DEUXIÈME PARTIE
Les sept observations précédentes sont la base sur laquelle nous allons essayer d’édifier une nouvelle théorie de la conscience morbide. Il est trop évident qu’elles ne forment pas un système clos, qu’elles ne sont données ici qu'à titre d'exemples, qu'elles auraient pu aisément être plus nombreuses et que nos conceptions procèdent d’une documentation sensiblement plus étendue. Mais la triple nécessité de soumettre au lecteur une œuvre lisible, où la diffusion des preuves n'étouffât pas la démonstration, de faire état uniquement de cas dont une étude approfondie et prolongée eût permis de définir l’exacte évolution, de présenter enfin le problème sous ceux de ses aspects qui répugnent le plus à la conscience commune, afin d’épuiser d'emblée les difficultés auxquelles la solution doit répondre, nous ont imposé de limiter ainsi notre choix.
Un tel groupement d’observations constitue-t-il une sorte de révolution clinique et méconnait-il, si peu que ce soit, des résultats dès longtemps acquis en pathologie mentale ? Il n’en est rien, croyous-nous. Sans doute il n’est pas contestable que les constatations cliniques, comme les certificats et les examens médicaux en font foi, tendent à répartir nos malades sous des rubriques de prime abord assez différentes : psychose d'angoisse; mélancolie anxieuse ; délires systématisés, hypocondriaque, de persécution, de possession ; délire de revendication ou des persécutés-per-
sécuteurs ; délires secondaires. Mais il n’est pas moins incontestable qu'entre toutes ces formes morbides il existe des zones-frontières et que le diagnostic en est souvent difficile, sinon impossible : mis en présence de nos malades, il y a gros à parier que les aliénistes les mieux avertis s’entendraient mal sur la manière dont il convient de les classer et institueraient, à leur sujet, des discussions nosologiques et pathogéniques, dont on n’entrevoit pas toujours l'issue. Dans le cas de Fernande le délire de persécution semble bien secondaire au délire de négation hypocondriaque ; mais l'extension qu'il a prise, l'idée prévalente sur laquelle il converge, les tendances revendicatrices surtout, qui se donnent ailleurs encore carrière, lui confèrent une sorte d'indépendance et l’apparentent, pour le moins, au délire des persécutés-persécuteurs. De même et plus encore pour Gabrielle : est-elle mélancolique anxieuse? Est-elle paranoïaque? Les raisons qu’on aurait de se décider dans un sens n'apparaissent jamais plus évidentes qu'une fois qu’on s’est résigné à opter pour l’autre.
Rien n'est plus loin de notre pensée que de conclure de ces difficultés à une sorte de scepticisme clinique, dont la première conséquence serait de tenir pour non avenue toute l’œuvre de nos devanciers. Nos classifications nosologiques, pour provisoires qu'on les dénonce, sont indispensables, parce que, sans groupements des faits, il n’est nulle part moyen de s'entendre ; elles sont légitimes, parce qu'elles définissent et systématisent l'état actuel de nos connaissances et qu'il serait paradoxal de leur demander rien de plus. Des divergences d'opinion qui séparent un Falret, un Magnan et un Kraepelin, il est facile de conclure que l’un d'eux a seul absolument raison contre tous ou que la clinique a fait faillite ; mais il est autrement profitable de prendre conscience des difficultés qu'ils ont rencontrées et d'essayer de leur rendre hommage en poussant un peu plus loin sur la route qu'ils ont frayée. En clinique, aussi bien qu'ailleurs, on ne détruit que ce qu’on remplace.
Des difficultés nosologiques que soulèvent nos malades, nous entendons donc conclure seulement que le problème psychologique à l'étude duquel nous allons nous attacher, se double d'un problème clinique. La constatation n’est pas pour nous déplaire : où trouver en effet meilleure preuve que nos recherches ne se sont pas orientées d’après une pure vue de l'esprit et qu’à l’objet qu'elles se sont lentement constitué répond quelque chose de réel? Le rapprochement psychologique que nous établissons entre nos malades nous aurait semblé bien précaire, si la clinique en avait radicalement contesté le bien-fondé. Or non seulement elle ne le conteste pas, mais encorc elle se trouve le confirmer à sa manière.
Les affinités cliniques sont en effet manifestes entre nos malades et sautent aux yeux dès le premier examen. C’est d’abord, pour les ranger par ordre d'importance et de spéficité croissantes, la gravité des troubles morbides et les réserves que comporte le pronostic. Dorothée meurt dans le service après trois ans d'internement, sans amélioration notable. Gabrielle, malade depuis septembre 1909, est encore internée : son état ne s’est pas modifié. Emma et Fernande sortent, en état de rémission très relative, après cinq ans au moins de maladie et dix-huit mois ou quatre ans d’internement. Berthe, malade depuis plusieurs années, sort « suffisamment améliorée ». Adrienne seule, après deux ans au moins de maladie, sort guérie, au moins pratiquement. Quant à Charles, dont nous avons cessé d’avoir des nouvelles, alors qu'il était en pleine évolution morbide, s’il n’a pas mis fin à ses jours, peut-être est-il parvenu au terme de son accès, quoique ces formes de mélancolie anxieuse soient, de longue date, connues pour leur particulière sévérité ; mais même en ce cas le pronostic resterait réservé, car une rechute serait toujours à craindre.
