! ne gâte pas ma joie en me grondant, dit la reine. Quand je songe que celui qui m'a sauvée de la mort me sauve encore de l'esclavage, et que j'ai voulu deux fois le tuer, mon cœur est déchiré par une atroce douleur; il est là, mendiant un regard, lui à qui je donne en secret toute mon âme, et tu veux que je détourne les yeux, que je retienne mes larmes!
— Je tremble pour la vie qui t'est chère, comme toi-même tu tremblais, il y a peu de temps encore, quand tu me cachais ton secret. Un tourbillon de bonheur t'entraîne et t'aveugle à présent et te fait oublier tes justes craintes.
— C'est vrai, dit Ourvaci en pâlissant : si le ministre savait mon amour pour celui qu'il hait d'une haine incompréhensible, nous serions perdus. 0 Lila, tu m'épouvantes. Il faudra bien pourtant que la vérité éclate, et que le roi soit proclamé.
— 11 faut que Panch-Anan soit brisé avant cela, et si tu n'oses le faire brusquement, usons de ruses quelque temps encore et minons ce pouvoir absolu
Conquête du paradis, 21
que tu as si imprudemment laissé prendre au ministre.
— Je ferai ainsi, Lila, et personne ne connaîtra ma réponse au roi du Dekan avant que l'ambassadeur soit hors d'atteinte. Je tâcherai, puisqu'il le faut, de mieux garder mon secret; mais s'il allait s'en attrister?
- — Ne suis-je pas là? dit la princesse, déjà je l'ai averti, mais il est de ceux, malheureusement, que le danger attire.
Le lendemain, après le conseil, auquel l'ambassadeur assistait, et où la reine fit connaître les propositions du soubab et l'accroissement inespéré du territoire de Bangalore, Panch-Anan, rentrant chez lui, très préoccupé, aperçut dans la cour de son palais les pages et la litière de la princesse Mangala; il pressa le pas et gagna la salle où elle l'attendait.
— Victoire au ministre! dit la princesse, en portant ses nlains à son front.
— Qu'est-ce donc, ma fille, qui t'amène si matin chez moi? dit le brahmane.
— La découverte du plus étonnant mystère, mon saint gourou. Mon amour pour notre reine me pousse à te le révéler, afin que tu puisses la protéger et la sauver. Les dieux sont au pouvoir des prières, les prières sont au pouvoir des brahmanes, donc les brahmanes sont dieux et rien ne doit leur être caché.
— Parle sans détour, ma fille; je connais ton dévouement et je saurai le récompenser, dans ce monde-ci, et dans les existences suivantes.
— Eh bien, père, le barbare est un magicien bien puissant, car il est parvenu à se faire aimer de la reine.
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— Qui t'a dit cela? s'écria Panch-Anan, en changeant de couleur.
— On s'est bien gardé de me le dire, répondit Mangala, mais j'ai surpris entre la reine et l'ambassadeur des regards et des échanges de signes qui ne me laissent pas de doute.
— Ce que je redoutais si fort est donc arrivé ! dit le brahmane, les sourcils froncés; je comprends à présent : c'est ce maudit barbare qui a décidé le soubab à laisser la reine libre de rompre ou de tenir les promesses de fiançailles- : nouvelles qu'elle vient seulement de nous apprendre au conseil.
— Alors, la régence t'échappe?
— Peut-être. La reine a déclaré qu'elle ne savait quelle réponse elle ferait. Mais elle nous trompe, sans doute, et est décidée à refuser.
— Un trône comme celui du Dekan, auprès du petit royaume de Bangalore, mérite bien qu'on hésite, dit Mangala.
— Mais Bangalore vient d'être doublé en importance ; à la demande du barbare, que l'impur musulman traite de frère, tout l'ancien territoire nous est rendu. N'est-ce pas là un signe que le roi du Dekan verrait d'un œil favorable une alliance de la reine avec son ambassadeur?
— Ah! mon père, un pareil sacrilège ne peut pas avoir lieu, s'écria la princesse avec épouvante. Si la reine a laissé surprendre son cœur par la magie, elle n'est pas folle au point d'oublier son rang et sa caste.
— Je la connais : elle est extrême en tout; cet
homme, elle le voulait mort, quand elle le haïssait; l'aimant, elle le fera roi.
— Mais les pierres des palais tomberaient d'ellesmêmes pour le lapider!
— Calme-toi, ma fille, dit le brahmane, continue d'observer, et sois sûre que nous triompherons; n'oublie pas que les dieux ne peuvent jamais être vaincus.
Le soir, des cordons de lampes s'enroulèrent comme des colliers autour des édifices. Dans le palais, cinq mille déotis — esclaves porte-lumières — en haie sur les escaliers, dans les cours, au bord des bassins, formèrent l'illumination. Des pièces d'artifice éclatèrent sur tous les points de la ville, et on lança sur la rivière d'innombrables radeaux chargés de flammes de diverses couleurs. Le courant emportant ces radeaux, qui se renouvelaient sans cesse, roulait un véritable fleuve de feu et de pierreries. Seules, les pagodes restèrent sombres et muettes.
La reine avait proposé à Bussy de faire avec elle, le lendemain, une promenade, pendant les heures matinales et fraîches, jusqu'à ce territoire tant regretté qui, grâce à lui, redevenait son bien. On partirait à cheval, pour revenir sur les éléphants, envoyés la veille, à la halte.
A l'heure où les étoiles commençaient à pâlir, un vétalika s'approcha de la chambre de Bussy, fit courir ses doigts sur la harpe aux cordes d'or et chanta, pour faire fuir le sommeil : que la lumière, comme la gloire précède un héros, allait se répandre dans le eiel, annonçant la venue du soleil.
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Le marquis s'éveilla en souriant et se hâta de s'habiller.
11 faisait jour, quand les fanfares sonnèrent au sommet des tours et que la reine parut à cheval, dans son charmant costume de guerrier, sous le portique de la dernière cour.
Bussy s'avançait vers elle, tête nue, en retenant sa monture avec grâce. Ils échangèrent un salut cérémonieux, mais en même temps leurs regards se joignirent, dans un éclair aussitôt éteint.
Quelle était ravissante, dans cette nouvelle parure d'un charme si étrange, sous le léger casque surmonté d'un oiseau radieux, avec la tunique d'or et de soie, moulant délicieusement son torse, et que traversait la bandoulière de pierreries, retenant le carquois!
Lila, et deux pages tenant des corbeilles vides, accompagnaient la reine ; Bussy avait avec lui Arslan- Khan. Un détachement d'archers hindous et de mousquetaires français devait les suivre à distance.
Ils traversèrent, au pas, la ville qui s'éveillait. Les habitants, en grand nombre, descendaient les escaliers de la rivière pour aller faire leurs ablutions matinales, et l'on voyait les femmes dénouer leurs longues chevelures. On ouvrait les bazars, et déjà des religieux mendiants les parcouraient, pour récolter les aumônes, tandis que les taureaux des brahmanes, magnifiques bêtes qui portaient, empreint sur la hanche, l'emblème de Siva, se promenaient lentement, ou pillaient l'étalage d'un marchand de grains, sans que celui-ci se permît de les chasser, ni même de donner la moindre marque de mécontentement.
Des coureurs, armés de cannes d'argent, faisaient faire place à la reine.
Les cavaliers sortirent par la porte du Sud, et, la voûte une fois franchie, galopèrent, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint une avenue de multipliants, qui se prolongeait à perte de vue.
— Ah ! s'écria Lila avec un soupir heureux, nous avons l'air d'oiseaux qui s'envolent, en pleine liberté, loin de toute contrainte.
Bussy regarda la reine qui, la tête un peu inclinée, lui sourit avec une exquise douceur; puis, ce beau guerrier s'intimida, baissa les yeux et parut fort occupé à détacher son arc d'or de la selle où il était fixé.
— Dans toutes les régions du monde, à la voir ainsi, il est certain qu'on nommerait l'Amour, dit le marquis à Lila.
Ourvaci, du bout des doigts, prit par-dessus son épaule une flèche, empennée de plumes de perroquets.
— Prenez garde! s'écria la princesse, le terrible Kama-Deva a soulevé son arc, et le trait, où le venin se mêle à l'ambroisie, va prendre son vol !
— Je ne redoute plus le Dieu triomphant, dit Bussy, il m'a tellement criblé de blessures que je le mets au défi de trouver place pour une de plus.
— Personne n'a rien à craindre, dit Ourvaci en riant, pas même les oiseaux ni les écureuils, qui peuplent les buissons épanouis et les arbres.
— Ta victime est sans doute un immortel, dit Bussy en voyant la reine tendre la corde de l'arc, dans un geste d'une gràoe incomparable.
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— Non, dit-elle; autrefois, c'eût été une panthère ou un tigre, mais aujourd'hui le sang m'épouvante, je ne chasse plus que des fleurs.
La flèche partit et une fleur coupée par la tige tomba du haut d'une liane. Un des pages descendit de cheval, la ramassa. D'autres victimes suivirent; ce fut comme une pluie, et les corbeilles s'emplissaient.
Quelquefois la fleur, atteinte en plein cœur, s'effeuillait.
— Ah, maladroite! s'écriait la reine, je l'ai tuée!
Le marquis la contemplait dans une fièvre d'admiration, chacun des mouvements qu'elle faisait lui révélait une splendeur nouvelle, et lui était aussi doux et enivrant qu'une caresse. Elle se courbait en arrière pour mieux viser, se penchait de côté, abaissait ses longs sourcils sur ses yeux attentifs, déployait ses ' bras, puis les laissait retomber en souriant, quand la flèche était lancée. Son cheval arabe, couleur fleur de pécher, obéissait à une légère pression du genou,
à un mot dit à voix basse.
— Eh bien! s'écria la reine, paresseux, tu ne m'imites pas?
— Je n'ai pas d'arc, dit Bussy.
La princesse Lila lui tendit le sien.
— Je suis si peu habile, dit-elle, que je n'ose en user, de peur de blesser les oiseaux.
— Jamais je ne me suis servi de cette arme!
— Voyez quel orgueil! s'écria la reine en riant, ce héros n'ose pas risquer d'être vaincu.
Bussy prit vivement l'arc et les flèches que lui tendait Lila, puis lança son cheval en avant, cherchant
des yeux une fleur à viser, et Ourvaci, curieuse, le rejoignit, laissant la princesse un peu en arrière avec Arslan-Khan.
Lila, songeuse, les suivait du regard : tous deux si beaux, si pleins de jeunesse et d'amour, réunis enfin!
— Qui aurait pu prévoir, dit-elle à Tumara, que nous verrions un jour ces mortels ennemis courir l'un près de l'autre, dans un aussi doux accord, en s'occupant de fleurs avec des joies d'enfant?
. — Tu te souviens comme moi d'une autre matinée, n'est-ce pas, princesse? dit Arslan, celle où, près de Méliapore, nous avons assisté à la première bataille des Français contre les Mogols, et où je suis descendu vers la ville pour m'informer si l'homme que nous haïssions était parmi les combattants.
— Oui, dit Lila, j'y songeais, en nous voyant réunis aujourd'hui, auprès de ce même homme, dont la vie nous est devenue si chère.
— Certes, dit le musulman, aujourd'hui je l'aime et je l'admire et tout mon sang lui appartient.
— Si tu l'aimes ainsi, veille bien sur lui. je t'en conjure, dit la princesse avec un regard assombri. Puisque tu es maintenant attaché à sa maison, tu ne le quittes guère : eh bien, défie-toi de tout ; la trahison et le meurtre le menacent encore, car la reine n'aura, je le crains bien, ni l'énergie, ni le pouvoir peut-être, de les prévenir par un acte violent d'autorité.
— Le danger, c'est cet infâme ministre, n'est-ce pas? s'écria Arslan transporté d'indignation, ce monstre à face verte et hideuse qui ne respire que la cupidité, l'ambition et l'envie, ce scorpion, ce serpent
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venimeux! Pourquoi ne pas employer contre lui les armes dont il se sert si bien?
— Parle plus bas. dit Lila en regardant autour d'elle avec inquiétude ; tuer un brahmane est un crime auquel on n'ose même pas songer; d'ailleurs, la reine, déchirée de remords à cause du mal que le ministre lui a fait commettre, à elle qui pleurerait la mort d'un papillon, *ne consentirait pas, pour sauver sa propre vie, à faire verser une goutte de sang de plus; elle est superstitieuse, d'ailleurs, elle croit au merveilleux et à la puissance des brahmanes. Panch- Anan n'a pas encore perdu toute influence sur elle.
— Que faire donc? comment délivrer le monde d'un pareil misérable?
— J'ai écrit, pour lui demander conseil, au grand vizir Rugoonat-Dat; sa réponse ne peut tarder. En attendant, veillons. Le danger, d'ailleurs, n'est pas immédiat; l'ambassadeur est sacré et personne, pas même Panch-Anan, n'oserait rien entreprendre contre lui tant qu'il est dans le royaume.
Pendant que ces cœurs fidèles s'inquiétaient de l'avenir, les deux beaux archers, tout au présent, bondissaient dans la fraîche avenue, faisant assaut d'adresse, se portant des défis. Le marquis, si habile tireur, après quelques flèches perdues et quelques fleurs mises en pièces, était vite parvenu à soutenir brillamment la lutte; et quand elle cessa, les carquois, étaient vides et les corbeilles emplies.
Bussy et la reine s'arrêtèrent souriants, et Ourvaci chercha des yeux ses compagnons qui apparaissaient tout au loin, s'avançant au pas.
Alors, à l'idée qu'elle était, pour un moment, seule avec Bussy, elle éprouva une émotion étrange où le plaisir et la crainte se mêlaient.
— Il m'a comblée de bienfaits, se disait-elle, je les ai reconnus par d'odieuses trahisons. Maintenant que nos cœurs s'entendent, s'il exige l'aveu d'un amour qu'il a trop bien deviné, s'il demande enfin la récompense de sa longue et patiente peine, comment la lui refuser? comment lui parler de la prudence et du mystère, qui doivent retarder et voiler encore notre bonheur?
