ACTE IV, SCÈNE III
CHRÉTIEN
Oui. (// sort par la gauche.)
LE CONSEILLER
Ce n'est point par lui que vous apprendrez....
NEBEL.
Non, mais j'ai découvert quelque chose d'un autre côté.... Ce Stevens est entré comme simple ouvrier dans la fabrique de M. Blum, aux environs de Stuttgard. D'où diable venait-il? On 1 ignore : il vivait seul et ne parlait à personne. Quoi qu'il en soit, à force de persévérance et de travail, il devint contre-maître dans la maison, puis commis principal, puis véritable chef de l'établissement. C'est alors que le baron Karl , le fils du premier ministre , frappé de son intelligence, l'amena à Munich pour en faire d'abord un employé, puis un ami, puis le secrétaire intime de son père....
LE CONSEILLER
Puis notre maître à tous ; car, ne vous y trompez pas, Nebel, cet homme dispose à sc^n gré de l'esprit de Son Excellence. Il éblouit les gens sérieux par son application aux affaires, les badauds par la variété de ses connaissances. A un Français, il citera des vers de Corneille ; avec un Anglais, il discutera en anglais sur les mérites de Pitt ou de Fox. Bref, cet homme, en se faisant universel, touche à toutes les positions, les menace toutes, et ne laisse à chacun de nous d'autre alternative que de lutter contre sa fortune ou de se voir perdu sans retour.
NEBEL.
Permettez, permettez. Il peut savoir le français sur le bout du doigt, parler anglais comme Canning ou lord Brougham ; mais, parbleu ! je le défie bien de jouer du violon !
MEYER
Vous vous trompez, monsieur Nebel, il enjoué.
NEBEL '.
Ah! bah!
MEYER
Et d'une façon si distinguée, qu'hier, chez le ministre, la comtesse Louise, sa nièce, étant au piano, M. Stevens l'a accompagnée avec tant d'âme et de talent, que tout le monde disait : « Quel bonheur que M. Nebel ne soit pas venu ! »
le conseiller, riant.
Ah! ah!
NEBEL.
Un moment ! vous n'allez pas me faire accroire qu'il renonce à la position de secrétaire du ministre pour solliciter ma place de maître de chapelle ?
\ . Meyer, Nebel, Bezanetti.
meyeh, passant au milieu.
Non, mais peut-être bien celle de maître de chant de la comtesse Sophie, qui a cent mille écus de dot.
NEBEL.
Cent mille écus !
MEYER
Tout autant.
NEBEL.
Donnés par la famille?
LE CONSEILLER
Ou par Son Excellence, dont elle est en quelque sorte la fille adoptive.
MEYER
On ne sait pas au juste. L'histoire de la comlesse Sophie est un roman mystérieux, une énigme dont personne n'a la clef. Tout ce que je sais, c'est qu'à l'époque où le ministre partit subitement pour l'aller chercher, ce fut une lettre de Fribourgqui décida son départ. A force de tourner cette lettre, de la retourner, d'appuyer dessus, de la faire bâiller, je parvins à savoir qu'elle était du comte de Moroff, un vieil ami de mon maître; mais je n'en ai jamais su davantage. nebel, prenant le milieu.
Messieurs ! messieurs ! dans l'intérêt public d'abord, et le nôtre ensuite, il faut savoir quel est ce Stevens: d'où il vient, connaître sa famille. Un homme si ponctuel dans l'accomplissement de ses devoirs , si rigide envers lui-même , si soupçonneux à l'égard des autres , si intègre , si vertueux , doit avoir quelque chose à se reprocher.
LE conseiller.
Nebel, je le répète, vous êtes très-fort.
NEBEL.
C'est à vous à nous aider dans nos recherches, mon cher Meyer.
MEYER
Comment cela ?
NEBEL.
Ne loge-t-il pas ici ?
MEYER
Eh bien ?
LE CONSEILLER
Ne reçoit-i! pas de lettres?
MEYER
Après?
NEBEL.
En les tournant, en les retournant, en appuyant dessus, en les taisant bâiller, comme vous avez fait pour celle du comte Moroff, ne serait-il pas possible....
Messieurs, j'y ai bien pensé; mais....