ALTERNANCE DU BIEN ET DU MAL CHEZ LES MODERNES
Comment, chez les modernes, Talternance du bien et du mal, dans l'histoire, persiste comme chez les anciens.
Pendant que Fabus des nouveautés et le vice de dirigeants ramenaient ainsi le débordement de la violence , le respect des bonnes traditions et la vertu des familles stables perpétuaient , en beaucoup de lieux, les coutumes de la paix. Le bien et le mal se reproduisaient donc, à la Renaissance, par les mêmes causes qui avaient régné chez les anciens : en tête de ces causes figuraient toujours la pratique ou la violation de la Constitution essentielle.
Cependant le plan de ce livre ne comporte pas une analyse méthodique des prospérités et des souffrances de Tère moderne : il suffira de citer quelques exemples empruntés à cette époque.
Parmi ces exemples, je choisirai ceux qui offrent aux lecteurs studieux les deux voies les plus sûres pour atteindre la vérité : Fétude des documents écrits, empruntés aux meilleures sources et interprétés par les hommes compétents ; Fobservation directe des régimes de paix ou de violence, c'est-à-dire le critérium éternel de toute organisation sociale.
Gomment les races simples ont souvent conjuré la soultrance* en respectant la Constitution essentielle.
Plusieurs peuples pasteurs de TAsie centrale conservent dans toute leur pureté les pratiques de la Constitution essentielle. Les meilleurs modèles s'y présentent , de loin en loin , à l'état de familles nomades, éparses et indépendantes. Elles habitent surtout le réseau de montagnes qui s'étend de l'Altaï au Tian-Chan, entre les plaines de la Sibérie et le vaste plateau central situé à l'orient du Pamyr, au nord de l'Himalaya et du Thibet. Les voyageurs peuvent également observer, avec l'avantage d'une sécurité plus complète, les bons exemples de vie pastorale dans plusieurs autres localités: je ^nale, notamment, les pasteurs établis entre le fleuve Oural et le Wolga, sous le gouvernement de la Russie ; les Mogols, soumis au souverain de la Chine et formés par l'enseignement religieux des Lamas ; enfin et surtout les « Dvoédantzi » qui sont fixés au sud de l'Altaï, près des sources de l'Obi, et qui partagent leur tribut entre les souverains de la Russie et de la Chine.
Ces races pastorales et patriarcales ont une qualité distinctive : elles sont éminemment aptes
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à fonder, à recruter, et, au besoin, à réformer les grandes nations agricoles et sédentaires. Le concert qui existe, depuis les époques reculées de rhistoire, entre les pasteurs et les agriculteurs de la Chine, peut seul expliquer la durée extraordinaire de cet empire. Beaucoup de grandes nations se sont constituées sous un régime analogue. C'est, par exemple, dans cette condition que se trouvait l'empire des Incas à l'époque où l'Amérique fut découverte parles Européens. La partie sédentaire de cet admirable peuple fut détruite par la violence et l'avidité des conquérants ; mais la population pastorale s'est perpétuée sur les plateaux herbus des Andes; là, comme partout, elle fournit encore à la science sociale d'utiles sujets d'observation.
Ainsi que les races primitives, les petites nations sédentaires sont également une source d'enseignements précieux. Elles doivent cette supériorité à des causes évidentes. En raison même de leur faiblesse , elles ne peuvent abuser des avantages dus à la pratique de la Constitution essentielle. Elles demandent surtout le succès aux forces morales de la vie privée, et elles conjurent ainsi la corruption que l'exagération de la vie publique introduit souvent dans les régimes de la religion et de la souveraineté. Elles ne blessent point les étrangers par leurs prétentions ou leur orgueil , et elles évitent prudemment de fournir des pré-
textes aux actes d'oppression, vers lesquels inclinent toujours les grandes nations riches, lettrées et puissantes. Malgré Tesprit de violence qui envahit l'Europe, ces modèles de paix et de vertu sont encore nombreux dans TOccident.
