Dupré, la Mythomanie, 1905, p
Cette remarque ne vaut pas pour Fernande scule : on peut dire de tous les délirants de ce type qu'il n’est jamais possible d'obtenir d’eux un récit de leur passé superposable à celui que nous pouvons fournir du nôtre. L'espèce de coquetterie qu'ils mettent à consteller de dates leurs souvenirs et à en affirmer l'exactitude par les mêmes moyens extérieurs que nous, ne doit pas nous faire illusion : elle est comme le fantôme inopérant du souci d'objectivité qui noûs pousse à ne nous satisfaire d'un souvenir qu'après l'avoir délimité et circonstancié; disons plus, elle n’en est peut-être que la caricature. Fernande fait des dates de son passé le même usage que Renouvier dans son Uchronie de celles des événements historiques. Le passé est la forme vide, mais quadrillée de mois et d'années, dans laquelle elle projette son présent. Comme elle est naturellement mythomane, ses pseudo-souvenirs offrent, il est vrai, une particulière précision de détails et prennent une particulière intensité d'expression; mais ses tendances mythomaniaques ne tiennent pas d’elles-mêmes leur orientation, elles lempruntent au processus morbide qui, à lui seul, plus pauvrement sans doute et plus confusément, eût été capable de transformer le passé en fonction des préoccupations actuelles. De pareilles transformations, sans mythomanie évidente, nous avons rencontré plus d’un exemple.
Reste maintenant à mieux définir cet état morbide qui, à en croire Fernande, primitivement fonctionnel et curable, est devenu, sous l'influence d'un séjour dans une clinique, incurable et organique. Nous en avons déjà déterminé la forme originelle : paroxysmes anxieux de plus en plus rapprochés, puis état de mal nosophobique avec craintes de crise cardiaque et de mort subite. Maintenant que nous avons reconnu l’impétueux courant d'idées de persécution qui le sillonne, essayons de voir en quelles directions le trouble fondamental lui-même s'est épanoui.
« Parlons du cœur, nous écrit un jour Fernande, puisque « c’est là le point principal : figurez-vous une poignée de
« caoutchouc, partagée en plusieurs branches, qui se « détire toute la journée et qui quelquefois, dix fois par « jour, me fait éprouver la sensation d’un bond terrible, « qui me fait pâlir tout d’un coup; alors il me semble que « je vais mourir et cela m’occasionne une sensation de « froid ». Elle se complaît à ces métaphores mécaniques et ailleurs elle compare son cœur à une griffe, à une éponge ; comparer est, du reste, trop peu dire, car elle affirme exprimer ainsi la réalité. Son cœur a donc changé. Il n'est plus malade; il est anesthésié. Cependant il Jui fait très mal; c'est de là qu’elle souffre le plus : «Prenez une poignée qui se détend; si le mouvement s'arrête, des fourmillements se produisent ». On dirait que son cœur est rongé par des chiens. Il n’en diffère pas moins de ce qu'il était : il ne se serre plus dans l'inquiétude. Elle y ressent tout au plus quelques soubresauts : quand on a un plaisir, une douleur, on sent bien qu'ils viennent du cœur. Sans doute elle sent très bien la piqûre, mais la piqûre ne fait plus rien au cœur : le cœur est paralysé, or c’est là que vont toutes les émotions.
Nous voyons ici s'organiser la même symbiose physicopsychique, déjà constatée antérieurement, entre le cœurorgane et le cœur-sensibilité morale. La poussée morbide s’installe au centre du rapport fondamental que notre métaphore réalise et de là rayonne dans les deux voies que nos concepts différenciés lui offrent : la voie physique et la voie morale. A chaque moment de son développement discursif nous ne nous étonnerons done pas de trouver quelque chose des contradictions inhérentes à sa complexité initiale : pénétration du physique et du moral, intrication d’anesthésie et de souffrance. D'où le caractère paradoxal, pour ne pas dire plus, des symptômes que nous allons énumérer. Ils ne deviennent intelligibles qu’à condition qu’incessamment nous remontions à leur source et réalisions, pour ainsi dire, par un effort de reconstitution psychique la confusion dont ils sont issus.
