AI.C.ESTE
ORONTE
Engraissé ;
ALCBSTE
Mais...
ORONTE
J'admire en vous...
ALCESTE
De grâce !
ORONTE
... Ce soupçon d'embonpoint qui n'exclut point la grâce;
ALCESTE
Monsieur...
OUONTE
,.. Ce regard vif...
ALCESTE
Laissons là...
ORONTE
... Ce teint frais...
ALCESTE
Uli!
OUONTE
, .. Kl Pair de jeunesse épandu sur vos irails!
ALCESTE
Vous me flattez.
ORONTE
Touchez encor là, je vous prie.
Flatter?... Moi?... Serviteur à la flagornerie. Je dis ce que je pense et paye argent comptant.
ALCESTE
C'est fort bien.
ORONTE
Devant Dieu...
ALCESTE
Permettez.
ORONTE
, qui m'entend.
ALCESTE
J'en conviens.
ORONTE
... me voit...
ALCESTE
Oui.
ORONTE
... lit dans mon cœur...
ALCESTE
Sans doute
ORONTE
Comme en un livre...
(AIccstc l'ssîuo do placer un mut.) ... ouvert...
ALCESTE
Bien entendu.
ORONTE
Donc, me juge...
ALCESTE
Il est vrai.
... m'écoute,
Or, vous avez bon pied...
ALCESTE
ORONTE, la main haute.
je n'ai jamais menti I
Je reconnais..,
Monsieur
ORONTE ALCESTE
bon appétit. ..(1)
ORONTE
bon œil...
ALCESTE
Souffrez que...
ORONTE
... bon visage!
Mou cœur, do tout ceci, tire un heureux présage. Oui, j'exuilo de joie ù vous voir liien portant. Jy prends plaisir.
ALCESTE
Tant mioux.
(Il lliiiie donlciise en a|)par('iirc. (latiillc Mi-ndi's mn la sC'vbrcmcnt roprorlirp, au nom do la l'igueiir ciassi(iiii\ .l'ubjoctc qnr Moli(Te liii-iiiôiiK' fait dire i\ Oronto coci :
Jr rietis, pour cummenrcr entre nnint cr hcnn nœud, Vovs vumlrer un sonnet iiun j'ai fait depuin peu.
ORONTE
Vous m'en voyez content !
ALCESTE
Bien obligé.
ORONTE
Charmé !
ALCESTK
Merci.
ORONTE
... ravi !... tout aise !
ALCESTE, bas à Pliiliiite.
Philinte, au nom du ciel, obtenez qu'il se taise.
ORONTE, qui suit son idée.
Enchanté !
PHILINTE
Voulons-nous nous asseoir ?
ORONTE
Grand merci.
(Les trois hommes s'assoient.) (A Alceste.)
Or ra...
(Brusquement, à IMiilinte.^ Mais je vous trouve à souliait, vous aussi.
PHILINTE
Moi?
ORONTIC
Gros, gras, le teint frais, l'œil vif!
ALCESTE, bas.
H recommence!
Au poids de l'or, Philinte, achetez son silence !
ORONTE
Vous ne me croyez pas?... Je veux bien, si je mens, Que la foudre...
PHILINTE
Il suffit. Laissez les compliments, Et veuillez, sur le but où tend votre visite...
ORONTE
Je nrexj)lique.
ALCESTE et PHILINTE, satisfaits.
Ah!
ORONTE
Messieurs, l'orgueil, ce parasite, Fils du sot amour-propre et de la vanité, l'onseille mal les gens dont il est écouté ; (lar le fiel, son cousin, la haine, sa cousine, Compliquent de poisons les venins qu'il cuisine.
(Alcestc et Philinte échangent un coup d'œil désespéré.)
Ennemi des vains mots, des discours superllus, Des exordes lassants qui n'en finissent plus, l'^t des péroraisons que leur pédanterie Allonge de l'aris jusqu'à La O'icue-en-Brie, Je viens à vous tout franc, et je vous dis :
(Lui tiMKl.iiil la main.)
Vuilà!
P(jur la troisième lois, s'il vous pluîl, touchez là. Touchez!
l'IlII.INTK, ■\ part.
Touchant !
ALCESTE
Touchons! Je touche! Sans rancune?
ORONTE, très franc.
Sans arrière-pensée et sans aigreur aucune !
ALCESTE
Vrai?... Les griefs d'hier?... L'histoire du sonnet?... Et les sévérités prises sous mon bonnet?... Et ma mauvaise foi de parti pris butée A là sotte chanson que je vous ai chantée...?
ORONTE, rintcrronipiiiit.
