ÉMIS EN ANGLETERRE, EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE
(Extraits Bommaires.)
La revue anglaise dite Saturday Review (5 juin el 23 décembre 1871 ) :
a Devant le spectacle inouï que nous offre la nation « française, on se demande si quelqu'un a pu prévoir « et prédire l'étrange et triste chute de ce grand peu- « pie , tombant au moment où il semblait jouir, dans « Tordre matériel, d'une prospérité exceptionnelle. c< Nous ne parlons pas d'une de ces prédictions hait bituelles aux moralistes et aux prédicateurs ; nous a signalons un ouvrage rationnel et sérieux où les « causes de la chute soudaine d'une des premières^ « nations du monde, alors qu'elles étaient encore (( dissimulées sous des apparences de force et de succe ces , auraient été découvertes et démontrées dis- « tinctement par un esprit calme et pénétrant» que (c l'imagination ne guidait pas... Il y a un ouvrage « qui répond à notre question ; c'est la Réforme 80c( ciale, publiée par M. Le Play, dès 1864... »
Après avoir fortement constaté le caractère et la valeur scientifique de M. Le Play, ses longs travaux, . ses voyages , sa vie d'observation , les résultats puis-
sants auxquels il est parvenu, l'écrivain anglais montre M. Le Play tournant vers l'état de la France son esprit de comparaison et de critique , et il ajoute : « Cette longue étude de la société française le con- « duisit à condamner vivement la situation de son « pays; il exposa d'une manière claire et nette les « motifs de celte condamnation , et il exprima pour « l'avenir les plus sérieuses inquiétudes. Appréciant « à leur juste valeur les théories abstraites et les « remèdes héroïques auxquels l'opinion, en France, « se confie volontiers , il ne pouvait espérer de guéri- « son que dans une réaction morale, énergique et in- (( cessante. »
L'auteur de l'article revient ailleurs sur la même idée : « En 1864, dit-il, dans un moment de grande a prospérité, alors que personne ne songeait au dan- « ger, M. Le Play entreprit d'indiquer à ses conci- « toyens les périls auxquels la société française était V a exposée. Ces périls n'étaient pas du genre de ceux « sur lesquels les ennemis du système impérial ai- « maicnt à s'appesantir... Les maux sur lesquels « M. Le Play insistait sont ceux qui attaquent les ca- « ractères et les idées; ce sont les coutumes vicieuses « gouvernant les classes élevées aussi bien que les a classes inférieures , pervertissant leur esprit , affai- « blissant leurs facultés et leurs forces. »
Et ailleurs : a Selon M. Le Play, aucun changece ment de gouvernement, aucune violente révolution « ne peut délivrer la France des deux maux qui Taf- « fectent principalement, maux qui ne sauraient être
a guéris que par une améhoralion lente, profonde, <( continue, dans le caractère, les opinions et les coua tûmes du corps social tout entier. »
Ailleurs encore : c M. Le Play ne pense pas que ces « maux puissent être attribués exclusivement à cer- « taines formes de gouvernement ou à des consti- « tutions défectueuses; il leur découvre d'autres « causes, plus profondes; et ces causes, presque « invisibles , mais puissantes et toujours agissantes, « il les constate et les signale à 4'aide des lumières (( que lui fournissent Texamen attentif des faits et la « comparaison de la société française avec les condi- « lions sociales et les usages d'autres nations. » L'auteur de Tarticle énumère, à ce propos, quelques-unes des idées fausses dont M. Le Play voudrait guérir ses compatriotes : c'est tour à tour la confiance exagérée que Ton fonde sur les progrès des sciences et ceux de l'industrie; Terreur où Ton est que de pareils progrès puissent tenir lieu d'un bon état moral, qu'ils puissent même survivre à la perte de la moralité publique; c'est encore l'ignorance où l'on est, en B'rance, des vraies traditions historiques du pays. Il signale plusieurs conséquences funestes de ces erreurs , notamment les chimériques entreprises de réaction contre des abus , des antagonismes de classes qui n'ont pas existé ; l'oubli ou l'abandon des principes et des institutions les plus salutaires, qui assurent ailleurs le bien-être et la liberté des populations.