Toutes les montagnes de cette région présentent, chez certaines familles pastorales ou forestières, des exemples de vertu et de paix qu'on chercherait en vain dans la population urbaine ou rurale de la grande nation qui les enclave ; et elles restent souvent inconnues des voyageurs, parfois même de leurs proches voisins. Ces petites races, que les géographes ne mentionnent guère et que les gouvernants dédaignent, sont cependant, à notre époque de trouble et d'idées préconçues , l'école la plus féconde de la science sociale. Grâce à la simplicité extrême de leur organisation, elles montrent en pleine lumière, dans leurs coutumes, les principes fondamentaux que laissent peu apparaître les textes législatifs et les institutions compliquées des grandes nations. Les races simples n'enseignent pas seulement avec clarté les sept principes de la Constitution essentielle ; elles démontrent, par leurs exemples, l'utilité des nuances que l'application de ces principes réclame pour satisfaire aux besoins spéciaux imposés par la diversité infinie des lieux. Ces nuances, soigneusement étudiées,
indiquent les principaux moyens de gouvernement, c'est-à-dire ceux qui fondent la paix sociale, non sur des lois écrites imposées à la totalité du territoire, mais sur des coutumes créées par la libre initiative des localités, dans les limites que trace une règle commune. Les coutumes qui, chez les petites nations, perpétuent la paix , doivent surtout à ce dernier trait la supériorité de leur enseignement: elles tranchent par leur variété avec la monotonie des abus qui, chez les grandes nations, ont trop souvent déchaîné le désordre. Quelques exemples suffiront pour indiquer aux élèves de Fécole des voyages la voie dans laquelle ils pourront constater personnellement la richesse et la fécondité de ces études.
La petite commune de Saint -Marin a constitué, chez les chrétiens épars dans Tempire romain, le premier État autonome. Cet État reste de nos jours, en Europe, le plus intéressant modèle de longévité. Situé sur un promontoire de TApennin, à 700 mètres au-dessus des plaines de Rimini, il a été fondé, à la fin du me siècle, par l'homme illustre dont il porte le nom. Il conserva jusqu'au viiP siècle ses lil^ertés religieuses. Il garde encore son indépendance politique, et présente ainsi, au milieu de l'ébranlement général des Européens, un exemple presque unique de stabilité. Il enseigne comment la Cons-
titution essentielle s'est perpétuée , chez quelques milliers d*hommes simples, sous la protection d'une forteresse créée par la nature ; il signale en outre Taction bienfaisante d'un climat sévère, et surtout celle des forces morales attachées au tombeau du fondateur, qui fut à la fois un modèle de sainteté et de sagesse.
Les petites communes rurales et pastorales du pays d'Andorre constituent aussi un État indépendant enclavé dans la chaîne des Pyrénées.
Elles se trouvent devant l'Espagne et la France dans la situation où les <r Dvoédantzi » de l'Altaï sont placés devant la Russie et la Chine. La république pyrénéenne ne peut former elle-même le personnel nécessaire aux services de la religion et de la souveraineté : elle confie donc l'institution de ce personnel aux deux États protecteurs. Ceuxci, d'ailleurs, par un contrôle mutuel, garantissent en fait l'indépendance de leur protégée. D'après une longue expérience, ces pouvoirs étrangers sont, moins que des pouvoirs indigènes, entraînés à l'abus, et, si le mal survient, la guérison est plus facile.
Les trois petites provinces du pays basque relèvent de la couronne d'Espagne. La population, composée surtout de propriétaires ruraux, est complétée par des pêcheurs côtiers, des manufacturiers et des commerçants. Une noblesse rurale, attachée à ses résidences, est intimement
unie à toutes les classes, et se concerte avec elles pour garder les vieilles traditions du gouvernement local. Recruté dans les familles dirigeantes, le clergé est animé de ce même esprit : il voit dans les libertés provinciales le plus sûr moyen de perpétuer la soumission à Dieu et la pratique de la religion. Enfin, cette union intime de la race repose sur l'admirable organisation qui règne dans la famille à tous les degrés de la hiérarchie sociale. En raison de ses bienfaits, cette organisation reste encore en vigueur dans les montagnes de la Catalogne et de F Aragon, qui, plus que celles du pays basque, ont subi la pression exercée par les agents de la souveraineté.
