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CHAPITRE IV Les Ascendants de Jean IV de Béthenoourt

Ce que j'ai recueilli sur les ascendants les plus immédiats de Jean IV de Béthencourt embrasse une période de plus de cent ans, pendant laquelle ils se mêlent aux luttes que la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal soutiennent pour se maintenir sur les territoires dont la possession constituera leur nationalité. Après quoi, Jean IV de Béthencourt, dans son entreprise sur les Canaries, indique à l'Europe, dont les ambitions s'agitent dans d'étroites limites, qu'il y a par delà plus que des provinces à conquérir.

L'occupation des Canaries couronne dignement l'action française au XIV® siècle, action que M. le comte de Salvandy a si noblement célébrée. On ne peut assez remarquer, dit-il, comment à cette renaissance de la civilisation, l'esprit français régnait sur la Chrétienté. Un pape français, Urbain V, occupait la chaire de saint Pierre et venait de la restituer à la Ville étemelle.

Sous la maison de Luxembourg, la Bohème brillait de lumières inusitées . Déjà la science, par cette ardeur juvénile de la raison humaine, livrée à elle-même, s'y tournait aux

hérésies^ qui allaient dominer l'Allemagne, en la mettant en feu. Charles de Luxembourg, filleul de Charles le Bel, beaupère de Philippe de Valois, était arrivé à l'Empire, que son génie législateur constitua aussitôt et pacifia.

La maison de France, par Charles Robert d'Anjou, roi de Naples, était montée sur le trône de Hongrie, et déjà Casimir, par les Diètes polonaises, avait fait désigner pour son successeur un Capétien illustre, Louis d'Anjou, roi de Hongrie et neveu de saint Louis, de sorte que la France, vraiment la reine des nations, voyait le sang de ses princes s'étendre depuis le Portugal et les deux Siciles, jusqu'à la Pologne, sur presque tous les trônes de l'Europe. A son tour,rentreprise de Béthencourt allait faire passer l'Atlantique à la Chrétienté, qu'elle devrait mener dans des mondes nouveaux.

Mais auparavant, cette famille s'était préparée à ce rôle dans des épreuves militaires, où elle s'était honorée, et avait grandi en défendant l'indépendancedu sol contre les Anglais et les prétentions qu'avaient à la couronne de France, du fait de leur mère, des princes étrangers.

Il fallut plus d'un siècle pour établir les règlements salutaires de la loi Salique contre des convoitises qui se portaient sur tous les points du royaume.

Pendant ce temps, les Béthencourt furent sur pied et payèrent parfois de leur vie leur fidélité au pays.

C'est ce que je me propose de faire voir, à côté de l'entreprise d'honneur qui a plus particulièrement illustré leur nom.

Leurs premiers actes que je rencontre sont un de Jean I®"", scellé de ses armes, un lion rampant. Un second acte est un reçu en prêt sur gages, de cinquante livres tournois, lorsqu'il partait en 1327, avant les Brandons, avec quatre

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hommes d'armes appelés à desservir dans la compagnie de Jean de Mauquenchy, qui devait devenir maréchal de France.

La raison de cette campagne était une dispute de territoire par les Anglais dans TAgénais, dispute, à la suite de laquelle Charles de Valois et Philippe son fils étaient entrés en Guyenne et auraient poussé plus avant , si Edouard II n'avait demandé la paix par l'intermédiaire de sa femme, sœur du roi de France, et s'il n'avait promis de rendre hommage pour le duché de Guyenne, condition sans l'exécution de laquelle le duché resterait séquestré aux mains d'un sénéchal français.

Le 6 mai 1328, un nouveau reçu de Béthencourt pour 135 livres, donné à Agen, nous le montre sous les ordres de Jean de Blainville, sénéchal de Guyenne et d'Agen, sur les terres nouvellement acquises au roi \

Dans l'intervalle de ces deux reçus la reine d'Angleterre avait excité et mené la révolte contre son mari. Le favori de celui-ci avait été pendu et Edouard II déposé, puis mis à mort cruellement, au moyen d'un fer rouge passé dans le fondement. D'autre part, Charles de Valois^ qui avait gouverné sous les ordres de Philippe le Bel, étant décédé, son fils Philippe de Valois, qui venait de conduire les affaires de Guyenne, avait été nommé régent jusqu'à ce que la veuve de Charles IV, mort le 1*"^ février 1328, eût accouché ; mais