Et elle baissait la tête, avec le désir et la peur de l'entendre parler.
Il se taisait pourtant, retenu justement par la pensée de la reconnaissance qu'elle lui devait, et qu'il tremblait d'avoir l'air de réclamer. D'ailleurs, il n'avait pas épuisé encore ce pur et délicieux trouble de l'amour naissant, et il éprouvait une telle plénitude de joie qu'il ne songeait pas à rien désirer de plus que le présent ; loin de vouloir lui rien demander, il craignait de la blesser par cette persistance avec laquelle il tenait son regard attaché sur elle, et cependant il ne pouvait l'en arracher : il était fasciné par cette perfection de formes, comme l'eût été un statuaire, et trouvait d'incomparables délices à épier le charme qu'y ajoutait le moindre geste; une façon qu'elle avait de relever la tête d'un mouvement fier et vif, le battement de ses longs cils sur ses joues, une certaine moue qui plissait la pourpre soyeuse des lèvres, et faisait frissonner de tendresse le cœur de l'amant.
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— C'est vraiment une âme d'élite, pensa la reine au moment où Lila et Arslan les rejoignaient, il veut tout tenir de moi-même et ne demandera rien.
— Eh bien, s'écria la princesse, le Lion des Lions a-t-il enfin la surprise d'une défaite?
— Il ne pouvait être vaincu, dit Ourvaci, celui qui a triomphé d'adversaires tels que nous : partis pour le combattre, nous sommes revenus, tous trois, chargés de liens de fleurs.
— Moi, j'ai déposé les armes à la seule vue du héros, dit Lila; j'ai tendu mon cœur à la chaîne, sans avoir livré bataille.
Bussy prit la main de Lila et la baisa :
— Cette chaine-là m'a fait ton frère véritable, dit-il, et m'attache à toi, plus encore qu'elle ne te lie.
— C'est vrai, Lila seule n'a aucun tort à se faire pardonner, dit Ourvaci; mais qui sait? la haine n'est peut-être qu'un élan pris pour mieux aimer. Mais nous nous oublions, ajouta-t-elle, en détournant les yeux pour fuir le charme du regard plein de passion par lequel il la remercia, mon royaume est petit et nous sommes capables cependant de ne jamais parvenir jusqu'à ses limites.
On mit les chevaux au galop, et bientôt, quittant l'abri des arbres, on s'élança, par une route étroite, à travers un champ de roses.
C'était une culture régulière, tous les buissons, parfaitement alignés, étaient taillés de hauteurs égales, et à perte de vue s'étendait comme un tapis pourpre. Des femmes, vêtues de saris blancs, dont un pan leur servait de voile, apparaissaient de loin
en loin, occupées à recueillir les fleurs mûres, pour la confection de l'attar-gul, l'exquise et précieuse essence.
Un parfum fort et poivré flottait sur toute cette plaine.
— Ne nous arrêtons pas, dit la reine, l'odeur des roses enivre au point de faire perdre la raison.
Des montagnes bleues, avec quelques taches de neige au sommet, fermaient l'horizon et semblaient proches.
— Voici les limites naturelles de Bangalore, dit la reine en les désignant de la main, mais depuis longtemps elles ne le limitaient plus. Ne te semblent-elles pas plus belles aujourd'hui qu'elles ne l'ont jamais été, chère Lila, maintenant que nous ne les voyons plus à travers des larmes de regret?
— Elles semblent resplendir comme des saphirs sertis d'argent, dit la princesse, et les plus hauts pics du Séjour de l'Hiver, le mont Mérou lui-même, ne me feraient pas autant de plaisir à voir.
On traversa plusieurs villages, des rizières et de fraîches plantations où tout respirait la prospérité et l'abondance ; puis une muraille crénelée se présenta, retenue de l'écroulement par les plantes parasites, et au delà c'était l'aridité du désert.
— La vie renaîtra bientôt ici sous la magie de ton sceptre, dit Lila, et quand nous reviendrons, nous ne retrouverons plus la jungle inhospitalière.
Ourvaci, grave et songeuse, embrassait de son beau regard toute cette étendue sauvage et desséchée , étudiait les mouvements du sol , suivait la
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course imaginaire des frais ruisseaux et des canaux argentés qu'elle voulait ramener dans cette terre perdue, comme le sang dans des veines taries.
Mais le soleil commençait à faire sentir la brûlure de ses rayons, et l'on se hâta de les fuir.
— Quels formidables remparts! s'écria Bussy en voyant de plus près les montagnes, qui se dressaient âpres, déchiquetées, inaccessibles, s'étendant comme une muraille ininterrompue.
— Par malheur, dit la reine, de nombreux défilés, faciles à franchir, percent la chaîne sur toute sa longueur.
— Combien il serait aisé de les fortifier! dit le marquis; une redoute et deux canons suffiraient, et avec quelques soldats on arrêterait alors toute une armée dans ces gorges étroites. Si tu daignes avoir confiance en mes conseils, je te tracerai un plan de fortifications à édifier et je t'enverrai des pièces de rempart, de la fonderie que j'ai fait construire dans les environs d'Aurengabad, et qui déjà fonctionne.
La reine écoutait Bussy avec une respectueuse attention :
— Heureuse de tes avis, je t'obéirai comme au roi même de ce royaume, dit-elle à demi-voix. D'ailleurs, n'en es-tu pas vraiment le maître?
— Moi I le maître ! murmura Bussy dans un vertige de bonheur qui le fit chanceler, et répandit sur son visage cette pâleur subite, dont Lila s'effrayait si fort.
La reine, elle aussi, eut peur et avança vivement la main pour le secourir; mais il s'empara de cette
main souple, fraîche et suave comme la pulpe d'une fleur, et la couvrit de baisers ardents. Puis, brusquement, il éperonna son cheval et s'enfuit comme s'il voulait calmer Fivresse qui le transportait, dans un vertigineux galop.
— Hélas! est-il fou? dit Ourvaci tremblante.
— Tu vas le faire mourir de joie, après l'avoir tant torturé, s'écria la princesse. Voyez, son cheval s'emporte, il peut le briser contre les pierres!
— Rassurez-vous, dit Arslan, avec un sourire tranquille. D'un cavalier tel que Bussy, il n'y a rien à craindre. Sous la grâce de son corps se cache une force incroyable; je l'ai vu remuer, de ses mains si blanches, des blocs que plusieurs hommes robustes ne pouvaient ébranler.. Sa monture serait étouffée entre des genoux de fer, si elle s'avisait de se révolter. Tenez, il la dirige parfaitement, le voilà qui revient à nous.
Bussy arrêta net son cheval, qui, l'œil hagard, couvrant d'écume les pierreries du mors, trembla longtemps sur ses jarrets.
Les prunelles bleues du jeune homme étincelaient d'orgueil et de joie, mais il humilia leur expression, demanda grâce pour cet accès de démence.
Le campement était établi sous un banyan, cet arbre étrange dont les branches pendantes prennent racine, formant de nouveaux arbres, qui, à leur tour, donnent naissance à d'autres et construisent ainsi comme de merveilleux temples, avec des perspectives d'arceaux de verdure, frais et sonores.
Des tapis étaient déroulés sur la mousse et des
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coussins disposés autour de petites tables basses, en bois précieux incrusté de nacre.
Les cavaliers mirent pied à terre et des esclaves accoururent pour emmener les chevaux.
Des fumées flottaient, chargées d'odeurs appétissantes, et Ton voyait, dans les lointains du banyan, toute une foule de serviteurs s'agiter. On avait installé les fours portatifs en argent, et les glacières, avec la provision de neige pour les sorbets; le lait tiède moussait dans des seaux de cristal, et l'on barattait le beurre activement, tandis que le riz cuisait, mêlé de piments et de jujubes, et que l'on pétrissait des gâteaux au miel et toutes sortes de pâtisseries.
La reine détacha son joli casque et l'accrocha à une branche.
— Est-il vrai que dans ta patrie, dit-elle à Bussy, les femmes etles hommes prennent ensemble leurs repas?
— C'est vrai, dit-il.
Ourvaci se tourna vers Lila.
— Eh bien! dit-elle, aujourd'hui nous adopterons la coutume de notre hôte.
La princesse se mit h rire.
— Qu'as-tu, méchante? demanda la reine avec un sourire un peu inquiet.
— Je songe à ce fameux agneau farci de pistaches, qui nous a causé tant de tourment, et qu'il faut maintenant supprimer, car il ne peut pas être servi devant des brahmines comme nous. Pour sauver notre âme, nous l'avons cependant fait offrir en sacrifice à Kali.
— 0 reine! quel chagrin tu me causes, s'écria
Bussy, d'avoir enfreint pour moi un précepte de ta loi. Je fais vœu, si cela peut te plaire, de ne plus me nourrir que de fruits et de racines.
— Il faut te moquer de mes préjugés, au contraire, dit Ourvaci ; la savante élève de Rugoonat-Dat m'a démontré qu'ils ne s'appuyaient sur rien; personne ne possède comme elle les textes sacrés, aussi m'at-elle fait lire dans les Védas, qu'il est de règle d'offrir à un hôte, du miel, avec différentes viandes. Interroge Lila, elle te dira mille choses encore sur ce sujet : le sage Valmiki, lorsqu'il reçut dans son ermitage les épouses de Dasaratha, leur servit un grand festin composé de gibiers et de chairs diverses; Rama lui-même sacrifiait des gazelles dans la forêt de son exil ; elle t'apprendra encore que ce sont les djênas et les bouddhistes qui les premiers ont interdit l'usage de la chair; tu vois bien que nos superstitions ne méritent qu'une moquerie.
— L'agneau n'en est pas moins condamné, dit Lila, qui ajouta à l'oreille de Bussy : Il faut qu'elle t'aime bien follement pour avoir essayé un tel sacrifice, mais elle n'aurait pas pu le supporter, et se serait évanouie d'horreur, à la vue de ce mets réprouvé.
Dg magnifiques coquillages tenaient lieu d'assiettes et de plats, les coupes étaient d'or, et les cuillers formées par le bec rose et poli du coknos.
Pendant le repas, des musiciens et des chanteuses invisibles se firent entendre, et des danseuses, entrelaçant leurs belles écharpes, formèrent une ronde, a travers les arbres, et enveloppèrent les convives dans un cercle de gaze et d'or.
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Pour laisser passer les heures accablantes de l'aprèsmidi, avant de retourner à la ville, on s'étendit sur des coussins, à la place la plus ombreuse, et, tandis que les esclaves rafraîchissaient l'air en agitant des écrans, on apporta les corbeilles, pleines des fleurs cueillies à coups de flèches.
— Voici encore un motif de raillerie, dit la reine en renversant l'odorante moisson sur le tapis ; l'occupation favorite des Hindous est de former des guirlandes, n'est-ce pas bien frivole?
— Quand j'ai quitté Versailles, dit le marquis, le roi de France et toute la cour pour lui complaire faisaient de la tapisserie. N'est-il pas bien plus charmant ce passe-temps qui consiste à entrelacer des fleurs?
— Tu acceptes la lutte cette fois encore?
— Je m'off're courageusement à vos sarcasmes, ditil en attirant à lui une branche.
Lilajeta, en riant, à Bussy lefild'orpourlierlestiges.
Et il entreprit gaiement ce travail inconnu, qu'interrompirent souvent de doux regards et des sourires, et où des maladresses, réparées par la reine, lui donnaient la joie de pouvoir effleurer des doigts légers, entre les piquantes épines. Et ces heures-là furent exquises; dans cette paisible et endormante nature, elles apaisèrent leurs âmes, leur donnèrent l'illusion d'un bonheur à l'abri de toute atteinte, sûr de son éternité.
Au retour, un cortège imposant les accompagnait.
Eràvata, portant la reine et la princesse, marchait de front avec Ganésa, sur lequel était Bussy avec Arslan-Khan. L'éléphant d'Ourvaci avait au cou la
guirlande assez mal tressée par le marquis et dont quelques fleurs se détachaient, et Ganésa était couronné par celle qu'avait formée la reine. Ils revinrent à la ville par la forêt.
Le peuple de Bangalore les attendait. Durant la journée, des hérauts, appelant les habitants sur toutes les places, leur avaient lu le firman qui rendait à la couronne le territoire perdu, ajoutant que c'était «ur la prière de l'ambassadeur, auquel le roi du Dekan avait été heureux d'accorder cette faveur. En secret, Ourvaci avait fait répandre le bruit, par d'habiles agents, que ce bienfaiteur du royaume était le même homme qui, en risquant la sienne, avait sauvé la vie à la reine, quelques années auparavant. Elle voulait savoir si l'amour que lui portait son peuple serait assez fort pour faire taire en lui les préjugés de race et de religion, et quel accueil il ferait, de son propre mouvement, à l'ambassadeur du soubab, quand il saurait combien il avait droit à sa reconnaissance.
Par une de ces intuitions que les foules ont quelquefois, le secret désir de la reine sembla avoir été deviné par le peuple, qui fit spontanément à l'ambassadeur, une ovation enthousiaste, jetant des palmes sur sa route, arrosant de musc et d'eau de roses les oreilles de son éléphant et couvrant le nom de l'étranger de bénédictions et de louanges.
Bussy, surpris et touché de ce chaleureux accueil, saluait cette foule et lui souriait.
— Ahl Lila, dit Ourvaci, pâle et tremblante de joie, lorsqu'on atteignit le palais, ne dirait-on pas qu'ils acclament le roi?
xxvm
Les fêles se prolongèrent, de jour en jour et de semaine en semaine ; chasses, spectacles, combats de bêtes féroces, réjouissances de toutes sortes, dans la ville et dans le palais, auxquelles d'ailleurs la reine et son hôte se mêlaient peu; ils paraissaient quelques instants, puis s'éloignaient, avec un groupe de favoris. Leurs vraies fêtes, à eux, étaient d'être ensemble, sans trop de contrainte, entourés d'amis sincères qui, s'ils devinaient leur amour, ne les trahiraient pas. Bussy avait voulu revoir l'île du Silence et la chambre d'ivoire, éclairée par des étoiles de pierreries. Puis, la reine l'avait conduit sur l'emplacement du hangar où il avait été porté blessé. Sans déblayer tout à fait les cendres et les ronces, en grand secret, ils posèrent ensemble la première pierre d'un temple à Kama- Deva, qu'elle voulait faire construire là, dès qu'on le pourrait sans danger.