La famille basque a pour fondement une <i: coutume d'aînesse i>. Celle-ci ne confère point à l'héritier le droit de posséder le domaine patrimonial : elle subordonne ce droit au choix des parents. Elle porte l'aîné (garçon ou fille) à se rendre digne de ce choix en pratiquant, avant son mariage, les lourds devoirs que la tradition impose à tout chef de maison , dans l'intérêt des rejetons de la famille et des services publics de la localité. La dignité attachée à l'héritage est acquise à celui des enfants qui est lié, par le mariage, au foyer paternel.
La coutume familiale des Basques offre un trait caractéristique. Depuis un temps immémorial, l'opinion voit un signe de la faveur divine dans
les circonstances qui permettent d'attribuer à une fille la (jualité d'héritière : de là des mœurs spéciales qui furent connues de Strabon et qui avaient déjà une force singulière à l'époque où l'armée d'Annibal traversa les Pyrénées. Au surplus, à défaut des détails que le plan de ce livre ne comporte pas, j'aurai mis le lecteur sur la voie des réformes nécessaires à notre époque, en ajoutant que l'esprit dominant des coutumes basques est de mettre, autant que possible, la religion, la famille, la commune et la province à l'abri des abus qui ont eu trop souvent pour origine l'exagération de la souveraineté.
Les paysans voués au pâturage et à l'agriculture , qui composent toute la population dans les petits cantons suisses de l'Oberland, offrent un enseignement encore plus décisif aux réformistes novateurs qui , voulant constituer des gouvernements dit € démocratiques », se persuadent que ces gouvernements sont incompatibles avec la religion. Ces paysans , en effet , gardent en paix , depuis des siècles, l'état européen le plus effectivement démocratique, en fondant la pratique de la souveraineté sur l'alliance intime du père de famille et du prêtre. La même démonstration est donnée par les paysans forestiers ou agriculteurs et par les pêcheurs côtiers de la Norvège, avec d'autres formes religieuses et sous un ré-
gime nominal de royauté. En Norvège, plus encore que dans TOberland de la Suisse, le clergé maintient, de concert avec les pères de famille, les forces morales émanant de la Constitution essentielle.
Les petites nations qui habitent les plaines saxonnes et les autres plaines basses contiguës aux rivages de la mer du Nord, entre le Rhin et la Baltique, offrent également une excellente pratique de la Constitution essentielle. Elles ont pour base commune une forte population rurale , composée de nobles, de paysans et de bordiers. Comme dans le pays basque, ces familles sont unies entre elles, et elles doivent leur état de paix et de stabilité à de sages coutumes d'aînesse qui remontent à des époques reculées. Les clergés, recrutés dans les familles dirigeantes, aident la population à fonder sur la soumission à Dieu les libertés locales, et à concilier ce grand intérêt avec le respect dû aux petites souverainetés traditionnelles de la région. Dès le début de mes voyages, j'ai observé parmi ces clergés un trait caractéristique. Dans les localités où existent deux cultes différents , on voit les deux ministres , unis par l'amitié, se concerter journellement, sans arrière -pensée, pour fortifier parmi leurs ouailles les sentiments que développe <r la paix de DieuD. Les races que je signale ont acquis depuis longtemps une juste renommée : leurs
ancêtres, parmi lesquels figurent les Saxons et les Angles, ont créé la race anglaise et fourni aux Germains de précieux éléments ; elles sont encore capables de fonder, au moyen de leurs émigrants, de florissantes colonies.
Les populations rurales du Danemark et de la Suède offrent, à beaucoup d'égards, des éléments semblables de supériorité. Parmi les ressemblances principales , il faut signaler : la sévérité du climat, tempérée par les eaux et les vents du Gulf-Stream, les bons rapports établis entre les trois classes de la population rurale , la fécondité des coutumes familiales , Texcellente organisation de la propriété sous les trois régimes de la communauté , de la famille et du patronage , enfin et surtout Fautorité et la prudence avec lesquelles les clergés, unis intimement aux chefs de famille, font prévaloir, dans tous les rapports sociaux, les forces morales de la Constitution essentielle.