1. « Nos Johannes de Bethancourt miles. Recognoscimus habuîsse à pnidentl viro Ger. de Sallinaco, valletoet thesaararîo Tolosen. Domini nostri régis supervadiis nostris et gentium nostraram desservîtes jàm et desserviendis subregimîne domini Blainville, senescalis Vasconisd et Âgeni, in terra Domino nostro régi novissime acquisita, sex vigentiet quindecim libras Taronenses. Ageni, ex nostro sigillo sigillatum in testimonium Die vi. Mail anno Domini mccc' xxviii. »

comme elle avait mis au monde une fille, Philippe de Valois avait été déclaré roi, à la grande colère des princes, nés de filles de France, que la loi salique avait écartés du trône. Ils le qualifiaient de roi trouvé, et la mère d'Edouard III, parlant de lui disait : « Philippe de Valois, qui roi de France se nomme.» Mais le prince sut faire respecter en lui le suffrage de la nation par sa valeur en Flandre et par son attitude à regard d'Edouard III, qu'il obligea à venir,le 6 juin 1329, lui prêter dans la basilique d'Amiens, hommage pour le Ponthieu et pour la Guyenne. ,Dans cette cérémonie, Edouard, invité par le grand chambellan, à déposer sa couronne, son épée et ses éperons, avait dû s'agenouiller devant Philippe, en mettant ses mains entre celles du roi.

Ce Jean l^^ de Béthencourt que nous voyons aussi prendre part au soutien des droits de la France^ dans la Guyenne, était vraisemblablement le mari de Nicole de Grainville, se disant veuve en 1337 d'un chevalier de Béthencourt, lorsqu'elle renonçait au patronage de Sainte-Marie de Grainville la Teinturière, droit auquel prétendaient les moines de Saint- Wandrille, en vertu d'une charte, à eux octroyée en 1204 par Richard^ duc de Normandie.

Jean II, fils aîné de Nicole, assistait à cet acte de renonciation, mais l'an 1340 le signale dans les mouvements que déterminaient les dispositions d'Edouard III à l'égard de Philippe de Valois.

Depuis l'affaire de l'hommage, terminée, l'année suivante, par une reconnaissance des points réservés, et depuis l'entrevue d'avril 1331, dans laquelle Philippe avait fait quelques concessions à Edouard, sur les possessions qu'il avait saisies en Saintonge, les deux princes semblaient s'être rapprochés, d'autant qu'ils avaient projeté de faire une croisade à la de-

demande du pape (1334-1335-1336). Mais l'alliance de Philippe avec David Bruce, le roi d'Ecosse, le bon accueil, qu'Edouard III avait fait au comte d'Artois, chassé de France, privé de ses biens, devenu l'ennemi mortel de Philippe, après avoir été son ami le plus dévoué, enfin les liens qu'Edouard contractait avec les Flamands d'Arteveldt, révoltés contre le comte de Flandre et soutenus par Philippe pour le maintien de leur commerce, amenaient Edouard à une résolution qu'il avait jusque-là contenue : c'était de revendiquer hautement ses prétentions à la couronne de France, qu'il disait « usurpée par Philippe».

Le pape avait déclaré aux Flamands, que s'ils s'armaient contre le roi de France il leur en coûterait avec l'excommunication 2,000,000 de florins. En conséquence, Arteveldt avait dit à Edouard, que, s'il voulait prendre le titre de roi de France et écarteler ses léopards de fleur de lys d'or, il se faisait fort de luiamener 6,000 Flamands. Edouard, poussé en outre à bout dans un festin par le comte d'Artois, avait juré par saint Georges et par saint Denis qu'avant l'année écoulée, il serait en France, l'épée au poing, pour venger ses injures.

Robert d'Artois avait, à son tour, fait le serment de suivre le roi et de combattre à ses côtés, et les seigneurs qui étaient à table, entraînés par l'exemple, s'étaient liés par les mômes promesses.

Edouard avait envoyé un cartel à Philippe, d'après lequel aurait lieu un combat entre les deux monarques, ou par cent hommes de chaque nation.

Philippe répondit, comme il convenait, à cette incartade du prince anglais. Mais retiré dans Arras, il s'était occupé d'assurer ses villes frontières et avait résolu d'assiéger Tournay, le poste avancé de la France, au cœiu' de la Flandre et

du Hainaut. Or, dans les listes de batailles commandées par les seigneurs, listes dans lesquelles sont les noms des che~ valiers bannerets, des chevaliers bacheliers, des écuyers, des sergents d'armes, on rencontre Jehan, seigneur de Béthencourtj dans la bataille du comte d'Alençon, parmi les chevaliers bacheliers^ .

Une trêve de six mois, que parvint à faire conclure Jeanne de Valois, comtesse douairière du Hainaut,sœur de Philippe et belle-mère d'Edouard, arrêta les hostilités jusqu'au printemps de 1341. On eût voulu la prolonger jusqu'à la Saint- Jean-Baptiste 1342. Mais ce ne fut plus vers les frontières de Flandre, ni dans les provinces de Guyenne, que Jean II de Béthencourt fut porté ; il dut se diriger vers la Bretagne^ dont le duc mort, sans enfants, laissait l'héritage, que se disputèrent Jeanne la Boiteuse, comtesse de Penthièvre, et Jean de Bretagne, comte de MontforH'Amaury, frère consanguin du duc qui venait de mourir.

Philippe de Valois soutint le mari de Jeanne la Boiteuse, le comte deBlois,son neveu, qu'il lui avait fait épouser, dans l'espoir de rattacher davantage à la France une province toujours portée à l'indépendance.