A l'en croire, Fernande est absolument anesthésiée et a perdu toute espèce de sensibilité organique. Sa sensibilité tactile a profondément diminué; elle ne sait plus sur quoi elle marche, elle ne sent plus le sol, elle a eu auparavant la sensation de s’enfoncer comme dans de la laine. Si on la touche, elle proclame ne rien sentir ou ne pouvoir rendre compte de ce qu’elle éprouve. Elle est indifférente à la pression : on pourrait lui mettre dix kilos sur le ventre; quelquefois elle a ses oreillers sur les pieds sans s’en apercevoir. Même insensibilité thermique : elle sentses couvertures comme un poids sur son corps (elle perçoit donc la pression? mystère inextricable, si l’on prend ses propos à la lettre), elle ne sent ni le froid ni le chaud, pourrait coucher sans rien la nuit. Elle prétend ne pas sentir davantage les piqüres ; une piqûre inattendue provoque bien une légère réaction, mais elle ne veul pas en convenir : ses mains sont bien sensibles aux pointes, mais pour elle ce n’est pas là sentir. Et de son anesthésie elle a toute prête une démonstration familière : elle s'enfonce carrément des épingles dans les seins jusqu’à la garde, par une technique analogue à celle des injections hypodermiques, dont elle a une vieille habitude. C’est un jeu auquel elle s’est exercée depuis. le moment où elle a constaté son anesthésie mammaire, c’est-à-dire depuis sa sortie de la clinique. Son ami a eu les honneurs de la répétition générale et quelques médecins semblent auparavant lui avoir appris son rôle en explorant sa sensibilité. Toujours est-il qu'avec force larmes elle affirme tenir là la preuve non seulement de son anesthésie externe, mais aussi de son anesthésie interne. En effet elle nie toute sensibilité viscérale. Elle digère, mais son tube digestif est un canal où elle ne sent rien passer. En déféquant elle ne se rend pas compte de l'expulsion des matières : elle reste des trois semaines sans aller aux cabinets. Elle urinerait au lit qu'elle ne s’en apercevrait aucunement; d’ailleurs elle se garde bien de le faire. Elle ne sent plus qu'elle a quelque chose à l’intérieur. Bien entendu dans ces conditions elle ne
connaît plus la douleur. Ses règles étaient très douloureuses, elles ne le sont plus. Elle souffrait jadis beaucoup d'hémorroïdes : elle ne sait plus si elle en a. Elle n’a pas mal à la tête, ni nulle part ailleurs. Quand elle se coupe, le sang vient, mais non la douleur. Son ami l'a brûlée avec un fer chaud : elle a eu une cloque, mais n’a rien senti. On pourrait la transpercer partout, lui couper les seins, lui faire subir une opération abdominale : son anesthésie serait la plus forte.
A côté de ce courant négateur il en est un autre où organes et sensations apparaissent transformés. Sa maladie se rapproche de la paralysie. Il faut que son cerveau soit paralysé pour ne rien sentir. L'intérieur de sa bouche, son bras, son cou sont paralysés. Elle se sent raide comme un piquet. Ses mächoires lui semblent en carton ou plutôt en coton; elle essaye en les contractant de les faire rentrer une dans l’autre. Sa tête de même a l'air en carton. Quand on la touche, il lui semble qu'on lui tire dans la nuque des ficelles qui correspondent au cou et aux aisselles. Ces sensations de tiraillement, de tirage sont constantes. Botte de ficelles qui se tend dans son dos, botte de ficelles qui se remue derrière son crâne, soubresaut d’une sorte de fil qui se ploie dans les jambes et sous l’omoplate : telles sont Les expressions auxquelles elle revient sans cesse pour traduire ce qu’elle éprouve.
