LE ROI
Un homme, je me plais k le dire, rempli de hautes et nombreuses vertus.
éVADMÉ.
Quoi, rien de plus? Je vais aider votre mémoire. Lorsque le dernier roi de Naples cherchait parmi les plus nobles de son royaume i^i homme vertueux auquel il pût confier votre jeunesse , mon père fut trouvé le plus digne. Il vous plaça , jeune encore , dans l'aire de l'aigle. Sous son aile vous apprîtes à vous élancer à la gloire ; il vous prodigua ses précieux soins ; et il fut un temps où l'on put croire que vous en étiez reconnaissant. Sa vie entière vous fut consacrée ; et sa mort !.. . Ali !
sire , cpii tous fait tressaillir? Il combattait à tos côtés dans tes plaines du Milanais : il ¥it une épée menacer Totre poitrine , s'élança , reçut le coup, et mourut à vos pieds. Me trompé- je , seigneur? ne mourut-il pas pour sauver votre yie? {Elle s'éianee vers la statue.) Image glacée, quoique ce sein soit inanimé, et que le sang ne circule pas dans ces veines, laisse-moi te serrer dans mes bras et te presser contre mon cœur. Sire , je suis prête : venez détacher ces faibles bras et m'arracher de ce marbre sans vie. Accordez aux services de mon père le prix que savent donner les princes, en me ravissant Tinnocence, et en me couvrant d*un opprobre étemel.
us AOI.
Elle a fait entrer le remords dans mon âme 1
Voyons iDaintenant quel parti M. Victor Hugo a tiré d'ime situation dont l'analogie avec celle d'Evadné est frappante , en ce sens que la vue des statues et des portraits est destinée à changer une détermination royale qui n'est pas toujours immuable.
DOIf HENBI GOMBZ.
Cette tête sacrée , C'est mon père : il fut grand , quoiqu'il vint le dernier. Les Maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron , son ami ; mais mon père Prit pour l'aller chercher six cents hommes de guen*e ; Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron , Qu'à sa suite il traîna , jurant, par son patron, De ne point reculer que le comte de pierre Ne tournât front lui-même, et n'allât en arriére. n combattit , puis vint au comte et le sauva.
DON CABLOS , hovs de lui.
Mon prisonnier !
U était difiScile de tirer un plus mauvais parti d'une heureuse pensée dramatique. Les sentiments d'Evadné sont vrais et naturels ; sa situation présente , le souvenir d'un père qui vécut et mourut avec gloire , en expliquent l'exaltation. S'ils éveillent le repentir dans l'âme du prince , ils excitent à un haut degré la sympathie des spectateurs : Shiel connaissait les avenues du cœur humain.
Qu'on me dise maintenant quelle impression doit produire sur don Carlos et sur le public la mémoire de ce Ruy de Silva , qui a fait tailler en pierre un comte Alvar Giron , et a juré qu'il ne reculerait pas à moins que ce comte de pierre ne tournât front. Cela n'a-t-il pas tout-àrfait l'air d'une mauvaise pa-. rodie? Ne faut-il pas renvoyer ce comte de pierre avec les électeurs^ de drap d'or et les cardinaux d'ércarlate, qui figurent d'une manière si bouffonne dans le monologue gravement burlesque de don Carlos auprès du tombeau de Charlemagne. Je le demande sérieusement aux amis de M. Victor Hugo , n'y a-t-il pas quelque cruauté de leur part à se pâmer d'admiration devant de pareilles inepties ? Cela peut-il les autoriser à insulter le buste de Racine, et à injurier Voltaire? N'éprouvent-ils pas quelques remords à encourager un jeune homme, heureusement doué,
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à suivre une carrière où le succès même est une honte. Pour moi, je plains sincèrement M. Victor Hugo ; je le plains de perdre son talent en vains efforts pour nous ramener à Tenfance de l'art dramatique ^ je voudrais parvenir à le réconcilier avec le bon sens et la grammaire, dont il a secoué le joug importun : c*est un service que je lui rendrais de bon cœur , même en le dispensant de la reconnaissance.