Quelquefois, ils s'amusaient à voir de jeunes pages.
à l'aide d'oiseaux dressés à les prendre vivants, chasser les merveilleux papillons, qui semblaient des joyaux sur la soie des fleurs ; on en emplissait des cages de gaze, puis l'on donnait la volée à toutes ces ailes éclatantes, dans une jolie cour plantée d'arbustes et recouverte d'un filet d'or, pour les garder prisonnières.
Ils se plaisaient dans les jardins, au bord des fontaines, ou dans quelque fraîche salle d'un pavillon d'où l'on découvrait la campagne ; mais ils affectionnaient surtout un étrange balcon de pierre, tout ajouré des plus fantasques sculptures, et qui faisait une trouée dans un grand arbre. Quand ils étaient là, tout près du chant des oiseaux, ne voyant rien qu'un entrelacement de branches, il leur semblait être vraiment dans un nid. Et les heures s'écoulaient rapides et heureuses, sans qu'ils eussent l'idée que ce temps de bonheur pouvait finir.
Un jour qu'ils étaient sur ce balcon, seuls avec Lila, perdus dans un silence plein de pensées, un bruit de pas pressés se fit entendre dans la salle, et un messager parut.
Bussy, qui tous les matins recevait par un courrier des lettres de Rugoonat-Dat et de Kerjean, le tenant au courant des affaires, fut effrayé de voir ce messager, arrivant dans l'après-midi, tout couvert de poussière et qui avait certainement brûlé la route. Ce fut avec un frisson d'inquiétude qu'il prit la lettre qu'on lui tendait.
La reine s'était levée toute pâle, et s'appuyait à la balustrade du balcon , regardant avec effroi et
colère cet homme qui, peut-être, venait briser sa joie.
Le marquis lut tout haut la lettre composée de quelques lignes, écrites fiévreusement de la main du roi.
« Reviens vite, mon Bussy, nous sommes perdus! Les Mahrattes ont envahi le Dekan et menacent Aurengabad. »
— Hélas ! ce malheureux pays ne cessera donc pas d'être une proie convoitée de tous! s'écria le jeune homme en jetant à Ourvaci un regard désolé.
Elle se tordait les mains en murmurant d'un air égaré :
— Les Mahrattes!
— Eh bien, dit Bussy en souriant, qu'ont-ils donc de si terrible? S'ils ne m'arrachaient pas à un bonheur céleste, ils m'inquiéteraient fort peu.
— Seigneur, dit Lila, c'est par eux qu'Ourvaci est orpheline. Avant que la gloire des Français ait tout efl'acé dans l'Hindoustan, les Mahrattes passaient pour les plus braves et les plus redoutables des guerriers. Rien ne leur résistait et leur nom seul faisait fuir les armées.
— Leur défaite manquait à notre renommée, dit-il, et il est bon que l'orgueil et l'insolence de ce peuple soient humiliés. Je t'en conjure, ma reine, ajouta-t-il en voyant qu'Ourvaci baissait la tête avec accablement, aie plus de confiance dans nos armes. La bravoure des Mahrattes ne pourra rien contre une bravoure égale, soutenue par une artillerie tellement supérieure, qu'ils disent tous ici que nous avons la foudre pour alliée.
— Je crois Rama invincible, dit-elle, mais est-il invulnérable ?
— Pourrai-je mourir lorsque tu daignes t'inquiéter pour ma vie? dit-il. Mais, hélas! je n'ai plus que quelques moments à passer près de toi. Veux-tu me permettre, pour que je n'en perde pas une minute, de donner, sans te quitter, les ordres les plus pressés?
La reine, incapable de parler, fit de la tête un signe affîrmatif.
Bussy recommanda que l'on tînt prêts à partir plusieurs courriers, et fit appeler son secrétaire.
Naïk arriva bientôt, et ne put se défendre d'un mouvement de crainte en se trouvant en présence de la reine; car, pour un paria, c'était un crime irrémissible de s'approcher d'un souverain. Mais il comprit vite, à la pâleur et à l'air de tristesse répandus sur les visages, qu'un malheur était arrivé, et qu'on s'inquiétait peu de savoir si le nouveau venu était tchandala ou brahmane.
Le marquis lui fit lire le billet du roi et lui dicta plusieurs lettres. Naïk portait toujours suspendu à sa ceinture, un étui d'or renfermant le Kalam, l'encrier et le rouleau de parchemin, insignes de ses fonctions; il mettait un genou en terre et s'appuyait sur l'autre pour écrire.
Bussy donnait l'ordre, à l'umara qui commandait les cipayes de la garnison de Kadapa, nababie toute proche de Bangalore, dont Salabet-Cingh avait fait présent à la bégum Jeanne, de mettre à sa disposition tous les hommes dont il pourrait disposer, sans compromettre la sûreté de la place, et le plus possible de
pièces de campagne ; il envoya le même avis au commandant de Kanoiil, qui se trouvait aussi sur la route qu'il voulait suivre. Puis il écrivit, de sa main, à Kerjean, une dépêche chiffrée, et ces quelques lignes au soubab :
« Rassure-toi, mon roi, et ne perds pas confiance dans celui qui t'a jusqu'ici conduit à la victoire ; j'ai un moyen certain de préserver ta capitale, c'est de marcher sur Pounah, la capitale de tes agresseurs. Tu les verras aussitôt rebrousser chemin en grande hâte pour aller défendre leurs États. Mais il ne faut pas perdre un instant; je t'en conjure, fais partir tes troupes, dès cet avis reçu, avec le bataillon français qui sera prêt en une heure. Vous me rejoindrez à Béder. »
Ourvaci, immobile et retenant ses larmes, admirait cependant, à travers sa douleur, cette promptitude de décision, cette lucidité froide, que ne troublaient ni la brutalité de la nouvelle, ni le chagrin qu'elle causait. C'était le héros, l'intrépide guerrier, soigneux de sa gloire, qui maintenant se dressait devant elle, et elle avait peine à retrouver en lui l'amant qui tout à l'heure frémissait d'amour à ses pieds. Ce beau visage sévère, à l'expression impérieuse, ces yeux 0xes sous le sourcil froncé, semblaient l'avoir oubliée.
Et elle songeait avec un confus sentiment de jalousie :
— S'il lui fallait choisir entre la gloire et moi, peut-être serais-je sacrifiée.
— Préviens Arslan-Khan et les officiers français, dit-il à Naik en le congédiant, que tout ce qu'il y
avait de soldats dans le cortège part avec moi, avant une heure. Le reste de la suite, les éléphants et les esclaves se mettront en route demain.
— Comment! dit Ourvaci, tu ne me donnes même pas cette journée?
— 0 reine, s'écria-t-il, te causer un regret, quelle douleur et quel orgueil ! Mais décide toi-même sMl m'est possible de ne pas voler, sans perdre un instant, au secours d'un roi qui vient de se montrer si généreux.
— C'est vrai, dit-elle, en baissant la tête, c'est impossible, il faut partir.
Elle semblait suffoquer, prête à s'évanouir.
— Quelle triste reine, n'est-ce pas? reprit-elle en essayant de sourire. Sans courage!... Oh! je ne suis pas toujours ainsi; mais je ne sais quelle angoisse m'oppresse, il me semble que nous sortons de la lumière pour entrer dans une ombre opaque et sans issue. Ah! j'ai beau vouloir le chasser, un pressentiment funeste me tient dans ses serres et me dévore le cœur.
Et elle cacha sur l'épaule de Lila son visage inondé de larmes.
Bussy, agenouillé devant elle, lui baisait les mains.
— Hélas! elle m'ôte toute ma force! disait-il; la voir souffrir est une torture impossible à supporter.
— Ma douce reine, ne te laisse pas abattre à ce point, dit Lila en lui caressant les cheveux ; la secousse trop brusque de cette séparation est affreuse, c'est vrai; mais l'ambassadeur ne devait pas rester toujours; songe qu'il reviendra victorieux, et que, d'ici là, la renommée nous parlera de lui.
Ourvaci abaissa ses beaux yeux humides sur le jeune homme.
— Eh bien, dit-elle, s'il meurt, je mourrai. Puis, elle s'attrista de nouveau.
— Hors de ce monde, nous ne serons pas réunis, s'écria-t-elle; j'oubliais que le ciel de mes dieux n'est pas celui des siens.
— Mon seul dieu c'est toi, mon ciel c'est l'air qui t'enveloppe, cria-t-il. Mais, si cela peut te rassurer, j'adore Brahma, Indra, Ganésa et l'effrayante Kali qui danse sur des cadavres, et le dieu bleu qui vogue sur la mer de lait, et tous ceux que tu voudras; s'il y a quelque sacrifice, quelque cérémonie à accomplir, je suis prêt.,
— Pardonne-moi, j'étais folle, dit Ourvaci, j'ai honte vraiment d'amollir ton courage par le spectacle de ma lâcheté ; les jours et les nuits ne me manqueront pas pour exhaler ma douleur; tant que tu es là, il reste encore de la joie. Demandons nos chevaux, Lila; nous accompagnerons l'ambassadeur jusqu'aux limites de nos domaines.
Une heure plus tard, ils franchissaient ensemble le portique du palais, et le marquis, se retournant une dernière fois, embrassait d'un long regard cette demeure où il avait été si heureux.
— Ah! s'écria-t-il, l'inscription, qui ment aujourd'hui sur les ruines somptueuses d'un édifice de. Delhi, serait à sa vraie place sur la porte de ce palais : S'il est un paradis sur terre, c'est ici! Certes, la douleur qu'éprouva Adam n'était pas plus poignante que la mienne lorsqu'il sortit de l'Eden, et pour-
tant il n'emportait pas, comme moi, l'espoir d'y revenir.
Du haut d'une des terrasses, dissimulé derrière un arbuste, quelqu'un regardait l'ambassadeur partir. C'était le ministre Panch-Anan.
11 s'était si bien effacé, tenu à l'écart pendant ces jours si doux pour les amants, feignant de s'absorber dans le soin des affaires, pour laisser à la reine toute sa liberté, qu'on l'avait presque oublié; mais il n'oubliait pas, lui, et le regard dont il accompagnait l'étranger, était gros de haine et de menaces.
Les cavaliers dépassèrent la ville et, piquant leurs montures, galopèrent en silence, cherchant à se dissimuler l'un à l'autre leur désespoir.
Le moment de la séparation vint pourtant, ils s'arrêtèrent, osant à peine se regarder. La princesse, plus courageuse d'ordinaire, semblait à son tour accablée.
— Je ne puis m'empêcher de croire, dit-elle, que la destinée nous garde quelque trahison. Mon œil droit frémit, et j'ai vu tout à l'heure un oiseau fatal voler à notre rencontre. On veut rire des superstitions, ne pas croire aux pressentiments, et pourtant le cœur se glace quand les présages menacent un être cher.
Ourvaci, pâle comme une perle, se taisait.
— Le vrai, le seul malheur, c'est de se quitter, dit Bussy. Il n'en peut être de pire; l'absence n'est-elle pas soeur de la mort ?
Il leur baisa les mains rapidement.
— Adieu! cria-t-il en s'enfuyant, je reviendrai. Mais lorsqu'un mouvement du terrain lui eut mas-
que la reine, qu'il ne la vit plus en se retournant, une horrible douleur lui tordit le cœur, et, à son tour, il fut frappé par une crainte affreuse, il lui sembla que le vent qui passait lui criait à l'oreille : Tu l'as vue pour la dernière fois.
Il s'arrêta sans souffle, terrifié. Puis tout à coup, s'écria :
— Je ferai mentir cet affreux pressentiment, je ne l'ai pas vue pour la dernière fois.
Et il remonta la pente au galop.
Ourvaci était toujours à la même place, immobile. Elle l'aperçut, courut à lui, et, tandis que leurs chevaux se cabraient, dans une étreinte éperdue, ils échangèrent un baiser plein d'horreur et de délices.
RAHOU
C'est un grand tapage, un bruit métallique, retentissant, de boucliers heurtés violemment par le pommeau des sabres, de grands tambours, rapidement battus, de cymbales qui vibrent, et les cris de toute une armée se mêlent à ce tumulte.
La pleine lune verse sa lumière sur les blancheurs du camp mahratte, où les guerriers éveillés, la plupart en vêtement de nuit, agenouillés ou debout, ont tous les yeux au ciel. On distingue des figures énergiques et fines, sous le hérissement particulier de la barbe, partagée en deux, et peignée à rebroussepoil.
La manœuvre de Bussy a parfaitement réussi : les ennemis se sont repliés au plus vite vers leurs frontières menacées. Dans plusieurs escarmouches déjà, cette célèbre cavalerie mahratte, dont l'impétuosité balayait tout d'ordinaire sur son passage, pour la première fois est restée sans effet : une infranchis-
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sable barrière de mitraille a toujours arrêté son élan. Maintenant, toute l'armée est réunie, avec son roi, Balladji-Rao, au milieu d'elle, à une journée de marche des Français, et une bataille décisive est imminente. Mais, pour l'instant, un danger plus grave que celui des combats menace le monde et agite tous les esprits ; les astrologues l'ont prédit : Rahou, le monstre sans corps, va dévorer la lune.
L'on fait tout ce bruit pour l'efl'rayer et l'éloigner de sa victime, qui, toute pâle, roule dans le ciel limpide comme fuyant, épouvantée. Mais déjà le dragon avide l'atteint; sa gueule noire vient de saisir le bord de la courbe pure et brillante, les dents cruelles la mordent, l'échancrent; Tchandra ne peut plus échapper, Rahou ne la lâchera pas, il l'avalera, plongeant ainsi le monde dans la nuit.