Idées de négation et de transformation se mêlent donc étroitement dans la conception qu'elle se fait de son corps : les fibres nerveuses sont détendues, toutes les fibres nerveuses qui nous font vivre sont comme paralysées:; elle est comparable à un ressort détendu. A sa sortie de la clinique, son ami l'a trouvée flasque. A sa sortie de Beaujon, ses nerfs s’en sont allés : quelque chose s’est rétréci en elle, elle n'existait plus. Sans doute elle sait qu’elle a un corps, mais c'est le raisonnement seul qui l'en informe. Il faut bien qu'elle ait un estomac pour que ce qu'elle mange passe quelque part. Si par hasard elle sent une piqûre à la tête,
elle se dit : « J'ai donc une tête puisque les yeux me piquent ». Donc elle est constituée comme tout le monde et a tous ses organes. Cependant sa colonne vertébrale est atrophiée; elle ne peut plus mettre son dentier parce que ses gencives se sont retirées; ses mâchoires rentrent l’une dans l’autre, elle ne peut plus les séparer; il lui semble que ses paupières retombent sur des trous; elle a la sensation d'être morte. Elle est une momie, une machine automatique. Elle ne s’en reconnaît pas moins dans un miroir, mais elle a vraiment changé. Elle se rend bien compte d’être la même personne et, toutefois, elle n’est pas à beaucoup près la même.
Quelques idées de transformation du monde extérieur s ébauchent confusément, mais vont si peu avant dans leur organisalion discursive qu’elles semblent revenir à de simples projections de la transformation organique. Tout ce qu’elle mâche lui fait l'effet qu’elle mord dans de la laine. Mais les choses sont comme auparavant; elle les voit telles qu’elles sont. Cependant elle a les yeux si lourds et si fixes qu'elle ne voit plus comme autrefois. Quelquefois elle ressent à la tête une douleur avec un point ou un éclair et elle ne voit plus du tout : elle voit tout noir. Sa vue a baissé, elle ne pourrait plus coudre et elle se demande si elle ne deviendra pas aveugle. Mais le trouble semble rester, sur tous les points, à la phase subjective. Nous n’en saisissons nulle part une objectivation formelle. La poussée morbide se trouve avoir 1c1 à peu près complètement avorté.
Malgré son insensibilité, sa momification, sa transtormation en machine, son quasi-évanouissement organique, elle n'en souffre pas moins. Aux intolérables et permanentes sensations de brûlures qu’elle combattait au sortir de Beaujon à force de compresses d’eau froide et qui reparaissent par intervalles, a succédé un état de souffrance, qu'elle ne définit ni ne localise, mais qu'elle qualifie à maintes reprises d'horrible, de terrible. Elle ne croyait pas qu'il fallait tant souffris pour mourir. Elle ne peut pas vivre longtemps avec
LE] LA CONROIENOE MORRIDE
des souffrances parnilles. De douleur déterminée elle ne signale qu'un point sous l'omoplate gauche, dont elle à
souffert par enses suriout au début de la maladie : ren
(résieataires, pointes de fu, ventouses scantiées, merphine) n'a pu en avoir RAISON.
y a plus : non seulement souflrance et anesthèsie se smooddent dans les déclarations de la malade, mais RCE elles safliiment simultanément, comme sil existait des états psrehiques suscephbles conourremment de deux expressions dicoursives el, bien mieux, de deux EXPRESSIONS contradictoires. D'abond Fermande semble être sensible cemme nous à la contradiction et essayer de la pallier en comgoant Simplement l'un de ses termes : « Ce n'est pas une souflrance aigu, puisque je ne sens ren ». Puis, comme si elle se rendait compte de l'insullisance du precède, elle appel à une sorte de CRÈTE RORVERNR POUE Y grouper ce qu'elle ressent, soit en utilisant un concept qui, souvent rapproché de celui de douleur, en est cependant séparable : « Ce n'est pas une souilrance, mais c'est hor nible », sait, méthode plus intéressante pOur ROUS, ER CORclrant d'une étiirence d'intensité à une diiiérence de quae- RS et de nature : les douleurs qu'elle éprouve le long du bras ganohe et surtout an cou ne sont pas une douleur comme avant, MAS sont pires qu'une douleur aigus. Mais, en d'autres cas, anesthésie et douleur s'affrontent tout bon nement : « Pour l'instant, éenit Fernande, je souflre atroce- « ment. Plus je vais, plus ma soufirance est frie. Vous « allez me demander : avez vous mal à le tête? Pour savoir « S JV à mal, À Rndrait que je sente que j'en ai une. Je « Ss obligée de ler avec mes mains quelquelnis pour « savoir si) en ai une ». Et elle fait mieux : à de Benite l'ont ‘ devient k omonciration de l'autre : « Lorsque je parle de | «mon anosiRÈREe compte, surtout intèrieure, VOUS SUPBE- «Ses que © est ane kke de mon cerveau qui me Miele tout « ceka. Cependant À n'en est Ren. Les souffrances que | « J'épronve, sans 8tre incummontables, me donnent des