Les races sédentaires que je viens de citer comme modèles sont toutes composées de familles souches, dont les membres, plus ou moins nombreux, sont généralement groupés en un seul ménage. Ces races, en effet, sont la vraie force de l'Occident, auquel je rapporte surtout les questions de réforme étudiées dans ce livre. Quant aux familles patriarcales, où plusieurs ménages exploitent en commun une propriété foncière , elles sont encore disséminées en grand
nombre dans les montagnes de TOccident ; et elles peuvent fournir d'utiles matériaux à la science sociale. Toutefois, il faut étudier surtout les communautés de famille dans les contrées où elles constituent la principale masse de la population rurale. Tel est le cas des communautés chrétiennes de familles slaves, qui offrent deux sujets d'étude principaux dans les régions contiguës au Danube et à l'Adriatique. Les communautés enclavées dans l'empire autrichien montrent souvent l'action délétère exercée sur les mœurs traditionnelles par les nouveautés de l'Occident et par les agents des lois écrites. Au contraire, les communautés soumises à l'empire ottoman ont conservé ces excellentes mœurs dans toute leur pureté. Elles comprennent, en général , plus de cinquante membres régis en toute paix par deux autorités, celles du maître et de la maîtresse de maison. Elles forment un vrai gouvernement local, où la Constitution essentielle reste en vigueur, sans autre concours que celui du clergé. Sauf dans le cas où la paix intérieure est troublée, on ne voit jamais intervenir les agents de la souveraineté.
Les musulmans de l'empire donnent euxmêmes , dans la vie privée et publique , des exemples que le reste de l'Europe pourrait étudier avec fruit. Je signale notamment les justices patriarcales de l'Asie mineure, et le régime de
propriété foncière qui assure des moyens de subsistance aux treize classes de nécessiteux définis par le koran. .
Conimont 1rs nations compliquées ont souffert,
quand les familles dirigeantes n*ont point assuré le règne
de la loi morale et le service du pain quotidien.
Chez les races nomades primitives, comme chez les petites races sédentaires des climats rudes du Nord et des hautes montagnes, les familles vivent à peu près toutes dans des conditions d'égalité, et chacune d'elles pourvoit aisément aux deux besoins essentiels de l'âme et du corps.
Il en est autrement des grandes nations , établies sous les climats et sur les territoires les plus favorables à la création des richesses. Plus elles prospèrent, plus se développe chez elles l'inégalité des conditions. La fonction de la famille devient plus difficile à remplir; alors apparaissent les conséquences fâcheuses dues à l'inégalité naturelle des aptitudes physiques, intellectuelles et morales. Le sol disponible faisant défaut , le domaine familial se restreint : la famille-souche se substitue peu à peu aux familles patriarcales; et, chaque jour, il est plus malaisé
de trouver, dans un groupe moins nombreux, des héritiers capables de remplacer dignement leurs ancêtres. On ne peut plus dès lors assurer complètement à chaque foyer domestique les bienfaits émanant de la loi morale et du pain quotidien. Dès que les pères de famille défaillants apparaissent dans une société qui respecte la Constitution essentielle, les « patrons » se con- Btituent spontanément pour suppléer à leur impuissance. Au milieu du progrès général de la société, la stabilité et la paix persistent seulement dans le cas où les familles les mieux pourvues veillent avec soUicitude aux besoins de celles qui pourraient être accablées par des souffrances physiques ou morales. Les familles qui, jouissant de ces avantages, remplissent ces obligations sont appelées « dirigeantes d. Dans leur difficile mission , elles sont soutenues par l'esprit de patronage. Ce trait caractéristique des grandes races est une des plus honorables propensions de la nature humaine. Il naît spontanément, chez les races modèles, des harmonies sociales qu'engendrent les rapports journaliers du patron avec les serviteurs de sa maison et ses tenanciers. Toutefois , ce nouveau régime n'est point un perfectionnement : c'est un moyen de retarder le mouvement de décadence. En effet, dans une organisation hiérarchique des familles , les dirigeants sont, plus que les dirigés, enclins
à faillir, sous l'impulsion du vice, de Torgueil et de la tyrannie. D'autre part, Tesprit de patronage n'est pas aussi naturel à l'homme que l'amour paternel; et l'on voit tôt ou tard apparaître la nécessité de conjurer ses défaillances, comme lui-même avait conjuré celles des pères de famille. Aussi, dès que les patrons abusent de leurs avantages et ouvrent eux-mêmes de nouvelles voies à la décadence, les ministres de la religion et de la souveraineté deviennent- ils indispensables. Cependant cette troisième transformation de la société ne s'est point montrée jusqu'à ce jour plus décisive que la deuxième : les nouveaux auxiliaires de la Constitution essentielle apportent un remède précieux tant qu'ils restent fidèles à <r l'esprit de paternité 2> qui est le principe de leurs deux institutions ; mais , tôt ou tard, ils ramènent un mal plus aigu, en tombant à leur tour dans la corruption.
