DU PROLOGUE
99 grand qu^opposé à celui-ci , en peignant celui qui f •» pendant sa -vie , iUnstra Athènes , et qui , par sa mort , •» éternisa la honte de cette ville. Grand 0éau des so-. » phistes , il amena du ciel ici-bas et plaça sur le trône » de ces usurpateurs la yraie sagesse. Philosophe en » toutes choses, excepté en prétentions , il enseigna » ce qu^ils négligeaient , le sens Commun. Os étaient )> formés pour gouverner le "pesant Ljcée , lui pour » instruire Tunivers ; Athènes tout entière était son » école.
7>L^honnéte' marchand, le léger petit - maître , de n grands seigneurs , de beaux esprits , bien plus grands » encore à leurs propres yeux , devenaient sages avec »lui, ne sachant pas qu^îls étaient endoctrinés. Il par- )> lait comme eux , quoiqu^il ne pensât pas de la même »inanière;il ne pleurait, ni ne riait de Fétat perverti
Tbey o*«r tbe itiff Lyceum formM to raie }
He o'«r mankind j ail Athent wat lût «ctiool...
The «ober tràdetman , and smart petit-maître ,
Great lordi, and wits , in tbeir own eyei «till f^reater,
With bim grew wise } unkoowiag tliey were taught,
He «poke liketbem , tbough not like th«m li« thoagbt;
KoT wept, nor laugh'd , at man'i perTerted «tarte ;
But left.to ivomea thif . to idiot* that.
Wiew bim ivith «ophittt fam*d for fierce ccntest,
Or crown'd with roiet at the joTiai featt }
lainlted. by a peevith , noiiy ivift- ,
Or at the bar foredoom'd to lote his U(e }
What moving worda flow from hii artleti tongue y
Sublime with ease, with coodetcention itrong !
iffo NOTES ïyV PROLOGUE.
19 de rhomme. Il laissait les lames aux femmes, et. le » rire aux il^écilles. Voyez^le ayec des sophistes re- » nommés pour leur opiniâtreté disuis la dispute y ou )) couromié de roses à un festin joyeux ; insulté par )> une fenuùe acariâtre et querelleuse , ou condanmé » d'^a^ance à la mort par ses juges. Quelles exprès - » sions tcmchantes pftrtent de sa bouche sans art , suy* blime avec aisance, élocpiente ayec familiaiité ! »
DU
CHANT PREMIER
3) PAGE 35, vias 2;
De l'art de conrener , c« doux prêtent dei èieuz , J'iuU impatient de peiudre lei-dilicet. >^
J^E premier qui a donné en -vers des règles sur Part de converser , est le P. Tarillon , auteur d'un petit poème en un chant, intitulé : Ars confabulandi. Le P. Tarillon était bes^oup plus versé dans Pétude des anciens que dans la connaissance du monde. Il donne fort peu de portraits , et ses préceptes ne sont guère Bons que pom* un collège. Un autre jésuite , le P. Janvier, a imité ou plutôt paraphrasé en vers français le poème du P. Tarillon. Nous allons citer un fragment «lu poème du P. Janvier.
J'aime uq homme d'esprit qui , par pUif anterie , Ha'tardant quelquefois nne badinerie^ Sait rompre adroitement un trop long entretien, Où , faute de matière , on>ae dirait plui rien. Toyea, quand on «^ennuie, Arifitène à la ronde A goûter du tabac inviter tout le monde ; Il plaisante, il badine, et' d'ttn air gracieux Assure, en rous Poffrant, qu'il est délicieux. \ ^" 7 goûte à Hnstant , et , sur «a seule mine , £n savant connaisseur, Timagène devine Le véritable crû d'où vient ce bon tabac , S'il e*t de Font>Gibon , âe Malte ou de Clérac jt Brontin le trouvé vert } Menas tousse , éternue ; £u sUnclinant vers lui la troupe le salue , Et lui fait à l'envi mille obligeants^ souhaits : Ce sont là , cher tabac , tes utiles effets.
