CHAPITRE Vin
Les historiens patentés, ceux pour qui s'ouvrent toutes grandes les portes des académies et que pensionnent et décorent les gouvernements, les (c princes de la science », devant qui s'inclinent les guides de l'opinion ^i dont les affirmations passent en droite ligne dans les manuels d'enseignement, sont cependant sujets à l'erreur tout comme les autres. Ils ont même des distractions étranges qui prouvent que les honneurs n'aiguisent pas le sens critique. Il leur arrive d'accueillir comme authentiques les faux les plus palpables et d'étayer sur eux des édifices fragiles.
Heinrich von Sybel, Albert Sorel, y eut-il des deux côtés des Vosges deux gloires académiques plus reconnues, plus vénérées, plus rétribuées? Tous deux écrivirent une histoire diplomatique
I . Cette étude a d'abord paru dans les Annales révolution-naires d'octobre-décembre 1916.
de la Révolution française, dans un sens profondément contre-révolutionnaire ; le Prussien avec plus de brutale franchise ; le Français, qui remplissait une haule charge administrative au Sénat de la République, avec une prudence cauteleuse qui insinue plus qu'elle n'ajOEirnae *.
Sybel et Sorel eurent un jour une polémique dans les propres colonnes de la Reçue historique (t. XI). Il s'agissait de la propagande révolutionnaire dans les pays neutres et ennemis. Sybel prétendait que le Comité de Salut public y avait dépensé des sommes énormes pour provoquer partout des insurrections populaires, Sorel déclarait la chose controuvée et invraisemblable.
Sommé par son contradicteur de fournir des preuves, Sybel brandit un rapport que Saint-Just aurait présenté au Comité de Salut public le 21 ventôse an II (11 mars 1794). La pièce était une violente philippique, émaillée de mots grossiers, contre les neutres et contre les diplomates que la République entretenait auprès d'eux.
Sans se souvenir que, le 16 octobre 1798, il avait combattu avec d'excellents arguments la
I. Personne n'a mieux mis en lumière que M. Aulard les partis pris politiques et confessionnels du livre de Sorel ÇLa Révolution française, t. XII). 11 est vrai que M. Aulard rétracta ensuite ses critiques quand parut le t. III de l'ouvrage, car, dît M. Aulard, « le héros de ce troisième volume c'est Danfa», dont M. Sorel a tracé, à plusieurs reprises, le portrait le plus élogieux, un portrait ému et troublant ! » (La Révolution française, t. XXI, p. 377).
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rupture des relations commerciales avec les puissances ennemies autres que TAngleterre, Saint- Just, changeant d'avis, demandait maintenant qu'on restreignit les exportations aux seuls objets de luxe et aux seules denrées que la France produisait en excès. Encore voulait-il n'autoriser ce commerce restreint qu'avec les seules puissances neutres. De cette subite volte-face, il ne donnait aucune raison sérieuse. Il ne prenait pas la peine de réfuter ses propres arguments contraires du mois d'octobre ! Il ignorait ces arguments, comme s'il avait été frappé d'amnésie complète.
Il se lançait ensuite dans une attaque furibonde contre le ministre des Affaires étrangères, Efeforgues, qui prenait toujours le parti des neutres, même contre l'intérêt évident de la République. 11 n'épargnait même pas Barère, coupable d'avoir égaré le Comité en soutenant Deforgues : « Si les ministres, s'écriait-il, ne se lassent pas de nous abuser, je me lasse de les voir nous abuser sans cesse, nous offrir des fantômes pour des réalités, ouvrir les veines du Trésor à d'insatiables et méprisables puissances, pour nous faire sans cesse acheter leur inertie, leur lâcheté, leur perfidie. Certes, il nous en eût moins coûté, et de beaucoup, pour les combattre et les vaincre, que pour acheter leur singulière neutralité ». Il entrait alors dans des précisions insultantes à la fois pour les puissances neutres et pour nos diplomates:
« Veuillez vérifier les comptes que nous rendent
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les ministres et que vous épelle ici Barère. Eh bien ! quels ont été les résultats de plus de quarante millions de dépenses en Turquie? Car je porterais ce calcul à soixante-dix millions si je donnais aux différents diamants employés en présents la valeur que leur ont donnée, à l'estime, les citoyens joailliers qui les ont estimés; à quoi cela nous a-t-il menés? à rien, mais absolument à rien ». Les ministres turcs, gorgés d'or français, ont refusé Talliance qu'on leur offrait, bien que l'intérêt de leur pays fût de profiter de cette alliance pour exterminer la Russie. Qu'avons-nous donc acheté? « une neutralité que la nature des choses et l'impuissance commandait à la Turquie de la manière la plus irrésistible ! » Nos agents à Constantinople, Henin et Descorches étaient, d'après Saint-Just, « deux scélérats, deux exnobles, deux ministériels, deux feuillants, deux brissotins. La guillotine seule peut dignement récompenser leurs services, et la confiscation de leurs nobles vols peut seule nous récupérer d'une partie de nos frais ».
