RUE GÎT-LE-C€ECR , N
SCS
Nos tamea hoc agimtU) teiiuique in pulrere tulcot Ducimnt, etlitus sterili Tersamos aratro.
( JVTBNAL. )
lï-ous rersifions tonjour* : nou» ne aentona pat que c'est tracer sur le sable d'inutiles siiloasy et labourer UQ stérile rivage.
La Conversion d'un Romantique devait paraître au mois d'août dernier. Je prenais déjà des mesures pour l'impression , lorsque je fis connaissance avec M. Victor Hugo, qui luttait à cette époque contre la censure ministérielle en faveur de Marion Delorme. Comme l'intéressante histoire de mon poète du siècle est accompagnée de réflexions qui peuvent jeter quelque défaveur sur les produits dramatiques de la jeune littérature, je réprimai le sentiment d'impatience si naturelle aux. éditeurs, qui se regardent comme les pourvoyeurs nécessaires des besoins intellectuels de la société. M. Victor Hugo est si agréable dans ses manières , d'une modestie si rare dans son langage , que je regrettai presque l'engagement que j'avais pris de mettre en lumière la miraculeuse conversion de Joseph' Delorme. Je ne voulus pas du moins mêler les attaques légitimes de la critique lit- I. 1
téraire aux injustes tribulations d*un autre genre qu'éprouvait ce jeune iScrivainj je fus même assez heureux pour lui rendre quelques uns de ces légers services que lesi hommes de lettres qui sont seulement divisés sur des questions d'art et de goût ne devraient jamais se refuser les uns aux autres : je pris le parti de Marion Delorme contre un ministre qui lui défendait l'entrée de la scène , ouverte à tant d'autres héroïnes du même genre. Mais , comme il était facile de le prévoir, l'arrêt de proscription fut confirmé.
Mou attention, distraite quelque temps par des sujets plus graves, revenait enfin sur le précieux manuscrit 5 je ré vais déjà , comme les autres éditeurs mes confrères , au brillant succès qu'il allait obtenir, lorsque j'appris inopinément que la Gomédie-Fran* çaise, composée d'acteurs si intelligents et de juges si éclairés , avait reçu d'enthousiasme une nouvelle pièce de M. Victor Hugo : c'était ce fameux Hemani, cet illustre brigand, qui, plus heureux que Cromwell et Marion Delorme , devait , disaiton, complètement régénérer le théâtre caduc de Corneille et de Racine. Cette nouvelle me fit encore suspendre la publication dont j'allais m'occuper : je n'étais pas f&ché d'apprécier au théâtre mé"me la valeur réelle du drame romantique. Les deux partis qui divisent la république des lettres se prononçaient avec énergie : d'un coté jè voyais du fanatisme 'y mais ne pouvait-il pas y avoir quelque préven-
tidiii de Tautre ? C'est ce que je voulais juger en connaissance de cause : je priai donc Joseph Delorme de reposer tranquillement dans son tombeau; et j^atten-' dis avec patience le beau jour de sa résurrection.
Ce jour est arrivé ; Texpérience décisive a été faite : le drame d'imagination s'est montré sur la scène } il a paru avec toute la pompe des costumes , des décorations , tout te prestige de la curiosité habilement excitée. Je n'hésite plus maintenant à le déclarer, Hernani, et les pièces qui lui ressemblent, ne sont que des mélodrames beaucoup moins intéressants que ceux qui se jouent sur les boulevarts 5 ils auront la même destinée : la foule y viendra , comme s'il s'agissait de voir un monstre, un jeu capricieux de la nature, tel, par exemple, que l'enfant bicéphale, Ritta-Christtna; mais, la curiosité satisfaite, ces informes productions d'une imagination déréglée tomberont dans un insultant oubli } les maîtres de la scène ne seront point détrônés.
Il n'y a de nouveau dans Hemani qu'un langage qui n'a pas de nom. Ce langage fait mentir la défîniti<Hi du maître de philosophie de M. Jourdain, qui prétendait qu'on ne peut parier qu'en prose ou en vers. Le style à' Hemani, comme celui de Cromwell, est une espèce de jargon bâtard qu'on ne sait comment qualifier , qiii n'a ni la mesure du vers , ni le mouvement naturel de la prose. Si la pensée n'y
avorte pas, elle en sort sous des formes ridicules. La langue divine de Racine serait-elle abandonnée pour t:e dialecte niais ou sophistique? Je ne veux pas le croire : ce serait un signe manifeste de dégradation intellectuelle. De quelque fanatisme que soient animés les partisans de ces tristes compositions , quelque habileté qu'ils déploient pour se former un public adulateur , quels que puissent être, les ménagements trop visibles de quelques complaisants journalistes , le vrai public jugera en dernier ressort, et la littérature nationale ne subira pas une si honteuse révolution .