Ces vers sont imités assez fîdèlemeot du P. Tarillon , et peuvent faire juger à4a-fois le poème français et le poème latin. Un M. Cadot a donné sous son nom , dans le siècle dernier , le poème du P. Janvier , auquel il avait changé une vingtaine de vers. Ce plagiat est resté long-temps sans être connu ; mais aujourd'hui qu'on fait un grand crime ^ un auteur draix^atique d'avoir pris di^ vers paédiocres à un jésuite , il nous, a paru convenable de s\gnal^r le vol de M* Cadot , qui s'est emparé d'un poèpae tou^ entier. ^
tJn aiUre jésuite, le |*. André , ^uteur de V Essai sur le becLU , a fait un petit poème sur l'art de converser. Il dit dans sa préface : ^i par malheur y je réussissais à faire des.^vers , qifelle honte pour ma géométrie ! On \eira. qu'il n a poiiit ei^ ce malheur^là * lorsqu'on Aura lu les vers suivants :
DU CHANT ï. iSj
Jamaif un grand parleur ne fut homme de ian9 ) Sel discourt Tegabondt , «et propos discordants , Découvrent tôt ou tard , par de lourdes méprises , Que qui- parle beaucoup dit beaucoup de sottises.
On cite encore plusieurs autres ouvrages sur le même sujet : un poème de M* de Marilli , une épître adressée à un jeune homme sur là conversation , une lettre de M. La Louptière. Tous ces ouvrages sont oubliés aujourd'hui , et méritent de Pétre. Nous ne rappellerons point le poème de M™*, de Vannoz, puisque DeliUe en a parlé avec éloge dans sa préface.
On ne connaît rien dans la langue allemande sur la conversation ; les Anglais ont un petit poème de sept ou huit cents vers , où ce sujet est plutôt indiqué quMl n'est « traité. L'auteur, Stillingfleet , se perd dans des considérations et de» déclamations philosophiques qui n'appartiennent point à l'art de converser ; il fait peu de portraits , donne peu de règles , et ne place jamais ses lecteurs au milieu de la société. Nous avons sous les yeux un poème italien de Qément Bondi , intitulé : Le Coni^ersazioni ; on sait que ce mot en italien veut dire une société , une assemblée , une réunion , où sou- •vent on ne parle pas ; ainsi l'art^le converser n'est pas l'objet principal du poème de Bondi , qui ne présente qu'une galexie-de4>iurtraits et de tableaux épisodiques. «Venez avec moi^ dit le poète dans son début, les » acteurs seront choisis , un>!^ vaste salle sera le théâ- '» tre. » Ce poème n'est pas saitvs mérite , et il renferme plusieurs peintures vives et animées ; nous en rapporterons quelques passages dans les noies qu'on \a lire.
i54 NOTES
M. de Chazet a aussi publié une fort jolie épitre , intitulée VArt de Causer. Nous nous bornerons à en citer le portrait aussi yrai qu'ingénieux , qu'il y a fait de Delille luinnéme :
Pui«-ie oublier Deiille 1 Il nous dit un boa mot comme il fait un bon Terti Il fronde un ridicule , il te rit d*un travera , Ou , remontant pour noui le fleuve de la vie , Tait oublier le tcmpt , comme le temps Toublie. See moindre^- entretient talent de long* diacours \ Qui rëcoute un moment profite pour touîoure \ En badinant il penee , en riant il éclaire , £t de Tart de causer il.a fait Tart de plaire.
D'abord , dan* le cercle banal Arrive un couple nourelliite.
Théopbraste et La Bruyère ont fait le portrait du nouvelliste. Montesquieu a parlé dans ses Lettres per^ sanes ,des nouvellistes de son temps* Nous*ne citerons rien de ces auteurs ^ nous aimons mieux rappeler le discours que Tite^Live inet dans la bouche de Paul- Emile , pisét à partir pour la guerre de Macédoine. C«st ainsi -que le consul , en s'adressant au peuple romain, parle des nouvellistes dont Rome se trouvait alors remplie.