Point! Elle est excellente et j'en ai beaucoup ri.
L'âme simple du peuple y parle au roi Henri I
Ah ! « Reprenez Paris ! » Ah ! « J'aime mieux ma mie! »
Quant au sonnet, c'était une simple infamie,
Dont les tercets fâcheux et l'absurde huitain
Fleuraient â quinze pas leur petit Trissotin.
Ma verve, qui vous doit de s'être corrigée.
Reste donc, croyoz-le, votre bien obligée.
Je fais d'ailleurs de vous un cas tel que j'entends
Vous en donner ici des gages éclatants.
(Alccstc veut parler mais déjà Orontc a tiré un papier de sa poche.)
Ce deuxième sonnet, par le fond, par la forme, A votre poétique est de tous points conforme, Et vos justes conseils dont j'ai su profiter M'en ont dicté les vers faits pour vous contenter. Comme il a trait aux yeux d'une mienne parente Qui voulut bien pour moi se montrer tolérante. J'ai cru de mon devoir d'y semer â foison L'hyperbole, l'image et la comparaison.
(11 aniioncc4}
Sonnet sur les beaux yeux d'une jeune cousine.
(li lit.) « Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux, « Ayant dessus les rois la puissance absolue. « Des dieux?... Des cieux, plutôt, par Ifur couleur de nue « Et leur mouvement prompt comme celui des cieux. »
PIIILINTE
Ah ! très bien !
ALCESTE, à part.
Serviteur au français de cuisine.
(Haut.)
L'agréable quatrain !
PHILINTE
J'en reste transporté!
Je confesse qu'il plaît par sa simplicité.
(Il reprend.)
« Des cieux?... Non!... Deux soleils nous ofTusquanl la vue « De leurs rayons brillants clairement radieux!... M Soleils?... Non!... mais éclairs de puissance inconnue, « Des foudres de l'amour, signes présapieux... »
ALCESTB
Plait-il?...
PHILINTE
Présagieux?...
ALCESTE
Ah ! permettez, de grâce, Que pour «présagieux», monsieur, on vous embrasse !
ORONTE. poursuivant.
« Car, s'ils élaionl des dieux, fciaicnl-ils tant de mal? « Si des cieux? Ils auraient leur mouvement égal! « Des soleils?... Ne se peut! Le soleil est unique.
« Des éclairs alors ?... Non! .. Car ces yeux sont trop clairs!
« Toutefois je les nomme, afin que tout s'explique :
« Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs ! » (1)
l'HILlNTE
C'est grand comme la mer.
ALCESTE, à part.
Et bête comme une oie, Mais de ce malheureux pourquoi gâter la joie?... Qu'il soit grotesque en paix!
OROINTE
Eh bien, sur mon sonnet?
Franchement, il est bon à mettre au cabinet De lecture. (2)
OKONTE, ivre d'orgueil.
Non?
ALCESTE
Si!
OllO.NTE
Cela vous plaît à dire.
(Humblement.)
Sans doute, il a charmé tous ceux qui l'ont pu lire, Mais...
(1) Honorai Laugicr de Porchères. Soiiiief à lu durliessi' de licaufort.
(2) Le mot est en avance d'un siècle, mais la parodie excuse l'anachronismo.
ALCESTE
Je suis du parti de tous ceux qui l'ont lu. Et le ciel m'est témoin que le sonnet m'a plu.
PHII.INTE
La langue en est hardie, et franche et décidée!
ALCESTE
L'idée avec honheur y succède à l'idée.
PHILINTE
Il est plein d'un aimable et tendre sentiment.
ALCESTE
J'en aime fort la fin... et le commencement.
PIIILINTE
i^uis, la rime au bon sens s'adapte et s^associe.
ALCESTE
C'est une qualité (piil faut qu'on apprécie.
PHILINTE
Il est assui'i'mcnl meilieiii' que le premier.
ALCESTE
Par l'agrément surtout, de son ton familier.
PHILINTE, à. AlcPStC.
C'est sagement juger! Je veux payer un gage Si la même raison ne tient un le! langage.!
ALCESTE, à Philinte.
Je prête les deux mains au discours que voici, Et c'est fort bien à vous de lui parler ainsi.
OUONTE
Le plaisir de briller, propre aux gens du vulgaire, Présente des douceurs qui ne me tentent guère ; Mais quoi ! Fauteur toujours aime à voir imprimés Et livrés au grand jour les vers qu'il a rimes. Vous estimez les miens?
/ De faron singulière !
ORONTE
Le soin vous revient donc de les mettre en lumière!
En lumière?
Oui.