Alors des invectives , des imprécations éclatent, mêlées à des hurlements de désespoir, croissant à mesure que l'astre disparaît entre les mâchoires du monstre.
— Va-t'en! va-t'en, hideux vampire! mauvais génie qui traîtreusement te glissas parmi les dieux, tandis qu'ils barattaient la mer!
— Infâme voleur! tu leur dérobas un peu de l'amrita d'immortalité, afin de ne pas mourir.
— Mais les deux yeux du ciel, l'œil d'or et l'œil d'argent, t'ont reconnu et dénoncé.
— Alors, Vichnou furieux t'a tranché la tête, et elle roule dans l'espace loin de ton corps,
— Et tu poursuis sans cesse ceux qui t'ont trahi, pour te venger en les dévorant.
— Brûle-lui la langue, Tchandra, répands sur ses gencives impures un poison tellement corrosif que l'horrible Rahou soit forcé de s'enfuir, en hurlant de douleur, après l'avoir rejetée dans le ciel.
Quand l'ombre fut complète, le vacarme grandit encore, les cris redoublèrent, les cymbales et les tambours semblèrent pris de folie.
Mais tout à coup, une voix formidable, qui semblait le rugissement du monstre qui mangeait la lune, couvrit ses clameurs. L'horizon se raya d'éclairs, et des globes, rouges comme des braises, passèrent en sifflant : les Français canonnaient le camp mahratte.
La surprise fut complète. A la terreur superstitieuse, succéda une épouvante plus sérieuse, une stupeur qui ûta toutes leurs facultés à ces hommes demi-nus, perdus dans l'ombre. Ils ne savaient même pas de quel côté fuir, à travers la fusillade ininterrompue qui les enveloppait de nuages. « On ne respirait, dirent-ils plus tard, que feu et fumée. »
Quand Rahou eut rejeté la lune, et que la clarté revint, elle illumina les baïonnettes françaises à la place où était tout à l'heure le camp. Les Mahrattes qui l'occupaient encore étaient morts ou prisonniers, tout le reste avait fui ; Balladji-Rao, en chemise, ne s'était échappé que grâce à un cheval, rencontré sur sa route, et qu'il avait enfourché.
Cette victoire, qui rompait l'antique prestige des guerriers mahrattes, les plongea, pour la première fois peut-être, dans un morne découragement, et, quand Balladji-Rao eut compris que le général français ne comptait pas se reposer et continuait sa
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marche vers Pounah, il fit des propositions de paix.
Bussy les accueillit volontiers, et, impatient de voir Salabet-Cingh, qu'il n'avait pu rejoindre encore, décida d'aller conférer lui-môme de la paix avec le roi, et laissant le commandement à Kerjean, rebroussa chemin vers le camp du soubab, qui était, comme toujours, une ville ambulante.
Lorsque le marquis entra sous la tente royale, Salabet se leva vivement, et courut à lui.
— Ah! Gazamfer, s'écria-t-il, tes triomphes sur les Mahrattes mettent le comble à notre gloire! Heureux le roi que tu protèges; défendu par ton bras, il n'a rien à redouter du sort.
— Ne parlons pas de moi, dit Bussy avec émotion; après les faveurs dont tu m'as comblé, c'est à genoux que je dois te demander pardon de n'avoir pas su deviner un cœur comme le tien.
— Enfin, tu m'aimes donc? s'écria le roi avec une charmante expression de bonheur, en ouvrant ses bras au marquis, c'est là ma plus grande victoire! Tu ne sais pas ce que tu m'as fait souflVir, et quel supplice c'était pour moi de recevoir tout d'un homme qui me haïssait. Vois-tu, j'aurais donné mon royaume pour fondre cette glace de ton regard, et y faire luire ce chaud rayon d'amitié qui s'en échappe aujourd'hui. Méchant, qui n'a pas compris que je savais son secret, et que j'étais heureux de pouvoir enfin lui témoigner ma reconnaissance par un sacrifice digne de lui.
— Ah; j'étais fou, aveugle et stupide, et plus le charme de ta personne m'entraînait vers toi, plus tu
te montrais digne de mon amour, plus la jalousie me dévorait.
— Oui, tu as même songé à me tuer, dit le roi; j'ai vu ma mort écrite dans l'expression de ton visage, quand je venais vers toi, plein d'impatience, t'apporter le bonheur.
— C'est vrai, dit Bussy, j'ai eu cette pensée horrible, toute ma vie ne suffira pas à la racheter
— Tais-toi, c'est oublié, dit le roi; je me suis vengé d'ailleurs en te laissant souffrir quelques jours de plus ; pourtant, en fermant de mon sceau la lettre que je voulais d'abord te donner ouverte, je ne pouvais retenir mes larmes à l'idée que je prolongeais ta peine. Mais, j'avais tout fait pour t'éclairer. Je ne pouvais rien de plus; il n'est pas dans nos coutumes de parler le premier à un homme, fût-il notre frère, de la femme qu'il aime; contre toutes les convenances, je t'ai cependant nommé plusieurs fois Radiah, ma favorite, pour t'entraîner à m'ouvrir ton cœur, en te laissant voir que le mien était pris ; mais tu n'as pas su me comprendre.
— Je suis indigne de ton pardon, dit le marquis ; mes torts sont si graves que leur poids m'accable ; ils laisseront, malgré ta magnanime bonté, une ombre dans ton esprit.
— Tu me méconnais encore, Gazamfer, si tu crois que je te garderai la moindre rancune, l'amitié est pour moi une chose rare et sacrée que rien n'ébranle. Je t'ai donné la mienne spontanément et tout entière, tellement que l'immense gratitude que je te dois n'a rien pu y ajouter. Et, tu le vois, en ce moment, l'ami
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oublie le roi ; je ne le demande pas ce qui t'amène, ni quels sont les papiers que tu portes.
— Ce sont les propositions de paix de Balladji- Rao, dit le marquis; j'ai fait avertir Rugoonat-Dat de me rejoindre auprès de toi, afin que nous puissions, sous tes ordres, arrêter les conditions.
La belle et douce figure du brahmane parut à l'entrée de la tente.
— Il m'aime, vizir, et c'est grâce à loi, s'écria le roi; tu peux me demander, pour cela, telle faveur que lu voudras!
Dans un frais bouquet de palmiers, au bord de la mer, une maison assez petite, isolée, apparaît tout environnée de sables brûlés de soleil. Les tattys, en roseaux tressés, sont baissés devant les fenêtres, et un noir, allant de l'une à l'autre, les arrose sans relâche à l'aide d'une pompe. Ce bruit d'eau qui ruisselle est le seul qui se fasse entendre. La maison semble morte au milieu de ce grand paysage simple, nu, où les solitudes du ciel, de la mer et des sables, se superposent.
Le long de la côte cependant, quelque chose semble rouler, et s'approche avec une extrême rapidité.
Le nuage soulevé laisse deviner bientôt un cavalier couvert de poussière, qui harcèle sans pitié son cheval. C'est vers la maison qu'il se dirige. Il franchit la porte ouverte de la palissade qui l'entoure et, sautant à bas de sa monture, gravit en courant les marches de la véranda.
De l'intérieur, quelqu'un vint au-devant de lui.
— Eh bien, Naïk? demanda anxieusement celui qui entrait et qui était Arslan-Khan.
Le paria avait le visage inondé de larmes.
— Il est mort?
— Non, il vit ; mais l'espoir fuit de nos cœurs, comme le vin d'une coupe brisée.
— Allah est grand ! il peut faire un miracle. Naïk secoua la tête.
— Venez, dit-il, mais ùtez vos armes, la vue de l'acier lui fait peur.
— Bussy a peur d'une épée ! Hélas, il est bien perdu, dit Arslan, les yeux humides. Je suis certain maintenant qu'on voulait m'éioigner en me désignant pour porter au Mogol le tribut du roi. Parti au milieu de la joie et des triomphes, je retrouve, après quelques mois, désastre et malheur.
— L'assassinat de Rugoonat-Dat a été le premier •éclair de cet orage terrible, dit Naïk.
— L'assassin, c'est ce misérable Panch-Anan !
— Je n'en ai pas douté un moment; le ministre avait parlé d'une lettre dangereuse, écrite par lui à la princesse Lila, et qui avait été interceptée. Aussi, quand j'ai vu le cher brahmane mort, une inquiétude affreuse s'est emparée de moi. J'étais sûr de notre cuisinier et tous les plats arrivaient sur la table enfermés et scellés par lui. Mais j'avais supplié le maître de ne pas boire, même une goutte d'eau, hors du palais et il me l'avait promis en riant, ne croyant •pas au danger. Malgré cela, je ne vivais pas, j'avais le pressentiment du poison. Hélas I un jour, en sor-
tant d'une conférence avec le nouveau ministre, Seid-el-Asker-Khan,dont la figure faussement humble me faisait horreur, le maître est tombé évanoui et on l'a rapporté au palais sans qu'il ait repris connaissance. Il m'avoua, lorsqu'il revint à lui, avoir bu quelques cuillerées d'un sorbet qu'il ne pouvait refuser, le ministre lui-même le lui ofïVant. Il avait très chaud, dit-il, puis un froid subit l'avait glacé. Contre tout espoir, pourtant, il se remit vite et se moqua de ma persistante angoisse. Bientôt son caractère changea; lui, si séduisant dans ses manières et dont l'accueil, malgré sa grande dignité, était toujours si cordial, devint d'une hauteur extraordinaire avec tout le monde, tellement que M. de Kerjean ne lui parla plus et est encore aujourd'hui mortellement fâché contre lui. Des colères subites, sans cause, lui venaient, et alors il n'épargnait personne, pas même le roi, qui a fait preuve d'une patience bien rare. C'est alors qu'arriva cette nouvelle incroyable, d'un nouveau prétendant, soutenu par les Anglais, s'avançant avec des forces considérables vers Aurengabad. En la recevant le général parut troublé; pour la première fois son sang-froid l'abandonna, il hésita, et, quand l'ennemi approcha, au lieu de défendre la ville, à la stupeur de tous, il ordonna la retraite et fit partir le roi pour Hyderabad. Je ne reconnus que trop l'action d'un poison lent qui, avant de tuer son corps, allait détruire la gloire du bien-aimé héros. Il eut quelques éclairs encore, puis faiblit, sembla redouter un combat. L'ennemi occupa la ville, confisqua les trésors, et Bussy, le héros de Gengi, le triomphateur.
parla de fuir vers Pondichéry. Dupleix, par de prodigieux: efforts, atténua un peu le désastre, put tenir dans Hyderabad, et je crois que le capitaine Kerjean a reçu des ordres secrets; c'est lui qui dirige tout, depuis que la maladie du général, prenant des allures mortelles, nous obligea à l'amener ici, espérant quelque soulagement des fraîches brises de la mer.
Arslan-Khan, la tète dans ses mains, sanglotait. ■ — Qui le soigne? demanda-t-il.
— Le médecin du roi est ici, il ne l'a pas quitté, dit Naïk, mais il s'avoue impuissant et ne peut découvrir quel est le poison qui tue lentement un homme si jeune et si robuste. Une fièvre terrible le brûle sans relâche, lui donne des accès de fureur, des colères folles où il retrouve des forces pour tout briser; mais ces crises cessent depuis quelques jours pour faire place à un délire plus calme, à des craintes d'enfant et à des somnolences funestes qui, au dire du médecin, annoncent la fin.
— Ah! je le vengerai! s'écria Arslan, j'en fais le serment sacré, je saisirai ce misérable brahmane et j'inventerai pour lui des douleurs atroces. Je ferai durer son agonie des jours et des mois, je le tuerai lambeau à lambeau. Mais, hélas! tout son sang impur ne rachètera pas une goutte de celui de notre ami!
— Le maître est éveillé , dit un serviteur qui apparut et disparut aussitôt.
— Crois-tu qu'il me reconnaîtra? demanda Arslan, qui entra en tremblant dans la chambre.
Conquête du paradis. 23
C'était une salle nue, presque vide, maintenue très fraîche et dans un demi-jour. Au milieu, sur un lit de jonc, sans drap ni couverture, le marquis gisait, enveloppé seulement d'un peignoir de soie. Couché sur le dos, le regard vague, ses cheveux noirs répandus en arrière, on eût pu le croire mort, sans les mouvements nerveux qui l'agitaient par moments et sa respiration haletante.
Arslan s'approcha et contempla avec désespoir ce visage beau encore, mais livide, avec deux cercles noirs autour des yeux, auxquels la fièvre donnait un éclat effrayant. Il s'agenouilla, prit et baisa la main du mourant, et cette main le brûla comme une braise rouge. Cependant, le punka agitait l'air violemment, et Marion ne cessait de mouiller d'eau fraîche le front de son maître.
— 11 ne me voit pas! murmura le guerrier: il ne m'entend pas!
Au son de cette voix, Bussy brusquement se souleva et regarda qui était là, puis il se rejeta du côté de la jeune fille.
— Monseigneur ne reconnaît pas Arslan-Khan?
— Oui, dit-il, je sais, il vient pour me tuer.
— Quelle punition 1 s'écria l'umara.
Mais le malade oublia aussitôt, retomba dans son immobilité et dans son silence.
— Où donc est le médecin? demanda Naïk.
— Il est allé se reposer; il ne peut plus rien. « IjC malade ne passera pas la nuit, a-t-il dit, et il est inutile de le tourmenter, avec des potions qu'il refuse de prendre. »
— Nous sommes ici trois qui donnerions avec joie notre vie pour le sauver, s'écria Arslan, qui se tordait les bras, et nous ne pouvons rien.
Bussy sommeillait de nouveau; ses fidèles amis se turent et demeurèrent immobiles, anéantis dans cette attente atroce d'un malheur inévitable.
L'heure passa et la journée, dont la clarté finit brusquement dans un de ces orages subits et terribles, fréquents dans l'Inde. La mer se mit à rugir, le ciel s'embrasa, le vent, la pluie, le tonnerre assaillirent la maison qui semblait vouloir s'écrouler.