On a répandu l'or en Suède comme en Turquie.
La misère de ce pays le contraignait pourtant à la neutralité ! « Par quel hasard, depuis deux mois, nous propose-t-on encore de la payer ? »
Le Danemark était neutre « par politique, par jalousie, par besoin ». Saint-Just s'indignait que Deforgues fût parvenu pourtant à arracher au Comité des subsides pour ce pays. Evidemment
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nos agents ont volé cet argent « avec «une impudence révoltante », sous les prétextes les plus divers: « tantôt pour nous procurer' des blés qu'on aurait cru de la poussière d'or, vu le prix qu'ils nous coûtent ; tantôt pour nous procurer des approvisionnements pour la marine que nous n'avons jamais reçus; tantôt pour monsieur tel, tantôt pour mada4ne telle, influente de telle ou telle manière ; de telle sorte que, si jamais la correspondance de nos agents voit le jour, et j'espère que ce moment n'est pas éloigné, on croira que nous payons nos subsides aux rois nos alliés ou
neutres en p , m , et fripons de toutes
sortes D.
Saint-Just voulait bien reconnaître que notre ministre en Suisse, Barthélémy, était un « homme de vrai talent », mais il ajoutait aussitôt que c< les dépenses de son ministère sont les plus chères de toutes les dépenses diplomatiques qu'a faites la République depuis deux ans ». Il se livrait alors à une violente attaque contre les Suisses. Ceux-ci n'avaient plus rien de leurs primitives vertus ; ils n'avaient plus qu'un Dieu : l'argent. La Révolution n'avait été, pour « ces marchands de chair et de sang», qu'une spéculation commerciale. S'ils sont restés fidèles à la neutralité, c'est que celle-ci leur était avantageuse.
« La neutralité, qui donnait à la Suisse les ressources de la paix, lui laissait tous les profits de la guerre par la vente des denrées à la République,
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par la liberté de son commerce, par TinQuence toujours nouvelle de sa position ». Nos diplomates auraient dû comprendre cette situation. II était inutile d'acheter une neutralité qui était fatale. Mais, sous prétexte qu'il fallait calmer « le ressentiment terrible de ces terribles cantons suisses^ pour les justes supplices infligés [au lo août] aux satelittes de Capet », qu'a-t-on fait? «Plus de quarante millions ont été s'abîmer dans le "gouffre de mains toujours ouvertes, de gueules affamées et béantes, dans ce pays où, faute d'aliments de commerce, la justice, la liberté, les hommes et les opinions sont à l'encan. L'infatigable Barthélémy puise dans nos trésors avec le tonneau des Danaïdes ; je soupçonne bien que <;'est avec plus de fruit pour lui-même, mais c'est avec la même inutilité ». Saint>Just voulait bien cependant épargner à Barthélémy la guillotine., qu'il réservait à Hénin et à Descorches.
Tilly, notre agent dans la république de Gênes, avait réussi à acheter pour la république une immense quantité de fournitures de tous genres. Ces achats, Saint-Just en reconnaissait l'utilité : « Je ne crains pas de dire que c'est à ces négociations-là que vous devez la reprise de Toulon, la prise de Marseille, la conservation de Nice et l'union des départements méridionaux de la République ». Mais ces fournitures avaient coûté « un argent énorme ». En dehors des marchés de grains »et de fournitures, seul achat utile, on avait dé-
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pensé à Gènes, depuis le 3i mars 1793, cinquante-quatre millions en propagande, « pour faire éclore une révolution qui livrât Gênes à nos principes et son argent à notre trésor ». Cette seconde dépense a été en pure perte.
« Dans rintérieur de Gênes on nous a fait dépenser jusqu'à quinze cent mille livres dans une semaine, et cet argent devait changer la couronne ducale [la couronne des doges] en bonnet rouge ; l'argent est dispersé, la couronne est restée et le bonnet rouge est sous le chevet de Tilly ». Evidemment, Tilly était « un lâche et un fripon ». Cet ex-noble avait noblement volé la République, « mais, à ces malheurs-là, ajoutait Saint-Just, il est plusieurs remèdes et je connais, pour le mal qui tourmente Tilly, un topique radical » , le même topique que Saint-Just réservait à Descorches et à Hénin.
