‹ La conquêteChapitre 29 sur 70 · LITRE 80GUL · texte numérisé non relu

LITRE 80GUL

A^Iors, il faut qu'on renterre. Entetrons-le.

Je Taî connu. Jeune, il avait quelque innocence. Il exprimait une angoisse imprécise — que nul n'a su formuler — et par là, il attirait. En fait, c'était un appel adressé par celui de tous les êtres qui a le moindre instinct de l'art — le sociologue — , à celui de tous les êtres — l'artiste — , qui a le moindre instinct social.

C'est la règle. Quand l'homme cherche l'homme et ne le trouve pas, les sociologues interviennent et se tournent vers l'artiste, non, comme on aimerait le croire, pour lui demander des conseils, mais pour lui donner des leçons. Les meilleurs lui montrent — non sans déférence -s— le moyen de parvenir à rendre à l'homme errant une foi. Mais comment le connaissent-ils ? Il ne le connaît pas lui-même. C'est en cherchant ce qu'il est quHl nous apprend ce que nous sommes. C'est lui qui trouve en nous des choses que nous n*y soupçonnions pas. Quand elles prennent pour nous un sens qualifié de social, l'artiste en cherche déjà d'autres.

Tout ce qu'il sait, tout ce qu'il est vient de

iX LA CONQUÊTE

la forme, qui le conduit aux sources de son ftme et aux drames de son cœur. Un <( sujet » ne le touche que par la qualité des révélations qu'il impose à son amour. Les reflets du ciel sur les eaux, le mur mouvant des bois près de la route, Tarchitecture des collines et des nuages, le balancement du torse d'une femme, Tombre du front d'un homme sur son visage incliné, qui sont le <( sujet » du poème, n'ont absolument rien à voir avec l'émancipation du prolétariat. La forme porte en elle-même son enseignement humain.

Ghercljiez l'action sociale de l'artiste dans son effort pour comprendre et communiquer son émoi. Il est la vie qui monte et se conquiert elle-même sans cesse. Il sent autour de lui et du fond de lui-même l 'ascension des forces secrètes qui vont être la vérité. Vous lui prêtes vos petits chagrins, vos petites in* quiétudes, vos petites déceptions. C'est que vous ignorez la douleur de ne rien saisir, Tangoîsse de ne rien épuiser, et la chute et la renaissance éternelles de l'étemelle illusion. C'est qu'il est le seul à connaître ce qu'a de trop tragique et de trop haut pour qu'il

UYRS 80CIAL 1S9

4aigne s'en plaindxe à vous, son impuissance à arrêter à la seconde où elles passent les réalités naissantes qui déterminent le futur. Nulle énergie sociale n'est comparable à celle que ce monstre antisocial enferma et qu'il transfigure pour vous dans l'ivresse et le tourment. Toutes Le^ formes de vie que vous adoptez tour à tour, il les éprouve avec amour quand vous les méconnaissez, pour les rejetter

avec ennui quand voua vous inclinez vers elles. Mais ce n'est pas cette action mystérieuse et solitaire que signifie, dans le désir des multitudes, ce mot mal fait. L'homme, ayant besoin de l'idole, la nomme avant qu'elle soit. L' « art social » avait cinq cents a^s dans l'inquiétude de l'Europe. Quelle est la forme d'art qui se reconnaît dans tes auties depuis que la Renaissance et la Réforme, acMvées par la Révolution, ont brisé le faisceau qu'elles formaient toutes — avant de jaillir ensemble pour se déployer dans l'œuvre commune — au cœur profond d'une foule unanime, compacte et mouvante et diverse comme la masse innombrable des feuilles de la forêt P Et comment trouver cet accord où resplendît Tex-

pression la plus noble qu'un peuple puisse donner de son esprit ? Le poème tragique et surtout la peinture sont des langages personnels qu'on a vus se développer quand les Grecs ou les Renaissants entreprenaient la tftche de définir l'individu. Mais ils tuaient du même coup le poème des peuples.

L'architecture disparaît quand règne l'individu. J*^i vu en rêve une Europe nouvelle.

J'ai promené mon regard sur un Paris en construction où survivaient tous nos essais depuis cinq siècles. En cherchant l'iiarmonîe des dômes et des tours, le chœur de pierre que promet sa puissante histoire, j'ai vu le Louvre et le Panthéon, l'Ecole militaire et le Grand Palais, la gare d'Orsay et l'Arc de Triomphe, la Madeleine et la Tour Eiffel, le Trocadéro et la Sorbonne, le Sacré-Cœur et les magasins Dufayel, Magic-City et Saint-Sulpice. Je n'ai pu me résigner à l'anarchie morale épouvantable que représentait tout cela. Et pour retrouver Notre-Dame, je me suis retourné vers lès monutnents espérés qui sortaient de terre autour de moi.