A la constante gravité des troubles morbides s’associe la présence constante de tares héréditaires, sur lesquelles nous aurons occasion de revenir. De même et pour la même rai-
Cu. BLONDEL. 10
son nous ne ferons que signaler ici la constante conservation des facultés intellectuelles et la constante intensité des réactions affectives et motrices. Du reste ce sont caractères communs qui, pris isolément, auraient quelque chose de trop général. Mais ils empruntent une nouvelle valeur aux constatations suivantes autrement significatives à tous égards.
On ne saurait manquer d’être frappé, en parcourant nos observations, de l’enchaînement des divers thèmes délirants, qui s’y trouvent successivement développés. Non seulement il semblerait qu’on pût, d'un mouvement insensible, passer d’un délire à l’autre, en modifiant simplement la proportion de leurs éléments; mais encore ces analogies ne se réduisent pas à la grossière et superficielle ressemblance des constructions romanesques en lesquelles la pensée morbide s’objective : elles siègent au plus profond des délires, jusque dans la manière dont les idées délirantes se constituent, se composent, s’ordonnent et se distribuent. Une identité si poussée dans les effets ne peut pas aller sans une certaine identité dans les causes. D'autre part, si l’on considère que chez tous nos malades, tous ceux qui ont été amenés à les examiner ont signalé l’anxiété comme un des troubles essentiels et fondamentaux et que, dans tous les cas de même ordre, l'immense majorité des observateurs a abouti à la même constatation, cette quasi-unanimité n'a-t-elle pas en vérité quelque chose d’impressionnant ?
Gravité des troubles morbides, lourdeur de l’hérédité, intégrité des facultés intellectuelles, intensité des réactions affectives et motrices, homogénéité et continuité des délires, anxiété essentielle et fondamentale, tous ces éléments communs sont assez nombreux et assez importants pour légitimer une étude d'ensemble qui permette d'en mieux définir les caractères, les relations et la portée.
L'OBDBE D'IKWVESTIGATION
fl s'agit donc d'entrer dans le détail et de grouper systémaliquement les fais que nous avons rapportés, les condi- Bons menklales auxquelles ils vous ont paru répondre, les réflensons qu'ils nous ont suggérées au passage, de maniére à saisir les trañis esseniscls À à poser le probléme de la conshence morbide, dans le cadre 4 les limites que nos … observations lui définissent précisément.
Pour ce faire 11 est besoin de beaucoup de prudence 11 oporte Érengement à notre but de prendre les malades conmmesls se présentent, avant de conjecturer ce qu'ils sont, À de ne pénétrer Yisiimiié des troubles qu'armés de tout ce que nous pouvons en connaitre objectivement : condition bien délicate à remplir quand 1 s'agit de phénomènes psy- … chiques, car, pour es deviner La nature, il faut bien que __ nous finiesions par faire appel 2 notre propre expérience subjective, Mais plus iardirement nous y ferons appel, moins nous aurons de chance de nous iromper, puisque plus complétement nous aurons pris connaissance de toutes Îes données auxquelles n64 hypothéses doivent satisfaire. : Lanécessiié s'impose donc à nous de nous avancer, à travers
| sante et, pour ainsi dire, de dehors en dedans.
Pour procéder ainsi nous ne saurions mieux faire que d’utiser les cadres courants en lesquels nous répartissons fami- Hèrement lessemble de notre activité mentale; activité motrice, achivité affective et activité proprement intellectuelle. Sans doufe la rigidité en est peut-£tre bien trompeuse et la valeur bien relative aux exigences de notre pratique, nous
les manifestations morbides, par ordre d'objectivité décrois- -
n’aurons garde de l'oublier et nous le confirmerons au besoin; mais, pour le présent, il nous suffit qu'ils remplissent en effet les conditions que nous réclamons d’eux.
Or les réactions motrices offrent au moins l'apparence d’une objectivité parfaite. Point besoin d’interprétations pour en constater l'existence : c’est un fait qu'un malade se lève ou ne se lève pas, s’alimente bien ou mal, s'occupe ou reste inactif. Les réactions affectives participent, pour une part, de la même objectivité, étant motrices ou vasomotrices : ce sont rires, larmes, soupirs, etc., tous phénomènes qui tombent sous les sens. Pour une autre part, croissante peut-être à mesure que l’homme se civilise, elles consistent soit en l’énonciation des mouvements intimes que les émotions provoquent, soit en la définition de ces émotions par le sujet qui les ressent, et elles soulèvent, principalement sous cette dernière forme, les mêmes difficultés que les autres réactions verbales.
Quant aux réactions intellectuelles, elles se révèlent essentiellement par le langage, et il serait loisible, dès lors, de les tenir pour purement motrices, car la parole est, en fin de compte, un phénomène moteur. Mais, en réalité, nous ne la considérons simplement comme telle que lorsque nous avons affaire, par exemple, à des déments précoces, dont la salade de mots est arrivée à son comble, ou à des étrangers, dont la langue nous est inconnue. Partout ailleurs, en dehors de la considération objective de sa plus ou moins grande facilité, l'expression verbale nous engage immédiatement à reconstituer la pensée dont elle est issue, et nous introduit par conséquent en pleine subjectivité eten pleine conjecture, puisque nous ne pouvons naturellement opérer cette reconstitution qu'à l’aide de notre propre pensée et en supposant, derrière les mots que nous entendons, quelque chose qui, peu ou prou, lui ressemble. Si défiante que nous fassions notre intervention, elle devient ici radicalement nécessaire et par là ouvre définitivement pour nous l'ère des dangers et des incertitudes.