De Gênes, Saint-Just passait à Venise. Il attaquait avec la même crudité de langage les représentants que la France entretenait auprès de la sérénissime, le brissotin Jacob, c< ex-moine, monarchien en 1789, feuillant en 1791, constitutionnel en 1792, un caméléon politique, un phraseur; — Tabbé Noël, aujourd'hui le citoyen Noël, encore un ex-moine, un ex-prêtre, un aventurier, un dominicain de Lyon, né en Irlande, appelé O'Neil, qui se baptisa ensuite en 1791 Tabbé Noël ». Noël et Jacob n'ont même pas été capables d'obtenir la livraison des blés achetés ht
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Venise. A plus forte raison n'ont-ils provoqué aucune révolution !
Après un mot méprisant à Fégard de « la scandaleuse Toscane » et « des brigands qui y ont administré nos affaires », Saint-Just concluait qu'il fallait mettre un terme aux « ruineuses folies » de Deforgues. Il proposait de faire un meilleur emploi des fonds de la République en essayant d'acheter les concours, non plus chez les neutres, mais chez les ennemis. « C'est à des généraux mécontents qu'il faut ouvrir les portes du Trésor ». Il proposait enfin de publier « toutes les correspondances politiques des ministres avec les cours de Suède, Danemark, Gênes, la Suisse^ Venise ». Il n'exceptait de la publication que la correspondance avec la Turquie. Cette mesure aurait pour résultat, à l'en croire, de jeter la discorde parmi les neutres et de démasquer « quelques sales figures ».
Tel est 1« document que l'académicien berlinois* von Sybel jetait à la tête de l'académicien français Albert Sorel, pour le confondre. C'étaient des centaines de millions que le Comité de Salut public avait consacrés à corrompre les neutres et à fomenter chez eux l'agitation révolutionnaire : 70 millions en Turquie, 4o millions en Suisse, 54 millions à Gênes, etc., etc. Pas une minute, le directeur de YHistorische Zeitschrift ne se demandait comment le Comité de Salut public avait pu se procurer une telle quantité de numéraire pour
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Texporter, dans un temps où les seuls assignats remplissaient le Trésor, pas un instant il ne recherchait sur quels crédits ouverts par la Convention des sommes aussi fantastiques avaient été puisées, et il savait bien pourtant que le Comité de Salut public n'avait jamais disposé de plus de 5o millions en totalité pour dépenses secrètes tant à l'intérieur qu'à l'extérieur! Son sens critique ne bronchait pas devant la brutalité cynique et déconcertante du langage prêté à Saint-Just, devant le non-sens absolu des propositions par lesquelles il concluait. Le docte cuistre ne s'étonnait pas que Saint-Just, qui s'exprimait toujours avec un laconisme de couperet, dont les sentences étaient frappées en médailles, dont les expressions étaient toujours celles de la bonne compagnie, se fût un jour oublié à vociférer comme le Père Duchesne, dans un style filandreux et macaronique, relevé de mots de corps de garde. Non!
Plus le document était stupide, plus il donnait de Saint- Just une idée fâcheuse, plus il devait être authentique. Pour cette cervelle d'esclave chamarré, plié à toutes les courtisaneries, un terroriste devait être forcément un être inintelligent et répugnant.
L'idée prêtée à Saint-Just qu'il fallait publier la correspondance diplomatique de la République avec les puissances neutres, afin d'introduire la discorde parmi elles, était une idée folle. M. de Sybel la trouva naturelle. Il estima que le
discours était authentique. « Il concorde parfaitement, écrivit-il dans la Reçue historique, avec la lutte qui existait alors entre les partis et avec les récriminations bien connues de Saint-Just contre le désordre immense qui régnait dans l'administration* ».
Albert Sorel ne se déclara pas convaincu par l'argumentation de Sybel. Les actes du Comité de Salut public lui avaient fourni la preuve que, du mois de juin 1798 au mois de mai 179^» les fonds secrets du ministère des Affaires étrangères ne s'étaient pas élevés en totalité à une somme supérieure à i5ooooo francs, et encore qu'ils avaient été pour la plus grande partie dépensés k rintérieur de la France ! Les papiers de Barthélémy prouvaient qu'ils n'avaient jamais disposé de quarante millions ! Sorel maintint que la propagande révolutionnaire avait été insignifiante. Le rapport de Saint-Juçt invoqué par Sybel ne l'embarrassa guère : « Si l'on était réduit aux allégations des terroristes dans leurs discours, on ferait l'histoire avec des figures de^ rhétorique ». L'académicien français réussissait, par cette leste déclaration, à dépasser l'académicien berlinois dans l'expression de son mépris pour les terroristes. Sybel se contentait de croire que Saint- Just était grossier et inepte. Sorel ajoutait que c'était un menteur, dont les chifîres et les affir-