nd ne - — DAÉREN LIVES CIMMENTÉES 447 - « idées de sñcide, son ishéraihes » (deuxieme lire de
février 198)
Cie cohrzéicim, sons Allons L2 retrouver à peu prés auss élaishe dons Vexpression que Versende donne de sa personselhé sorsle, Sms denfe Ale comsidére ses Luis mesides conne hahes Mis queoÀ cle nous écrit en . cars 198 : «om mord ei absolument inizci, c'est mon > physique qui est 2heohment déÂrsqué », c'est usiquement de son iAaligence À de sa volonté qu'elle estend parler Cor dle se proclsme par ailleurs encore plus anesthésiée . morslemesh que physiquement. Or Le femme qui s'exprime ans ei la: perséeaiée que nous avons vue iout 2 heure se phaindre 5 smérement du DB 64 de ses procédés I y a dés L de quoi s'éomner. Cepenéant il esi bien vrai que, À s00 entrée à Vhopital, si Fernande s'iñfresse un peu à ce qise passe sous d'elle, elle ne se dérange pas pour recenoir sa laslle, Plus rien ne Yatteini, dit-elle; elle est indif- Grenie 2 tout Plus rien n'évalle 500 afleÂivihé À 52 sensibilié more : la wue de sa mére ne lémeut pas Les … mourelles Les plus terribles ne la touchent yes - dle à … Apps, sons en en ressenlir, que son bean irére 2vait aban- … donné femme ei enfants, Asérelois elle 2126 peur de Y'hôpi- … al; 2ujourd'hu il us est bien égal de s'y trouver Wlle n'est plus capable de peine ni de joie. Elle 02 trouve méme plus de plaisir à dormir. #lle ne lit plus, parce que rien ne V'intéresse, À la voir on croit qu'elle réfléchit : il n'en esi rien, sa pensée esi absolument vide, elle n'a méme pas de cauche- snars. Elle convient qu'elle pense quand die parle, maïs il y
Ea revanche elle ne vent pas avouer qu'elle est
aise, quand elle pleure, et de t4lles déclarations ont 16 . femses par quelques uus pour vraies «À légiimes Mais eile se ven méme gas avouer qu'elle pleure, 2lors que nous la soyons pleurer -: 5° cle va vraiment trop loin et cette seconde dénégsiion rend bien suspecte la première. | … Et cependant sa conversation ei s2 conduiiz sont pleines
sms objei, puis La pensée :
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de manifestations affectives. Sans doute toutes ces manifestations n’ont pas la même valeur. Elle parle volontiers de sa pauvre mère; on est en droit de ne voir là qu’un cliché et de passer outre. Souvent elle déclare ne pas vouloir que sa mère la voie dans un état pareil : on peut admettre qu'il est seulement besoin d'expérience et de jugement pour se rendre compte que l'émotion de semblables visites ne vaut rien à une personne âgée. Mais elle ajoute qu'elle aimerait bien voir sa mère et il devient ici difficile de faire abstraction de toute note affective. De même, quand elle affirme le séjour à l’hôpital bien triste pour la femme exubérante qu'elle a été, quand elle fait des retours sur le passé, rappelle que tout lui souriait, et qu’un avenir brillant s ouvrait à elle, se lamente d’avoir ainsi sombré devant le portet tient pour affreux d’en être où elle en est par suite d’une erreur médicale, quand elle parle, avec des soupirs, des plaisirs qu’elle aimait et qui ne la tentent plus, quand elle appelle à grands cris cette mort et ce néant qu’elle à tant redoutés, quand elle dit avoir assez souffert pour trouver la mort une délivrance, quand elle se révolte contre les injustices qui se commettent autour d'elle à l’infirmerie, quand elle s’emporte contre ses compagnes, les infirmières ou les surveillantes, quand elle proclame, au paroxysme de l'agitation et de la fureur, que le D" B. est un misérable, qu’il aura de ses nouvelles et qu’elle lui trouera la peau, quand ses larmes coulent au point qu’elle ne peut plus les nier el qu’elle est réduite à avouer qu’elle ne se les explique pas elle-même, il faut bien que nous parlions de manifestations affectives et que nous supposions des émotions correspondantes, ou il n’y a plus en psychologie d’inférences possibles.
