‹ La construction moderne de l'infinitif dit sujet logique en français; étude de syntaxe historiqueChapitre 1 sur 28 · CHAP. I · texte numérisé non relu

CHAP. I

Introduction.

Dans un travail précédent*, j'ai essayé d'établir la manière dont le vieux français conçoit la relation entre une locution impers, et l'infinitif qui lui est subordonné et quelles sont les constructions qui se sont développées sur cette base. Mes recherches avaient porté à fond sur ces constructions jusqu'en 1400; divers symptômes m'avaient fait voir qu'au cours du siècle qui précédait cette date, la conception priniitive des constructions formées à l'aide d'une locution impers, et d'un inf. était en train de se modifier. Mon travail précédent a dû se borner à examiner les causes du nouvel état de choses qui s'annonçait et je m'étais réservé alors d'étudier plus tard le développement du nouvel usage. C'est cette étude que j'entreprends aujourd'hui; mon nouveau travail doit donc être regardé comme la suite du précédent et continue celui-ci au point où je lavais arrêté.

J'ai cru pouvoir constater que la construction primitive de l'inf. subordonné à une locution impers, tient aux mêmes causes que la construction de l'inf. subordonné à un verbe personnel de signification analogue*. Dans les deux cas, c'est le sens du verbe qui déterminait la construction de l'inf. faisant partie de l'expression. Cette analogie disparaît avec l'époque ancienne. J'ai cherché la cause du développement que devaient prendre ensuite les constructions impers, dans une forte consolidation du groupe impers., amenée par l'uniformité formelle de ces constructions et qui les disposait aux influences analogiques auxquelles elles furent exposées. Pendant toute la période ancienne, l'inf. pur gardait une supériorité numérique marquée sur l'inf. prépositionnel; cette prépondérance a permis à cette construction d'exercer une influence analogique

' Kjellhan, La construction de l'infinitif dépendant d'une locution impersonnelle en français. Des origines au XV« siècle. Upsal 1913. ' Voir Kjellman, Construction, Chap. I ainsi que p. 295 ss. H. Kjellman: Construction de l'inf. dit sujet logique en français. ]

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qui a eu pour effet de réduire l'emploi des constructions prépositionnelles et d'étendre l'emploi de l'inf. pur. Au début du XV« siècle, la catégorie des verbes impers, simples présente une grande uniformité due à l'analogie du type fréquent : il me convient aller. Cette consolidation, jointe à l'emploi plus général de la construction impers, prise dans son ensemble, donne à cette classe de verbes le caractère d'une catégorie formelle qui dans son développement suit ses lois à elle. C'est donc de cette catégorie formelle dont la phrase: il me convient aller est le type, qu'on doit partir pour étudier le développement postérieur des locutions impers.

Ce qui caractérise ce développement, c'est l'emploi croissant de l'inf. précédé de de, qui de nos jours est devenu de rigueur dans la plupart des cas. Il y avait, déjà dans l'ancienne langue, un groupe de locutions impers, ainsi construites, et bien entendu celles-ci servirent de base au développement qui a abouti à l'usage moderne. Il y a cependant une différence bien marquée entre les différents emplois de l'inf. précédé de de tels qu'ils se présentent aux différentes époques. Sauf dans des cas exceptionnels où une influence analogique s'était déjà fait valoir, l'ancien inf. précédé de de dépend toujours du sens du verbe. C'est cet usage que j'ai appelé l'emploi organique. Dans la langue moderne, au contraire, on se sert de l'inf. précédé de de sans que la préposition ait la moindre raison d'être, si l'on considère le sens du verbe fini. La préposition y a perdu sa faculté primitive d'exprimer un rapport sémantique entre l'idée du verbe fini et celle de l'inf. ElJe a pris le caractère d'une pure cheville grammaticale n'ayant pour fonction que d'unir les deux idées. Il faut que des influences analogiques d'une puissance extraordinaire soient intervenues pour pouvoir faire de la prép. de, pleine de vitalité dans l'ancien français, un pur instrument grammatical n'ayant qu'une fonction toute formeUe et dont par conséquent l'emploi est absolument indifférent pour le sens de l'expression.

Les actions analogiques dont il s'agit, j'ai cru pouvoir les dériver des locutions correspondantes composées, c'est-à-dire des combinaisons: subst. + copule + inf. précédé de *de* et adj.(adv., part.) + copule t inf. précédé de «de».