La véritable histoire des nations compliquées, où règne l'inégalité des conditions, est le tableau des rapports qui existent , selon les temps- et les lieux, entre les quatre éléments principaux de la société, à savoir : les familles qui sont obligées, vu la pénurie ou la médiocrité de leurs ressources, de consacrer tout leur temps à la satisfaction de leurs propres besoins ; celles qui ont accepté la mission de se dévouer au bonheur des populations de leur voisinage, soit par jla
bienfaisance directe, soit par la gestion gratuite des intérêts publics locaux; les liiérarchies vouées à la religion, qui créent l'accord des âmes dans la race entière, en lui offrant la pratique des rites et renseignement de la doctrine ; enfin, le souverain et ses ministres qui président au gouvernement de la société, en dirigeant les services chargés de rétablir la paix, dès que celle-ci est troublée, soit par la corruption des sujets, soit par celle des peuples voisins. Comme on le voit, ces éléments sociaux offrent une multitude de nuances au sein des sociétés compliquées : toutefois ils sont assez définis pour qu'on puisse , sans ambiguïté , les désigner par quatre mots : le peuple , les patrons , les clercs et les gouvernants. Ces distinctions établies, il reste à indiquer comment chacune de ces classes concourt depuis quatre siècles à développer la prospérité ou la souffrance, et, en termes plus précis, à former les nations stables ou ébranlées. En cherchant comment le bien s'est perpétué et comment le mal est survenu, les contemporains verront mieux comment la réforme doit s'opérer. Les petites nations, les provinces et les localités que j'ai signalées comme modèles au paragraphe précédent, possédaient déjà à des époques reculées les vertus qui les distinguent encore aujourd'hui. Elles les ont conservées pendant l'ère moderne que je considère; et celles qui
ont perdu leur autonomie restent la principale force morale des souverainetés dont elles dépendent. Les quatre éléments sociaux de ces races offrent donc , à Fobservateur qui cherche le secret de la science sociale, les exemples de stabilité qu'elles donnent depuis la Renaissance. Les races stables respectent et pratiquent la Constitution essentielle. Elles se reconnaissent à un caractère commun que peuvent constater tous les voyageurs, ceux-là même qui sont absolument étrangers, soit au pays visité, soit à la science sociale. Chaque famille vit en paix, contente de sa condition. Toutes les familles se montrent unies entre elles par <r la paix de Dieu 2> et <r la paix du souverain d. Ces sentiments sont incarnés surtout chez les trois classes qui président à la haute direction de la race ; et chacune d'elles , se conformant aux traditions établies par la coutume et la loi écrite, remplit sa fonction, sans empiéter sur celle des autres et sans soulever des conflits. Les patrons, inspirés par les sentiments que développe naturellement Tesprit d'équité, au contact journalier de populations privées des avantages qu'ils ont eux-mêmes trouvés dans la naissance, se croient tenus de leur assurer le bien-être. Ils se dévouent, en outre, à titre gratuit , aux fonctions onéreuses , aux préoccupations pénibles et aux dures responsabilités du gouvernement local. Le peuple apprécie à
leur juste valeur les sentiments qui inspirent l'esprit du patronage : il accepte pour chefs naturels les hommes qui en sont animés ; il se groupe autour d'eux quand surviennent les catastrophes infligées à la nation par les révolutions de la nature ou par la malignité des hommes ; c'est surtout au drapeau tenu par ses patrons qu'il se réunit tout d'abord quand le territoire de la patrie est envahi par l'étranger. Les patrons, de leur côté, savent que cette confiance du peuple est une des forces vives de la race : ils y voient la plus haute récompense de leurs rudes travaux; et ils se préoccupent de former des héritiers capables d'en transmettre la possession à leurs familles. Toutefois , ils comprennent que l'ascendant moral du patronage n'est durable, aux époques critiques, que s'il peut s'appuyer sur deux autorités plus hautes : celle du souverain et celle de Dieu. Ils témoignent en toute occasion, devant le peuple, le respect qui est dû aux représentants des deux grands pouvoirs. Les clercs se renferment, en principe, dans les fonctions spéciales de leur ministère ; ils rendent à leurs concitoyens tous les servives compatibles avec ce ministère, mais ils restent toujours les serviteurs de la nation entière , et ils se gardent de prendre parti au milieu des intérêts temporels qui excitent, parmi leurs ouailles, l'émulation, la concurrence et la discorde. Ils n'ou-
