MÉLUSINE
Jean d'Arras, avait commencé par établir d'une manière générale l'existence de lutins, de fées, de bonne dames condamnées aux misères d'une vie exceptionnelle en raison
de certains méfaits, commis en la déplaisance de Dieu, par quoy il les pugnit si secrètement et si merveilleusement dont nul n'a parfaitement cognoissance, lors luy tant seulement ; suivant la parole de David le prophète que les jugemens de Dieu sont comme abismes et sans rives.
Jean d'Arras raconte alors ce qu'il fait des fées, qui se sont unies à des hommes, suivant certaines conditions, que ceuxci ont juré d'observer, sinon le charme était rompu, s'ils y manquaient.
C'était ainsi que le père de Mélusine, un roi d'Albanie, s'était uni à la fée Pressine qui l'avait abandonné, faute par lui d'avoir tenu ses sermons, et s'était retirée avec ses trois filles dans un pays situé en face de la terre où elle avait été heureuse avec lui.
Là tous les matins, elle menait ses filles sur une montagne d'où elle leur disait en pleurant et en gémissant: Mes filles, véez le pays où vous fûtes nées et vous eussiez eu vostre bien et honneur, ce ne fust le dommaige de vostre père qui vous et moi a mis à griesue misère sans fin, jusqu'au jour du jugement de Dieu, qui pugnira les mauvais et exaucera les bons en leurs vertus.
A la suite de ces discours, l'aînée des filles, instruite des torts de son père avoit conjuré avec ses deux sœurs Melior et Palatine, de se venger elles et leur mère.
A cet effet, elles avaient enfermé leur père dans une montagne du Northumberland, puis elles l'étaient allées raconter à leur mère, qui contre l'attente de Mélusine s'était emportée contre elle, et lui avait jeté un sort en disant : « Je te donne le don que tous les samedis tu seras serpent dès le nombril en bas, mais si tu trouves homme qui te veuille prendre en espouse et qu'il te promette que jamais le samedi ne te verra
ni décèlera, ni révélera ou dira à personne quelconque, tu vivras ton cours naturel, et mourras comme femme naturelle et de toy viendra moult noble lignée qui sera grande et de haulte proesse et par adventure si tu estoit décelée de ton mary, sachies tu retournerois au tourment auquel tu estois paravant et seras toujours sans fin jusques à tant que le très haut juge tiendra jugement ef toy aparais par trois jours devant. la forteresse que tu feras et que tu nommeras de ton nom quand elle devra ner seigneur et par le cas pareil quand un homme de ta lignée devra mourir. Après cette malédiction de Mélusine, les deux autres filles de Pressine reçoivent à leur tour leur funeste don.
Le livre de Jean d'Arras roule sur ces données. Mélusine, comme sa mère, s'éprend d'un jeune chevalier, neveu du comte de Poitiers, et lepouse sans que celui-ci sache qui elle est, car il répond à son cousin qui l'interroge sur ce sujet : « Je ne prend pas femme pour vous noysier, mais pour moi, si emporterai le deuil ou la joie lequel à Dieu plaira, » et dans les premières amours qui amènent ce mariage, Mélusine donne àRaymondin les moyens d'obtenir du comte de Poitiers une terre es rochers et aux hauts bois où il lui plairait de prendre tant de place que ung cuir de cerf pourra s'étendre or après la cloestière, les long des esquarris le cuir du cerf que Mélusine a fait rencontrer à Raymondin et qui lui été proposé pour faire bonnes cordes chasseresses pour ses veniers a été taillé en forme d'une courroie, ne circuit pas moins de deux lieues de terrain et Raymondin y élève la ville de Lusignan, où il règne avec la fée, dont il a plusieurs enfants. Et ce monde vit dans la grandeur et la postérité, jusqu'au jour où Raymondin subit l'influence de son frère et veut savoir ce que sa femme fait
le samedi. Vous êtes mon frère, lui dit-il, je ne vous dois pas celer votre déshonneur.
Le commun langage tient qu'elle est ce jour-là avec un autre en fait de fornication et les autres dient et maintiennent que c'est ung esprit fée qui tous les samedis fait sa pénitence. Les 'discours du frère de Raymondin mettent celui-ci hors de lui. Il veut savoir la vérité, il l'apprend; désormais le charme est rompu. Mélusine et lui doivent se quitter.
Cette page suffit à donner une première idée du livre de Jean d'Arras, que remplissent ensuite les inventions merveilleuses et chevaleresques propres à soutenir la curiosité d'un prince qui aimait les romans.
Le livre est fait d'ailleurs pour rappeler une conquête du fils de Jean.
Le passage suivant qui mêle la légende à l'histoire, au moment même où les événements viennent de s'accomplir, me semble mériter d'être conservé.