Il ressort de mes recherches précédentes sur ces tournures, non seulement que, vers 1400, la construction formée à l'aide de l'inf. précédé de de l'avait emporté, mais aussi qu'au cours du XIV' siècle elles avaient commencé à prendre une forme qui devait

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favoriser l'influence analogique exercée ;i mon avis sur les locutions impers, simples. Primitivement, la première des combinaisons mentionnées avait la forme: folie est de le faire, temps est de le faire, dont étaient sorties d'une part la construction emphatique: c'est folie de le faire, et de l'autre la construction impers.: il est temps de le faire. A partir de l'époque où les constructions emphatiques et impers, commencent à prédominer, ces phrases peuvent donc influencer les constructions simples par une double analogie, celle de la forme et celle du sens.

Dans la langue ancienne, la combinaison adj. + cop. + inf. avait la forme pers.: cela est leyier à faire. La construction: adj. + inf. précédé de de était encore au XIV" siècle d'un emploi peu fréquent. La construction du type: bon est de le faire se développe cependant assez vite sans, toutefois, acquérir dès cette époque la situation prépondérante qu'elle occupe dans la langue actuelle, et ce n'est qu'au cours du siècle qui sépare Froissart de Gommynes qu'elle revêt la forme impers, moderne: il est bon de le faire, sous laquelle elle peut exercer sur la construction des verbes impers, simples une influence doublement efficace, fondée sur une analogie et de forme et de sens.

Voici donc les types des constructions que je regarde commeles sources de- la construction moderne des verbes impers, simples;

c'est folie de le faire

il est temps de le faire

il est en ma puissance de le faire

il est possible de le faire

il est permis de le faire

c'est assez de le faire

c'est mal fait de le faire.

J'ai parlé ailleurs* de la distinction formelle que, si l'on en juge par l'emploi de pronoms différents, la langue a très subtilement établie entre les phrases introduites par ce et celles qui débutent par le pronom impers, il. D'une part, il y a la construction emphatique caractérisée par le démonstratif ce, qui tout en portant sur l'inf., sert à mettre en relief le prédicatif. Cette construction se présente dans les cas où le prédicatif, qui peut être un substantif, une expression adverbiale ou un participe déterminé adverbialement, forme une idée propre qui ne se soude pas aux autres éléments de la

' Voir Kjellman, Construction, p. 36, Rem. 2 et p. 275 ss.

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phrase. Par rapport à l'idée exprimée par l'inf., l'idée prédicative forme le genus proximum et, dans le cas spécial dont il s'agit dans chaque énonciation, les deux idées se trouvent dans un rapport d'identité. Quand le français exprime d'une manière emphatique l'idée: c'est mal fait de partir, il faut comprendre le terme *mnl fait* comme une idée identique dans les conditions présentes à l'idée de partir.

Le partir = quelque chose de mal fait > c'est (quelque chose de) mal fait de partir.

De même, dans la phrase: c'est assez de sortir, on veut dire de la sortie qu'elle est quelque chose qui doit être qualifié de tassez», qu'elle est «un assez*.

D'autre part, la construction impers, se présente dans le cas où le prédicatif est de caractère adjectif; avec la copule, il forme l'idée prédicative de la phrase qui exprimée sous une forme impers, qualifie d'une certaine manière l'idée de l'inf. Comme, au point de vue de la syntaxe, il n'y a aucune différence entre les deux phrases:

le sortir me plaît

le sortir m'est nécessaire

de même il y a une analogie parfaite entre les rédactions impers, correspondantes:

• La didérence de construction dépend donc, à mon avis, du caractère . différent du prédicatif, suivant qu'il est substantif ou adjectif. Grâce à la subtilité de la langue, nous trouvons ici une justification de la critique que Sdndén h faite de l'opinion de Jespersen (Sprogets logik p. 8 et suiv.), opinion d'après laquelle le substantif et l'adjectif ne sont pas de nature différente mais dépendent seulement du degré de .spécialisation qu'ils servent à exprimer (v. Svensk Humanistisk tidskrift, févr. 1917 p. 49 et suiv.). D'après l'opitiion courante, le substantif désigne des substances et l'adjectif les qualités de celles-ci. S'il n'y avait pas une différence de nature aussi marquée, le français ne ferait pas non plus dans la construction la différence bien nette qui a été introduite dès l'ancien temps et qu'on continue toujours en somme à respecter. Le substantif par sa nature empêcbe dans la forme du jugement une impersonification de l'expression et exige un ce; l'adjectif n'a pas ce caractère indépendant; il ne dit pas ce que quelque chose est, mais ajoute seulement à ce quelque chose une certaine qualité. De même que l'idée de «plaire» dans l'expression Je sortir me plaît peut être rendue sous la forme impersonnelle, c'est tout aussi possible avec la même idée sous la forme être agréable, en sorte que nous avons les deux jugements impersonnels: il me plaît de sortir il m'est agréable de sortir.