blient pas que la paix, dans le monde des âmes, est une œuvre essentielle pour leur activité. Les gouvernants , comme les clercs , ont pour mobile suprême de leurs actions Tesprit de paternité. Imbu de ce sentiment, le souverain est, pour ses sujets, dans Torganisation compliquée des nations , ce qu'est le patriarche pour ses enfants dans la vie pastorale : il s'en inspire, soit pour donner personnellement l'exemple de la vertu et de la paix, soit pour choisir les ministres qui organisent les services chargés de réprimer la corruption et la discorde. Au surplus, sans rechercher comment est remplie la fonction des patrons , des clercs et des gouvernants , on reconnaît, à un trait unique et fort apparent, l'existence d'une nation stable : partout, le peuple vit en paix, sans recourir à l'assistance d'un homme armé !
Les races ébranlées ont toujours été plus nombreuses que les races stables. Dans l'ère moderne, comme aux époques antérieures, l'ébranlement est venu du vice, complété et servi par la violence. Chez les petites races simples de notre temps , il a encore pour agents les familles qui abusent de leur force, après l'avoir conquise par la vertu; chez les nations compliquées, il provient surtout des deux corps publics préposés au service de la paix , mais devenus infidèles à leur mission. Depuis la Renaissance, l'humanité.
plus riche, plus intelligente et plus forte, abuse plus que jamais de son libre arbitre. Aux mauvaises époques, les souverains, les gouvernants et les clercs, au milieu d'exemples admirables donnés par les minorités , corrompent et irritent les patrons et le peuple : ils déchaînent ainsi le fléau des guerres civiles ; et , en affaiblissant la nation, ils excitent les convoitises et provoquent les envahissements de l'étranger. Les catastrophes nationales font naître le repentir et remettent en honneur l'esprit de réforme. Peu à peu, chaque classe revient à la pratique du devoir que lui assigne la Constitution essentielle. L'influence salutaire de ces sentiments ramène une ère de prospérité. Aussitôt, les appétits sensuels, l'orgueil et la violence reprennent leur funeste empire : la prospérité, dès qu'elle est rétablie, devient le point de départ d'une nouvelle évolution dans ce cercle vicieux de bien et de mal où, jusqu'au moment de leur ruine, ont tourné toutes les races fameuses.
C'est précisément dans cette situation que se trouvait la France à la fin du xv^ siècle, après la guerre de Cent ans. Le roi et les gouvernants, les patrons et le peuple pratiquaient de nouveau la vertu. Les gouvernants, en particulier, témoignaient leur soumission à la Constitution essentielle par des exemples d'équité et de clémence qu'on n'avait guère revus depuis le règne de
saint Louis. La corruption persistait, à la vérité, chez les clercs, mais elle n'avait pas les caractères dangereux qu'elle a pris dans la suite. Les disciples de Gerson et de Pierre d'Ailly continuaient, en toute liberté, à condamner le mal et à réclamer la réforme. Les familles dirigeantes concevaient Tespoir d'un meilleur avenir et prenaient patience : la paix intérieure était raffermie, et la France était devenue , pour les peuples voisins , un objet d'admiration. J'ai dit comment cette prospérité extraordinaire fut le prélude d'une nouvelle oscillation, où la période du mal commence en 1515, où celle du bien cesse en 1661. Après le massacre de 1572 éclate la guerre de religion, dont les fureurs laissent appauvrie, pendant deux siècles, une grande partie du territoire. En 1598, le roi Henri IV, par l'édit de paix , commence à réparer les désastres matériels et à ramener les esprits à la concorde. Enfin, par l'édit de grâce dé 1629, le roi Louis XIII, son successeur, secondé par le génie d'un grand ministre, fonde définitivement la restauration de la prospérité sur le libre exercice des deux cultes rivaux : l'Église de France reprend des habitudes de sainteté perdues depuis longtemps ; les protestants s'adonnent au développement des arts usuels , et ils deviennent en plus d'un genre les utiles serviteurs de l'État; en 1648, après la guerre de Trente
ans, plus ruineuse pour TAllemagne que ne Tavait été pour la France celle de la Ligue, les Français prennent une part active à la conclusion de la paix de Munster; puis T Alsace reconnaissante se réunit volontairement à la nation qui , la première en Europe , a organisé la paix des âmes sur les bases que le monde adopte de plus en plus; enfin l'Europe ne se borne pas, comme elle l'avait fait vers 1500, à admirer le peuple libre et prospère , elle le prend pour modèle ; elle adopte sa langue , sa littérature , son esprit et ses mœurs.