Ceux qui veillaient, absorbés dans leur douleur, s'en inquiétèrent à peine. Le médecin , réveillé, était revenu dans la chambre du malade et avait fait assujettir les fenêtres et fermer la porte.
Vers le milieu de l'ouragan, Bussy se souleva sur son lit , le visage contracté , crispant ses mains sur sa poitrine comme si un poids l'étouffait; puis, après un profond soupir, il retomba en arrière, sans souffle.
— C'est la fin! dit le médecin.
A ce moment, un tourbillon de vent entra dans la chambre, affolant les lumières; la porte s'était ouverte et une voix cria :
— Toute fin est un commencement!
Arslan se précipita comme en délire, pour baiser ses genoux, aux pieds de l'être extraordinaire qui venait d'entrer.
— Allah m'exauce, s'écriait-il, il a fait un miracle. Le nouveau venu, d'une maigreur fantastique,
avait des veux scintillants comme des étoiles sous sa
<;hevelure embrouillée; il était nu, moins un langouti d'étoffe rouge, et ruisselait de pluie.
— Le fakir! murmura Naïk en joignant les mains avec un éclair d'espoir dans les yeux.
— Oui, c'est moi; vous m'embrasserez plus tard, dit Sata-Nanda en laissant glisser à terre un sac en peau de crocodile qu'il portait sur le dos.
Il se hâta d'ouvrir ce sac et en tira plusieurs flacons et une grande quantité de larges feuilles rugueuses et velues fraîchement cueillies. Alors il s'approcha du malade, attacha sur lui, longuement, un regard fixe et lui passa à plusieurs reprises les doigts sur le front, sur les yeux et sur la poitrine.
— C'est un dieu, disait Arslan ; s'il est venu, il le sauvera.
— Demain, il était trop tard, dit le fakir.
Il arracha le peignoir de soie qui enveloppait Bussy, et, sans égards pour la finesse et la blancheur de sa peau, il se mit à la frictionner rudement, avec une poignée des feuilles qu'il avait apportées.
— Tu n'ignores pas, lui dit le médecin, que cette plante contient un poison violent.
— Si je l'ignorais, je ne m'en servirais pas. D'ailleurs , qu'importe , puisque tu juges ton malade mort.
— Quel est ce fou? demanda tout bas le médecin à Naïk.
— C'est un saint homme qui connaît tous les secrets de la nature. Il a été enterré pendant six mois.
Le médecin du roi haussa les épaules et jeta un regard dédaigneux au fakir, qui se démenait comme
un démon, frictionnant toujours, en renouvelant souvent les feuilles.
— Voyez, voyez! s'écria-t-il après une heure de ce manège, la peau rougit et devient moite.
— Voilà qui serait merveilleux ; nous avons, sans résultat, tout essayé pour obtenir la transpiration.
— Vous n'avez pas fait ce qu'il fallait : à un poison il fallait opposer un autre poison.
— Il est certain qu'une légère moiteur assouplit la peau, dit le médecin au comble de la surprise, en touchant le bras du malade .
— Eh bien, puisque tu ne me crois plus aussi fou, à ton tour de frictionner, je n'ai plus de force; légèrement maintenant, et moins vite.
Le médecin obéit, prit la place de Sata-Nanda, qui lui passa une poignée de feuilles.
Alors le fakir se fit donner une coupe et y versa le contenu d'un de ses flacons, puis quelques gouttes d'un autre, les mesurant avec le plus grand soin.
— C'est encore un poison, dit-il.
— Mais le malade est hors d'état de rien avaler; depuis hier il refuse toute boisson.
— Il prendra celle-ci.
Sata-Nanda s'approcha du marquis, dardant sur lui son regard fixe :
— Bois ceci, mon fils, je le veux, dit-il d'une voix impérieuse.
Sans ouvrir les yeux, Bussy fit un effort pour soulever sa tète.
Lentement, le fakir lui fit vider toute la coupe.
^l02 LA CONQUÊTE DU PARADIS
— Eh bien, à quoi songes-tu? dit-il au médecin qui le regardait d'un air un peu effrayé.
— Serais-tu sorcier?
— Peut-être! As-tu donc peur des sorciers? Va, frotte; ou, si tu es las, donne ta place à un autre.
Le médecin se remit à frictionner, tandis que Sata- Nanda soufflait légèrement sur le front du malade.
Tout à coup celui-ci ouvrit les yeux, se dressa d'un air irrité en criant :
— Finirez-vous bientôt de m'écorcher vif?
— Il sent le mal, il est sauvé! s'écria le fakir, qui se mit à exécuter les plus extraordinaires gambades.
Bussy le regardait dans une indicible stupeur, sans manifester de crainte cependant; puis il se laissa retomber avec accablement, mais d'un mouvement souple et vivant.
— Apportez-moi tout ce que vous avez d'étoffes de laine, dit le fakir qui reprit son sérieux.
Il enveloppa soigneusement le jeune homme et lui ordonna de dormir :
— Repose-toi bien et longtemps; après cela, je réponds de toi.
Bussy ferma les yeux, et, lui qui depuis tant de jours restait étendu sur le dos, se tourna sur le côté pour dormir.
Pour être moins étrange dans ses manifestations, la joie de ceux qui tout à l'heure touchaient le fond du désespoir, n'en était pas moins violente.
— Eh bien, si vous êtes contents, donnez-moi à manger, dit le fakir en s'asseyant sur le plancher, le menton entre ses genoux; voilà trois jours que je
galope sans avoir avalé autre chose que quelques dattes, saisies au vol en passant sous les arbres.
Naïk sortit en courant pour faire préparer un repas. Le médecin s'assit à côté de Sata-Nanda.
— Allah est grand, dit-il; ce que je viens de voir m'émerveille. Vends-moi ton secret, je payerai le prix que tu voudras.
— Te le vendre! pourquoi faire? Je te le donnerai bien volontiers, et je t'expliquerai comment le poison que j'ai combattu ne s'attaque qu'aux nerfs et a beaucoup de ressemblance, dans ses effets, avec la rage; mais tout cela plus tard, quand j'aurai mangé et dormi.
— Je m'incline devant ta science et ta générosité, dit le médecin; tu es vraiment au-dessus des hommes.
L'orage avait cessé, la mer seule grondait encore. Tous, accablés de fatigue, s'endormirent bientôt, excepté Naïk qui, accroupi au pied du lit, regardait, avec une joie muette, son maitre dormir d'un sommeil presque calme.
Le fakir s'éveilla dès que le jour parut, étira ses longs membres de sauterelle, et alla relever un store pour laisser entrer du jour. Il vit alors, aplati sur le sol du jardin, les pattes raides, le cou allongé, l'œil vitreux, le chameau qui l'avait amené.
— Pauvre bête, murmura-t-il, je t"ai sacrifiée, mais ta vie sauve celle d'un homme.
Il s'approcha du marquis toujours endormi et le contempla avec émotion :
— Si jeune, si fort, si sain, la mort le prenait, si je
ne m'étais pas à temps souvenu de lui, dit-il à demivoix; quelques heures d'oubli encore, c'était fini, et ma douleur eût été profonde. Pourquoi? je ne sais; quel attrait m'attire vers lui? pourquoi, parmi ceux qui peuplent ma solitude, est-il le mieux aimé? est-ce uniquement parce qu'il possède la triade magique : l'harmonieux équilibre du cœur, de l'esprit et du corps, qu'il est bon, intelligent et beau? N'importe, aujourd'hui que je lui rends la vie, il me semble qu'il est mon fils.
Il se pencha vers le jeune homme, lui releva doucement les cheveux et le baisa sur le front.
Bussy ouvrit les yeux, regarda longuement le fakir, puis un faible sourire desserra ses lèvres.
— Me connais-tu? demanda Sata-Nanda.
— Tu es quelqu'un que j'aime; qui? je ne sais pas.
— Ah! s'écria Arslan, ce n'est donc pas un rêve! Il est sauvé !
La convalescence fut longue, les forces lentement revinrent.
Mais l'esprit restait affaibli, et le jeune homme eut une rechute terrible le jour où, sur ses instances, on le mit au courant des désastres qu'avait causés sa maladie : la retraite ordonnée par lui, la fuite du roi à Hyderabad, la capitale occupée par l'ennemi :
— C'est elle! cria-t-il. elle m'a déshonoré! Et il tomba comme foudroyé.
Sata-Nanda eut besoin de toute sa science pour le rappeler à lui.
Quand il se releva, ce n'était plus le même homme; on eût dit que le meilleur de lui-même était mort,
qu'il se survivait, et que, subitement, la flamme de sa jeunesse s'était éteinte.
11 promena sur ses amis un regard dont l'expression leur serra le cœur.
— Si vous m'aimez encore, malgré mon abaissement, vous, mes fidèles, dit-il, ne me parlez jamais de Bangalore, et éloignez de moi tout ce qui pourrait me rappeler ce lieu maudit.
— Mon maître!.,, s'écria Naïk en se précipitant à ses pieds.
Mais le marquis le repoussa, avec une douceur glacée.
— Donne-moi de quoi écrire, dit-il.
Et il écrivit, très posément, une courte lettre.
— Mes amis, dit-il d'une voix grave, lorsqu'elle fut fermée et scellée de son sceau, je demande, au gouverneur de rinde, la main de Mademoiselle Chonchon. Je veux voir s'il me jugera encore digne d'être son gendre, ou si, à ses yeux, la honte des derniers jours efface toutes mes victoires.
— 0 père! dit tout bas Arslan à Sata-Nanda, qui, le menton entre les genoux, regardait d'un air impassible, toi si puissant, toi qui sais tout, le laisseras-tu creuser un tel abîme entre lui et le bonheur?
— Gagnez le messager qui doit porter cette lettre, et qu'il ne la porte pas, dit le fakir à demi-voix.
En attendant la réponse de Dupleix, le marquis passait ses journées à faire des armes avec Arslan- Khan. De sa maladie, un tremblement lui restait dans le bras droit, qui le désolait. A force d'exercice pour-
tant, cette faiblesse s'atténua et bientôt disparut complètement.
Un courrier de Pondichéry arriva apportant une lettre très urgente de Dupleix, et qui ne pouvait être encore la réponse à celle que lui avait adressée Bussy.
Le marquis ouvrit la lettre et, quand il eut fini de lire, il se tourna vers ses amis.
— Rien que des malbeurs, dit-il froidement. On a intercepté une lettre du traître Seid-el-Asker-Khan au gouverneur de Madras, et l'on tient les fils d'un complot très bien ourdi : les Mahrattes rompent la paix et s'allient à Aazi-ed-din, le nouveau prétendant, et aux Anglais; le ministre enlève le roi. pour l'arracher à l'influence française, et le conduit vers Aurengabad. On a éparpillé nos troupes de tous côtés, de façon à les affaiblir, et on a tout employé pour les démoraliser. Les renforts que Dupleix attendait ne viendront jamais; notre compagnon d'armes, le major de La Touche, a brûlé en mer avec les sept cents hommes qu'il amenait. Le gouverneur me supplie, même si je ne suis pas complètement rétabli, de partir immédiatement pour reprendre le commandement de l'armée. « Vous ne serez pas rendu à Hyderabad, me dit-il, que vous sentirez la nécessité de ce voyage et que tout y était perdu sans votre présence. Les lettres que je reçois me font dresser les cheveux. La débauche en tout genre y est poussée à l'excès et la nation tombée dans un mépris que vous seul pouvez faire cesser. »
Le marquis referma la lettre.
— Notre tâche est rude, dit-il, mais je vois dans les yeux étincelants de mon père Sata-Nanda, que je triompherai, ou qu'au moins je saurai mourir de façon à restaurer ma gloire. En route, amis! et sur l'heure! Mon départ a tout perdu, mon retour sauvera tout !
LE REVEXANT
La tente est immense, doublée de pourpre et ouverte toute grande. On aperçoit au fond, dans un fauteuil fleurdelisé, un homme, à l'habit chamarré de broderies d'or, le chapeau sur la tête, aussi pâle que la poudre de ses cheveux. Prés de lui se groupent les officiers de l'état-major, quelques-uns assis sur des tabourets, la plupart debout. La garde européenne et la garde hindoue, l'une à droite, l'autre à gauche, sont alignées.
Au dehors, on entend le profond bourdonnement d'une foule et, à peu de distance, au-dessus des remparts crénelés, les dômes et les minarets d'Aurengabad se profilent sur le ciel pur.
On se réveille d'un cauchemar, et, toute joyeuse, la population de la ville est venue faire fête à l'armée qui campe hors des murs ; les mères cherchent leurs fils, des frères se retrouvent et s'embrassent avec effusion; on rit, on pleure aussi en comptant ceux qui
manquent, et l'on ne se lasse pas d'interroger et d'écouter les vainqueurs. Une histoire merveilleuse, qu'on se chuchote de houche à oreille, parmi les musulmans, fait pousser des cris de surprise aux nouveaux venus, à qui on la répète tout bas. C'est que le général français, qui revient triomphalement, après avoir dispersé, d'une façon toute fantastique, les adversaires les plus redoutables, est mort empoisonné, et que son ombre est revenue, pour conduire l'armée à la victoire et rendre au nom français tout son prestige.
Malgré le grand secret que l'on se jure les uns aux autres, quelques mousquetaires, et des grenadiers, ont eu vent de ce bruit, et s'en irritent fort. Cependant beaucoup parmi eux sont tout près de le croire, tellement ils ont trouvé leur commandant différent de luimême, eux qui l'ont connu si libre desprit pendant les combats, d'un enjouement si cordial, sachant, mieux qu'aucun autre, faire oublier les peines avec un sourire ou un mot flatteur, leur communiquant une ardeur folle par l'éclair héroïque de son regard. Cette fois il s'est montré d'une sévérité implacable, muet hors des commandements, ne paraissant voir personne et d'un visage si froid et si pâle, que vraiment ils avaient eu par moments l'impression d'être conduits par un spectre.
