SCENE XII GERMAINE, MONTRET
Germaine s'assied, pensive, tout entière à ce que vient de lui dire son grand-père. Montret entre, sans la voir, et jette avec découragement sa serviette sur la table. A ce bruit, Germaine se lève et va vivement vers la porte.
GERMAINE
Mon père ...
MONTRET, l'apercevant.
Germaine, où vas-tu !
GERMAINE
Dans ma chambre.
MONTRET.
Es-tu si pressée ?
GERMAINE
J'ai des lettres à écrire.
MONTRET, s'asseyant.
Reste un peu avec moi, ma chérie. (Germaine revient.) J'ai beaucoup de tracas. Une déception m'arrive : un groupe de banquiers, sur lequel je comptais, me craque dans la main, au dernier moment. Je n'ai pas su leur parler. Je n'étais pas en train... (se re-
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prenant.) 3Iais rien n'est perdu. Il me reste encore la ressource du banquier Audibert ; je passerai sous ses fourches caudines... Tu vois que j'ai besoin de me rafraîchir les idées. Assieds-toi là, près de moi... (Germaine obéit.) Pendant que j'y pense, tu as bien, chez toi, une petite cachette sûre ?
GERMAINE
Une cachette ?
MONTBET.
J'entends un meuble fermant à clé.
GERMAINE
Oui.
Tu y mettras ce paquet que je te redemanderai plus tard.
Il pose sur la table un paquet qu'il a sorti de sa serviette.
GERMAINE, distraite.
Bien.
Uq sllenoe.
MONTRETî l'observant avec inquiétude.
Que vous^tes-vous dit, avec les Richard ?
GERMAINE
Nous avons rompu.
MONTRET.
Tu as du chagrin ?
GERMAINE
Oh ! pas du tout.
MONTRET, rassuré.
Oui, je sais... Il n'y avait entre Jean et toi aucun sentiment bien vif... Sois tranquille, fillette, je te trouverai un mariage où ton cœur sera plus intéressé.
GERMAINE
Je ne veux pas me marier.
MONTRET, tressaillant.
Je ne comprends pas. Tu souffres de ta rupture avec Jean plus que tu ne dis?
GERMAINE
Je ne souffre pas de ma rupture avec Jean. MONTRET.
Alors, tu souffres d'autre chose! Germaine, qu'as-tu dans l'esprit ? Ton attitude est étrange. Je n'ai pas encore pu voir tes yeux.
GERMAINE, se levant.
Permets-moi de me retirer. Je suis horriblement troublée, inquiète. Je ne vois pas clair en moi. J'ai besoin de solitude.
MONTRET, le cœur serré.
Je crois qu'il est plus prudent de ne pas insister. (Tristement.) Va, mon enfant, va I (Germaine s'éloigne.) Tu Oublies mon paquet. GERMAINE.
Ail I oui... (Elle revient, prend le paquet et le
considère avec méfiance.) Ce ne SOnt point (leS
choses... de valeur?
MONTRET.
Pourquoi cette question ?
GERMAINE
Elles seraient plus en sûreté dans ton coffre-fort.
J'aime mieux que cela soit chez toi.
GERMAINE
C'est que ma chambre se trouve dans la maison de grand-père, et je ne puis y introduire ce paquet, sans en connaître le contenu.
MONTRET, violent.
Vraiment! c'est à ne pas croire! (ri se maîtrise et observe profondément Germaine qui reste sombre et tendue.) Au fait, pourquoi ne le saurais-
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tu pas ? Il y a là cinq cents billets de mille francs.
GERMAINE» résolue, remettant le paquet sur la table.
Je ne puis m'en charger.
MONTRKT.
Pourquoi?
GERMAINE
Cet argent doit rester chez toi.
MONTRET.
Qui te l'a dit?
GERMAINE
Ma conscience !
De quoi se mêle-t-elle? Moi seul suis responsable de mes actes!.. Prends cet argent, c'est ta dot.
GliHM AI.\E, avec hornur.
jMa dot? Je n'en veux pas I
MONTRET.
Tu me fais cet affront, àmoi, àton père?.. Tu te permets de juger, en petite fille ignorante., des questions que j'ai résolues ? Je te vois, dejuis un moment, sombre et frémissante, pleine d'un sentiment que tu n'oses exprimer. Mais je le devine I On t'a inspiré l'horreur et le mépris de ton père I...
GERMAINE
Nous ne pensons pas de même... J'aurais donné ma vie pour ne jamais le savoir et ne jamais te le dire. Pardonne-moi, je ne sais pas dissimuler.
MONTRET.
Je m'en réjouis ! L'offense la plus cruelle vaut mieux qu'un respect simulé! Je pourrais peut-être plaider ma cause, te dire cer-
taines paroles qui te troubleraient, mais je ne me soumettrai pas à cette humiliation! Va, retourne vers ton grand-père, et dis-lui que je le félicite, qu'il a bien réussi son œuvre!
GERMAINE, frémissante.
Grand-père n'a rien à voir là-dedans !
Innocente qui ne se doute pas qu'on a tué ses sentiments de fille, en se servant habilement des aspirations de son cœur !
GERMAINE
Oh ! non ! non ! cela n'est pas ! Tu me fais injure! Si tu crois qu'il me reste encore l'espoir dun mariage impossible, tu te trompes! Et je n'ai pas eu besoin des leçons de , grand-père pour être ce que je suis, et pour pfnsLT ce quQ je pense! Toujours, j'ai senti,
au fond de moi, que j'aimais avant tout... l'honneur I
MONTRET, avec colère.
Tu dis?... Va-t'en! Je n'ai plus d'enfant!
Va -t'en! Va-t'en I... (Germaine sort en se cachant la figure dans les mains. Avec une douleur
profonde.) Je n'ai plus d'enfant! plus d'enfant! Oh! c'est trop, cela! c'est trop !
Il se jette dans un fauteuil et pleure.