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il me plaît de sortir

il m'est nécessaire de sortir.

A cette dernière catégorie de constructions s'ajoute la phrase suivante: il est temps de partir. En m'exprimant de cette manière, je ne veux pas dire que le partir soit la même chose que le temps; ce que j'ai dit c'est que le partir est maintenant nécessaire par rapport au temps. Le même caractère adjectif est inhérent au prédicatif, s'il est exprimé sous la forme d'un substantif précédé d'une préposition: il est en ma puissance de le faire, d'un inf. précédé de à: il est à espérer que . . ., etc.

Gomme je l'ai montré dans mon travail précédent, la langue ancienne avait un discernement très sûr des substantifs qui se prêtaient à cette construction; j'y ai cité des exemples avec les mots temps, saison, lieu, raison, dommage, honneur, mestier, force, besoin, etc., qui tous sont de nature à former avec le verbe de la phrase une locution impers. Dans ce qui suit, nous retrouverons plusieurs de ces substantifs avec la même fonction.'

Originairement et théoriquement, il y a donc à mon avis une différence très nette entre des phrases telles que: il est temps de partir et c'est folie de sortir; dans le premier cas nous avons affaire à un jugement exprimé impersonnellement, il est temps, qui porte sur une action verbale, partir; dans les phrases emphatiques, c'est l'inf. qui remplit la fonction de sujet, qu'il soit précédé des prép. de et à ou qu'il soit employé sans prép. Or, ce perdant peu à peu dans ces phrases son caractère primitif de pronom démonstratif, il y aura en réalité une différence très légère entre les deux tournures. Par opposition à la construction primitive: temps est de partir, folie est de sortir, je les ai comprises toutes les deux sous la dénomination générale: la construction nouvelle, étroitement liée aux tournures du type: il est ion de le faire.

Par l'apparition de cette construction au cours du XV* siècle, la catégorie des locutions impers, s'enrichira d'une construction très vivace appelée à jouer plus tard un rôle important. L'introduction du pronom il dans les locutions impers, en général marque le terme du processus de consohdation dont il a été question cidessus*. Dès lors, cette catégorie comprend toutes les constructions impers., y compris la construction emphatique dont je viens

• Cf. Kjellman, Construction p. 276 ss. « Cf. HoRNiNG, op. cit. p. 258.

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d'examiner l'origine. A l'intérieur de celte catégorie, deux forces s'exercent en sens contraire. L'une est représentée par le grand nombre des verbes simples pour la plupart très usités qui se construisent avec l'inf. sans prép. Ces verbes représentent une construction qui doit être considérée comme la construction fondamentale de cette catégorie. L'autre force est représentée surtout par les locutions composées et aussi par un nombre très restreint de verbes simples, tous suivis de l'inf. précédé de rfe'. La première force tend à imposer la construction fondamentale à toutes les locutions impers., tandis que l'influence des constructions composées tend à propager l'emploi de l'inf. précédé de de.

Au cours des siècles suivants, s'engagera entre ces deux forces opposées une lutte acharnée qui sera l'un des traits caractéristiques du moyen français. Dans les chapitres qui suivent, je vais en étudier les diverses phases et j'essaierai de montrer comment et pourquoi elle a eu pour issue l'établissement de l'usage moderne.

Le sens des différentes locutions impers, ne jouant pas pour la présente étude, où je pourrai les traiter par catégories toutes formelles, le même rôle que pendant l'époque ancienne, il m'a semblé préférable d'abandonner dans les chapitres qui suivent la division que j'avais adoptée dans mon précédent ouvrage et qui était établie d'après le sens des différentes locutions. Dans la suite de mes recherches je procéderai chronologiquement. Bien entendu, cela n'implique pas que le point de vue sémantique soit complètement perdu de vue. Au contraire, il sera certainement avantageux à la clarté de mon exposé de maintenir dans le cadre chronologique la division en groupes d'ordre sémantique dont je me suis servi dans mon examen des locutions impers, de l'ancienne époque. Il m'a aussi paru nécessaire d'exposer le fond historique de ces recherches portant sur l'établissement de la construction moderne de ces verbes, en reproduisant ici d'après mon travail précédent le tableau des constructions impers, de l'ancien français*. Le voici:

' Voir Kjellman, Construction p. 298.

' Cf. Kjellman, Construction chap. IV.

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