‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 33 sur 60 · Études morales et historiques sur la littérature romaine · texte numérisé non relu

Études morales et historiques sur la littérature romaine

INTRODUCTION. LXV

ques lecteurs à un ouvrage qui a été, on peut le dire, le vade-mecum de tout le moyen âge, et c’est dans ce dessein que nous avons entrepris le travail que nous offrons au public.

Pourquoi ne pas avouer que ce travail nous a coûté beaucoup de peine? Outre la difficulté même du sujet, le style de Boëce est souvent d’une clarté douteuse, et les commentateurs y ajoutent peu de lumière. Nous les avons cependant consultés, et Martianus Rota, Murmellius, J. Bernart, Th. Sitzmann, Vallinus, Cally, d'autres encore, nous ont fourni d'utiles indications'; malheureusement, il faut bien le dire, c’est presque toujours dans les passages embarrassants, c'est-à-dire alors qu’elle serait le plus nécessaire, que leur aide fait défaut.

Quant aux traducteurs, ils n’ont pas plus manqué à Boëce que les commentateurs. Dès le neuvième siècle, la Consolation philosophique était traduite en anglo-

4. Citons seulement pour mémoire un commentaire qu’on a beaucoup trop vanté, et bien lévèreinent attribué à saint Thomas d'Aquin. Entre autres singularités, cette compilation informe nous apprend qu’Alcibiade était une femme fort belle, dont’ les charmes avaient tourné la tête aux disciples d’Aristote. Leclerc, dans sa Bibliothèque choisie (t. XVI), suppose, d’après quelques indices, que ce commentaire est l'ouvrage d’un moine anglais du quinzième siècle.

LXVI INTRODUCTION

saxon par Alfred le Grand, roi d'Angleterre, et en saion gothique par Notker, moine’de Saint-Gall. Plus tard, Jeän de Meung en donnait une version françäise entreprise, disait-il, ἃ {a requéte de Philippe le Bel *. Du seizième au dix-huitiéme siècle, les traductions se succèdent en France avec assez de rapidité; les deux dernieres, celles de Dufresne de Francheville (1744) et de Léon Colesse (1771), sont les seules

4. Bien avant Jean de Meung, un auteur anonyme avait com posé en langue vulgaire, non pas, comme on l’a dit, un poëme dont Boëce était le héros, mais une longue paraphrase rimée du traité de ἐὰ Consolation. ‘Cet ouvrage est, après le serment de Louis le Germanique (842), le pius ancien monument connu de notre langue nationale. L’abbe Lebœuf en a retrouvé deux cent cinquante-sept vers dans un mauuscrit du dixième siècle, provenant de l’antique abbaye de Fleury, et appartenant aujourd’hui à la bibliothèque d'Orléans. Ce fragment précieux pour l'étude des origines de la langue française ἃ été inséré intégralement par Raynouard dans son recueil des Poésies originales des troubadvurs. Nous en extrayons le passage suivant, dans lequel l’auteur, à limitation de Boëèce ( Consol., liv. 1, ch. 11}, décrit le costume de la Philosophie :

ὯΔ vestiment, en l’or qui es repres, Desoz avia escript un pei I grezesc :

Zo signifiga la vita qui enter’es,.

Sobre la schapla escript avia u tei 6 grezesc : Zo signifiga de cel la dreita lei, Antr’ellas doas depent sun l’eschalo ; D’aur’ no sun ges, mas nuallor no sun :

Per aqui monten cent miri auzello; Alquant s’en tornen aval arrenso :

Mas cil qui poden montar al θ al cor, En epsa l’ora se sun d’altra color ;

Ab la donzella pois an molt gran amor.

Le vêtement, dans le bord qui est replié — dessous avait écrit un ΠῚ grec : — cela signifie la vie qui entière est. — Sur la chape

INTRODUCTION. Lxvri qui supportent encore aujourd'hui la lecture. Le moindre reproche, cependant, qu'on puisse faire à leurs auteurs, c'est d’avoir rendu Boëce méconnaissable, Francheville par ses contre-sens, Colesse par ses lacunes. Ce dernier même a cru pouvoir mettre en prose toute la partie poétique de /a Consolation. Outre que c’était esquiver la principale difficulté du travail, c'était manquer encore à la pensée de Boëce, car, dans son livre, les vers naissent à l’occasion de la prose, mais ne la continuent pas toujours; ce sont des haltes ménagées avec art, qui reposent, sans la dérouter, la pensée du lecteur; de plus, chaque livre, dans ja traduction de Colesse, ne formant qu’un seul chapitre, les dissertations meétaphysiques se mélent mal à propos aux inspirations poéliques, si bien que le lecteur, dépaysé à chaque pas, se dépite et refuse de suivre jusqu’au bout un auteur qui, sans l’avertir, lui présente à la fois les tableaux les plus dispa rates.

Avons-nous mieux réussi que nos devanciers? Au lecteur seul il appartient d’en juger.

écrit avait un @ grec : — cela signifie du ciel la droite loi. — Entre elles deux dépeints sont les échelons ; — d’or ne sont point, mais moins valant ne sont : — par là montent cent mille oisillons; — quelques-uns s’en retournent à bas en arrière : — mais ceux qui peuvent monter au © au cœur, — en la même heure ils sont d’autre couleur ; — avec la demoiselle puis ont moult grand amour. (Trad. de Raywouann.)

LXVIIT INTRODUCTION.

Cette Introduction était sous presse, lorsque nous avons reçu de la part de M. Charles Jourdain la communication toute spontanée et tout obligeante d’un mémoire intitulé : De lOrigine des traditions sur le christianisme de Boëce, qu'il a lu récemment à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et qui doit prochainement paraître dans le recueil de cette’ Académie. Nous regrettons vivement de n'avoir pas eu plus tôt en main cette solide et précieuse étude, qui, dans la partie conjecturale de notre Introduction, nous eût épargné bien des hésitations et des inquiétudes; mais nous sommes, du moins, heureux de voir que mêmes recherches nous aient mené aux mêmes résultats que M. Charles Jourdain, et que nos conclusions, celles surtout qui pouvaient prêter le plus à controverse, soient confirmées par un écrivain aussi autorisé que lui en ces matières.

Novembre 1860.

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