Il faudrait reproduire tout l'article du Salurday Review , si l'on voulait donner une idée complète des
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formes variées pac lesquelles Técrivain anglais exprime son étonnement de trouver, en M. Le Play, un auteur qui avait si sûrement analysé et averti la société française. L'article se termine ainsi : « Si qous (( avions étudié ce livre il y aséptans,nousàurioii9*si|ns « doute été frappés de la grande perspicacité dont « M. Le Play fait preuve en indiquant si clairement « la plupart des plaies et des faiblesses de la France. (( Nous aurions compris, notamment, qbe les mariages « tardifs et stériles, le partage forcé des héritages, « Téducation vicieuse de la jeunesse, les idées fausses u sur le régime du travail, pouvaient, à la longue, (( amener une catastrophe. Mais nous aurions sup* « posé qu'il n'avait pas suffisamment aperçu certaines « influences qui, à son insu, faisaient contre -poids « et conservaient à la France sa force et sa vigueur, (( malgré les vices évidents de son état social ^.. »
La Revue trimestrielle allemande (Deutsche Vierteljahrschrift, 1865, Heft IV, 2. Nr. cxii.y
M. le docteur Schaeffle, professeur à l'université de Tubingen, et depuis ministre du commerce do
i LMcrivain anglais insiste, dans son second article, sur plusieurs de ses jugements. Il admire surtout le courage avec lequel TAuteur combat les erreurs de ses concitoyens et rappelle ceux-ci à Tobservation du Décalogue. Selon lui, M. Le Play a été bien inspiré en attribuant la décadence de son pays à la violation de la triple loi du respect dû « à Dieu, source de toute autorité; aa « Père, son délégué dans la famille; à la Femme^ lien d^amour « entre tous les membres de la communauté ». L'écrivain conclut en recommandant Tétude des ouvrages de M. Le Play à « ceux « qui ont charge du bien-être de TAngleterre i».
S. M. I*empereur d'Autriche, commence son article en cl:primant sa surprise. Il s'étonne de ne pas trouver, dans la Réforme sociale , a des théories enfantines , a mal digérées, prétendant improviser le bonheur de « rhumanilé, la transformation de la société..., des « mots vides, des phrases brillantes..., un plan de (( réforme bâclé en une heure; » mais bienj tout au contraire, « le résultat mûri d'une foule d'études de « détail, fondées sur l'expérience et les faits , » aussi opposées « à l'esprit de réaction qu'à l'esprit de révoa lution ». M. Schddffle, abordant les opinions propres aux Autorités sociales, fait honneur à M. Le Play de . la manière dont il expose leur doctrine , de l'érudition abondante et sûre qu'il apporte à l'appui de ses propositions. Il se montre particulièrement touché de la partie relative à la famille. « Il est rare , dit-il en ter- (i minant, de rencontrer un écrivain adonné aux « questions sociales , qui soit à la fois le partisan de i» l'industrie et d'une religion positive, l'adversaire de « la phraséologie sceptique et de la corruption Intel- « lectuelle, le défenseur des forces morales, et enfin tt le partisan de la méthode expérimentale, dans la « critique du matérialisme moderne. Il est plus rare « encore de trouver un auteur chez lequel ces sages « principes soient le résultat de trente années d'étude. »
M. le docteur Schœffle place à la fin de son article une longue énumération des réformes réclamées dans l'ouvrage qu'il analyse. Comme M. Le Play, il pense que , pour sortir du cercle vicieux où elle est placée , la France doit les accomplir dans leur ensemble. Il
pense aussi que, dans celte transformation nécessaire, il faut faire une part à Faction du temps ; et il loue M. Le Play d'avoir déclaré que le changement des institutions devait marcher de front avec la rectification des idées et le perfectionnement des mœurs.