On jette dans l'intérieur de la tente, des regards furtifs, qui ne sont pas exempts de terreur, malgré le resplendissant soleil, peu propice aux apparitions, qui baigne la plaine.
La scène qui se passe dans la tente n'a cependant
rien de surnaturel. Le capitaine de Kerjean vient de s'approcher du général et s'incline profondément devant lui.
— Monsieur le marquis, dit-il, j'ai une prière à vous adresser; mais je veux d'abord vous demander ma grâce. Je me suis rendu tellement coupable envers vous que je n'ose pas, pour me faire pardonner, invoquer l'indulgence d'une franche amitié, dont je ne suis plus digne.
— Ce que vous avez pu faire contre moi était pour le bien de la nation, dit Bussy, et il y a lieu de vous féliciter.
— Je vous ai dénoncé à mon oncle, s'écria Kerjean avec douleur, je vous ai accusé de lâcheté, vous !
La pâleur de Bussy redoubla, mais il répondit avec <-alme :
— Eh bien, n'étais-je pas un lâche? Que ce fût par l'effet perfide d'un poison, cela ne vous regardait pas, et il était de votre devoir d'avertir Dupleix.
— Je suis resté sous vos ordres, avec un visage menteur, quand j'avais en ma possession le brevet qui me donnait le commandement en votre place. Je veux que vous sachiez toute mon infamie.
Et il lui tendit un parchemin plié.
— Vous avez très sagement agi, dit Bussy en repoussant le papier, gardez soigneusement ce brevet pour le cas oîi je viendrais à manquer.
Kerjean fut effrayé de la douceur froide avec laquelle le marquis lui répondait, sans presque le regarder; il comprenait que ce calme ne masquait
ni colère, ni rancune, mais n'était pas cependant le pardon généreux de Tamitié.
— Je vous en conjure, dit-il, maintenant que, par votre valeur, notre domination est rétablie plus solidement que jamais, songez à vous, la maladie ne vous a pas fait grâce encore.
— Puisque l'honneur est sauf, le reste importe fort peu. Mais vous aviez, je crois, quelque chose à me demander.
— Ma sœur Louise se marie avec M. de Moracin ; on m'attend pour les noces à Pondichéry, et je sollicite quelques semaines de congé.
— C'est trop juste, prenez le temps qu'il vous faut. Vous pourrez partir dès demain si vous voulez.
— Mon général, j'ai l'honneur de prendre congé de vous.
Bussy lui tendit la main :
— Dieu vous garde! dit-il.
— Qu'a-t-il donc? se demanda Kerjean en s'éloignant, on dirait que cet affreux poison, en laissant vivre son corps, a tué son âme; il est certain que le monde entier lui est parfaitement indifférent, il ne semble plus capable d'éprouver aucun sentiment, ni joie, ni affection, ni haine, ni colère. Son approche m'a glacé comme celle d'un tombeau.
Les tambours battirent aux champs, et les timbales résonnèrent, au milieu des acclamations de la foule. Le roi, accompagné du ministre, s'avançait pour recevoir, aux portes de la capitale reconquise, le triomphateur qui venait de le sauver, lui rendre publiquement hommage.
Salabet-Cingh se jeta dans les bras de Bussy, qui fit un violent effort pour lui montrer un visage souriant.
— Ah! mon frère! s'écria le jeune roi, en pleurant d'émotion, te voir vivant, voilà pour moi la vraie victoire, celle pour laquelle j'aurais donné avec joie toutes les autres.
— Ton cœur ne s'est pas un instant démenti, je le sais, dit Bussy; toi seul excusais ma démence, t'en attristant au lieu de t'en irriter; aussi je me suis arraché des bras de la mort, pour venir défendre ton trône, que des traîtres voulaient renverser.
— Que je suis heureux d'être de nouveau sous ta protection! dit le roi.
— Elle ne te fera pas défaut tant que je vivrai ; sois vigilant, néanmoins; le pire des traîtres est plus près de toi que tu ne penses.
Rien n'était plus pitoyable à voir que la contenance du ministre, Seid-el-Asker-Khan, qui croyait entendre son arrêt de mort à chaque parole de Bussy; il devenait vert, puis pourpre, et les efforts qu'il faisait pour cacher son épouvante redoublaient son trouble. Depuis quelque temps déjà, cependant, en voyant celui quil avait voulu tuer, devenir plus redoutable que jamais, il rampait à ses pieds, lui écrivant les lettres les plus soumises, s'humiliant jusqu'à la servilité. Le marquis était résolu, abandonnant sa vengeance personnelle qui lui importait peu, à faire servir cette terreur aux intérêts de sa politique. Le vizir, pour conjurer la menace, toujours suspendue sur lui, serait heureux de prévenir les moindres désirs du général, qui les lui
laisserait deviner, évitant ainsi l'ennui de solliciter des faveurs et se les faisant offrir.
Aussi, quand il entendit Bussy parler d'un traître tout proche du roi, le ministre s'élança-t-il vers le jeune Français, s'agenouillant presque à ses pieds.
— Glaive de l'État ! s'écria-t-il, en déroulant un firman scellé du sceau royal, la Lumière du Monde a trouvé, comme moi, que les troubles qui se sont produits parmi les troupes sous tes ordres, à propos des soldes non payées, ne devaient plus se renouveler, et elle donne aux Français, sur la cote orientale de l'Inde, les quatre provinces de Rajamendry, d'EUore, de Chicacole et de Nastafanagar, dont les revenus suffiront amplement à l'entretien de l'armée, et l'assureront contre tout événement.
— C'est bien, dit Bussy, qui prit le traité et le passa à son secrétaire, après l'avoir lu; il est juste que ceux qui défendent le royaume soient les premiers payés de leurs peines.
Seid-el-Asker-Khan , jugeant le terrible général apaisé pour quelque temps, poussa un profond soupir de soulagement, comme un homme étranglé à demi à qui l'on rendrait le souffle.
Lorsque Bussy apparut sur son cheval, à la droite du roi, et traversa le camp pour rentrer dans la ville, la foule se pressa, heureuse de le voir, mais beaucoup de musulmans se disaient les uns aux autres, avec un frisson de peur :
— On voit bien qu'il n'est pas vivant; c'est un fantôme ; il disparaîtra brusquement quand il aura franchi la porte de son palais.
'il 4 LA CONQUÊTE DU PARADIS
11 l'atteignit enfin ce palais, et disparut en effet. Avide de solitude, il s'y enfonça comme un fauve blessé qui veut se cacher pour mourir. Gagnant la c-hambre persane, il éloigna Naïk d'un geste et s'enferma.
Celait la première fois, depuis bien des jours, qu'il était libre de souffrir sans contrainte, d'exhaler dans des cris rauques cette douleur qui, contenue, le dévorait. 11 n'avait pas osé s'interroger encore et demeurait plongé dans cet état d'hébétement atroce qui saisit celui qui vient de tuer par mégarde un être cher.
Il ne comprenait plus ce qui l'avait poussé à agir avec cette précipitation de fou ; blessé dans son orgueil, se croyant trahi par celle qui était toute sa vie, un tourbillon de fureur et de désespoir l'avait d'abord aveuglé ; puis il avait senti en lui un vide affreux. Son cœur lui avait paru mort à jamais, comme brûlé par la foudre; mais pourquoi en jeter les cendres à cette jeune fille qui l'aimait et qu'il n'aimait pas? pourquoi avait-il demandé la main de Ghonchon? S'était-il élancé vers elle comme vers un refuge, se souvenant de lui avoir entendu dire un jour, qu'elle serait heureuse, même sans être aimée, de vivre auprès de celui qu'elle aimerait? Non, il avait plutôt voulu, contre le retour possible d'une faiblesse, créer un infranchissable obstacle, et se donner l'amer plaisir, ayant reconquis sa renommée, de dédaigner celle qui l'avait fait tomber du faîte de sa gloire, pour le tuer ensuite.
Mais, maintenant, des doutes lui venaient. Rien ne prouvait qu'elle fût coupable. Le poison avait-il engourdi son esprit au point de lui faire oublier les
enchantements de son dernier voyage? Ces regards brûlants de passion, ces douces mains abandonnées aux siennes, et ce baiser de la séparation, éperdu, trempé de larmes? Oui, un instant, tout s'était effacé sous l'horrible pensée que le mot de lâche avait pu être, sans mensonge, accouplé à son nom; un éclair de lucidité froide lui avait montré, comme un précipice devant ses pas, le danger qui, par cette femme ou à cause d'elle, le menaçait toujours; un instinct l'avait poussé à se jeter hors de sa portée; puis, le sacrifice accompli, un implacable désespoir était tombé sur lui comme un manteau de glace. Cependant Tàpre volonté de laver, par d'éclatants succès, la tache faite à son nom, l'avait fortifié pendant la dernière campagne. Mais dès qu'il s'était vu maître de la victoire, il avait avidement cherché la mort, se jetant dans des dangers inutiles, avec une témérité folle, y échappant toujours, ce qui avait contribué à le faire prendre pour une ombre.
Par besoin de vengeance, il avait écrit à Lila une lettre très cruelle, pour lui annoncer qu'il échappait pour la troisième fois à un attentat dirigé contre lui, et qu'il s'avouait vaincu, renonçait à la lutte, la dernière attaque ayant été par trop déloyale.
Pour lui prouver qu'il n'y avait plus d'espoir de retour, il lui apprenait son prochain mariage avec la fille du gouverneur de l'Inde. Il terminait en la remerciant de l'affectueuse bonté qu'elle lui avait toujours témoignée, l'assurant qu'il ne l'oublierait jamais et lui gardait les mêmes sentiments, mais qu'il la suppliait de laisser le temps atténuer l'amertume de cette
rupture, avant de renouer les relations fraternelles auxquelles il ne voulait pas renoncer.
La princesse avait obéi, elle s'était tue; Bussy voyait dans ce silence l'aveu de la trahison.
Dupleix, lui non plus, ne répondait pas. Ah! si la lettre écrite dans un moment de folie ne lui était pas parvenue, s'était perdue! A présent qu'il se retrouvait dans cette chambre aux lumineux frémissements, que tout était rétabli comme par le passé, il aurait pu croire qu'il s'éveillait d'un mauvais rêve, reprendre ses douces pensées d'autrefois, vers lesquelles son esprit glissait de lui-même. La chère vision, appelée si souvent, reparaissait dans ce lieu où elle se croyait sûre d'être la bienvenue; les facettes des murailles, comme si elles en avaient gardé le reflet, faisaient revivre les brûlantes rêveries dont elles avaient été témoins; le moelleux divan, où le désespoir l'avait renversé tout à l'heure, l'enveloppait de ses douceurs endormantes, et il se laissait aller à oublier le présent, à s'abandonner aux souvenirs qui l'assaillaient, pour leur dire un dernier adieu.
Il songeait aux joies délicieuses que les moindres choses lui avaient fait éprouver, et regrettait même ses anciennes souffrances, qui n'étaient pas comparables à ce qu'il endurait aujourd'hui; il pensait aux rages jalouses qui l'avaient fait se rouler en pleurant sur ce divan, alors qu'il redoutait son mariage à elle, et aujourd'hui c'était lui, quand elle était libre, qui sur un soupçon non confirmé s'était follement enchaîné.
Il n'aurait pas dû revenir dans cet étrange et
vivante salle, complice de ses rêves heureux! son courage y fléchissait, il n'était plus maître de sa volonté, et ne pouvait échapper à la foule de souvenirs enfermés là, qui semblaient l'accueillir et lui faire fête.
Combien de fois, en quittant le roi et les vizirs, après de longs et fatigants débats, il s'était hâté vers ce lieu aimé, comme si quelqu'un l'y attendait! Parfois il trouvait une lettre de Lila, soigneusement et coquettement enfermée dans une jolie boîte, un étui ou un sachet. Dès la porte, il jetait un regard rapide vers le coffre à bijoux, sur lequel Naïk avait l'habitude de poser les lettres, arrivées de Bangalore en l'absence du maître. Quel battement de cœur joyeux et profond quand il apercevait le message ! La vivacité de sa joie avait quelque chose de naïf, qui lui rappelait ses bonheurs d'enfant, lorsqu'il découvrait les cadeaux de Noël dans son mignon soulier. C'était sous l'enroulement du serpent d'or, à l'endroit où il formait poignée, que Naïk plaçait la lettre. Involontairement Bussy y arrêta un regard plein de regrets.
Mais alors d'un bond, il se leva : il y avait une lettre à la place accoutumée!
D'un mouvement brusque il s'en empara. Elle était adressée à Dupleix et il reconnut sa propre écriture et son sceau, intact. C'était la demande en mariage, que ses amis n'avaient pas envoyée.
Il n'eut pas la force de s'irriter de la désobéissance, tant il éprouva de soulagement à se savoir libre encore.
Tout était bien fini pourtant entre lui et la reine;
elle resterait dans son souvenir comme une merveilleuse incarnation de cet Ilindoustan, splendide et perflde, où les fleurs, au parfum trop fort, font perdre la raison, tuent quelquefois. 11 se sentait une incapacité de vivre, qui adoucissait sa douleur par la certitude qu'elle durerait peu, et pourtant il songeait à ses devoirs envers le roi et que son honneur lui ordonnait de remplir; ne se devait-il pas à lui-même de lutter jusqu'à la mort? Cette pensée lui causa une lassitude aff'reuse; il eût été si bon de se laisser engloutir doucement par les ondes calmantes du dernier sommeil, emporter sans résistance dans l'océan du suprême repos !
Il laissa passer les heures, le cerveau lourd, les membres inertes, sans pensée, presque sans souffrance, et revint à lui sous les rayons obliques du soleil couchant, traversant le vitrail, qui firent flamboyer les murailles, et le blessèrent par l'éclat de leur splendeur triomphale.
11 se leva et quitta, pour n'y jamais revenir, cette chambre ruisselante de lueurs, où. du fond des lointains inconnus, creusés à chaque facette, des êtres furtifs semblaient lui faire signe joyeusement et rire de son désespoir.