La France jouissait de cet ascendant moral sur ses émules, lorsqu'elle fut contrainte de reprendre sa marche vers la souffrance dans le cercle du bien et du mal. En d661, à la mort de Mazarin , le roi Louis XIV ouvre brusquement une ère d'instabilité et de discorde, où notre race, après deux cent dix-neuf années, s'enfonce de plus en plus. Dans son orgueil et sa présomption, il aborde successivement toutes les formes de corruption et de tyrannie , dont l'exemple est donné partiellement par les autres souverains : il commence par ériger l'adultère en institution publique; à sa cour fastueuse, devenue une école de scandale, il convie les plus hautes familles dirigeantes; il les oblige même à résider, en état de domesticité, dans les entre-sols et les combles du château de Versailles; et, peu à peu, ces fa-
milles qui, sous le règne précédent, avaient été renommées par la délicatesse de leurs habitudes, tombent dans un état de dégradation dont la famille royale elle-même ne peut se préserver. Le roi , corrupteur de la vie privée , exerce une influence non moins funeste sur la vie publique : il supprime le reste des garanties que les patrons, préposés au gouvernement local, donnaient autrefois au peuple contre les abus de pouvoir du souverain et de ses agents; à cet égard, il achève Tœuvre de destruction commencée depuis longtemps contre les coutumes nationales par les légistes formés à l'école de la » corruption romaine; il entreprend au dehors des guerres injustes et dévastatrices ; il soulève ainsi Tindignation de TEurope , et il inflige des souffrances inouïes au royaume, déjà épuisé par le luxe de la cour. Chacune de ces calamités s'eff'ace presque devant celle dont les conséquences ont été jusqu'à ce jour le moins réparées. Le crime personnel du roi est celui qui a le plus afl'aibli le prestige légitime conquis à la monarchie par ses deux illustres fondateurs, celui qui n'a pour excuse ni les entraînements du peuple , ni la soumission trop souvent accordée, en d'autres cas, par les familles dirigeantes, les évoques, les ministres et les courtisans, celui, enfin, qui reproduit en France l'attentat par lequel Philippe II commença la décadence de l'Espagne, ce crime, dis-je, est
la révocation imméritée des édits de paix et de grâce , c'est la persécution cruelle et l'expulsion violente des protestants.