Note. — Les divers corps d'armée, que M. René de Belleval, appelle bataille, sont :

1° La bataille de Monseigneur Raoul, comte d'Eu, connétable de France.

2^ La bataille de Monseigneur de Trie, sire d'Araing et de Monseigneur Bertran, sire de Briquebec, maréchaux de France.

1. Histoire de la première campagne d'Edouard Illen France, par René de Belleval.

3^ La bataille de Monseigneur Louis de Flandi-es.

4° Une liste des écuyers de la comté de Nevers.

5° La bataille de Monseigneur Eudes, duc de Bourgogne, comte d'Artois et de Bourgogne.

6^ La bataille de Monseigneur le duc de Normandie, lieutenant de Roy.

7** La bataille du roi de Navarre, la bataille de M. le comte d'Alençon...

S^ La bataille de Monseigneur le comte d'Armagnac.

9® La bataille de Monseigneur Gaston, comte de Foix.

10** La bataille de M. Aimé, comte de Savoie.

Il ne conviendrait pas, à ce propos, de répéter seulement ce que chacun connaît de cet épisode romanesque et dramatique, dans lequel la comtesse de Montfort força le comte de Blois et l'armée de France à se multiplier.

Je dois donc me borner à indiquer ici la présence de Jean II de Béthencourt dans le second corps d'armée envoyé à Ploërmel, avec lequel Philippe de Valois venait aider son fils Jean contre les desseins d'Edouard, qui, voyant dans la Bretagne une magnifique entrée en France, pratiquait également ses menées sur les seigneurs bretons et sur ceux de Normandie. Or Philippe de Valois se défendait bravement en chevalier à la tête de ses armées, mais aussi en maître qu'irritaient les trahisons. Il employait le bourreau. Il avait appelé à Paris, sous divers prétextes onze seigneurs bretons auxquels Edouard avait fait des avances et qui furent exécutés sans procès. Son fils Jean agit de même en Normandie, seulement cette politique lui réussit moins encore qu'à son père. La violence contre ces onze gentilshommes bretons avait fait rompre latrôve. En Normandie, où les raisons de la conduite du roi étaient cependant plus justifiées, elle déter-

mina une révolte dont les Béthencourt devaient recevoir le contre-coup.

Le 17 juillet 1346, sur les conseils du comte Godefroy d'Harcourt, Edouard III avait assiégé la presqu'île du Cotentin, d'où il avait pénétré dans l'intérieur du pays et remonté ensuite vers la Picardie. Là, il avait livré à Crécy, une bataille des plus cruelles, dans laquelle s'était abîmée ime partie de nos chevaliers, et qui eut pour conséquence l'établissement des Anglais à Calais. « Avec Calais, avait dit Edouard, je tiens les clefs de la France à ma ceinture. » Ces tristes résultats firent horreur à leur auteur môme. Un jour Godefroy d'Harcourt, qui avait vu mourir à Crécy son frère et trois de ses neveux, se présentait à Philippe la corde au col,et disait : «J'ai été traître envers le Roy et le Royaume, je demande miséricorde et paix. » Philippe avait eu à Crécy môme un cheval tué sous lui. Il avait fallu l'emmener, comme par force, du champ de bataille ; néanmoins il avait pardonné à son ennemi, mais d'Harcourt, ce triste personnage, avait continué d'être « le guideur, le conduiseur et gouverneur de rOst du roi d'Angleterre ».

Les succès des Anglais en France menaçaient fortement les terres qu'occupaient les Béthencourt, soit au pays de Bray, soit au pays de Caux. Aussi vers cette époque, Jean II paralt-il plus attaché au sol, soit par cette raison, soit par le mariage qu'il avait contracté vers 1338 avec Isabelle de Saint- Martin, fille du baron de Saint-Martin le Gaillard au comté d'Eu.

Isabelle de Saint-Martin, descendait par sa mère des chevaliers Gauthier de Saint-Martin, frères de Guillaume Martel, allié de Guillaume le Conquérant.

Ces Martel, étaient des gens éprouvés et fidèles. Ce fut un

Jacques de Saint-Martin^ qui blessa Jean Chandos d'un coup mortel, et qui, blessé à son tour gravement, mourut à Poitiers, sans que les Anglais par ressentiment soignassent ses blessures.

Les Béthencourt, par cette union, avaient acquis plus d'importance.

Ils se trouvaient ainsi alliés avec des familles considérables,telles que les Baudrain de la Heuse et les d'Houdetot, dont l'un était maître des arbalétiers de France, et il est notoire que leurs services étaient appréciés par les divers dons que le roi leur avait faits.

Jean II de Béthencourt, pour s'en rendre digne, en cas d'événements militaires, demanda au roi les moyens de relever le château de Saint-Martin le Gaillard, et il obtint de lui à cet effet, le 26 mars 1353, par un mandement daté de Gaillon, la somme de six vingts livres tournois.

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