tt Dans tous les cercles , et même , s'il plaît aux » dieux f à toutes les tables , il se trouve des gens jpii
DU CHANT I. i5
w règlent la marche de vos âtméea en Macédoine. » £c0utez-les , Us vous apprendront le» campements n qu^il faut choisir j les positions avantageuses à pren- » dre ; à- quelle époque et par «piels défilés on peut ïf pénétrer dans le pays ennemi , où il faut placer les » magasins ; s^il convient de transporter les convois » par terre ou par mer ; le moment d^agir et le temps )> de rinaction. Et. non-seulement ils prescrivent le » plan quUl faut suivre , mais , pour peu qu^on s^é- » carte de leurs idées , ils font au consul son pro- M ces dans les formes , et le citent à leur tribunal, y IN^en doutez pas , Romains , cette présomption est » un grand obstacle au succès de vos armes j car u tous les généraux n^ opposent pas aux bruits populai- » res la fermeté de Fabius , qui aima mieux voir sbÀ )) autorité restreinte par Tétourderie de la multitude , )> que de compromettre les intérêts de Tétat pour mé- » nager ss^ réputation. Ce nVst pas que je prétende )) que les généraux n^ont pas besoin d^avis ; et vouloir y» tout faire à sa tète prouve plus de présomption que de » sagesse. Que pent-oa donc exiger ? Que ces avis ne » soient donnés d^ abord que par des gens du métier, » qui ont des lumières et de Texpérience ; puis par des » personnes qui sont sur les lieux, à portée de voirie ter- )> rain ,les ennemis , les occasions ; qui , pour ainsi dire , 7) embarquées sur le même vaisseau, partagent lesymémes » dangers. Si donc quelqu^un se flatte de pouvoir m^ai. )) der de ses conseils dans cette guerre , je le prie de I» ne pas refuser ses services à la république , et de
» m^aceompagner en IVfkcédome ; galère , cheTaux , ten- » tes , provisions , je le défraierai de tout. Mais si Ton » craint la peine, et qa'on préfère le repos de la ville » aux fatigues de la guerre , qu^on reste sur le rivage , 1) et qu'on laisse le pilote tenir le gouvernail. La capi- » taie fournit assez matière aux conversations ; q^e la V démangeaison de parler respecte des objets qui ne » sont pas de son ressort. Pour nous , nous ne préte- » rons Toreille qu'aux avis donnés dans le camp même.» ( Traduction de M. Noël, Paris , 18 la. )
^) p^GE 4^ 7 TERS 20.
De la maison Toiaine arrire un érudit ,
Qui , dan* le* murs de Sparte , et de Rome et d'Athèae t
Sait tout ce qu'on a fait y et tout ce qu'on a dit.
La Bruyère a fait de Térudit un portrait foyt piquant ; il a embrassé plus de choses que DeliUe , parce que le poète , en retraçant les ridicules de la société -, a dû se borner à ce qu'ils ont de commun avec la conversation ; ainsi le champ du poète est ici moins vaste que celui du moraliste ; c'est une observation que le lecteur de ce poème ne doit point perdre de vue. Voici quelques ti'aits de La Bruyère :
(( Iffermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie : il » s'étonpe de n'entendre faire aucune mention du roi n de Bohême : ne lui parlez pas des guerres de Flandre » et de Hollande ; , dispensez-le du moins de vqus ré-
DU CHANt I. iSj
» pondre j 11 confond les temps , il ignore quand elles » ont commencé , quand elles ont fini : combats , sièges, » tout lui est i^ouyeau. Mais il est instruit de la guerre » des géants , il en raconte les progtès et leis moin- )} dres détails j rien ne lui échappe. Il débrouille de » même l'horrible chaos des deux empires , le Baby- » Ionien et PAssyrien : il connaît à fond les Egyptiens )> et leurs dynasties, il n'a jamais vu Versailles : il ne » le verra point : il a presque vu la tour de Babel. On » lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite j et il se M souvient que Thetmosis , un roi d'Egypte , était va- » létndinàire , et qu'ihtenait cette complexion de son )> aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle n chose lui est cachée de la vénérable antiquité ? Il » vous dira que Séi^iramis , ou , selon quelques-uns ; )) Sérimaris , parlait comme son fils Ninyas , qu'on ne » les distinguait pas à la parole ; si c'était parce que la » la mère avait une voix mâle corùme son fils , ou le fils » une voix efféminée comme sa mère , il n'ose pas le » décider. Il vous révélera 'que Nembrod était gaucher, » et Sésostris ambidexti^e ; que c'est une erreur de s'i- » maginer qu'un Artaxerxe ait été appelé Longuemain , » parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux , » et non à cause qu'il avait une main plus longue 'que » l'autre : et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui » affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins » être bien fondé à soutenir que c'était la gauche. » '
Lord Ghesterfield donne , sur cette manie du savoir , cl« fort bons conseils à soA fils, ec Ne paraissez jaiilsds ,
i58 NOTES
}> lui dit-il, ni plus sage ni plus savant que ceux avec qui » vous êtes. Portez votre savoir comme votre montre , » dans une poche particulière , que vous ne tirez point, » et que vous ne faites point sonner uniquement pour » nous faire voir que vous en avez une. »
Au reste, nous avons moins besoin que jamais de préservatifs contre la manie de Térudition. On ne voit plus de ces gens à qui Tantiquité était si familière ; les éiiidits deviennent plus rares que jamais , et nous touchons peut-être au jour où nous regretterons les pé. dants de collège.
