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ral était nommé par la Consulte ou assemblée des délégués du peuple et des notables des différentes pièves (1). C’est ainsi qu'eut lieu en principe l'élection de Paoli et il n'y en eût pas d’autre sous l'empire de cette constitution. Celle de Paoli fut plutôt une désignation unanime qu'une véritable élection au sens précis qu’on attache aujourd’hui à ce mot. Après l’assassinat du général Gaffori (2), les Corses cherchaient un chef qui leur donnât un régime politique répondant à leurs aspirations. Leurs regards se tournèrent vers ceux qui, vingt ans auparavant, avaient conduit les nationaux à la victoire contre la République : une députation fut envoyée aux généraux Hyacinthe Paoli et Giafferi qui, exilés de l'ile depuis 1739, terminaient à Naples une existence glorieuse, entourés de l’estime et du respect universels (3). On devait leur demander de venir se mettre à la tête de la Nation et, dans le cas où ils invoqueraient leur grand âge, on avait mission de savoir d’eux si un de leurs fils ne pourrait pas prendre leur place. Les deux vieux patriotes indiquèrent Pascal Paoli comme digne
de donner à leur patrie le bonheur dans la liberté.
(1) Voir p. 113 ets. la composition des Consultes.
(2) Les Français qui occupaient les places fortes de la Corse avaient quitté l’île en 1753 et quelques mois après, Gaffori qui avait chassé les Gènois d’une grande partie de l'ile était assassiné.
(3) Ils avaient été faits.colonels par le roi de Naples.
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Giafferi donna au fils de son camarade la préférence sur le sien propre qui était lui aussi lieutenant dans l’armée napolitaine. Le gouvernement provisoire de la nation corse écrivit à Pascal Paoli de venir dans son pays où on avait l'intention de le choisir comme chef, et après que celui-ci eût déféré à cette invitation, l’Assemblée réunie à Sant-Antonio-della-Casabianca, le 15 juillet 1755, le proclama « Chef général de la Nation », d’un « consentement unanime » (1). Mais ce ne sont pas ces choix d'enthousiasme qui sont les plus durables et les moins discutés : dans les révolutions et dans les périodes troublées de l’histoire des peuples, on a de nombreux et de terribles exemples des revirements d'opinion qui se sont produits dans la faveur populaire: tel glorifié aujourd’hui est traîné demain aux gémonies. Comment sur cette terre de Corse où les chefs de clan trouvaient toujours autour d'eux tant de clients dévoués, même jusqu'à la mort, où toute discorde intime était certaine d’avoir auprès de Gênes un encouragement et un soutien, où, enfin, la valeur personnelle, le noble mépris de la lutte et même un certain besoin de périls et de combats formaient le fond de tant de caractères, comment ne se serait-il pas élevé une ardente compétition prête
à se défendre les armes à la main? Ce fut Emmanuel
(1) Voyez p. 22.
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Matra qui, le premier, organisa une insurrection nationale contre le nouveau gouvernement et surtout contre Paoli dont il enviait la haute influence ; il demande des secours au Sénat de Gênes, débarque à Aleria et marche sur les troupes de Paoli. Celui-ci est surpris avec une poignée d'hommes au couvent de Bozio, attaqué impétueusement par le chef des rebelles et est à point délivré par une troupe de patriotes qui mettent en déroute les soldats de Matra et tuent leur chef. D’autres membres de sa famille tentèrent plus tard, à deux reprises, de renverser le gouvernement national, mais ce fut sans succès : les appels constants de Paoli au patriotisme de ses concitoyens réalisèrent l’union pour la plus grande gloire de la Nation.
Cas de vacance du généralat. — Telles furent la manière dont se fit l’élection de Paoli et les compétitions qu'elle provoqua. Il n’y en eut pas d'autre jusqu'à la conquête française. Mais la Consulte avait décidé qu’en cas de vacance du généralat (mort, démission ou destitution), ces fonctions seraient remplies par le président du Conseil d'Etat désigné par ses collègues, jusqu’à ce que la Consulte ait nommé un nouveau général : sa convocation devait avoir lieu dans
le délai d’un mois après la vacance du généralat.
b) Ses attributions comme Président du Conseil.
