La conquête et la perte de la Nouvelle France [microforme]
Comment mon premier mot ne serait-il pas une parole de reconnaissance à l'égard de l’Académie ? Vous avez bien voulu, Messieurs, il y a sept ans, conférer au magistrat, que ses fonctions retenaient éloigné du siège de votre Compagnie, le titre de membre corresnondant ; c'était un stage qui devait me consoler d’une attente inévitable,
Ainsi qu'un voyageur, qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied avant d'entrer aux portes de la ville ; c'était l'espérance d’appartenir plus tard à ce Rouen érudit et studieux, dont vous êtes Les dignes et nobles représentants. Dans quel avenir lointain me promettaisje cette récompense ? Il est des carrières très rapides, et d’autres qu’un vent contraire, d’une tenacité rebutante pour bien des courages, vient combattre et entraver. Je n’espérais redevenir votre concitoyen qu'après des étapes longues et multipliées, alors que de nombreuses années, fidèlement consacrées à l'application du droit et au culte de la justice, m'auraient rendu moins indigne
de figurer au milieu de vous. Les événements en ont décidé autrement.
C'est dans ces circonstances que vous m'avez accueilli. Heureuse consolation, dont l'ai le droit d’être fier, et le devoir de vous être reconnaissant. Mais ne vous remercierai-je pas, Messieurs, à un autre titre ? Je suis des vôtres : comment ai-je mérité cette distinction ? Je ne me fais aucune illusion à ce point de vue ; je veux croire plutôt que vous avez fait crédit à mes efforts et à ma bonne volonté, Vous attendez de moi de justifier votre choix ; je ne faillirai pas à cette invitation. Ne puis-je pas croire aussi qu'une circonstance heureuse vous a favorablement disposés à mon égard? N'avez-vous pas plutôt pensé, en votant pour moi, à la manière dont le nom de ma famille était représenté parmi vous qu’à celle dont je pourrais le représenter moi-même? « Dé-
fiez-vous des mots nouveaux », a dit un penseur : mon
nom n était pas pour vous un « mot nouveau : » n’ai-je
pas bénéficié de cet avantage à défaut d’autres mérites ?
Je ne sais. Le jugement par lequel vous avez donné gain de cause à ma candidature ne pouvait énoncer de motifs : le plus sérieux de ces allendus ne saurait être d’ailleurs
que votre extrème bienveillance à mon égard.
Qu'il était lège
r, en effet, le mince bagage que je portais avec moi
au moment où je suis y votre porte! Une étude jur voyage... Ah! ne devrais
enu frapper à idique, des souvenirs de -Je pas m'excuser plutôt d’être
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venu, après bien d’autres, parler de l'Amérique du Nord pl ’ . . ’ .
à la suite d’un voyage rapide qui ne m'a permis, sur bien des points, que d’effleurer mon sujet ? Je ne le crois pas ; il arrive souvent dans la vie que, si prompte fût 11 A À * 1! A .
eLe, peut-être à cause de sa rapidité même, une impression se grave plus profondément dans le cœur de l'homme : elle s’y fixe et elle y demeure, survivant à d'autres images dont les contours s’effacent. Ainsi en est-il pour celui qui, n’eût-il fait que passer, a visité le Canada. Il reste à tout cœur français qui a respiré l'air de ce qui fut la Nouvelle-France, un amour singulier et de longue durée pour nos compatriotes d'outre-mer. Sentiment bien mérité d’ailleurs, car notre pays, la Vieille patrie, comme ils l’appellent, a conservé aussi leur cœur : « Nous sommes, me disait un vénérable prêtre des environs de Montréal, plus Français que bien des Français de France. »
Ardent amour des Français de l'Ouest pour la France, quel autre t'a mieux célébré que le poète canadien, M. Louis Fréchette, en ces vers magnifiques inspirés par la guerre de 1870 ?
Tandis que d’un œil sec d’autres regardaient faire, — D'autres pour qui la France, ange compatissant, Avait cent fois donné le meilleur de son sang, —
Par delà l'Atlantique, aux champs du nouveau monde Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde,
Des fils de l'Armorique et du vieux sol normand, Des Français, qu'un roi vil avait vendus gaiment, Une humble nation, qu'encore à peine née,
Sa mère avait un jour, hélas, abandonnée,
Vers celle que chacun reniait à son tour, Tendit les bras, avec un indicible amour |!
La voix du sang parla. La sainte idolâtrie,
Que dans tout noble cœur Dieu met pour la patrie Se réveilla chez tous ; dans chacun des logis,
Un flot de pleurs brûlants coula des yeux rougis; Et, parmi les sanglots d'une douleur immense,
Un million de voix cria: « Vive la France! » (1)
Voilà les sentiments des Canadiens pour notre commune patrie. À travers l'Océan existe un merveilleux courant de patriotisme entre l’ancienne et la nouvelle France. Mais pour bien le comprendre, pour apprécier la situation présente de nos compatriotes de l'Ouest et le rôle qu'ils joueront dans l'avenir, il faut d’abord résumer leur histoire : histoire toujours attachante, triste souvent, qui, après avoir si longtemps fait partie de la nôtre, n’a été brusquement séparée de celle-ci qu'au point de vue politique, sans l’être au poiut de vue social.
M. Ferland, professeur à l’Université Laval, à Québec (2), et un homme qui porte un nom justement vénéré de nous tous, M. Ch. de Bonnechose, ont émis l’un et l'autre cette idée que les peuples nouveaux ont un grand avantage sur les vieilles races, celui de pouvoir connaître leur origine autrement que par des conjectures scientifiques et des légendes merveilleuses. La possession de ces secrets de la terre et de la race, qui pour nous n'est souvent qu'un rêve, est une réalité pour la nation Franco-Canadienne, récemment éclose sur un sol vierge. « Du passé, rien ne s’est perdu pour le Canadien : la
(1) Louis Fréchette, Vive la France, 1882.
(2) Histoire du Canadu.
moindre parcelle en a été pieusement recueillie. Par là encore le Canadien se distingue de son voisin le Yankee : celui-ci voit tout au futur ; comment le passé l’intéresserait-il? Le présent lui-même ne le touche que parce que c'est le commencement de l'avenir (1). » Autrement en est-il pour le Canadien : c'est pour lui faire nn acte de foi nationale que d'étudier son passé. Faisons comme lui: n'est-ce pas, ainsi que vous allez le voir, relire un chapitre oublié, et non des moins glorieux, de notre histoire ?