Cette insensibilité morale et cette émotivité ne sont pas sans se heurter dans les déclarations et les attitudes de Fernande. Tantôt ce qu’elle a exprimé au nom de l’une est immédiatement effacé au nom de l'autre : c’est ainsi qu'après avoir évoqué avec douleur l'avenir de pilier d’hôpital qu’elle
envisage comme le sien, après avoir avoué souffrir de cette déchéance, elle se reprend : « Je dis souffrir, mais en réalité je ne souffre pas ». Tantôt les désirs qu’elle manifeste sont donnés pour les conséquences de raisonnements utilitaires ou altruistes : « Quoiqu'indifférente à tout aujourd’hui, j'ai vécu assez entourée d’affections dans la vie pour vouloir y retourner encore, Car je sais que jy retrouverai bons envers moi tous ceux que j y ai laissés » ou bien : « Je vous assure que tout m'est indifférent, que je suis ici comme ailleurs, tout cela m'est bien égal ; tout ce qui se passe ne me touche nullement, je suis d’une indifférence complète. Si j'insiste pour sortir, c’est qu’aussi je vois que ma pauvre mère n'est pas bien et que j'achève de la conduire au tombeau ». La coexistence de deux états affectifs contradictoires, d’indifférence et de désir, est assez ingénieusement masquée ici, on le voit, par la réduction de l’un d'eux à un équivalent intellectuel : le mobile devient motif et le tour, si l’on peut dire, est joué. Mais ailleurs Fernande, tout en se déclarant incapable d'émotion, se désole de ne plus pouvoir travailler, cependant que d’autres travaillent autour d’elle ; une autre fois elle s’avoue très irritable, reconnaît qu’il ne faut pas qu'on la dérange et pourtant elle ne pense à rien du tout ; enfin c’est avec des cris et des sanglots qu'il lui arrive de se proclamer indifiérente à tout, à tout le monde, à sa famille et à elle-même. Ici, comme tout à l'heure, la contradiction est à son comble, puisqu’elle se vit et se réalise, pour ainsi dire, sous nos yeux. Il ne vaudrait rien de faire comme la malade et de nier un des deux termes contradictoires. La contradiction existe. Il faut d’abord la constater. Nous verrons plus tard s’il y a quelque moyen de la résoudre.
Anesthésie et souffrances physiques, insensibilité et douleurs morales ne se contentent pas de s’affirmer isolément ou accouplées. Certaines déclarations de Fernande établissent entre elles une continuité, dont ce qui précède n’est que la traduction discursive.
Rien de plus caractéristique à cet égard que ce qu'elle
nous dit des sensations gustatives. Tous les aliments ont pour elle le même goût ou plutôt ils n'en ont aucun : sontils froids ou chauds, salés ou sucrés ? Elle n’en peut rien dire. Elle ne sait pas ce qu’elle mange. C’est tout juste si elle distinguerait du vinaigre et de l’eau. Elle n’éprouve aucune satisfaction à manger ; c'est ce qui en ôte l’envie. Elie n’a jamais faim. Elle a des aliments un dégoût qui n’en est pas un : rien ne la tente. Elle ne mange que par raison, car elle n’en a ni le goût ni le désir : elle s’en acquitte comme des choses que l’on fait sans but, sans rien. Tout cela vient du cœur. Ces déclarations nous conduisent ainsi, d’un mouvement insensible, du goût, sens de la saveur, au goût, inclination et tendance morales. Une fois encore sous l'influence du processus morbide, la poussée métaphorique, qui, après avoir donné naissance aux multiples acceptions du mot, s’est effacée de notre conscience en y laissant isolés les concepts qu'elle avait rejoints, se solidifie pour ainsi dire sur tout son parcours et constitue une continuité indistincte où nous avons coutume d'aller par bonds d’analogies en analogies. À ce spectacle notre pensée, sourdement cartésienne, s’effare, car elle n'arrive plus à réaliser entre l'âme et le corps cette indescriptible unité.
