SCÈNE PREMIERE ALGESTK, PHILINTE
ALCESTE
IMiilinte, je vous sais bon gré de vos avis; Je les ai médités longuement, puis suivis, Kt, cet aveu peut-être a lieu de vous surprendrî, Je conviens que la vie est à qui sait la prendre. Oui, c'est mal rendre hommage à la divinité Que fixer sur son œuvre un œil trop irrité. Au pardon qui sourit la sagesse commence ; Il n'est pas d'équité sans un peu de clémence; Tel se casse les reins en tombant dans l'excès, Qui fait du monde entier l'objet d'un seul procès. Aussi, sans m'aveugler aux défauts qu'on lui treuve. Je prétends désormais, d'une vision neuve. Envisager ses torts, — mieux, ses petits travers, - Kt sortir de la peau de l'Iiomnie aux rubans verts. Assez et trop longtemps ma folle turbulence, .Vux ailes des moulins butant ses fers de lance. Vint faire la culbute en l'herbe des fossés, Le nez en marmelade et les jupons troussés.
Ce n'est pas tout d'ailleurs. Ma loyauté robuste
En ses emportements ne fut pas toujours juste.
J'en garde le remords et suis mal satisfait
D'avoir gourmé des gens qui ne m'avaient rien fait.
C'est ainsi que jadis, j'en conviens et sans honte,
J'eus tort, Philinte, tort, grand tort avec, Oronte.
11 est irréprochable à ce que j'en connais !
Il malmène la Muse et fait mal les sonnets,
Soit! Mais me force-t-il à les signer? En somme,
S'il est mauvais poète, il est fort honnête homme.
Donc, quel besoin pour moi, quelle nécessité,
De lui cracher son fait avec brutalité?
La révolte est choquante où le dédain s'impose.
Et c'est le fait d'un fou que s'emporter sans cause.
J'ai peine à retrouver l'Alceste d'autrefois Dans celui qui pourtant me parle par sa voix. Un cœur pacifié qu'on n'y soupçonnait guère Bat-il sous le harnois du vieil homme de guerre, Ou votre esprit chagrin veut-il plus simplement Se donner ma surprise en divertissement? Qu'un langage aussi neuf me causerait de joie, Si...
Ma sincérité paye en bonne monnoie, Philintlie, et c'est l'excès de mon seul repentir (Juo vous trahit ma bouche inhabile à mi'utir. Oui, mon esprit baigné de nouvelle lumière Se rouvre, gi-ace à vous, à sa candeur première, Je renais au bonheur d'être indulgent et bon, Et le calme en mon cœur rentre avec le pnrdon. Plus d'une fois pourtant, bafouée, outragée, Votre prudence, ami, fut mal encourogée;
De vos sages conseils je méconnus le prix...
Je m'excuse humblement de n'avoir pas compris.
J'étais aveugle et sourd, et c'est là ma défense.
PHILINTE
Alceste, un mot de plus me serait une offense, Brisons sur ce sujet.
ALCESTK
Qui fut dur pour autrui Doit à sa probité de l'être aussi pour lui. Ma conscience et moi ferions meilleur ménage Si je n'avais joué d'un si sot personnage El si j'eusse rossé le pauvre genre humam De moins de coups baillés au hasard de la main. A mes yeux dessillés, chaque jour, se révèle De quelque ancienne erreur quelque marque nouvelle. Kn un second procès je m'étais engagé; Eh bien, depuis hier, le procès est jugé, Et je dois confesser que, contre mon attente, -Ma cause a...
PHILINTE
Triomphé?
AI.CESTE
De manière éclatante l
''ort bien !
PHILINTE
ALCESTE
Ainsi riposte avec grandeur la Loi, Naguère, injustement, prise au collet par moi. Et Célimène, enror!... Doux, et tendre, et jeune être 1 Que je restai longtemps malpropre à la connaître, Et que l'égarement de mes transports jaloux Eut dur à ses vingt ans traqués comme des loups! De longs jours, de longs mois, marquant d'effronterie L'innocent enjouement de son espièglerie.
Hargneux à sa jeunesse, aveugle à sa pudeur, De mon lâche soupçon j'insultai sa candeur! Avouez qu'elle eût pu, de quelques représailles Avec quelques raisons gâter nos épousailles! Il n'en fut rien, pourtant. Depuis que sur nos mains L'amour serra les nœuds du plus doux des hymens, Célimène, à mes vœux, souple et conciliante. Reflet, à s'y tromper, des grâces d'Eliante, Égayant ma maison, rassurant mon honneur. En toute occasion fait paraître un grand cœur. Oui, Philinte, au butor qui l'avait mal jugée, Elle sourit, pardonne, et pense être vengée; De sa seule vertu triomphant noblement.
Et laissant aux remords le soin du châtiment!... (Soupirant.)
Qu'il m'est cruel 1
PHILINTE
Allons! la vie est ainsi faite Que chacun tranche un peu de son petit prophète. Bloqué comme en les murs d'une étroite prison Dans le besoin d'avoir seul et toujours raison. Dieu l'ordonne et le veut; que sa loi s'accomplisse! Mais doit-on pour cela se couvrir d'un cilice Kt porter comme un deuil le tort d'avoir bronché i)i\ tant de fois déjà d'autres ont trébuché? Morbleu, non! Le scrupule où votre humeur se bute Ne vaut pas, rroyez-moi, l'honneur qu'on le discute. Condamnez donc vos torts d'un esprit plus rassis, Et pour d'autres objets réservez vus soucis. L'erreur où l'on vous vit, de l'Ininiaine nature Est l'antique, commune et banale avontuiv. Des lerons de; la vie éternel apprenti, Le juste n'ost jamais qu'un pécheur convi.'iti 1 (Alccstc le iT|;anl(' Idiigucinoiil, s.ins rion dire.)
PIIILINTE
Vous ne répondez point?
ALCESTE
Que répondre?,.. J'écoute.
(Lui tendant les deux mains.) Et rends grâces au ciel qui vous mit sur ma route. (La porto s'ouvre, Flipottc paraît.)