Beaucoup de sociétés sont aujourd'hui en proie à des pédants d'un auti*e espèce. Les premiers sont des pen. . seurs profonds , de graves dissertateurs , qui discutent roidement , qui raisonnent à perte de vue , et veulent totft analyser , tout expliquer , tout juger. Ces pédantslà sont plus ennuyeux peutrêtre que ceux qui savent que Nembrod était gaucher, que Sésostris était ambidextre, et qu'Artaxerxe s'appelait Longue ' main , ^parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux.
n y a une autre espèce de pédants , qui n'ont pas moins * de prétentions ; ce sont les demi-savants. Je doute , f ignore , je ne sais pas , sont des phrases qt^ils n'ont jamkis prononcées , et qu'ils ne prononceront jamais.
Le monde voit sqjuvent des choses extraordinaires , mais il est un prodige qu'il ne verra point : il faut à la nature plusieurs siècles pour produire des génies ooHime La Fontaine , comme Molière , comme Bossuet ;
mais on peut imaginer un phénomène encore plus rare : c'est un demi-savant ^ qui convienne de bonhe foi qu^il s^est trompé , et qu^il y a dans le monde des choses qu'il ne sait point et qu^il ne comprend point.
L'ignorance elleHméme a ses pédants ^ qui ne savent point ce qu^on disait au Forum , et «ae qui se passait sur la grande place de Memphis f mais qui ne sont pas moins pleins d^orgueil et de gravité. D n'est pas , jusqu'à Tamom* , jusqu^à la galanterie , qui n'aient aussi leurs pédants à prétention. Ils donnent à l'expression des sentiments les plus simples , je ne sais quoi de solennel 9 et semblent monter en chaire pour dire : Je i^ous aime.
^) PAGE 47 f VEKS la.
Le babillard a^en a lei jenx ni les oreille* ,
Mais il en a lée langnea et les roix.
A «on approche menaçante •
Tout fuit : malheur à ceux qui tombent «on* m main !
Plutarque , dans son traité qui â popr titre : Du trop parler, fait une véritable diatribe contre ceux qui semblent se plaindre de ce que là nature ne leur a donné qu'une langue , tandis qu'elle leur a donné deux oreilles. Cette diatribe est beaucoup trop longue pour que le bon Plutarque ne soit pas accusé de tomber lui-même dans le défaut qu'il reproche aux autres. Il nous semble qu'il faut surtout être laconique quand on fait le procès aux bavards : il fait contre eux des déclamations qui pourraient bien passer aujourd'hui pour des lieux com-
6o NOTES
muns. » G^est une cure bien fâcheuse , dit-U , et bien malaisée à la philosophie , qu'entreprendre de guérir le vice de ceuj: qui ne peuvent se taire.» Il les compare à des yases percés , à des tonneaux vides j leur bouche est comme une maison sans porte , comme une porte sans serrure.