La fin de ce long règne, survenue en 1715, n'arrête pas le mouvement qui , depuis un demisiècle, entraînait la nation dans les voies de la souffrance. Loin de là, ce mouvement s'accélère, parce que les trois classes chargées de procurer au peuple les bienfaits de la Constitution essentielle en ont elles-mêmes perdu la notion. Sous la régence, puis sous le règne de Louis XV, la cour, plus encore que dans le passé , exerce une action délétère sur les idées , les mœurs et les institutions. L'infortuné Louis XVI reçoit, il est vrai, une éducation morale qui résiste à tout contact vicieux et qui ne peut faire obstacle à la réforme désirée par la nation. Malheureusement le jeune roi n'a ni l'expérience ni l'ascendant personnel nécessaires pour réagir contre la corruption de sa propre cour. D'ailleurs, comme je vais l'indiquer, une fausse doctrine de réforme s'était élaborée, vers le milieu du xviiic siècle, parmi les lettrés , qui , à défaut des autorités traditionnelles, avaient entrepris de rétablir la prospérité. La nouvelle école avait inculqué ses erreurs aux salons parisiens et, par eux, aux étrangers qu'ils attiraient de toutes parts. L'opinion égarée désignait à l'avance les futurs conseillers de l'héritier du trône. Dès son avènement (1774),
le roi se trouve donc réduit à Fimpuissance entre les mauvaises traditions des règnes précédents et les expériences dangereuses imposées par les novateurs. Sous ces influences également pernicieuses, quoique contradictoires, la nation rompt plus que jamais avec la Constitution essentielle de l'humanité. Le dévouement patriotique qui anime toutes les classes, et Tesprit de sociabilité dont TEurope accepte encore l'ascendant, convergent désormais vers un résultat inévitable, une révolution violente et aveugle.
Depuis 1789, les actes destructeurs de la révolution et les corruptions survivantes de l'ancien régime entretiennent en France un état permanent d'instabilité et de discorde. En vain dix révolutions consécutives portent au gouvernement du pays des talents de toute sorte. Le génie extraordinaire qui fonde son trône sur Facclamation du peuple, les héritiers légitimes des deux souverains qui créèrent, au xviP siècle, la suprématie matérielle et morale de la France , la branche cadette qui renouvelle Tinitiative prise par un parlement anglais, les novateurs qui, par leur prestige, improvisent, depuis quatre-vingtdix ans, vingt constitutions successives, s'efforcent en vain de remettre le pays dans les voies de la prospérité. Tous, malgré la diversité de leurs tendances, continuent l'impulsion funeste imprimée à notre race depuis 1661 : tous
augmentent les haines intestines; et, en divisant les Français, les poussent à la ruine.
La gravité de cette situation est démontrée par des faits qui contrastent absolument avec le trait caractéristique des races stables. En France, il faut recourir à la force armée pour conjurer les fléaux de la discorde. Les hommes de paix doivent être ainsi protégés, selon Tétat d'agglomération des familles : dans chaque canton rural , par une brigade de gendarmes ; dans chaque cité , par un régiment ; à Paris , par trois corps d'armée.
On pourrait retrouver, depuis la Renaissance , dans l'histoire des autres grandes nations européennes , des tableaux de corruption , de tyrannie et de violence analogues à ceux que je viens de citer. A la vérité , quand on compare ces nations au moment précis où je publie le présent livre, on les trouve placées à des points fort différents dans le cercle vicieux de prospérité et de souffrance qu'elles parcourent sans s'y arrêter. Au milieu de l'ébranlement général, les unes conservent les principales apparences de la stabilité et de la paix. Les autres sont travaillées par l'instabilité et la discorde, à ce point qu'elles semblent offrir déjà des symptômes sérieux de désorganisation. Cependant aujourd'hui, comme aux mauvaises époques du passé, règne un mal commun, l'esprit de révolte contre la Constitution
essentielle. Partout Finégalité dans la souffrance s'explique par un même fait, le degré d'influence acquis en chaque lieu par « Terreur fondamentale D que propagèrent, dans l'Occident, les lettrés du xviiie siècle.
Gomment Terreur fondamentale des modernes détruit le règne de la loi morale et le service du pain quotidien.
L'erreur qui menace le plus l'avenir de l'Europe est la négation du vice originel, ou, en d'autres termes, la méconnaissance d'un trait permanent de la nature humaine. Selon l'opinion qui est rarement exprimée par ses partisans, mais qui est toujours à l'état latent dans leurs écrits et leurs discours, l'enfant sort parfait des mains de la nature. Les égarés qui admettent ce prétendu fait primordial en déduisent tous une conclusion commune ; les maux de l'humanité sont le fruit des institutions traditionnelles qui s'y perpétuent depuis les âges ,les plus reculés. A ce point de vue, les sociétés, sous prétexte de corriger dès leur naissance les enfants, puis de travailler sans relâche au perfectionnement des hommes, les auraient constamment dépravés.
Cette doctrine fait, depuis un siècle, de grands ravages. Heureusement, pour en démontrer la