— Maître ! cria Naïk.
Mais il s'arrêta court, s'adossant à la muraille, haletant d'émotion.
■ — Que t'arrive-t-il ? est-ce qu'une bête féroce te poursuit? demanda le marquis, en se soulevant un peu du divan où il sommeillait.
— Ce n'est pas une bête féroce, dit Naïk, dont un sourire découvrait les dents blanches.
— En effet, tu parais fort content; viens-tu m'annoncer ton mariage?
— Non pas cela, dit le paria, hésitant et impatient, je voudrais te préparer, et je suis si troublé que je ne sais comment m'y prendre.
— Me préparer à quoi?
— La princesse Lila est ici!
— Lila!
Le jeune homme avait bondi sur ses pieds, les yeux élargis, pris d'un tremblement convulsif.
— Lila! Je ne veux pas la voir, reprit-il d'une voix plus faible.
— Tu la verras cependant, dit la princesse, qui parut dans l'ogive de la porte.
Ils se regardèrent longuement, oppressés par les battements désordonnés de leur sang. Elle était horriblement pâle, avec le visage défait et fatigué; le voile et les vêtements sombres qui l'enveloppaient, en désordre et souillés de poussière, témoignaient de la hâte avec laquelle elle s'était rendue au palais, après un long et rapide voyage.
Chancelant de lassitude, elle s'avança vers Bussy :
— La reine a besoin de toi, dit-elle, viens.
Le marquis se recula et répondit d'une voix entrecoupée :
— Elle a besoin de moi? vraiment! elle trouve sans doute que cette fois encore j'ai été mal tué. Eh bien, qu'elle se rassure, la nouvelle de ma mort ira bientôt la tranquilliser. Elle peut dire à ses brahmanes que le serment qu'elle leur a fait, elle l'a tenu, car c'est bien par elle que je meurs. Mais, dis-lui aussi que je reste loin de son atteinte; je redoute les breuvages qui vous rendent lâche et imbécile, avant de vous pousser au tombeau, je tiens à mourir tout entier, à me coucher pour jamais dans une renommée sans tache; c'est pourquoi je ne te suivrai pas.
— Ahl ton orgueil était plus grand que ton amour! ta conduite l'a bien prouvé, s'écria la princesse avec désespoir; elle aussi est orgueilleuse, et voilà ce qui vous perd tous deux : soupçonnée injustement, elle était trop fière pour pouvoir se justifier, elle a su
cacher sa douleur, et l'horrible projet qu'elle nourrissait, sous un impénétrable masque.
— Oh! Lila, toi si loyale, pourquoi vouloir me tromper? Ne m'as -tu pas écrit toi-même que les brahmanes lui ont fait jurer ma perte.
— Ai-je dit cela? J'ai bien regretté cette lettre, écrite dans un moment d'affolement. Je t'en ai envoyé d'autres, malgré la défense de la reine, mais les messagers ont été arrêtés. Ce qu'elle a juré, je l'ai su plus tard, c'était de renoncer à toi si on lui faisait en retour serment de ne pas attenter à ta vie. Panch- Anan lui disait que tu étais condamné, mais qu'elle pouvait te sauver à ce prix, II a juré qu'il t'épargnerait, et l'infâme, à ce moment même, te faisait verser le poison,
— Ah! je ne peux plus croire, je ne veux pas t'écouter, disait le marquis en se détournant d'elle; toi aussi, peut-être, tu cherches à m'abuser.
— II doute de moi maintenant! murmura la princesse; il hésite! alors tout est perdu!
Arslan était entré depuis un instant, et Naïk joyeux avait montré d'un geste la nouvelle venue.
— Elle arrive de Bangalore, dit-il, elle apporte le salut.
— Mais cette pauvre femme se trouve mal ! s'écria Arslan s'élançant vers Lila pour la soutenir; vous ne voyez donc pas qu'elle chancelle , épuisée de fatigue ?
II la conduisit au divan, où la princesse tomba inanimée.
On s'empressa autour de la princesse, et Arslan
essayait de faire glisser quelques gouttes de cordial entre ses dents serrées.
Lorsqu'elle revint à elle, Lila se leva brusquement, regarda autour d'elle avec épouvante.
— Je me suis évanouie? demanda-t-elle. Combien de temps?
— Nous avons eu grand'peine à te rappeler à la vie, dit Arslan, qui était resté agenouillé sur le tapis.
— Ah! misérable faiblesse! s'écria-t-elle en se tordant les bras, tout sera fini, il est trop tard! La route est longue, longue à mourir! D'ailleurs, qu'importe puisqu'il ne l'aime plus!
— Lila! s'écria Bussy en se jetant à ses pieds, ne blasphème pas.
Mais elle le repoussa avec égarement.
— Malheureux^ c'est donc ainsi que tu aimes, continua-t-elle ; et moi, folle, qui, jugeant ton cœur d'après le mien, n'appelais que toi dans la détresse ; moi qui faisais de mon amour un piédestal au tien, et serais morte sans me plaindre pour vous savoir heureux, elle et toi! c'est en vain que je t'ai demandé secours, après avoir dévoré l'espace, nuit et jour, sans pitié pour mon corps, n'essuyant même pas la poussière qui m'aveuglait, courant, courant toujours, vers ce héros, vers cet invincible qui seul pouvait nous sauver. Et quand j'arrive brisée, n'étant plus soutenue que par l'espoir, il me repousse, il hésite, il a peur pour lui! Eh bien, puisque tu n'as pas voulu sauver la reine, viens donc la voir mourir! cria-t-elle d'une voix déchirante, en éclatant en sanglots.
— Que se passe-t-il? parle, Lila, reviens à toi, je
t'en conjure. Vas-tu me rendre insensé, quand elle a besoin de moi?
Lila se passa la main sur les yeux, pour en chasser les larmes.
— C'est vrai, dit-elle d'une voix plus calme, ma raison s'égare. J'aurais dû lui crier tout de suite la vérité: je n'ai pas osé, tant je craignais que l'horreur lui ôtât la force d'agir.
Elle saisit la main de Bussy et la serra d'une étreinte nerveuse .
— Écoute, dit-elle, la reine tout d'abord ne pouvait croire à ton abandon ; elle a attendu, espéré longtemps un mot de toi, puis, quand elle a été certaine que tout était bien fini, avec une douleur terrible dans son calme, elle a déclaré qu'étant abandonnée par celui qu'elle avait librement choisi pour son époux, elle se considérait comme veuve, et qu'elle était résolue à se délivrer de la vie en se brûlant, selon la coutume des veuves. Les brahmanes, et Panch-Anan surtout, l'ont félicitée de cette décision; ils disaient qu'étant souillée jusqu'à l'àme, par un aussi coupable amour, le feu seul pouvait la purifier, obtenir des dieux son pardon complet et assurer son bonheur après la mort. La reine pria le ministre d'ordonner les préparatifs de la cérémonie du sacrifice. Quand je suis partie, folle de désespoir, pour l'appeler à notre secours, on dressait le bûcher d'Ourvaci! Et maintenant... — ah! une telle pensée est intolérable!... cette merveille, dont la vue enchantait le monde, cet être adoré et chéri, n'est plus, peut-être, qu'un monceau de cendres.
— Tais-toi! cria Bussy d'une voix terrible, est-ce que je vivrais si mon Ourvaci n'était plus?
Il saisit son épée, que Naïk lui tendait, et s'enfuit. Le paria le suivit.
La princesse appuya ses deux mains sur son cœur, et un faible sourire d'espoir desserra ses lèvres crispées, tandis qu'elle regardait le jeune homme s'éloigner. Puis elle se laissa retomber sur le divan, haletante, à bout de forces.
Cependant elle ne voulait pas se reposer encore.
— Arslan, dit-elle à rumara,qui rattachait ses armes hâtivement pour partir aussi, avant de le suivre, écoute-moi. Emmène avec toi quelques soldats français des plus audacieux; il y aura peut-être un combat à livrer contre les fanatiques au service des brahmanes. Si j'ai pu être obéie, des relais de chevaux tout sellés, pour vingt hommes, sont échelonnés sur la route. Quelqu'un vous ouvrira la porte orientale de la ville; toutes doivent être fermées par ordre de Panch-Anan, qui a contraint la reine à le nommer son héritier au trône. Cours droit à la nécropole royale, au delà du palais. Va, va vite!
— Si l'on ne sauve pas la reine, l'on pourra au moins se venger, s'écria Arslan en franchissant la porte.
Lila resta seule et, tombant sur un divan, s'endormit malgré elle.
DJENAT NICHAM
Tous les rites étaient accomplis : prières, jeûnes, purifications, et Ourvaci achevait la veillée suprême.
Laissant ses femmes éplorées, elle avait gagné une haute terrasse, et, d'un regard morne et fixe, contemplait la nuit mourante, ensanglantée sous les coups de l'aurore. A l'occident, la lune pâle touchait l'horizon, et la reine croyait voir un visage attristé, la regardant avec compassion, lui faisant signe, l'attirant vers le gouffre bleu où il allait s'abîmer.
Le jour parut, le dernier que dussent refléter ses yeux; et le concert des oiseaux commença, aussi joyeux que de coutume ; les colombes familières s'abattirent sur la corniche de grès rose, mais la reine ne les vit pas. Une ombre couvrait encore le palais qu'avait habité l'ambassadeur et, avidement, elle regardait dans cette ombre, voulant découvrir une forme, accoudée sur la balustrade d'une terrasse, à cette place même où elle avait vu l'envoyé
/lîG LA CONQUÊTE DU PARADIS
du roi, quand le soir de son arrivée elle versa, en son honneur, la libation destinée au soleil.
Le soleil se vengea maintenant de l'impiété, en dissipant l'illusion sous un Ilot de lumière.
Ourvaci cacha ses yeux sous sa main, pour mieux voir sa rêverie.
— Hélas! se peut-il vraiment qu'il ne m'aime plus! se disait-elle. Cet amour que l'éternité semblait ne pas devoir épuiser, a donc tari subitement? Ah! pourtant, il me semble toujours sentir, à travers l'espace, les effluves brûlants de son coeur répondre aux élans du mien. Peut-être il souffre comme moi, captif de sa volonté orgueilleuse; peut-être il m'aime encore! Ah! non! non! que cette pensée ne vienne pas effleurer mon esprit! Comment pourrais-je mourir si je croyais n'avoir pas tout perdu? Non, non! j'ai mérité mon sort : mes premiers crimes ont rendu évident celui que je n'ai pas commis, et le bien-aimé a violemment arraché son amour, en se déchirant le cœur sans doute, mais il l'a arraché, jeté loin de lui avec mépris. C'est bien fini, il s'est enfin lassé de pardonner ; la gloire était au héros plus chère que l'amour. C'est bien cruellement qu'il s'est vengé des souffrances que lui a fait endurer ma folie d'autrefois : quand ma vie tout entière était suspendue à la sienne, il a cru à ma haine, et il m'a repris son amour pour le donner à une autre. C'est cela surtout qui est intolérable. Pour une autre, maintenant, s'ouvriront les fleurs de ses prunelles; ce regard dominateur et tendre caressera la beauté d'une autre! Et c'est à elle que ces lèvres délicieuses souriront. Quoi! ces lèvres, dont le baiser
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m'a ravi l'àme et pénétrée d'une ivresse qui ne s'est plus dissipée, effaceront sous d'autres baisers le souvenir du mien! Ah! mort! viens vite étouffer cette pensée atroce, viens me délivrer d'une torture trop lourde pour ma faiblesse !
Des sons lugubres se firent entendre du côté de la grande pagode, et roulèrent sur la ville éveillée; les timbales et les cloches alternant, frappées dans le rythme funèbre, annonçaient le sacrifice, le royal holocauste offert aux dieux.
— Voilà ma délivrance qui sonne, dit -elle, on m'attend ; je suis prête.
Elle jeta un dernier regard au-dessous d'elle; elle aperçut une foule silencieuse, coulant comme des ruisseaux dans les rues, et se dirigeant du côté de la nécropole. C'était le peuple, consterné, qui s'en allait voir mourir sa reine, sa déesse bienfaisante. Les femmes pleuraient en se cachant le visage dans leurs voiles noirs, les hommes avaient les cheveux couverts de cendres, et quelques-uns portaient des instruments de musique, brisés, en signe de deuil.
— Pauvre et cher peuple ! murmura la reine en baissant la tète, mon successeur ne saura certes pas t'aimer comme je t'aimais! Pardonne -moi de t'abandonner ainsi, aie compassion de la lâcheté d'une femme qui ne peut se résoudre à vivre dans la souffrance. J'avais cependant espéré pour toi une belle destinée, je voulais te donner pour roi un héros puissant et bon qui t'aurait fortifié et défendu; mais il s'est détourné de moi, il a retiré le bras dont il m'étreignait si tendrement en m'emportant en plein ciel, et
il me laisse retomber du haut de mon rêve, dans les flammes du bûcher.
Elle regarda encore les arbres, les parterres, les édifices de ce palais où s'était écoulée sa vie, mais avec indiff'érence.
— Ce que je regrette n'est pas ici, dit-elle.
Elle redescendit et se livra à ses femmes, qui la parèrent pour le sacrifice. Toutes pleuraient, et accompKssaient leur œuvre avec des mains tremblantes; les larmes roulaient sur les pierreries, dans les plis brillants des suaves étoffes. Mangala se cachait le visage, et ses sanglots, peu sincères, faisaient sourire la reine.
— Lila! ou donc est Lila? s'écria-t-elle, en cherchant des yeux autour d'elle l'amie absente.
— La princesse ne pourra te survivre, dit une des femmes, on la dit mourante. L'illustre Abou-al-Hassan est auprès d'elle et il a interdit les abords de son palais.
— Chère Lilal le temps me manque pour aller te dire un dernier adieu. 0 toi qui m'aimais assez pour être heureuse d'un bonheur qui brisaitle tien! toi qui as souffert de mes peines autant que moi-même, et vas peut-être mourir de ma mort, je t'envoie mes plus douces pensées, et j'emporte ton souvenir comme un bouquet embaumé.
