I. Voir mon livre, La Révolution et les étrangers, p. 17a
cft finir par écraser Hébert lui-rnème, ce qui ne lot eut pas été difficile à quelques égards, mais la chance ayant tourné, Robespierre ayant résisté à la dénonciation d'Hébert, on dit que Danton va se ranger du côté de Robespierre pour écraser Hébert. La faction Dairton a
certainement * parts en Angleterre, en Prusse. Que
la maison de Bourbon pense à cela, ainsi que la maison d'Autriche. Celle-ci ne sera pas épargnée quand la première aura été écrasée. Les choses en sont au point en France à présent que le premier qui, un beau matin, se lèvera en se croyant chef, maître ou même roy, et qui aura de bons poumons à ses ordres pour les faire crier dans les quatre points cardinaux^ entraînera la multitude nécessairement après lui...
Cette lettre a été écrite à la veille de Tarrestatîon des hébertistes. Elle est intéressante par les bruits qu'elle rapporte, par les conjectures qtu' elle hasarde. Mais ici encore Tespion royaliste b« semble pas devoir ses informations à une source officielle.
Lettre du ij germinal (lo avril 1794)- — Robespierre ayant terrassé tous les ennemis de la Révolution survit cependant seul à toutes les factions détruites; et, aidé de son ami Sieys, son conseil et son appui, il viendra à bout d'établir le républicanisme ; tous deux se rassemblent à Choisy-le-Roi deux ou trois fois par décade, chez un homme riche et monarchico -constitutionnel très décidé...
I . Ici une déchirure du papier. Il faut comprendre que « la faction de Danton » avait d^étroitea liaiiona en Angleteire et en Prusse. L'espion mettait les princes en garde contre la tentation de trop se confier à Danton.
3ia ÉTUDES nOBESPIERRlSTES
Observons que ces réunions de Robespierre et de Sieys, à Choîsy-le-Roî, sans doute chez le maire Vaugeois, beau frère du menuisier Duplay, ne sont attestées par aucune autre source*.
Lettre du vendredi i4 avrit i7g4' — Les pouvoirs du Comité [de Salut public] sont prorogés d'hier pour un mois. Il n'a fallu rien moins au reste que la chute des têtes de Danton, Chabot, Fabre, etc., etc., pour obtenir cette prorogation. Danton entre autres avoit indiscrètement annoncé qu'il feroit un raport contre le Comité de Salut public et contre Robespierre nomément. Voilà ce qui l'a fait arrêter... Je vous préviens qu'il y a tout lieu de croire que le Comité de Salut public sera prorogé tel qu'il est aujourd'hui jusqu'à la paix...
Ici encore, l'information du correspondant de d'Antraigues, sur les intentions de Danton à la veille de son arrestation, parait une information isolée, dont on ne trouve pas ailleurs confirmation.
Lettre du i4 civril jyg4 (^4 germinal), — Le lendemain de la mort de Danton, de Camille Desmoulins et autres, Robespierre alla à l'Opéra, s'y montra avec un certain air d'affectation, et s'il ne fut nullement applaudi, il ne fut pas plus mal accueilli par aucune marque extérieure. Camille Desmoulins étoit, à la vérité, son ami intime au su de tout Paris. Peut-être le silence du peuple aura-t-il été une censure d'une action qui, si elle eut été mieux vue, pouvoit être un jour réputée comme
1 . Les rapports du policier Blache, analysés dans mon article sur rilisioire secrète du Comité de Salut public, ne nomment pas Sieys parmi les habitués de ces réunions.
LA POLICE ROYALISTE 2l3
un coup de parti. Au reste, le frère de Robespierre dans le Midi élargit tous les détenus et ouvre presque toutes les prisons. Croiroit-on les mesures de douceur vraiment nécessaires P.. . Le fameux Lecointre de Versailles, député, disoit avant-hier à deux de ses collègues, en grinçant les dents : Est-ce pour un dictateur, mes amis, que nous avons abattu la tyrannie des rois, de la noblesse et du clergé? L'aurions-nous cru, lorsque nous avons couru mille dangers pour nous défaire de Thydre à trois têtes de Tancien régime?
L'anecdote sur Robespierre à TOpéra ne m'est connue que par cette lettre du correspondant royaliste. Ce qu'il dit de Robespierre jeune est prouvé par sa correspondance V Quant à Lecointre (de Versailles), il est certain qu'il haïssait Robespierre, et il se vantera, après thermidor, d'avoir conjuré sa perte dès le 5 prairial*. Ici l'espion paraît fort bien renseigné.