L'art sociài, c'est Varchitectute.Les homme»

UVaE «OCIAL 131

bâtissent la maiapn aoiumune .quand ils agissent en commun. S'ils n'ont plus qu'une direction venant du dedans d'eux-^êmes, une de ces impulsions sentimeiHales invincibles qui succèdent à la victoire et qu'ils veulent réaliser, ils se mettent tous à l'ouvrage. Chacun d'eux, sans qu'on le lui dise, sait la fonction pour laquelle il est né, où l'appellent les premiers accords de la symphonie reconquise, et l'organe se crée et s'accroît et se fortifie dans un émerveillement. Celui-ci pétrit son mortier, celui-là dégrossit sa pierre, cet autrig taille son image de laboureur ou de saint, un autre assujettit l'échafaudage, un autre incorpore au verre le bleu de l'océan et le vert de la prairie, un autre l'enchâsse de plomb et le miracle s'accomplit. Les Egyptiens du vieil Empire ont connu cette heure-là quand ils gravaient sur les parois souterraines leurs gestes purs comme des fleurs en train d'éclore, et les Grecs des âges anciens qui bâtissaient leurs théorèmes posant et progressant comme des monstres primitifs, les grands temples doriques de la Sicile et du Péloponèse, et. les Indous qui creusaient les montagnes pour y ré-

13* LA CÔNQtTéTK

veiller les dieux et les bêtes endormis... En France, l'art ogival expiMma le désir unanime avec tant de certitude que pas un seul individu, avant qu'il eût épuisé son action, ne sortit de ' la foule pour lui dire qu'elle se trompait.

Un journal demanda un jour aux altistes s'ils croyaient à une « renaissance classique » et à quels signes ils la reconnaissaient. Il y eut d'étranges réponses. Beaucoup semblaient s'imaginer qu'ils n'avaient qu'à décrocher des vieilles panoplies une armure déjà portée, et qu'il suffit de pénétrer les secrets de quelque technique ancienne pour réveiller les rythmes auxquels elle répondît. Il faut laisser cette illusion à ceux qui ne saisissent pas la solidarité des formes de notre pensée avec l'évolution de nos besoins sociaux les plus intéressés et les plus matériels. Les restaurateurs de ruines peuvent s'agiter dalis leurs chantiers. Il ne dépend pas d'eux de satisfaire notre commun désir d'un ordre lyrique nouveau. Si un rythme esthétique grandiose a autrefois correspondu à un rythme social que représente dans l'histoire le catholicisme ou la monarchie, par

LITRE BOCUL 133

exemple, c'est une raison suffisante pour que cette correspondance ne se reproduise plus.

Celui qui a confiance en la jeunesse étemelle de l'homme et regarde toujours en avant sur sa route, celui-là seul possède la religion et le pouvoir.

La liiort attend tout mouvement d'idéalisme qui ne pousse pas ses racines dans le sillon où le pain germe et près de la source où Ton boit. Rien n'est juste, ni vrai, ni beau, hors des pauvres besoins de l'homme et des œuvres vivantes qui épuisèrent leur puissance à les exprimer un moment. L'effort qu'ils alimentent ne meurt pas. Quand on le sait, qu'importe la mort personnelle ou l'affirmation brutale de la faim et de la soif ? Il n'y eut jamais de siècle plus dissocié, plus dissolu, plus chaotique que celui au déclin duquel la bourgeoisie française proclamait cyniquement sa volonté d'absorber dans sa victoire tous les moyens de la nation... Un an après qu'elle eût ouvert ses cahiers utilitaires, les fédérations dénonçaient un mouvement d'idéalisme collectif et désintéressé qui roula sur le monde comme une vague de feu. Il n'y eut pas de

134 LA COfi|<^UÉTB

siècle plus dur que le siècle théocratique et militaire où la classe ariisane s'empaia de ses métiers par la hache et le couteau... La Commune à peine imposée, la cathédrale apparut.

Ce qui crée les grands courants d'idéalisme, c'est l'association, et l'association ne devient fatale que si des besoins vulgaires et d'humbles intérêts s'affirment. Les organismes les plus rudimentaires, les cellules du fond des eaux se groupent pour la défense et l'accroissement immédiats, et le système nerveux où na!t la sensation, puis le mouvement, puis la pensée, n'apparaît que dans les groupements déjà complexes et fortement organisés. Sous quelle impulsion d'idéalisme désintéressé l'association cellulaire se fait-elle donc P Où sont les phénomènes supérieurs de la vie expansive avant que le neurone ait exprimé l'effort dernier du mouvement de synthèse organique qui s'opère depuis le jour où les plus médiocres besoins ont groupé pour se satis&iire quelques amibes épars ? Et quand le plus haut organisme s'affirme, quand le groupement fonctionnel des éléments est tout à fait réalisé, quand l'être a des os et du sang, un foie, deux

Page 1