Ailleurs Fernande fait un bloc de son insensihilité morale et de son anesthésie physique : elle ne sent plus ni émotion ni rien du tout. Elle ne sourcille plus : elle n’a plus peur quand on lui lance quelque chose au visage, son œil n’a plus de sensibilité. Elle est indifférente à tout : on peut la faire coucher par terre, ça lui est égal. Ainsi son indifférence totale s'exprime par un exemple emprunté à son insensibilité au froid et au chaud. Il n'en est pas moins, du reste, à la même minute, extrêmement difficile de la faire lever, parce qu’un rien la fatigue. Donc sa souffrance physique et son inquiétude morale se traduisent aussitôt après son insensibilité physique et morale. De même, quand elle dénonce son inertie et se compare à une chose, à un morceau de bois, à une table, il est extrêmement difficile de
savoir de quoi elle parle, si c’est de sa personnalité morale ou de sa personnalité physique. Enfin elle tient beaucoup à être une organique. Ses souffrances ne sont pas morales, mais physiques. Ce sont les nerfs qui sont atteints. Tous le sont, mais principalement ceux qui donnent la sympathie, qui font qu'on a du cœur.
I ne faudrait pas se laisser arrêter ici par les expressions lamilières en lesquelles se matérialisent nos métaphores les plus courantes. Notre élat d'esprit, quand nous disons de l’un de nous : il n’a pas de cœur, est tout différent de celui de notre malade, quand de l'absence de sympathie et de cœur qu’elle croit constater en elle, elle conclut comme elle fait : « Tout est mort en moi, rien n'existe ». Quand nous parlons ainsi, nous nous entendons bien et ceux qui nous écoutent nous entendent tout comme nous : il ne vient à l'esprit de personne que, dans la poitrine de celui auquel nous en avons, il ne se trouve rien d’analogue à l’organe que nous appelons cœur. Chez Fernande il n’en est pas de même : la négation du cœur moral et celle du cœur physique vont de pair; on ne saurait même dire, à proprement parler, que de l’une elle conclut à l’autre. C’est un seul et même processus morbide qui s'objective tantôt sous cette forme, tantôt sous cette autre. Qu’en conclure sinon qu'au lieu des deux concepts, c'est-à-dire des deux réalités, que relient bien des affinités vécues et senties, mais à peine conscientes, par la prise en masse, pourrait-on dire, de ces affinités et des concepts eux-mêmes, s’est constitué dans l'esprit de notre malade un seul et indistinct concept, auquel répond alors une réalité unique, qui, de la duplicité normale, n’a conservé que les prolongements discursils ?
Car — et c’est une autre remarque importante — le développement morbide auquel nous venons d'assister est issu tout entier de la phobie d’une affection cardiaque qui a marqué la première phase de la maladie. A son terme il se trouve qu’il n’a pas changé de place : parti du cœur, il fait retour au cœur. [n’y a donc pas progrès, à proprement par-
ler. Le contenu du délire ne s’est au fond, pour ainsi dire, pas enrichi. En revanche les expressions s’en sont multipliées au point de l’étaler sur la personnalité tout entière. Mais, si l'idée que nous en avons prise est exacte, chacune de ces expressions n’est qu’une traduction maladroite et incomplète de l'anxiété cardiaque initiale, sorte de transaction, toujours prête à se rompre, entre la poussée morbide et le régime conceptuel auquel la malade est collectivement soumise, source inépuisable de malentendus et d'erreurs, si nous l’isolons de son contexte et si sa discontinuité nous masque l’ensemble auquel elle répond. Encore une fois rien ne serait plus scabreux que de supposer un développement logique du thème délirant et de prétendre à le reconstruire. Car nous ne le saurions faire sans éliminer les contradictions qui en constituent l'originalité. Pour éclairer de tels états il nous faudra, au contraire, d’un vigoureux effort, faire abstraction de nos habitudes mentales, prendre les malades comme ils sont et non comme nous serions à leur place, et essayer de concevoir une forme de pensée indifférente à l'identité et supérieure à la contradiction. Sans doute n’y aboutironsnous que par une sorte de synthèse sans cesse évanouissante, mais qu'y a-t-il d'étonnant à ce que nous trouvions quelque chose d’inintelligible dans la cause, puisque l'inintelligible règne pour nous dans l'effet?