Théophraste ne parle pas des bavai'ds avec plus de ménagement. « On leur fait, dit^il, avouer ingénument qu'il ne leui; est pas possible de se taire , qu'il faut que leur langue remue dans leur palais , comme le poisson dans l'eau , et que , lors même qu'on les accuserait d'être plus babillards que les hirondelles , il faut qu'ils parlent. »
Les modernes ont tjraité les bavards avec plus de modération.
J.-J. Rousseau se contente de dire : « Les gens qui » savent peu, parlent beaucoup; et les gens qui savent » beaucoup , parlent peu. D est naturel de croire qu'un » ignorant trouve important tout ce qu'il sait , et le dise » à tout le monde : mais un homme instiiiit n'ouvre pas » aisément son répertoire ; il aurait trop à dire ; etcomme » il voit encore plus à d^'e après lui , il se tait. »
« Parlez-souvent , dit lord Chesterfield à son fils , » mais ne parlez pas long^-temps. Alors , si vous ne plai- » sez pas , du moins serez-vous sûr de ne pas ennuyer. » payez, conmie l'on dit, votre écot,maisne payez jamais » pour toute la con]|)agnie ; car, sur cet article , il y a » peu de gens qui ne soient très-convaincus qu'ils aont » en état de payer eux-mêmes. »
M>n«. Geoffrin dis^t des bavards : a Je ra*eii accom- » mode assez , pourvu que ce soient de ces bavards » tout court, qui ne veulent que parler, et qui ne de- » mandent pas qu^on leur réponde. Mon ami Fonte- » nelle , qui leur pardonnait quelquefois , disait qu^ils » reposaient sa poitrine. Us ne font encore un autre » bien» Leur bourdonnement insigmfiant est pour mo^ j> comme le bruit des cloches , qui n^empéche point * » dépenser, et souvent j invite. » Les bavards à prétentions , dit d^Alembert, qui se croient faits poui* <pi'on les écoute , et da^isi: qui le* besoin He parler est un besoin de vanil^ , étaient les seuls que M"**. Geoffrin souffrît avec peine ; encoi^ avait-elle soin quUls ne ' s^en aperçussent pas* a Je ^udrais , disai&«]le de. Vun d'eux , que lorsqu'il me parle , Dieu me fit la grâce d'être sourde sans qu'il le sut ; il parlerait et croirait que je l'écoute , et nous serions contents tous deux. » Sterne avait fait ainsi Vépitaphe d'une femme babillarde : Ci'git madame.,., qui, le 10 août 1764 y se tut.
7) PAGE 5S, YXBS 19.
Et d*abord f aiiTes-Taii* par une fuit« prompt* De ce conteur min utieuz.
« Parmi ces gi*ands parleurs , dit le docteur Swift (*) , il n'y en a point de si fatigants que ces bavards de
(*) Morellet a. traduit le morceau de Swift «nr la cepT^rntion , «|u*il a déreloppé et enrichi de beavcoup AtbierTations.
i62 NOTES
sang-froid , qui procèdent avec poids et mesure . commencent par une préface , s^écartent ensuite dans différentes digressions , vous avertissent de leur rap» peler de vous dire une autre histoire , quand ils auront fini la première , reviennent à leur sttjet , ne se souviennent jamais des noms , se plaignent de leur mémoire , se frappent inutilement le froriit, et après avoir tenu le monde en suspens , finissent par vous dire : le nom ne fait rien à la chose , et continuent ; heureux encore , les écoutants , s'il ne se trouve pas à la fin que Phistoire leur a été îaite cent fois , ou qu'elle n'est que le récit insipide de quelque aventure arfivée au t:on-> teur. » ^
Plutarque dit, en parlant de cette espèce de bavai^ds , qu'ils nous rompent sans cesse la tête des mêmes redites , comme ceux qui souillent les tablettes de ratures»
n y a des gens qui ont le talent de bien conter , et qui ont un fonds d'histoires à placer à propos dans toutes les conversations. Dans le siècle dernier, la manie de conter avait remplacé celle du bel esprit ; les conteurs étaient très-recherchés dans la société, et ce genre de talent avait tant de prix dans la bonne compagnie qu'il pouvait supplée: à tout autre mérite. Quiconque savait, conter avec grâce avait , par cela même , un rang et un état dans le monde ; chaque société avait un conteur en titre ; c'était cX)mme un emploi , comme une charge , qui excitait quelquefois l'ambition et la jalousie. Lorsque le conteur en titre -venait à manquer »
DU CHANT I. r63
on s'xsccupait gravement *de le remplacer et de lui donner un successeur. On cite encore plusieurs conteurs qui avaient de la réputation , et qui passaient pour des modèles dans leur genre. Le plus fameux était Pabbé Gagliani, qui se vantait de n^avoir jamais raconté, deux fois une anecdote devant le même auditoire et devant la même personne. On savait les maisons où il devait conter; on s^estimait heureux d'y être admis. Un cercle nombreux passait quelquefois les nuits à Técouter ; son répertoire était immense. Il avait sur tous les sujets un gi'and nombre d'histoires , qui étaient comme autan^ d^apologues , dont le but moral s'appliquait à la philosophie , à la politique et aux différentes situations de la vie.
