Ilac, qu. 69, a. 2, corp
102 LA CONTEMPLATION AIYSTIQUE
par intervalles, elles commencent d'une certaine manière dès cette vie. Car le royaume des cieux, comme le dit saint Augustin, peut s'entendre du commencement de la sagesse parfaite en ceux où l'Esprit inaugure son règne. La possession de la terre signifie ce bon sentiment de leur âme qui se repose par le désir dans la stabilité de l'héritage perpétuel représenté par la terre. Ils sont consolés dès cette vie, en communiant à l'Esprit-Saint qui s'appelle Paraclet, c'est-à-dire consolateur. Ils sont rassasiés aussi dès cette vie par cette nourriture dont le Seigneur a dit (Joan., IV, 34) : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. Dès cette vie, les hommes obtiennent la miséricorde de Dieu. Dès cette vie, l'oeil purifié par le don d'intelligence peut voir Dieu de quelque façon ^. Non pas que l'on puisse arriver à le voir positivement, mais on comprend de plus en plus qu'il dépasse toute conception humaine ", et l'on se sent uni à lui-même dans la ténèbre où il habite ^.
Cette contemplation mystique, accordée aux âmes parfaites, n'est pas le produit de leurs efforts précédents... Seulement elle en est la suite et la récompense, à la façon dont nous avons dit que les dons viennent en aide aux vertus et les parachèvent. Sans doute l'onction du Saint-Esprit agissait dans ce labeur de méditation et de prière que nous avons décrit. Rien de surnaturel ne s'accomplit sans la grâce. Mais elle coopérait seulement (gratia actualis coopérons), et le procédé restait humain. Maintenant ce procédé a fourni tout ce qui lui est possible. Alors pour satisfaire l'intelligence qui aspire à posséder Dieu mieux que sa foi ne le lui procure, le Saint-Esprit intervient
■1 ... « In hac etiam vita, purgato oculo per donum intcllectus, Dons quodanimo- «lo videri potest » (ibid., ad 3).
2 • Duplex est Dei Visio : unaquidem perfecta, perqu.im videtiir Doiossenlia '. alia vero imperfecta, per qiiam, cl.si non videainus de Dco quid e.st, vidcmus tamen quid non est ; et tanio in h.lr vità Deum perfertius cotjnosriiniis, quanto iDHgis in(elligimus eum pxcedcre quidquid intellectu comprchendilur. K\ utraque Dei visio pertinet ad donum inteilertus : prima quideni ad donum intellec tus consuminatum, secuiidum qviod crit in patria ; secunda vero ad donum inldloctus inrhnat\nn, serunduin quod hahetur in via • (11» II»», qu. 8, a. 7).
3. / .Sin(., dist. 8, qu. i, art. 1, ad 4 : ... • Et (une remanet (Dois) in qu;ld.iui tencbrA ignorantia;, secundum quain ignorantiani, quantum ad statum via pertinet, oplime Deo conjungimur, ut dicit Dionysiut. >
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par une initiative de sa façon. C'est une grâce opérante qui met en branle l'un ou l'autre des dons de la contemplation. L'âme est passive cette fois, encore qu'elle réagisse vitalement sous l'impulsion divine. Elle ne se donne pas, elle reçoit un sentiment nouveau ou une connaissance spéciale dont tous ses efforts n'avaient pu lui apporter l'expérience.
Sainte Thérèse raconte ainsi la première faveur bien caractérisée qu'elle reçut, après s'être exercée longtemps dans la méditation : « Pendant que je me tenais en esprit auprès de Jésus-Christ de la manière indiquée plus haut, ou bien au milieu d'une lecture, j'étais saisie soudain d'un vif sentiment de la présence de Dieu. Je ne pouvais alors aucunement douter qu'il ne fût en moi ou que je fusse moi-même tout abîmée en lui. Ce n'est pas là une vision ; c'est ce qu'on appelle, je crois, théologie mystique. L'âme est alors suspendue, au point qu'elle semble tout entière hors d'elle-même. La volonté aime. La mémoire me semble presque perdue. L'entendement cesse de discourir, mais à mon avis il ne se perd pas ; seulement, je le répète, il n'agit point : il reste comme stupéfait des grandes choses qu'il conçoit. Dieu, en effet, veut qu'il comprenne alors qu'il ne comprend rien de ce qui lui est montré ^. »
Notons bien que c'est un cas, et qu'il en existe une grande variété, que ce -cas nous présente une contemplation mystique bien caractérisée, mais qu'on y arrive insensiblement, par des états intermédiaires, à peine perceptibles dans les débuts. « J'avais déjà goûté, d'une manière rapide et transitoire, les prémices de la faveur que voici », écrit sainte Thérèse en commençant 2.