A côlé de ces idées délirantes de transformation et de négation nous avons déjà vu la place importante prise par les idées de persécution. Elles ont fini par se concentrer autour du D' B., mais auparavant elles avaient fait au moins une tentative en un autre sens et Fernande avait rejeté la responsabilité de son état sur ses parents, surtout sur sa mère, qui ne l'avait pas envoyée à temps à la campagne. Depuis, elle s’en prend quelquefois à son premier ami, qui a manqué d'énergie, n'a pas su voir et aviser, quand depuis longtemps déjà elle disait être malade. Mais ces convictions et ces plaintes demeurent, pour ainsi dire, à l’état naissant. De M. Déjerine et de son service, au contraire de B. et de
sa clinique, elle ne trouve à dire que du bien. Les médecins ont tort, sans doute, de la considérer comme « hystérique, neurasthénique ou hypocondriaque » ; ils ne sont pas pour cela ses ennemis ni ses persécuteurs. Elle n’a aucun ennemi, personne n’a de raisons de lui en vouloir. Et c’est ici une nuance assez particulière de son délire de persécution, puisque le D' B. lui-même, nous l’avons vu, n’a pas eu pour but de lui nuire, mais tout bonnement de profiter d’elle : il n’a pas agi contre elle, mais pour lui.
À son entrée elle attirait avant tout l’ Mention: par son air de détresse et d’accablement. Elle était presque constamment en larmes. Elle passait ses journées à descendre de son lit et à y remonter : elle se fatiguait aussi vite de la station debout que de la station couchée. Elle n'avait ni le goût ni le courage de se laver et de se peigner. Elle ne travaillait plus du tout et ne s’occupait à rien, sinon à la couture qu’elle aimait beaucoup auparavant. Encore actuellement elle se déclare incapable de travailler : elle n’en a plus le désir ni le goût. Un rien la fatigue. En juin 1910 elle fait une demande de sortie, mais, en même temps, avoue qu’elle ne sait ce qu’elle fera dehors dans son état et ajoute qu’elle fixera ellemême le jour de son départ, car il est des moments où elle ne pourrait supporter dix minutes de voiture. Anxiété plus ou moins latente, inactivité continue, tels sont les deux caractéristiques de ses réactions pendant son internement. Elle parle souvent de suicide ; elle trouvera bien le moyen d’en finir. Elle prétend avoir, avant son entrée, tenté deux fois de se donner la mort, par la corde et par le poison. Mais sa mère dit que, si elle parlait beaucoup de mourir, elle n’est jamais passée à l'acte. Vu le peu de sincérité de notre malade il y a donc lieu de se méfier.
Elle se dit d’ailleurs absolument convaincue de ne pouvoir guérir. Elle n’est plus dans les mêmes conditions qu’au début de sa maladie. Avant son entrée à la clinique B. il y avait encore quelque chose à faire ; mais maintenant tout est fini et bien fini. Malgré leur savoir et leur mérite, M. Déjerine
n'y a rien pu et M. Deny n’y peut pas davantage. Elle est, suivant les jours, aussi mal ou plus mal qu’à son entrée ; jamais elle n’est mieux. Elle est « fichue ». Dans dix ans, dans vingt ans ce sera la même chose. Une jambe amputée ne repousse pas. Comment veut-on que les fibres parties reviennent ? Elle est aussi sûre de ne pas guérir que d'être là.
Ce mal incurable ne se décrit ni ne s'exprime aisément. Jamais on n’a vu maladie pareille. Elle-même ne pouvait pas croire qu’on pût tomber dans un pareil état.
Ces douleurs mystérieuses et sans remède ne l’empêchent pas d’être aux aguets de tout ce qui se passe autour d’elle. Tout lui est prétexte à récriminations et à violences. Nul n’est à l'abri de ses critiques.
Nous ne restons en bons termes avec elle qu’à condition de ne jamais la heurter de front. Forte de ses droits prétendus, elle se montre injurieuse et rebelle. Elle est véritablement la plaie du service. Son départ est un soulagement pour les malades comme pour le personnel.
