‹ La Conscience Morbide: Essai de Psychopathologie GénéraleChapitre 60 sur 62 · Cf. IL, p · texte numérisé non relu

Cf. IL, p

tuelles, pratiques ou collectives, est donc un trouble spécifique qui la retranche, momentanément ou définitivement, de son groupe social et de l'humanité entière. Ce caractère de la conscience morbide avait, du reste, déjà frappé M. Bergson. « L'attention dont il s’agit, a-t-l écrit*, n’est d’ailleurs pas cette attention individuelle dont l'intensité, la direction, la durée changent selon les personnes. C'est, pourrait-on dire, l'attention de l'espèce, une attention naturellement tournée vers certaines régions de la vie psychologique, naturellement détournée des autres... Or, si un fléchissement léger de l’attention individuelle n’est que de « la distraction », chose normale, toute défaillance de l'attention spécifique se traduit par des faits pathologiques ou anormaux. »

Or, des troubles de la mentalité morbide, les causes essentielles et profondes, en l’absence desquelles ils ne seraient pas, nous sont apparus également comme spécifiques?. Ils ne sont pas la conséquence fortuite d'accidents survenus au cours d’une évolution individuelle par ailleurs normale. Les singularités diverses que la vie antérieure de nos malades a présentées, la lourdeur plus ou moins accablante de leurs antécédents héréditaires sont révélatrices, à cet égard, d'une anomalie congénitale, que nous saisissons, sans doute, non dans ses conditions physiologiques, à supposer qu'elles nous soient jamais connaissables, mais uniquement dans ses manifestations psychiques et collectives, et qui fait des psychopathes, au sein même du genre humain, une sorte de sous-genre, dont l’effort de la clinique est de disünguer les variétés. Des individus normaux, on peut dire qu'ils s'inscrivent comme des parallèles dans le plan de la collectivité. Les anormaux, au contraire, s’y inscrivent en lignes obliques ou brisées, dont on comprend que, si l’obliquité est peu accusée ou si les changements de direc-

1. Le Souvenir du Présent et la Fausse Reconnaissance, Revue philosophique, 1908, II, p. d88.

2ACP AL" TS

tion se font suivant des angles très petits, ils passent inaperçus, au moins à l'instrument peu sensible qu'est notre observation pratique des autres hommes.

Si le cerveau est l'organe de la pensée, c’est de la conscience spécifique qu'il faut l'entendre, et non de la conscience individuelle. Or la condition naturelle de l'humanité, c’est la vie sociale, la civilisation, au sens étymologique du mot, et, donc, sa conscience spécifique est une conscience collective et socialisée. Ainsi le cerveau normal apparaît, non pas comme le vase clos où le moût individuel entre de lui-même en fermentation, mais comme le levier qui élève l’homme du physiologique, où son psychisme individuel a son origine, au social, où il en prend, en fait, proprement connaissance et conscience claire grâce aux concepts.

Entre les démarches physiologiques, que d’un regard trouble suit une conscience embarrassée et vacillante et où s’applique une expérience automatique, dont elle constate les résultats plus qu’elle ne connaît l'existence, et les démarches volontaires et réfléchies ou, du moins, discursivement étalées, où une conscience agissante et claire obéit à des injonctions pratiques et logiques, dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles ne sont pas toutes son œuvre et que tous leurs caractères les opposent à la fuyante mobilité qu’elles organisent en concepts et en actes, on ne voit pas la place pour une expérience, une intelligence, une raison et une volonté proprement individuelles. Tout système nerveux est un organe de transmission entre un milieu physiologique et un milieu extérieur. Tant qu’entre linsensible variabilité du premier et la pratique immuabilité du second, les réactions nerveuses gardent de génération à génération et d'individu à individu une relative permanence et une grande fixité, on ne répugne pas à expliquer l'individu tout entier par l’espèce et à refuser de porter au compte de ses initiatives les démarches que lui imposent les nécessités spécifiques : c’est par la ruche,

pour tout le monde, que s'explique l'abeille et non la ruche par l'abeille. Mais, en revanche, la souplesse, la puissance d'évolution du système nerveux humain sont telles qu'au sein de ces deux milieux invariables il semble constituer lui-même un nouveau milieu et qu'en fait les hommes ne vivent pas seulement dans le milieu matériel, mais encore dans un milieu humain, que détache du précédent le caractère singulier de ses transformations. Dans la constitution de ce milieu on a tendance à faire la part extrêmement large à l'individu et aux initiatives de la conscience claire. Mais, en fait, elle a ses conditions dans des caractères spécifiques et non individuels, dont la conscience claire ne saurait être la cause et dont elle est, en réalité, l’effet. Il n'y à de conscience claire que des données collectives, et le fonctionnement normal du cerveau, à la jonction du milieu physiologique et du milieu extérieur, est la condition même de l’exacte insertion de nos processus psychiques dans les formes anonymes de la conscience claire.

Ce n’est pas à dire que l’individuel, le psychologique pur n'existent pas, mais ils sont moins une étape de la pensée qu’un passage obscur, éclairé de plus de vie que d'intelligence, qui, du milieu physiologique dont il part, conduit au milieu social, où il s'élargit à la conscience claire en représentations collectives. La vie psychique normale traverse l'individuel et le psychologique pur, mais ne s’y arrête pas. Dans ces conditions, le caractère spécifique que nous avons reconnu au trouble de la conscience morbide et à ses causes, nous apparaît comme aussi naturel que nécessaire. La constatation de ce caractère n’a donc pas lieu de nous surprendre : c'eût été bien plutôt la constatation contraire qui eût été de nalure à créer des difficultés et motiver de l'étonnement.

De la nature et de l'intensité, encore à peu près indéterminables, des causes spécifiques dépendent évidemment la durée, la gravité, la tonalité et la qualité du trouble morbide, tout ce qu'il est, pour ainsi dire, indépendamment de

son expression discursive et avant même de s'y objectiver. Les circonstances dans lesquelles il surgit n’interviennent nullement pour le produire. La vie des individus normaux est pleine d'incidents semblables à ceux que l'entourage des malades et les malades eux-mêmes allèguent pour expliquer leur état. Dans l'immense majorité des cas ils ne provoquent heureusement que des émotions normales, dont les conséquences se déroulent normalement. Si donc l’émotion qu'ils produisent entraîne l'apparition de troubles mentaux, c’est qu’elle est elle-même morbide et qu'elle tient ce caractère non de l'événement dont elle résulte, mais du terrain sur lequel elle a germé. Il n’est que juste, en revanche, de reconnaître que les circonstances fournissent le trouble morbide de formules discursives, de détails anecdotiques, de notes pittoresques, et qu'elles peuvent, par conséquent, servir à nous en expliquer le décor et la mise en scène. Mais le caractère propre et la propre nature en dépassent et en débordent singulièrement ces déterminations contingentes. S'il n’était pas d’abord ce qu'il est, impuissance de réduire aux formes éprouvées par la conscience socialisée la fuyante hétérogénéité du psychologique pur, les circonstances ne seraient plus ce qu'elles sont, n’engendreraient pas de tels effets, car, dans ces conditions, elles garderaient leur place normale et leur développement régulier dans l'expérience commune.

Vu, le 22 juillet 1913, ; Le Doyen de la Facullé des Lettres de l'Universilé de Paris, A. CRoiser.

Vu et permis d'imprimer, Le Vice-Recleur de l'Academie de Paris, Pour Le Vice-Recteur, l'Inspecteur de l'Académie, J. LAMIRAND.

Page 1