Lettre du ijyivril i7g4' — Cette exécution des scélérats Danton et Hébert est un chef-d'œuvre qui sauve la République. Cette faction entravait la marche de Robespierre, mais à présent il n*y a plus d'anarcliie parmi les meneurs. Le Comité jouit heureusement du pouvoir le plus étendu. Celte Commune de Paris, qui naguère rivalisait et même dictait des lois à la Convention, est maintenant plus soumise qu'une municipalité d'Allemagne. Nous n'avons donc plus de traîtres à craindre que dans le Comité. Quelques malveillans qui veulent
I. Voir ses arrêtés dans la Haute-Saône, dans les Annales révolutionnaires de janvier 1916.
a. Voir notamment la brochure de Lecointre, Les Crimes des sept membres des anciens Comités, brumaire an IIL
ai4 ÉTUDES BOBESPIERRISTES
perdre Robespierre prétendent qu41 a voulu traiter avec les paissances et que, n'ayant pas réussi, il fait traiter mieux que jamais la famille Gapet au Temple, afin de s'en servir dans le dernier danger. Quelle horreur ! La vertu de Robespierre qui, à la vérité, pourrait actuellement livrer la République, sa vertu, dis-je, me rassure et je ne crains rien... On ne peut détruire la République qu'en marchant et prenant Paris. Pour cela il n'y a que deux moyens, celui d*y arriver avec une armée victorieuse, après s'être emparé de nos places fortes... ou de s'entendre avec le Comité de Robespierre. Tu sens que cela est impossible...
L'espion, par excès de prudence, par crainte que sa lettre invisible ne soit arrêtée et déchiffrée, dissimule ses véritables sentiments par un républicanisme ironique. Il constate la place prépondérante que tient maintenant Robespierre au gouvernement et il se demande si les princes ne devraient pas tenter de se mettre en rapports avec lui. Un bruit qui court, la prétendue sympathie que Robespierre aurait témoignée aux prisonniers du Temple, est recueilli par lui et présenté comme un argument à l'appui de son conseil indirect.
Lettre du 1 3 floréal (2 mai 1794)- ^- Si Gobourg avançait sur Paris, Robespierre seroit guillotiné^ en moins de 24 heures avec la majeure partie de la Convention. Le peuple est disposé à cela et ne s'en cache pas, mais si les armées de la République ont des succès ou même si elles réussissent à balancer les succès, Robespierre est inébranlable.
Cette opinion de l'espion n'est pas précisément flatteuse pour la population parisienne.
LA POUCE ROYALISTE ai5
Lettre du 25 prairial (i 3 juin i7g4)' — U y a bien un peu de bisbille entre ce Comité [de Salut public] et celui -de Sûreté générale. C'est malgré ce dernier et ses adhérens que le décret sur la reconstitution du tribunal révolutionnaire a passé. Ce décret qui montre l'influence de Robespierre annonce, disent les malveillans, de l'inquiétude de la part du Comité de Salut public.
L'espion voyait juste en soupçonnant que la loi du 22 prairial avait jeté le trouble et la dissension dans les comités de gouvernement ^
Lettre du 28 prairial, — Des germes de divisions se sont manifestés, comme vous l'avez vu dans la Correspondance politique y dans le sein de l'Assemblée, mais Robespierre, par son ascendant, va écraser les dissidens. II faut que plus de i5 membres de la Montagne soyent guillotinés ou que le Comité de Salut public soit mis à bas...
Il est curieux que, dès cette date, six semaines avant le g thermidor, des listes de députés menacés de l'échafaud aient déjà circulé. Robespierre imputa la confection de ces listes a ses ennemis.
Lettre du i5 messidor. — Lecointre de Versailles et
i5 autres députés sont non pas ouvertement à la tète des
mécontens, mais exhalent secrètement toute leur haine
-contre Robespierre et toute leur indignation contre le
Comité de Salut public.
Ici encore l'espion était bien informé.
I . Voir notre, étude sur les Divisions dans les Comités du i
gouvernement à la veille du 9 thermidor, dans la Revue histo^ riqœ, t. CXVIII, 191 5.
ai6 ÉTUDES ROBESPIERBISTES
Les documents, dont nous Tenons de donner quelques extraits, permettent d'essayer de répondre à la question que nous nous posions a& début : jusqu'à quel point les bulletins rédigés par d'Antraigues et envoyés par lui aux chancelleries contiennent-ils des faits de son invention, jusqu'à quel point respectent-ils les données de ses informateurs ?
Lettres et bulletins confrontés paraissent extrêmement différents. Les bulletins racontent longuement les séances du Comité de Salut public, les lettres n'en disent pour ainsi dire rien. A moins de supposer que d'Antraigues recevais des rapports totalement différents de ceux qui sont conservés dans le registre que j'ai consulté, — et cette supposition est fort peu vraisemblable — il faut admettre que l'aventurier a puisé dans son imagination ce qu'il a ajouté aux lettres de ses informateurs. Ses bulletins seraient presque entièrement inventés. C'est ce qui explique pourquoi les lettres paraissent en général véridiques ou tout au moins vraisemblables, tandis que les bulletins sont remplis de faussetés évidentes.
Mais une comparaison attentive révèle, en certains cas, le procédé de composition de d'Antraigues dans ses bulletins.
