‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 115 sur 227 · Ï60 LA CONTEMPLATION MYSTIQUE · texte numérisé non relu

Ï60 LA CONTEMPLATION MYSTIQUE

Seul celui qui a éprouvé ce phénomène est capable de saisir ce qu'on essaie d'expliquer. Allez donc faire comprendre l'amour à quelqu'un qui n'a jamais aimé. Or « c'est le cantique de l'amour, dit saint Bernard ; nul ne saurait le chanter, si l'onction ne le lui a enseigné, si l'expérience ne lui a appris... Ce n'est pas nn frémissement de la bouche, c'est un hymne du cœur ; ce n'est pas un bruit des lèvres, mais un mouvement de joie ; ce sont les volontés qui sont en harmonie, non les paroles. On ne l'entend pas au dehors, il ne retentit pas en public ; personne ne l'entend que celle qui chante et celui à qui elle le chante, l'épouse et l'époux. C'est un chant nuptial où sont exprimées les chastes et délicieuses étreintes des âmes, l'accord des sentiments et la mutuelle correspondance des affections. L'âme novice ne le sait pas. Pour le chanter il faut qu'elle ait atteint l'âge parfait, l'âge nubile, et que, par ses vertus, elle soit devenue digne de l'époux... L'amour a sa langue propre. Quiconque n'aime pas ne saurait l'entendre. De même qu'on ne comprend pas un discours grec ou latin, si l'on ne sait le latin et le grec, ainsi pour celui qui n'aime pas, le langage de l'amour est un langage barbare ^. »

C'est pourquoi, voulant tout de même décrire vaille que vaille l'état de leur âme, les mystiques recourent d'ordinaire hux images et aux mots dont on se sert pour exprimer l'amour eumain, et l'amour le plus passionné. Le Cantique des Cantiques est leur livre préféré. Ils lui empruntent son vocabulaire. Touher délicieux, caresse, baiser, étreinte, embrasscmcnt, reviennent sans cesse dans leurs pages. L'amour, quel qu'il soit, n'a qu'une seule et même langue.

D'autres fois ils comparent ce qu'ils éprouvent aux expériences sensibles qui leur sont le plus chères, et où se trahissent leurs goûts naturels. « C'est comme si l'on respirait un très doux parfum, dit souvent sainte Thérèse... L'âme respire je ne sais quelle suave odeur ^. » Et sainte Gcrtrude, presque

i. Sermones in Cantic. I, n» 1 1 ; LXXix, n» i

2. Château, quatrièmes dem., cb II sixième» dem rh. il : Pcnsi'es .»ur Cantiq., ch iv

l'élément fondamental de l'état mystique 161

à chacune de ses pages, dit que Jésus et la suavité de son amour sont pareils à la douceur du miel.

Le saint paysan qui fut curé d'Ars expliquait dans son catéchisme : « Il sort d'une âme où réside le Saint-Esprit une bonne odeur, comme celle de la vigne quand elle est en fleur, »

Saint Jean de la Croix, poète espagnol du XV I® siècle et contemporain des explorateurs du nouveau monde, s'exprime ainsi dans son Cantique Spirituel :

En mon Bien-Aimé, je trouve les montagnes, Les vallées solitaires et boisées.

Les îles étrangères, Les fleuves retentissants, Le murmure des zéphirs caressants, La nuit paisible Au moment des premières lueurs de l'aurore, La musique silencieuse, La solitude harmonieuse, La cène qui charme et augmente l'amour i.

Un mystique du siècle dernier, qui avait rêvé pendant sa première jeunesse, avec son ami Charles Gounod, de se consacrer à la musique, et qui disait sur la fin de sa vie : « Au dehors j'ai quitté la musique, mais la musique ne m'a jamais quitté », Mgr Gay s'exprimait ainsi dans une de ses lettres datées de Chamonix : « J'avais de la musique plein l'âme, plein le cœur, plein la tête ; et encore une musique morale bien autrement belle que celle qui se peut formuler par des sons ! Dieu était au fond et au sommet de tout cela ; car c'est par lui que tout commence et que tout s'achève. Il est donc bon de tout lui rapporter : c'est justice et c'est bonheur aussi, car, grâce à sa sagesse, bonheur et vérité, satisfaction et vertu, récompense et devoir ne sont qu'une même chose 2. »

Saint Ignace d'Antioche écrivait aux Romains ces paroles que seul un habitant des pays chauds de l'Orient pourrait apprécier comme il convient : « H n'y a plus en moi d'ardeur pour la matière, il n'y a qu'une eau vive, qui murmure au-dedans

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