LE PARADOXE AFFECTIF
Des réactions affectives verbales restent à étudier celles où les états affectifs prétendent à se définir et à se conceptualiser. Celles, en effet, où les mouvements intimes nés des émotions trouvent une expression objective, méritent bien plutôt, comme nous l'avons fait, d'être rapprochées des réactions affectivo-motrices. Autre chose, à tous égards, est d'injurier notre ennemi et d'analyserl es motifs et les nuances de notre colère pour prendre mieux conscience de ses conditions et de son intensité.
Chez plusieurs de nos malades s'esquisse ou s'affirme un nouveau paradoxe, affectif celui-là, encore plus saisissant peut-être que le paradoxe moteur. Ils ont beau présenter tous des réactions affectivo-motrices, principalement anxieuses, d'une exceptionnelle intensité ; quelques-uns n'en dénoncent pas moins une insensibilité, physique, morale ou physique et morale à la fois, qui connaît tous les degrés, de l'indifférence partielle et de la simple torpeur au sommeil affectif le plus profond et à Tanesthésie la plus radicale.
Cette contradiction a déjà été signalée et commentée par nombre d'auteurs. «Toutes les affections sont transformées, ditGuislainS en sentiments pénibles. Ce que le mélancolique aimait avant sa maladie, ce qu'il adorait, il le considère avec indifférence, il ne s'en inquiète plus. Je n'aime plus mes enfants, dit cette mère. Je n'aime plus mon mari, dit
1. Leçons orales sur les Phrénopalhies, 2' éd., 1880, I, p. 86.
cette femme, etc. ». Cette inaffectivité, cette insouciance, cette indifférence, données pour autant de « sentiments pénibles », constituent bien une première expression du problème que nos malades nous posent. Plus près de nous, M. Janet ^ parle de l'indifférence inattendue des psychasthéniques, dont eux-mêmes ne se rendent pas toujours compte ; chez eux les émotions s'arrêtent rapidement, avortent et se transforment en ruminations et en angoisses; l'angoisse étant « la plus basse des émotions - », il est bien naturel qu'elle puisse coexister avec cette indifférence. Ce n'est pas pour le moment l'explication du fait qui nous importe, mais simplement sa constatation, et il nous suffit que M. Janet considère les psychasthéniques comme angoissés à la fois et indifférents. Récemment enfin M. R. d'Allonnes^ établissait toute une théorie physiologique des émotions sur la persistance de certaines réactions affectivo-motrices chez une malade qui se plaignait d'une insensibilité morale absolue. Le paradoxe affectif sur lequel, à notre tour, nous attirons l'attention, n'est donc ni une nouveauté, ni une découverte, ce qui n'est pas pour en diminuer la valeur.
Il commence par se présenter sous des formes si atténuées et si discrètes qu'il semble presque naturel et à peu près intelligible. Dorothée, tout entière à son anxiété délirante, demeure d'abord indifférente aux visites de ses parents, mais elle ne se plaint pas de cette indifférence et ne la dénonce pas d'elle-même; plus tard, la chronicité et l'habitude du mal aidant, les sentiments affectifs et altruistes refont leur apparition; cependant elle reconnaît ne plus éprouver à lire des romans les mêmes joies qu'autrefois ;
1. Les Obsessions et la Psychasthénie, 1903, p. 370-379. (Paris, F. Alcan).