Lqs Nouveaux Lundis, par Sainte-Beuve.
Sainte-Beuve, dès Tapparition delà Réforme sociale, a consacré à cet ouvrage et aux Ouvriers européens plusieurs articles, insérés plus tard dans les Nouveaux Lundis (t. IX, p. 61 à 201 ).
Il décrit en détail les longs voyages , les nombreux travaux et la méthode de M. Le Play, « l'un de ces hommes rares , chez qui la conscience en tout est un besoin de première nécessité... »
Il félicite l'auteur d'avoir pris pour point de départ de ces travaux cette forte constitution de la famille « où l'ouvrier a la propriété de son habitation , où la « mère de famille n'est pas obligée d'aller travailler « chez les autres, où elle siège et trône, en quelque « sorte, au foyer domestique, où elle est souveraine- « ment respectée, où les vertus naissent, s'entre- « tiennent, se graduent d'elles-mêmes autour d'elle... »
Il s'étonne parfois que l'auteur voie certaines réformes dans le retour au passé. Néanmoins il nomme M. Le Play « un Bonald rajeuni, progressif et scientifique » ; et il le loue , en ce qui touche la famille , d'avoir voulu relever parmi nous « la statue du Respect ».
Il est complètement gagné par les citations qu'il
extrait de la Réforme sodcde, au sujet de la tolérance, et dit : « Je ne sais pas de plus belle page de moralité sociale à méditer. »
Lettres de Monialembert à M. A. Cochin ( 10 octobre 1864) et à un ami (8 janvier 1866).
Montalembert écrit dans sa première lettre : « Je lis a le livre de Le Play, et j'en suis émerveillé... Il n'a (( pas paru de livre plus important et plus intéressant « depuis le grand ouvrage de Tocqueville sur la dé- « mocratie; et Le Play a le mérite d'avoir bien plus « de courage que Tocqueville, qui n'a jamais osé « braver un préjugé puissant... Il faut que vous lui « rendiez pleine justice, et que nous adoptions son « livre comme notre programme , sans nous arrêter « aux dissentiments de détails, qui pourront être assez K nombreux. »
Après une année de cruelles préoccupations , Montalembert reprend la lecture de to- Réforme sociale et il écrit à un ami : « Sachez que je vis depuis plus « d'un mois en communication intime avec Le Play. « En revenant de mon voyage en Espagne, je me suis c( mis à relire la Réforme sociale,.. Aujourd'hui je la « lis, je l'annote , je m'en imbibe goutte à goutte, à « raison de quatre pages par jour ; je suis arrivé ainsi « à la fin du premier volume, où j'ose croire que rien « ne m'a échappé; et, cette lecture achevée, je n'hé- « site pas à dire que Le Play a fait le livre le plus (( original, le plus utile, le plus courageux et, sous
(( tous les rapports , le plus fort de ce siècle. Il a , (( non pas plus d'éloquence que l'illustre Tocqueville, « mais beaucoup plus de perspicacité pratique et sur- (( tout de courage moral. Oui, ce que j'admire surtout « en lui , c'est le courage qui lui a permis de lutter à « visage découvert contre la plupart des préjugés do- « minants de son temps et de son pays, comme il l'a « fait très -spécialement dans son excellent chapitre « sur l'enseignement, et partout où il confesse si netr « tement la chute originelle de l'homme, cette doc> « trine qui répugne si profondément à l'orgueil ser- « vile de nos contemporains. Ces!; par là, encore plus (( que par sa prodigieuse scienee des faits et son rare « talent d'exposition, c'est par la noble indépendance « de son esprit et de son cœur, qu'il sera vraiment « grand dans l'histoire intellectuelle du xix® siècle. »
INDEX ALPHABÉTIQUE