Ce départ n’a pas lieu du reste sans incidents. A la suite d’une première sortie d’essai Fernande n’a plus donné signe de vie. On lui écrit de revenir pour régulariser sa situation. Elle n'y consent pas sans difficultés. Une fois réintégrée dans le service, brusquement elle ne veut plus le quitter. Enfin une nouvelle sortie d'essai est suivie de la sortie définilive. Mais le jour même de son départ elle soutient qu’elle est toujours aussi malade : la possibilité où elle est dereprendre la vie du dehors tient, d'après elle, à l'énergie qu’elle met à surmonter son mal, non à une amélioration réelle de son état.
Ce polymorphisme des réactions délirantes s'explique par le caractère de Fernande. Elle est d’abord nettement cyclothymique. Nerveuse comme toutes les femmes, prenant toutes choses à cœur, sensible au point de ne pouvoir entendre un drame ni assister à une lutte et de s’évanouir chez Pezon, c'était tout l’un ou tout l'autre. En dehors de courtes périodes de tristesse et d’aboulie, survenant brusquement
et sans motifs, dont, vu ses tendances mythomaniaques, il n'est guère possible de préciser les dates, mais dont l’existence même semble indéniable, elle était d’une gaieté, d’un entrain extraordinaires, avait l'esprit entreprenant et se montrait d'une rare activité : il fallait bon gré mal gré que les choses se fissent. Elle raffolait des sorties et des distractions. Cette vivacité ne va pas sans une certaine irritabilité. Elle est susceptible et autoritaire. Elle a un très haut sentiment de sa personnalité : elle célèbre son intelligence, son énergie, son courage, sa résistance à la douleur, ses succès mondains et sociaux. Elle fait volontiers étalage de ses belles relations. Elle n’a de confiance qu’en elle-même et les choses ne sont vraies qu’autant qu'elle le veut bien. Des médecins ont dit son ami tuberculeux ; elle n’est pas de leur avis : il le serait qu’elle ne le croirait pas. Elle est fanatique de liberté et d'indépendance : elle trahit son horreur de toutes règles dans les lettres d’une modération calculée, mais souvent défaillante, où elle se plaint de la discipline du service et prétend, au nom de la justice et du bon droit, à d’inadmissibles privilèges, se comportant ainsi en véritable revendicatrice. Elle se fait volontiers le centre du monde : si son beaufrère a quitté le domicile conjugal, c’est qu'elle a été internée. Insensiblement nous passons donc chez elle de la constitution cyclothymique à la constitution paranoïaque : la chose n’est pas assez rare pour étonner.
C’est dans cette constitution héréditaire qu'il faut voir, semble-t-il, l’origine de ses troubles. Les intoxications de tout ordre n’y ont joué qu’un rôle minime. Elle a fait quelques excès de café, mais y a renoncé depuis longtemps. Elle a fumé un temps quelques cigarettes, mais depuis sa syncope elle n’a pas continué. Elle s’est évidemment alcoolisée, car elle buvait plus d’un litre de vin par jour, et au début de sa maladie, prenait des grogs et du vin chaud pour se remonter. Mais voilà quatre ans qu'elle a été internée : si alcoolisme subaigu il y avait, il y a beau temps que les effets en auraient dù disparaître. Enfin elle a pris de l’éther etnous ne
saurons jamais à quelle dose ni pendant combien de temps, mais elle ne semble en avoir usé que depuis sa maladie et il n’a pu agir que comme cause adjuvante. Au reste, le moins qu'on puisse dire c'est que, chez Fernande, telle que nous l'avons observée, les troubles toxiques étaient au minimum.
Est-il besoin d'ajouter qu'au point de vue somatique elle ne présente aucun signe de lésion organique ni même de troubles fonctionnels et qu'en particulier l’auscultation du cœur est absolument négative ? L'état morbide s’est donc constitué de toutes pièces avec l'intensité et la chronicité que nous avons vues. Telle qu'est actuellement Fernande, il est extrêmement difficile de déméler la part qui revient dans ses troubles psychiques à l’activité délirante, aux habitudes mentales prises et aux tendances simulatrices. Mais il nous suffit de l’avoir saisie à un moment où le premier de ces facteurs semble avoir élé le plus important.