Delille a bien voulu nous redire une des anecdotes qu'il a entendu raconter à l'abbé Gagliani. On parlait un jour devant lui du pouvoir de l'éloquence > et de ce que peut faire quelquefois tm mot heureux placé à propos. Il raconta à ce sujet le' ti*ait qn^on va lire. Le supérieur d^un monastère d'Italie s'était emparé de tous les revenus de son couvent sous prétexte d^une réforme. Il condamnait les moines à toutes les privations , et poussait l'avarice jusqu'à leur mesurer le vin qui servait au sacrifice de la messe. Les moines se plaignirent au pape. Le supérieur se défendit contre leurs accusations. Les débats s^étaient prolongés long-temps , et les moines allaient perdre leur cause , lorsque*! Tun d'eux, s'adressant au pape , peignit avec vivacité Tavare tyrannie du supérieur ^ et .finit par ce
i64 NOTES
trait : Enfin , vous le dirai-jè , très-Saint^Père ? on nous mesure jusqu'au sang de Jésus^Christ. Ce seul mot fit évanouir toutes les raisons alléguées par le supérieur, qui fut condamné à laisser jouir les moi' nés des revenus de leur mionastère.
Dans la société du baron d'Holbach , Diderot proposa un jour de nommer un avocat de Dieu, et pn choisit Tabbé GagUani. Il s'assit, et débuta ainsi :
a Un jour , à Naples , un homme de la Basilicate prit, tt deyant nous , ^ix dés dans im cornet , et paria d'ame- » ner rafle. dé six. D l'amena du premier coup. Je dis : » cette chjvace; était possible. H l'amena sur-le-chan^ » une seconde fois ; je dis la même chcrse. Il remit les » dés dans le cornet trois , quatre , cinq fois , et tou- » jours rafle de six. Sangue di Bacco ! m'écriai-je , » les dés sont pipés ; et ils l'étaient.
)> Philosophes , quand je considère l'ordre toujours » renaissant de la nature , ses lois immuables , ses ré-» » Yolutions toujours constantes dans une variété infinie » cette chance unique et conservatrice d'un univers tel u que nous le voyons , qui revient sans cesse , malgré » cent autres millions de chances de perturbation et de M destruction pos^ildes , je m'écrie : Certes , la nature est pipée ! »
7 *'*•) PAGE 6l , V«H8 i6.
£t à»È talons , Trublet popuUciar,
iEmmagasine à l'arentitre Lo bel esprit dont îl ectie courtier.
DU CHANT I. i65
On connaît ces vers de Voltaire sur Pabbé Trublet.
Ii'abbé Trublet aTait alors la rage D^âtre i ParU un petit perfoonage , etc»
L'abbé Trublet , qui a laissé la réputation d'un compilateur , était loin d'être un écriiFain sans mérite. Le , trait que nous allons citer fera connidtre la finesse de son esprit , en même-temps qu'il donnera une idée avantageuse de son caraclère. H rencontra un jour Suard, dans le tempa où Voltaire venait de publier pour la première fois le Pauvre Diable* « Avez-vous lu la V pièce , loi dit-il ? — Quelle pièce ? ■*— La dernière » satire de Voltaire ; il n'a jamais rien fait de plus pi- » quant , de plus plaisant : il me traite assez mal , et les i> vei'S quHl a faits contre moi sont les plus spirituels )> qui soient sortis de sa plume.» Alors Pabbé Trublet se mit à réciter tous les vers du Pauvre Diable , où il était question de lui. Quand il en vint à ce vers :
II compilait , compilait, compilait.