Hemani est composé d'après le système adopté
pour le drame de Crom-well. Les observations que cette dernière pièce a suggérées, sous le rapport de la composition et du langage, s'appliquent naturellement à la première : je renvoie donc le lecteur, que ne rebute point une critique raisonnée, à l'analyse de Cromwell.
Peut-être trouvera-t-on dans quelques passages de cette analyse le ton de la critique un peu vif. Il aurait pu être modifié; mais le temps est venu, dit M. Victor Hugo lui-même , de parler franchement. Nous répondons à cette invitation , en écartant toutefois avec soin ce langage d'insulte et de dénigrement plein de colère qu^on remarque avec peine dans les observations littéraires des professeurs de la nouvelle école. Ils vous disent nettement que la littérature classique est frappée de stérilité (i) ; que les
(i) Cette assertion est, absurde. Au moment où je trace ces
PRÉLIMINAIRES. l5
écrivains qui ne se rangent pas sous la bannière romantique sont des hommes dénués d'esprit, de talent , d'imagination , et qu'on doit les regarder comme des ombres qui ont la permission de quitter leurs tombeaux. M. Sainte - Beuve , fervent disciple de Ronsard, s'est fait remarquer parmi les détracteurs les plus acerbes des renommées contemporaines ; il ne craint pas apparemment les représailles.
La Conversion i^un romantique se termine par une scène de fantaisie dont les personnages ne pourraient se rencontrer dans le monde que par un hasard singulier. C'est comme un drame d'imagination; il n'y a point de réalités. J'en excepte M. Sainte-Beuve (i),
lignes, j'apprends que M. Pongerville, auteur d'une traduction de Lucrèce pour laquelle il a ùlUu une création originale de style , va publier des Épîtres philosophiques, qui ajouteront à sa renommée ; M. le comte de Ségur, écrivain plein de goût , penseur ingénieux , fait paraUre une Histoire de Louis XI , digne d'un talent si souvent éprouvé ; M. de Sénancourt, dont tout le mérite sera bientôt reconnu , va livrer aussi à l'impression une nouvelle édition de ses Libres Méditations, production originale et d'une haute philosophie. Voilà la stérilité de l'époque.
(i] M. Sainte-Beuve méritait une exception. On ne saurait pousser plus loin que ce jeune écrivain l'oubli du respect pour soi-même et pour le public. Voici comment il traitait dernièrement y dans u» journal estimable d'ailleurs, les homm«s de lettres qui ne partagent ni ses doctrines littéraires ni ses sympathies : a Une poignée d'hommes médiocres et usés , libéraux , à
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et M. le comte de la Roche-Noire. Ce dernier est un de ces jeunes hommes qite le temps, suivant l'énergique expression de Montaigne , entraine à reculons. Il est vrai qu'il se montre partout où la mode rassemble ses adorateurs. Je l'ai remarque au grand bal de l'Opéra, donné cet hiver en faveur des pauvres ; il dansait avec une des plus aimables patronesses de cette œuvre de charité) il ne manque jamais une première représentation , à quelque théâtre que ce soit , et ^ fait rage à celle â!Hemant; il est connu à la cour comme à la ville } on le voit caracoler aux promenades de Long-r Champs } il ne néghge pas même les séances de l'Institut. Delà est venue, sans doute, l'impossibilité de trouver un masque assez épais pour cacher sa physionomie.
Maintenant je prends congé du public. Je me suis imposé une tâche pénible , mais utile 5 je l'ai remplie comme un devoir.
D ce qu'on dit, mais obéissant à un triste esprit de rancune Ht' d téraire ou philosophique, seraient à la veille de laisser encore » une fois le génie sur le seuil, pour s'attacher à je ne sais quel » candidat bénin et banal qui fait des visites depuis quinze ans. »
Voilà de quelle manière M. Sainte-Beuve parle des membres de l'Académie française qui laissent son génie sur le seuil, 11 faut espérer qu'un tel genre de critique aura peu d'imitateurs.
Every absordity bas now a champion to défend it. (Goldsmith.)
Jeune homme, prends et lis !