La toilette était terminée. Ourvaci se regarda dans le grand miroir d'argent poli, tandis qu'on lui attachait la guirlande de jasmin virginal.
Elle eut un dernier sourire de femme en apercevant la céleste image reflétée par le miroir, et elle dit à demi-voix :
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— Dix-huit ans, belle et reine! 0 cruel bien-aimé, le sacrifice est digne de toi I
Alors elle sortit de sa chambre, suivie de ses femmes sanglotantes, et s'avança d'un pas ferme entre les haies de courtisans et de seigneurs, qui tous pleuraient, s'agenouillaient sur son passage, et baisaient le sol touché par ses pas.
Lorsqu'elle parut sous la galerie extérieure, au sommet de l'escalier, le peuple poussa un grand cri de désespoir, La reine, émue, s'arrêta un moment et laissa errer son regard sur cette foule de têtes levées vers elle, puis elle fît un geste d'adieu et descendit.
Au moment où elle atteignait la dernière marche, un être à chevelure énorme, qui était assis là, le menton entre les genoux, se leva brusquement et darda sur la reine surprise, le rayon de deux yeux noirs, lumineux comme des diamants. Elle tressaillit en reconnaissant le fakir, dont la sainteté était connue, et fit un pas vers lui.
— Ah! mon père, s'écria- t-elle en joignant les mains, accorde une dernière grâce à celle qui va mourir, toi qui peux tout!
— Que désires-tu, toi dont la beauté semble diviniser la matière? Que veux-tu de moi, sacrilège enfant, qui vas briser toi-même l'écrin merveilleux de ton âme?
— Ce que je veux? dit Ourvaci. Je n'ai pas, comme les veuves ordinaires, dont l'époux meurt après une vie d'amour, la consolation, en quittant la terre, de soutenir sur mes genoux le corps inerte du bienaimé; si je pouvais au moins voir une fois encore son
image, la mort me serait plus douce. Père, je t'en supplie, adjure Maya, fais-le paraître à mes yeux, celui que je voulais tuer, et par qui je meurs aujourd'hui.
— Tu seras exaucée, vierge charmante, dit le fakir : il paraîtra, tu le verras accourir, éperdu d'épouvante et d'amour. Lève-toi du bûcher, alors, cours dans ses bras, ils se refermeront sur toi^-pour t'emporter dans le ciel.
— Ah! merci! merci! s'écria la reine en saisissant la main de Sata-Nanda, qu'elle baisa pieusement.
Le collège des brahmanes s'avançait au-devant d'elle avec Panch-Anan à leur tête; mais la foule, moins respectueuse que de coutume, s'écartait sans empressement devant eux ; on eût dit même que quelques murmures hostiles couraient çà et là et que, sans en avoir l'air, on barrait la route aux saints prêtres. Sur un signe de leur maître, les esclaves de Panch-Anan distribuèrent quelques coups de leurs cannes d'argent à droite et à gauche, on se recula, non sans jeter des regards de colère et de haine au ministre. Le bruit s'était répandu, parmi le peuple, que Panch-Anan avait contraint la reine à le désigner pour son successeur au trône, et qu'il l'avait poussée au sacrifice pour s'emparer de sa couronne. La nouvelle que le dur et avide brahmane, que l'on craignait autant qu'on le haïssait, succédait à cette souveraine tant aimée, augmentait encore le désespoir que causait le sacrifice.
Ourvaci monta en litière, cherchant des yeux le fakir qui s'était mêlé à la foule. Elle l'aperçut se frottant les mains d'un air de satisfaction, écoutant les murmures de la fou le .
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La route fut longue et pénible ; il fallait fendre des flots vivants, obstruant volontairement le passage, et opposant une molle inertie aux coups de bâton et aux charges de cavaliers. Ouelquefois, la haie des gardes était rompue, et des groupes s'élaneant venaient se traîner à genoux, aux côtés de la litière.
— Reine! reine! ne nous quitte pas ! criait-on. Que deviendrons-nous sans toi? Habitués à ta main bienfaisante, tout autre joug que le tien nous écrasera.
— Nous t'aimerons tant que nous te ferons oublier ton chagrin, reste! reste! Tu te dois à nous; renonce à cette mort cruelle ; fais grâce à ton peuple qui veut périr avec toi !
On s'attachait aux porteurs, les suppliant de ne pas avancer, tandis qu'elle se rejetait au fond de la litière en pleurant.
Le ministre, plein d'inquiétude, fit donner l'ordre aux soldats de disperser la foule à coups de lance. Il y eut des cris, des plaintes, et le sang coula sur la poussière, mais la route était libre, et l'on arriva bientôt sous les ombrages de la nécropole royale.
Le bûcher, en bois de santal, était dressé sur une place découverte, à l'endroit même où s'élèverait plustard le monument funèbre de marbre et d'or. A chaque coin, un esclave tenait une torche allumée.
En apercevant tout à coup cet effrayant monceau de poutres et de broussailles, Ourvaci, dans un invincible mouvement d'horreur, se rejeta en arrière en couvrant son visage de ses mains. Mais sa fierté lui rendit vite le courage, elle releva la tète d'un geste brusque, et regarda sans faiblesse le lieu du sacrifice.
Les brahmanes s'étaient placés sur une estrade en face du bûcher et, les bras levés vers le ciel, se mettaient en prières. Au-dessous d'eux, les musiciens frappaient sourdement leurs instruments, en augmentant peu à peu le bruit. La foule, retenue par les gardes, formait comme des murailles à quelque distance.
On accrocha des guirlandes de fleurs et de feuillages tout à l'entour du bûcher, qui le cachèrent presque entièrement, et les jeunes filles tournèrent autour, versèrent sur le sol de l'ambre et du musc, puis elles revinrent vers la reine, qui détachant ses parures les leur distribua.
Panch-Anan s'avança vers Ourvaci, une coupe pleine à la main. Il fit l'éloge de la reine, avec un enthousiasme pompeux, retraça les principaux faits de son règne, et lui annonça dans l'autre vie une existence bienheureuse ; il lui promit de lui faire édifier un temple comme à une déesse et termina en félicitant les dieux de la recevoirdans leur séjour. Puis il lui tendit le breuvage. On le composait ordinairement de sucs endormants, destinés à engourdir la victime, dont les suprêmes révoltes devant le suicide pouvait causer du scandale; mais Panch-Anan, craignant que le peuple ne tentât quelque chose pour délivrer la reine, avait forcé la dose de poison, de façon à endormir à jamais celle qui le boirait.
Ourvaci le remercia d'une voix ferme, saisit la coupe, la tendit vers toute cette foule en larmes, comme pour la saluer encore, et la porta à ses lèvres.
D'un bond, Sata-Nanda fut près d'elle, renversa le mortel breuvase :
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— Cela t'empêcherait de voir l'apparition, dit-il à voix basse.
Elle lui jeta un regard reconnaissant et s'élança sur le bûcher.
Alors, les esclaves, abaissant leurs torches, y mirent le feu.
Lesinstrumentsde musique déchaînèrent un tumulte formidable, pour couvrir les cris possibles de la victime, et les brahmanes, extasiés, entonnèrent un chant triomphal, tandis qu'une fumée odorante floconnait en se roulant sur le sol.
Ourvaci apparaissait au sommet du bûcher, comme sur un piédestal ; illuminée par les rayons du soleil, qui semblait se concentrer sur elle, sa beauté prenait une splendeur surnaturelle, et elle n'avait plus Tair déjà d'appartenir à la terre.
Transportée d'enthousiasme, elle attendait passionnément la récompense promise, l'illusion dernière qui devait lui rendre la mort si douce. Mieux que n'aurait pu le faire le breuvage, la promesse du fakir avait endormi en elle l'angoisse.
— Hàte-toi, bien-aimé, hàte-toi ! sinon il sera trop tard, murmurait-elle.
Tout à coup elle s'écria :
— Il vient, il vient I j'ai aperçu l'éclair de son épée, la blancheur neigeuse de son front; et l'or de sa coiffure a jeté une lueur...
Un voile de fumée monta brusquement, l'enfermant et l'aveuglant; elle s'efforçait avec ses bras de le déchirer, de l'écarter.
Des cris frénétiques de triomphe et de joie poussés
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par les mille bouches du peuple éclatèrent, tellement formidables qu'on eût dit que le ciel tombait.
— Victoire! victoire! l'époux revient, le héros la sauvera!
Elle entendait distinctement ces phrases, mais, perdue dans la nuée étouffante, elle ne voyait plus rien, et courait d'un bord à l'autre du bûcher les bras étendus, cherchant à se dégager de cet horrible engloutissement. Le souffle lui manquait, ses yeux brûlants avaient peine à s'ouvrir et elle allait s'abandonner, quand elle vit entrer dans la fumée, un cheval couvert d'écume et de sang, l'œil fou de terreur, et portant le cavalier chéri, qui la saisit dans ses bras, l'enleva.
Mais alors, l'effrayante figure de Panch-Anan, grinçant de rage, apparut, s'accrochant au sauveur, l'entravant, s'efforçant de le faire tomber. Comme on repousse une bête immonde, d'un violent coup de pied, Bussy envoya son ennemi rouler au milieu du bûcher et disparut hors du nuage.
Aux cris affreux du brahmane appelant à l'aide, des rires seuls répondirent. Panch-Anan parvint un instant à se relever pour fuir; mais un guerrier, du bout de sa lance, le repoussa ; il le reconnut, c'était Arslan-Khan.
— Je ne suis pas fâché d'être de moitié dans la vengeance, dit le musulman, puisque je n'ai pu l'accomplir seul. Va, va, hideux monstre, rends ta vilaine âme à Iblis !
Le feu crépitait, clair et vif à présent. Panch-Anan poussa un râle horrible, la flamme le mordait, fit écla-
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ter sa chair qui se roula en lanière, et il retomba dans le brasier, en se tordant.
Alors on vit l'étrange fakir, qui depuis quelques jours agitait le peuple, apparaître au sommet du bûcher, dansant, avec une joie folle, à travers les flammes, comme s'il ne pouvait en être atteint. Puis, d'un bond, il sauta à terre et se mit à courir, entraînant toute la foule derrière lui, vers le palais, où Bussy avait emporté la reine.
Ils étaient restés longtemps aux bras l'un de l'autre, incapables de parler, comme morts de bonheur; s'étreignant à s'étouffer, à travers des pleurs et des rires, contemplant avec ivresse leurs visages pâlis et ravagés par la souffrance.
Elle ne pouvait se croire vivante ! remerciait tout bas les dieux qui lui accordaient le ciel de ses rêves.
— Une minute encore, disait Bussy, tout frémissant, et j'arrivais trop tard, mais à temps encore pour mourir avec toi. Ces flammes eussent été les rideaux de notre lit nuptial.
— Je ne suis donc pas morte? demanda-t-elle en se renversant sur son bras pour mieux le voir, c'est donc réellement que les yeux adorés rayonnent tout prés de mes yeux? que je vois ces lèvres me sourire et qu'elles ne seront qu'à moi?
— Ah! elles s'useront à baiser la trace de tes pas, pour obtenir un pardon que je n'ai pas mérité, même par les tortures infernales que j'ai subies.
— Ne parle pas de pardon; moi seule suis coupable, s'écria-t-elle en se rejetant sur son cœur, j'ai été lâche, faible comme une femme vulgaire. Je n'ai pas
SU dompter la terreur que m'inspirait le ministre et je suis cause de toutes nos douleurs. Ah! maintenant, je te le livre, nous saurons bien le vaincre à nous deux, l'infâme brahmane!
— Panch-Anan est mort, dit Sata-Nanda qui entra brusquement, les brahmanes hués par la foule se sont dispersés, et, dans l'ivresse de sa joie, le peuple oublie ses préjugés et ses superstitions ; sache profiter de cet instant de sagesse.
Il se pencha vers l'oreille de la reine et lui dit quelques mots à voix basse.
— Oh! oui, oui! s'écria Ourvaci, avec un sourire rayonnant.
Elle entraîna le jeune homme, à travers des galeries, des escaliers, jusqu'à la plus haute terrasse du palais, qui apparut couverte de tapis, avec des parfums brûlant dans des cassolettes, et toute la cour réunie là.
Tenant Bussy par la main, Ourvaci s'avança jusqu'à la balustrade de la terrasse, comme pour le présenter au peuple qui, en les apercevant, les acclama avec délire.
Alors, elle prit des mains d'une princesse, une urne d'or contenant de l'eau du Gange, en mouilla le front du jeune homme, pour le sacrer roi; puis elle tourna autour de lui, le fit asseoir sur un trône scintillant de pierreries; l'on posa auprès de lui le sceptre et la couronne ; et le parasol royal s'ouvrit au-dessus de sa tête.
— Je te salue roi de Bangalore, dit Ourvaci, à voix haute. J'abdique le pouvoir et le remets entre tes
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mains. Accorde-nous la joie de l'avoir pour maître ; je t'en prie au nom du bonheur de mon peuple, et du mien.
Bussy se leva et répondit en regardant la reine avec tendresse :
— J'accepte pour t'obéir cet honneur trop grand, avec la ferme volonté de m'en rendre digne, en consacrant mes forces et ma vie à la défense et à la prospérité de ce pays.
— Victoire au roi! s'écria Ourvaci en s'agenouillant devant lui. Je ne suis plus que son humble sujette.
Mais il la releva vivement et l'attira sur son cœur.
— Tu es mon paradis et mon dieu, lui dit-il à voix basse, et tous les royaumes du monde ne valent pas un de tes baisers.
Défaillante de bonheur, elle s'appuyait sur le roi. tandis que les courtisans venaient, l'un après l'autre, lui rendre homrnage, et dans un mouvement de gratitude elle levait les yeux vers le ciel.
Il n'y avait d'autre nuage, sur lazur immaculé, qu'un vol de cygnes, dont les plumes neigeuses s'embrasaient au soleil, et qui semblait planer au-dessus des amants, comme un présage de gloire et de félicité.