Voilà d'autre part un passage très révélateur d'une lettre de saint François de Sales à sainte Jeanne de Chantai. Il lui demande de s'informer davantage, au Carmel de Dijon, des règles que l'on y donne pour la pratique de l'oraison mentale. Il a suivi fidèlement jusqu'ici la méthode que lui apprirent ses « saints devanciers », et il hésite à l'abandonner, a quoique deux ou trois fois l'été passé, dit-il, m'étant mis en la présence
i. Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même, ch. x. 2. Ibid.
de Dieu sans préparation et sans dessein, je me trouvasse extrêmement bien auprès de sa Majesté avec une seule, très simple et très continuelle affection d'un amour presque imperceptible mais très doux ^. » Telles furent ses premières expériences de contemplation mystique.
De l'oraison active, de plus en plus simplifiée, l'âme s'achemine par une pente douce à l'oraison passive, qui dès l'abord n'est accordée que très faiblement. Les auteurs les moins suspects de confondre ascétique et mystique soulignent cette loi de continuité dont témoignent les monographies des âmes d'oraison, et l'expérience de bien des gens, mystiques sans le savoir 2.
Cette passivité, qui caractérise la contemplation mystique, ira grandissant, si l'âme est fidèle. Et c'est même d'après le degré de passivité, autrement dit d'après l'intensité de l'action divine en nous, que l'on pourra distinguer les phases diverses de cette contemplation, depuis les premiers recueillements de la quiétude jusqu'au mariage spirituel où se consomme ici-bas l'union de l'âme avec Dieu. Sainte Thérèse a bien mis ce principe en relief dans la comparaison célèbre qu'elle emprunte aux différentes manières d'arroser un jardin :
« Celui qui commence à faire oraison doit se représenter qu'il entreprend de transformer un terrain entièrement inculte et couvert de mauvaises herbes en un jardin d'agrément pour Notre-Seigneur. C'est le divin Maître lui-même qui arrache les mauvaises herbes et plante les bonnes, et nous supposons que c'est chose faite lorsqu'une âme a résolu de s'adonner à l'oraison, que déjà elle s'y exerce. Notre tâche à nous, comme bons jardiniers, est de travailler avec l'aide de Dieu à cultiver et arroser les plantes, afin de les empêcher de mourir, et leur faire produire des fleurs embaumées pour la joie de notre bon Maître... Pour moi, il me semble qu'il y a quatre manières d'arroser. On peut d'abord tirer péniblement l'eau d'un puits. On peut aussi se servir d'une noria et de godets, mis on mouvement
1. (Eitvrn.i dr saint François de Sales, M. do la Visitation d'Annecy, I. XIV, p. 268.
2. H. P. Poulain. S. J., Les Grâces d'oraison, cl», ii, n" 11.
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au moyen d'une manivelle, et moi-même je m'en suis servie quelquefois : on se fatigue moins et l'on obtient une plus grande quantité d'eau. On peut encore amener l'eau d'une rivière ou d'un ruisseau : l'arrosage est alors plus complet, la terre s'imbibe d'eau plus profondément, il n'est pas nécessaire d'arroser aussi souvent, et le jardinier n'a pas, à beaucoup près, autant de fatigue. Enfin il y a une pluie abondante, et c'est sans comparaison la meilleure de toutes les manières, le Seigneur dans ce cas arrosant lui-même, sans aucun travail de notre part. Ce que je prétends maintenant, c'est appliquer à mon sujet ces quatre manières de dispenser à un jardin l'eau nécessaire à son entretien, et dont il ne saurait être privé sans périr. Je pourrai par là, ce me semble, donner une certaine idée des quatre degrés d'oraison auxquels le Seigneur, dans sa miséricorde, a quelquefois élevé mon âme ^. »
Les oraisons complètement passives sont représentées par la quatrième manière d'arroser le jardin, la pluie qui tombe du ciel. La première manière, celle où l'on tire l'eau du puits à force de bras, figure au contraire l'oraison purement active. Entre les deux, il y a les oraisons où la passivité n'est pas encore parfaite. C'est l'arrosage avec la noria, puis par le moyen d'un canal que l'on détourne. Bien que ces oraisons rentrent dans la contemplation mystique, il est donc besoin d'un travail préalable plus ou moins fort du côté de l'homme pour recevoir le don divin. En d'autres termes, la longue préparation, qui nous est nécessaire pour que la contemplation mystique nous devienne enfin habituelle, doit se retrouver, plus ou moins en raccourci, au début de chaque oraison, pour que la contemplation soit actuelle. Il faut un effort où l'on se maîtrise, recueille ses pensées en Dieu et lui adresse l'appel de notre cœur. Sainte Thérèse fait même cette remarque, très importante, assure-t-elle : « Il n'y a pas d'état d'oraison, pour élevé qu'il puisse être, où il ne soit nécessaire de revenir souvent aux premiers principes 2. »