■ Un sot, dit-il, aurait pu faire ce vers-là , mais il ne V aurait pas laissé,
Joignons donc , pour dernier mpplica « A la prolixité d'un pesant narrateur y La curiosité factice D'un tilcheux interrogateur.
i66 NOTES
Plutarquc , dans plusieurs de ses traités , donne des conseils et des préceptes sur la manière de questionner.
Les questions , dit La Rochefoucault , annoncent le plus souvent la supéiiorillK ou Pindiscrétion ; aussi sontelles presque toujours odieuses. Les questionneurs les plus impitoyables sont les gens vaina et désœuvrés . La Bruyère a dit * « Un questionneur est quelquefois un "» homme qui chei^he à s'instruire ; mais plus souvent » c'est un sot ou un fat qui veut interroger. » Voltaire disait un jour à un homme de Genève, qui lui avait fourni Fidée et le modèle de Finten'ogant bailli dans le Droit du seigneur : « Monsieur , je suis très^aise
V de vous voir , mais je vous avertis d'avance que je
V ne sais rien des choses sm* lesquelles vous allez m'in- » terroger. » Le même Voltaire , étant très-jeune , questionnait souvent ; Boileau lui reprocha un jour y avec aigreur y cette espèce d'indiscrétion.
Que ton* •«• beaux temblatiti n'aillent pa» tous aéduire ; Son dessein n'est pas de s'instruire, Mais de prourer qu'il est instruit.
Ce caractère a été indiqua à M. Delille par un voyageur célèbre , qui a pu quelquefois regretter dans la société les déserts de l'Amérique qu'il a parcourus. Sans avoir voyagé , on trouve assez de gens qui préparent une question comme d'autres préparent un bon
DU CHAIVT I. 167
mot ou un diacours. Ils se font ignorants pour mon* trer leur savoir.
»o) PAGE 68, VERS la.
Alort, tout différent d« moNirs et de langage y ArrWe un gros fteur , dent le stupidité En tout lieux promenant «a triate hilarité...
Il y a plusieurs sortes de rire : d^abofd le rire insipide , c^est celui des gens qui rient de tout , sans rien éprouver ; on peut dire que ces gens-là rient comme les prairies , les moissons , et miSie autres choses inanimées auxquelles la poésie accorde la faculté de rire , et qu^eUe appelle riantes. Le rire le plus commun et le plus grossier est le rire aux éclats , c^est celui de la grosse joie : ceux qui rient de cette manière^ peuvent servir à rappeler ces paroles de TEcclésiaste : « J'ai m dit touchant le ris , qu'il est insensé , et touchant la » joie , à quoi sert-elle ? »
Les premiers qui se soient élevés contre le rii*e , sont des écrivains anglais , et cela devait être ainsi ; Hobbes soutient que le rire tient à une infirmité de rhomme ; Addison n'est pas trop éloigné de partager cette opinion. Lord Chestei-field écrivait à son fils : « Depuis que je fais usage de ma raison , personne ne » m'a jamais entendu rire. Je connais, ajoute-t-il , un
V homme de très-bon sens qui ne peut dire la chose la
V plus commune sans rire , ce qui fait que ceux qui ne
i68 NOTES
» le connaissent point , le prennent, à la première en- » trevue , pour un fou achevé. »
« Quelques gens , dit Pope , se font une réputation » d^ esprit par une gaîté étourdie , qui ne mérite pas » plus le nom d'esprit que IHvresse^ »
Lord Chesterfield , Hobbes , Addison et Pope , potov raient bien avoii' raison. On estbien^riste sans pleurer, pourquoi ne saurait-on pas être gai sans rire ?