Dans sa lettre du vendredi 19 mars, l'espion
LA POLICE ROYALISTE aij
écrit : « Robespierre et Sieys, retiré depuis plusieurs jours à Choisi et méditatif des plans qui ont doDué lieu aux différents rapports qui ont été présentés à la Convention et que vous verrez dans
le journal envoyé à Phîiiberti ' Barère est
dénoncé par Hébert avec fureur et Chabot bien menacé, voilà où nous en sommes, a
Voici maintenant comment d'Antraigues a tiré parti de ces quelques lignes dans son i5* bulletin .
Le 9 au soir, Bobeapierre et l'abbé Sieys se retirèrent k Choisy avec une partie des chefs de leurs partisans pour y prendre les derniers moyens d'éviter le danger qui tes menaçoit, et y attendre l'issue des négociations de Danton et de Barère avec la municipalité, et les chefs du club des Cordeliers. Le lo matin, Hébert, Pache, Chaumette, se rendirent à Choisy. Le parti de la Convention leur accorda, pour obtenir la paix, de faire payer d'une part a aooooo livres à la municipalité, sous le prétexte des frais extraordinaires d'approvisionné mens, et de prêter looooo écus h Hébert, et 800000 francs au Club des Cordeliers. La paix ou plutôt la trêve a été conclue h ce prix. Toutes les manœuvres subséquentes pour faire renouveler le Comité ont été résolues entre l'abbé Sieys et Pache. Il a été en efTet renouvelé le 10 et décrété le 11, sans que l'on y ait fait l'addilion même de nouveaux membres pour remplacer deux membres absents, qui sont Billaud do Varennes à l'armée du Nord et Jean Bon Saint-André à l'armée de Brest. La réconciliation entre ces deux partis n'a pas été de longue durée. Toutes les conditions en ont été fidèlement rem-
I. Ici une guila de mots illiaihlea. Registre 6i3, folio 167.
ai8 ÉTUDES ROBESPIERRISTES
plies par Robespierre ; mais Hébert, dès le i3, sans attaquer nommément Robespierre, se déchaîna avec fureur contre Bc^rère et Chabot, et ce qu'il appelait la faction^ et attaqua nommément le rapport de Saint-Just contre la séance qui a voit eu lieu aux Gordeliers, et le prétendu complot qu'il avoit dénoncé * .
On voit que le fertile aventurier savait enrichir un texte.
Voici encore d'autres exemples aussi typiques.
Dans sa lettre du ii avril 1794, Tespion se borne à écrire : <c Je vous préviens qu'il y a tout lieu de croire que le Comité de Salut public sera prorogé tel qu'il est aujourd'hui jusqu'à la paix. » Là-dessus, dans son 20* bulletin, d'Antraigues imagine une séance pathétique du Comité de Salut public, et il place cette séance aux Invalides. Pache, Hanriot, Carrier, Sieys y figurent. Robespierre prononce un discours. Le lendemain la séance recommence au même endroit. Sieys y lit un long mémoire et d'Antraigues place dans ce mémoire la phrase de son correspondant sur la prorogation du Comité de Salut public ^ !
Dans sa lettre du 17 avril 1794, l'informateur avait mandé à d'Antraigues « que des malveillans prétendaient que Robespierre faisait traiter mieux que jamais la famille Capet au Temple, afin de s'en servir dans le dernier danger ».
I. The manuseripts ofJ.-B. Fortescae, vol. II, p. 54a. a. Recueil cité, p. 56i, sub finem.
D'Antraigues traduisait ce on-dit par cette affirmation : (( Le roi est beaucoup mieux traité depuis quelque temps. On ne doute pas que, dans la position actuelle des choses, Robespierre n'ait un de ces deux: projets : d*emmener le roi dans les provinces méridionales si les armées s'approchent de Paris, et c'est là le projet du Comité ; ou d'emmener le roi à Meudon et de faire son traité personnel avec la puissance qui s'approchera de Paris, et c'est là le projet dont on accuse Robespierre *. » Mais d'Antraigues ne se contentait pas de cette traduction libre. Dans son 2 4*^ bulletin, daté du 17 mai, il écrivait bravement : (( Dans la nuit du 28 au 24, Robespierre alla chercher le roi au Temple et le conduisit à Meudon. Le fait est certain, quoiqu'il ne soit connu que du Comité de Salut public. On croit être assuré qu'il a été ramené au Temple la nuit du 24 au 25, et que ceci étoit un essai pour l'assurer de la facilité à s'en emparer*. »
Il est inutile d'insister. D'Antraigues composa ses bulletins de la même façon que le faux rapport qu'il mit sous le nom de Saint-Just.
Si les bulletins n'ont aucune valeur, il n'en va pas de même, nous l'avons vu, des lettres de Tinformateur. On a publié dernièrement les rapports de la police républicaine, il semble que les