Le général avait la Présidence du Conseil d'Etat ;
à ce titre, il recevait les communications adressées au gouvernement et les renvoyait à l’étude et au rapport des membres du Conseil d'Etat (1). Il avait le droit de vote au sein du conseil et son suffrage comptait double. Mais lorsqu'il ne se trouvait pas au siège du gouvernement, ses pouvoirs en tant que membre du conseil étaient suspendus. Il écrit, entre autres lettres du même genre, le 19 octobre 1762, de Rogliano :
« Votre demande doit être adressée au Suprême « Conseil parce que, comme je ne me trouve pas au « siège du gouvernement, toutes les affaires intérieu- « res du Royaume doivent être traitées par lui (2). »
S'on influence légitime au sein du Conseil. — En tous temps d’ailleurs, ilavait assurément une grande influence sur ses collègues ; ses hautes conceptions, son patriotisme éclairé, la réputation toujours croissante dont il jouissait en Europe ne pouvaient qu’en imposer à ceux qui participaient avec lui à la marche des affaires du Royaume. D'ailleurs même dans les pays dont les constitutions sont le plus libérales, peuton empêcher que le chef de l'Etat n’ait auprès de ses ministres une autorité morale, régulatrice de l’action
gouvernementale. Sans parler du Président des Etats-
(4) Voyez p. 45.
(2) La vostra supplica deve essere diretta al Supremo Consiglio perchè, non essendo io ‘alla residenza, appartengono a quel tribunale tutti gli affari interni del Regno. Bull., t. 16, p. 417.
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Unis d'Amérique qui, ayant le choix absolu de ses ministres etétant le chef du pouvoir exécutif dans la démocratie où la séparation des pouvoirs est le mieux établie, a véritablement la direction du gouvernement, est-ce que le roi d'Angleterre, est-ce que le Président de la République française n’ont pas une influence incontestable sur l'orientation générale des affaires de l'Etat ? Plus d’une fois dans ces deux derniers pays, tel projet gouvernemental n’aura-f-il pas été arrêté, telle intention d'un ministre modifiée devant les objections, les conseils même, formulés par le premier magistrat du pays en conseil des ministres. Même d’ailleurs au point de vue strictement constitutionnel. le Président de la République française, par exemple, n'a pas, quoique quelques-uns veuillent dire, un rôle de pure cérémonie et figuration, il faut sa signature dans tous les actes du gouvernement : si celui qu’on lui propose lui paraît dangereux il ne craindra pas de le dire et de montrer comment, à son avis, il pourrait être modifié ; il discutera en conseil des ministres, et son expérience pourra entrainer la majorité des : ministres ; assurément il ne pourra pas aller jusqu’au bout de son opposition et essayer d'imposer sa volonté : il risquerait ainsi de provoquer une crise très grave ; mais il peut, mais il doit avoir un rôle efficace dans les délibérations de ses ministres. Et comment ce qui est naturel chez un président de la République
irresponsable, ne le paraîtrait-il pas chez le président
d'un conseil de gouvernement qui, ne serait-ce qu'au titre de Conseiller d'Etat, avait une voix délibérativeet même prépondérante parmi ses collègues ? En tous cas, il résulte de maïints passages de sa correspondance qu'il mettait la plus grande délicatesse à laisser au Suprême Conseil la liberté, même morale, de décider des affaires intérieures du Royaume. Ainsi l'avait d’ailleurs voulu le vœu du peuple ; ainsi l’avait-il lui-même proposé et voulait-il l'appliquer. Le 29 avril 1761, par exemple, il écrit à Salvini, celui avec lequel il s’épanche le plus volontiers à cœur ouvert :
« Je n'ai d'autorité distincte de celle du Conseil que sur les affaires se rapportant à la guerre » (1).
Ses lettres aux membres du Conseil sont d’ailleurs terminées par la formule suivante :
Avec les plus parfaites considération et estime, je suis de Leurs Seigneuries Illustrissimes et Excel-
lentissimes le Collèque affectueux (2).
c) Le commandement de l’armée et la direction des
opérations militaires.
En dehors des fonctions que Paoli exerçait en colla-
(1) lo pèro non ho autorilà separata del Consiglio che sopra gl affari appartenenti a la guerra. Bull, t. 16. p. 193.
(2) Colla maggior considerazione e stima, sono,
delle S. L. IlIme ed Eccme l’affetuoso Collega.
Bull., À. 16, p. 414.
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boration avec le Suprême Conseil, il en avait qui lui étaient spéciales. Il avait non-seulement le commandement de l’armée, mais même le droit d’ordonner des expéditions (marcie).
Les milices nationales. — Il disposait à cet effet de toute la force armée de l’île. Tous les Corses de 16 à 60 ans étaient à la disposition de la nation pour la défense du pays. Ils étaient dirigés dans chaque paroisse par des lieutenants ou des capitaines d'armes qui recevaient leurs instructions du chef militaire de la piève, le commissaire de la piève.