Les gens qui rient de tout ressemblent aux Tyrinthiens, qui étaient les plus grands rieurs de L'antiqijiité. Ces derniers , dit Uabbé Baithélemy , dans le Koyage d^Anacharsis , fatigués de lem' légèreté , eurent recours àToracle de Delphes : il les assura qu'ils guériraient si , après avoir sacrifié un taureau à Neptune , ils pouvaieift , sans rire , le jeter à la mer. Ils s'assemblèrent sur le rivage ; ils avaient éloigné les enfants ; et comme on voulait en chasser un qui s'était glissé parmi eux^ Est-ce que uous avez peur, s^écria-t-il , que f avale votre taureau? A ces mots , ils éclatèrent de rire , et, persuadés que leur maladie était incurable , ils se soumirent à leur destinée.
. Zoroastre , selon Pline , rit le jour de sa naissance , et Thomas Morus le jour de sa mort., Quel est le plus extraorcUnaire des deux ?
Singe !«• lordi, le* barons allemands; Tait le prédicateur, la noTÏCe, Fabbesse.
« Les grandes villes , dit Swift , sont communément » pourvues de gens qui font leur métier d^étre plaisants » et bouffons ; Us sont reçus aux bonnes tables , se ren-
V dent familiers avec les personnes du plus haut rang ,
V qui les envoient chercher pour divertir la compagnie .
V Je ne me plaindrai point de cet usage j je vais dans )> ces maisons comme à U| farce ou aux marionnettes j » je n^ai rien à faire qu^à rire aux bons endroits ; il s''est » chargé de me faire rire , et je suppose qjoe sa journée » lui est bien payée. Je suis simplement fâché que, dans » des sociétés choisies et peu nombreuses , où des gens » d^esprit e^ de savoir sont invités pour passer la soi- » rée , un tel baladin soit admis à faire tous ses tours , » qui éteignent toute espèce de conversation , sans » compter la peine que j^éprouve en voyant un homme » employer ses talents d^une manière si avilissante. »
n serait curieux de suivre ces bouffons dans le lieu quHls habitent. Vous monter à un quatrième étage , on vous ouvre avec peine une porte qui ne ferme point ; vous pénétrez jusqu^au fond d^un réduit obscur , où vous ne trouvez point de meubles j vous voyez sur un grabat étendu par terre une figure hâve et taciturne : c'est rhomme qui doit faire rire le soir la bonpe compagnie.
« J'ai connu un homme, dit Pauteur du Rambler, qui » à fait pendant quinze ans les délices d'une société )> hebdomadaire , parce que tous les soirs , à onze heu- » res précises, il chantait une chanson, en traçant un w géant sur la muraille j un autre qui s'est fsdt quantité
i^o NOTES
» d^amis en renversant sa pemiqae; nn troisième qui « mouchait le nez de tous ceux qu^on admettait dans b » société ; un quatrième qui faisait le rouet comme un » chat , et feignait d^étre effrayé ; et un autre enfin qui V aboyait et priait le poilier de chasser le chien. )>
La Bruyère -a dit qu^on marchait sur les mauvais plaisants , et qu^il pleuvait par tout pays de cette sorte dW sectes : « Un bon plaisant est une pièce rare ; à un » homme qui est né tel , il est encore fort délicat d*en » soutenir le personnage ; il n^est pas ordinaire que ce- )i lui qui fait rire se fasse estimer. »
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!<• calemboiirgi enfant gftté Du niaiiTait goftt et de l'oUireté , Qui Tft guettant} dans se» discourt baroque*, De nos iargons nouTéaux les termes équivoques ( £t , se louant des phrases et des n^ts , D*un terme obscur lait tout Tesprit de* sots.
Morellet compare les faiseurs de calembourgs à ceux qui , en lisant , voient les caractères , les letti'es dont le mot est composé , et non la chose que le mot signifie. «De-la il arrive ordinairement, ajoute le même écrivain, qu^après chaque calembourg , il faut recommencer une autre conversation , qui se rattache difiicilement , et presque jamais à la précédente. Aussi est-ce le moyen employé le plus communément et avec le plus de suc- '
ces par les gens qui veulent écaiter la discussion dont Fobjet leur déplaît. Ces gens imitent les enfants qui brouillent les cartes au milieu de la partie , parce qu^ils n^ont ^as beau jeu. Us sont les vrais fléaux des conversations. »
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