« Nous sommes originaux, s'écrient nos réforma* »teurs, sur tous les tons; nous sommes originaux; » nous devons tout à l'inspiration; nous filons nos tis- 1» sus dramatiques comme l'araignée, qui trouve en » elle-même les matériaux de ses toiles artistement » entrelacées. Nous ne vivons que de créations. »
£t non , vous n'êtes pas originaux. M. Dumas estil original lorsqu'il met sur la scène le roman entier de p^ander^Velde (i)j Christine de Suède? Je ne vois là qu'une servile imitation. L'analyse de Cronv^ well, que vous regardez « comme le type du dram:e « moderne en France , » cette analyse faite avec
(i) Les romans de Vandef^Yelde ont été traiduits par M. Loeye-Veimars avec un talent remarquable.
' PRELIMINAIHBS. 9
conscience prouvera qtie ces prétentions d'originalité ne peuvent séduire que les personnes peu versée& dans la connaissance des littératures étrangères. Prenons pour exemple Hernani lui-même.
L'idée première de ce drame appartient à Prior (i), auteur d'un charmant poème intitulé Henry and Emma. Le sentiment passionné d'Emma pour un in-* connu n'a rien qui blesse les convenances et paraisse invraisemblable. Le poète anglais a pris soin d'en marquer la naissance et les progrès } le lecteur est préparé à l'énergique résolution que prend la jeune fille d'unir sa destinée à celle d'un homme rejeté par la société et en guerre avec elle. Après un dialogue admirable de naturel et de poésie, Henry , touché de tant de sacrifices et de dévouement, se fait connaître pour le noble héritier du comte Edgar : alors la voix du poète s'élève , et le souvenir d'un illustre et puissant guerrier lui inspire uu chant de gloire et de patriotisme*
M. Victor Hugo, en traversant le romanesque, est tombé dans l'absurde. Ce n'est pas là ce qui constitue le génie de l'invention. Dona Sol et Hernani sont dans une position pareille à celle d'Henry et d'Emma } seu-
(1) Ce poème y plein de grâces et de naïveté, est imité luimême d'une yieille ballade anglaise, the Nut-brownmaid.
lO EXPLICATIONS
lement, cette situation ne psnraît pas natarelie , rien n'en justifie la singularité. Hemani , comme son mo* dèle, se déclare, au dénouement, l'héritier d'une noble famille ^ mais l'incident du cor est une extravagance qui blesse la raison et la vérité historique. Le suicide , dans les idées populaires du seizième siècle, était une grave offense envers Dieu et la société ^ nulle idée d'honneur ne pouvait y être attachée, sur-* tout d'hoiineur castillan, que domine encore aujourd'hui le sentiment religieux. Cette mort violente n'a d'autre mérite que celui de fournir à une actrice, autrefois mieux inspirée, l'occasion d'imiter les effrayantes convulsions d'une longue agonie, ornement obligé du drame moderne , précieuse ressource d'une école incapable de soulever d'autres émotions que celles de l'horreur et du dégoût.
On a beaucoup vanté la scène originale où Ruy de Sil* va montre à don Carlos les portraits de ses ancêtres , qui lui défendent de livrer un proscrit à la vengeance du prince. L'idée est dramatique ; c'est ce qu'il y a de mieux dans Hernani , à part la trivialité affectée du langage. Malheureusement pour l'honneur de l'originalité romantique, cette scène est empruntée d'une tragédie anglaise de Shiel , intitulée Evadné. M. Victor Hugo n'a fait que substituer des portraits à des statues , ce qui ne prouve pas une grande puissance d'imagination. Dans la pièce de M. Victor Hugo, don Carlos demande au vieux Siiva la remise
PHÉLIMIN AIRES. 11
du brigand Hernéni ; dans celle da poète anglais, le roi de Naples sollicite le déshonneur d'Évadné. Celleci, en montrant au roi les images de ses ancêtres, arrive comme Ruy de Silva à celle de son père. Mettons en présence les deux poètes, et voyons si l'imitateur est supérieur au modèle. Ces rapprochements ne sont pas sans quelque intérêt ; ils servent souvent à dégager les questions envelqppées de sophismes.