Celui-ci devait tous les mois passer une revue des hommes de sa région, et rendre compte au général. Paoli déléguait habituellement, à Pâques et à la Noël, des inspecteurs qui venaient passer des revues dans les provinces. Les commissaires étaient nommés par le général ; les officiers étaient élus, pour un an, par leurs soldats. Quand une expédition était décidée, le général en envoyait l'avis au commissaire dont les troupes devaient marcher, avec des ordres précis sur le nombre de soldats (fucilieri) qui étaient nécessaires, le point sur lequel ils devaient être dirigés et, éventuellement, la mission à remplir. Le commissaire faisait sonner par les soins du capitaine ou du lieu-
tenant, dans chaque paroisse «campana all’arme » (1).
(1) Cloche « Aux Armes ».
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Tous les soldats se réunissaient sur la place de l'Eglise et y écoutaient la lecture des ordres. Ceux-ci spécifiaient les fusiliers qui devaient faire partie de l’expédition ainsi que les provisions qu'ils devaient emporter. Ces troupes marchaient à leurs frais dans l’intérieur de leurs pièves, et, hors de leurs pièves, jusqu’à concurrence de trois jours ; au-delà de ce délai, le gouvernement pourvoyait à leur entretien. C’est avec ces milices que Paoli lutta avec succès contre Matra ; c'est avec elles qu'il chassa les Gênois de toute l’île sauf des places fortes détenues par les Français : tout le littoral était en effet commandé par un très grand nombre de tours qu servaient de points d’appui et de centres de défense aux Gênois (1).
Idées de Paoli sur les milices et les armées permanentes. — Aussi Paoli déclarait-il que ces milices nationales étaient les seules dignes d’un pays libre: il était hostile tant aux armées de mercenaires qu'aux armées permanentes. Des armées de mercenaires il disait : « L’honneur doit être le mobile du guerrier; « celui qui ne s’enrôle que pour gagner son salaire « se soucie fort peu si la nationalité corse périt ou « triomphe » (2). Contre les armées permanentes il
invoquait les exemples des héros de l'antiquité et de
(1) Il en existe encore un assez grand nombre en Corse, quelquesunes très bien conservées.
(2) Arrighi, Jacobi.
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ceux qui, plus près de lui, avaient illustré son pays, de Sambucuecio, de Sampiero, de Ceccaldi, de Gaffori: Pourquoi la Corse irait-elle chercher une autre organisation militaire que celle qui lui avait donné la liberté et par laquelle tout citoyen contribue à la défense de la patrie, patrimoine commun.
Et puis, il craignait de voir le sentiment patriotique et l’ardeur belliqueuse diminuer chez ses concitoyens. Les préoccupations que lui causaient au début les forces militaires de la République avaient maintenant à peu près disparu. Mais il y avait à craindre les entreprises qu’elle pourrait tenter avec l’appui de quelque puissance européenne. Paoli sentait que l'ère des sacrifices n’était pas close et que le courage des Corses serait encore mis à l'épreuve. Or, comment un petit peuple pourrait-il résister à une agression si tous ses enfants n'étaient pas prêts à lutter contre l’envahisseur ? Ce que Paoli voulait c'était la Nation armée; il ne désirait pas que son pays imitât en cela le reste de l’Europe où, à cette époque, la guerre était faite seulement par des gens de métier; des volontaires, des soldats enrôlés par force ou des mercenaires composaient les armées, mais la Nation tout entière n’y participait pas ; le pays n’était pas mêlé aux combinaisons et aux projets des rois qui engageaient les guerres ; il ne connaissait pas leur but et se désintéressait souvent de compétitions qu'on ne lui avait pas
expliquées et qu'il n'était d’ailleurs pas appelé à
défendre. Pour Paoli, au contraire, la guerre était affaire du Peuple entier, de chaque citoyen corse pris individuellement; elle était pour le paysan la lutte de l'indépendance, la suite de celles pour lesquelles ses ancêtres étaient morts et que ses descendants devront continuer jusqu'au triomphe final. Il prévoyait peuton dire ces grandes armées nationales de la Révolution et de l'Empire où c'était bien le peuple de France qui se levait pour défendre ses idées et ses réformes politiques et sociales.
Devançant les idées de son siècle, il concevait obscurément nos armées modernes où tous les citoyens viennent se préparer au rôle que le pays leur demandera un jour de remplir (1). Ce sont ces arguments qu'il fit valoir devant la Consulte de 1762 lorsqu'on proposa de créer une troupe permanente et soldée. Le besoin s’en faisait sentir; maintenant que le calme revenait de plus en plus, que les Gênois étaient expulsés de presque toute la contrée, il paraissait préférable de constituer un petit corps de troupe permanent qui aurait dispensé de faire appel aux paysans pour toutes les « marcie » qui de temps en temps étaient nécessitées soit par des troubles partiels fomentés par
des bandits, soit par des commencements d’agitation
(1) Voyez sur les idées de Paoli sur l’armée : Jacobi, p. 253 el s. et Boswell, p. 209, t. 2.