SCÈNE X
René, Bluette, Jacques.
Bluette {ejilmnt avec Jacques).
Monsieur Jacques m'a battue... mais battue.
René {à pari).
Le vainqueur va devenir un conciuérant. {A lilitette) Je te vengerai . . . tantôt, mais sers-nous d'abord le thé (René et Jacques s'nsseveut i/aiis des fauleuils, taudis que Bluette sert le t/ie.) Tu sais, Bluette, j'ai décidé de renoncer à ce genre de
cravates. (// mnnlic sa ciavnle.) C'est si fou, rcs Lavallière, si iiéj;li<;é, et puis ra se défait tDUJuus. {^Àver inlenlioii.) |e ne porterai plus que des plastrons . . .
Toi, des plastrons ... ce que tu as appelé les descentes de lit du faux-col?... Laisse-moi rire !
Jacques.
Pétrone songerait-il à entrer dans la politique ?
René {à Bluette).
Autre chose : il y a longtemps qu'on me disait qu'il n'y a plus de bon papier à cigarettes; je ne l'ai jamais cru ; aujourd'hui je viens de m'en convaincre et dorénavant j'achèterai mes cigarettes toutes faites . . .
Bluette.
( )h ! c'est pas gentil : tu remercies ta cigariére : l'ouvrage était-il mauvais?
René.
l'uisciue je te dis que c'est le papier... AIIdiis, tu veux un compliment : tu sais rouler les cigarettes avec l'exquise habileté d'une Carmen.
Bluette.
Certificat de congé!
Jacques.
Mais non, l'est le papier . . .
René (coutinuant).
Enfin, et ceci est plus important, j'ai pris la résolution de voyager.
Kt tu m'enmènes . . . Oui? . . . Où allons-nous?
Non, il s'agit d'un grand voyage, un voyage long et lointain, un vo\age d'études, d'exploration peut-être... Voir du pays, s'instruire des coutumes, observer les mœurs...
Jacques.
Et cela t'est venu ainsi tout d'un coup-'
Rf.nk (if le7'ant).
Tout d'un coup! . . . Pourquoi pas? Les résolutions les j)lus promjjtes ne sont point les plus mauvaises.. . Et j'en ai assez de ma vie frivole, bête et inutile .... Foie-gras, glaces, pralines, Champagne, j'en ai assez; et j'aspire à manger un peu de vache enragée ! . . . Cotillons et piqueniques, potins des hommes et caquetages îles femmes, j'en ai assez!
Jacques.
Qu'est-ce qu'il a?
Bluette {s'approchani de Reuc).
Tu ne feras pas cela, René . . .
René.
Tout est réglé pour mon départ,., dans six semaines.
l'HJKTTK.
Non, tu ne feras pas cela . . . Me laisser seule!... Ah! je le sens, tu veux me punir de mes nervosités de tout à l'heure. Cher frère, si tu savais comme je les ai aussitôt regrettées et, veux-tu que je te dise, je crois déjà les avoir réparées . . . Tu dois, tu dois, entends-tu, me les pardonner . . . Dis-moi vite que tout ceci n'est qu'une gageure.
René.
C'est une décision.
Bluette,
Mais tu vas me faire douter de ton bon cœur.
René.
Tu aurais tort et je vais te le prouver.
Bluette.
En renonçant à ton projet?
René.
Au contraire, en y persévérant :je p;irs, c'est acquis; mais avant de partir, je veux assurer ta
sécurilé et la ynv de loi» existence ... (T??/»^//// Jainilièrcmeiit sur la joue de Bluettc.) Dis donc, sœurette, si imus le mariions?
Bluette.
Comme cela ... à l'improviste . . . sans crier gare . . . me marier! . . . Pourquoi te moquer ainsi de moi? Me mariei . . . .
René.
Cest de mode et de bon ton à notre époque : le mariage en automobile ! . . N'est-ce pas, Jacques ?
Jacques {s' approchant de René).
Moi je quitte . . .
Tu \ eux l'en aller?... N'en fais rien, je te prie . . . Tu es de la famille et tantôt tu pourras peut-être donner un bon conseil à Bkiette . . . (/l Bluette) Donc, ma petite Bluetle, nous te marions . . .
Bluette.
Abicgij ces cruelles plaisanteries.
René.
Tu veu.\ dire ces dou.\ préliminaires? Soit, et venons-en au point essentiel et praticjue : avec qui te marions-nous?... {A Jac(]ues) Aurat-il de la chance ce'ui qui gagnera à la loterie de l'amour, ce délicieux petit saxe?
Jacques (« fxirt).
Et je dois me taire!
René {à Bluetle).
Avec qui? As-tu une idée, une préférence? JJrun, blond, noir? Roi ou pâtre? Noble ou roturier ? . . .
Jacques [à René).
t Tais-toi!... Ce n'est plus du dilletantisme,
ce que tu fais là, c'est de la méchanceté!...
René (îi Bluelté).
Une idée!... Tu dois avoir là dans les tiroirs de ton bureau tes carnets de bal de l'hiver
dernier ... Va donc me L-s chercher . . . Ces éphémérides de tes flirts nous donneront certainement des indications.
Bluette [se jetant dans un fauteuil).
Je ne chercherai rien et je ne réponds plus !
Rk.^É [calmé).
A ton aise! j'irai les prendre moi-même. (// va vers le bureau.)
Jacques (à Bluette).
Oh, je vous en supplie, laissez^moi lui parler, lui dire notre amour!
Bluette.
Non, jamais! Vous ne voyez donc pas qu'il nous tend un piège!
René {revenant avec les carnets de bal). Voici ! . . {lisant) v; V^ Polka : Max Berlin.
Bluette.
Ma.\ Berlin! Je vous demande un peu...
Un polit freluquet qui babill;iit. babillait! .. Avec cela cju'il se parfume!...
René {lisant).
« r^ Valse : Jacques Dorval ...» Hors concours!
Jacques {à pari).
C'est une provocation !
KenÉ {llsani).
. « l"^ Mazurka : Georges Adam »...
Bluette.
Georges Adam? Ah! oui, ce gros nigaud qui ne disait rien : « Oui, Mademoiselle, non, Mademoiselle »... Et puis, il sentait le tabac.
René.
Passons!... {fJsaii/.) <■< 2"^ Valse : Jacques Dorval ... Déjà nommé! {Lisaiil.) «3'' polka: Henri Ricard ...
Jacques.
Il est marié.
René.
C'est un motif! . . . (Lisniii.) < 3*= Valse : Jacques Dorval »... Trois fois nommé! {A Jacques) Les valses, mon cher, c'est ta spécialité, ce me semble?... Tiens, te voilà encore à la 4^ valse et aussi à la valse du souper . . .
Jacques {embarrassé).
Je ne valse jamais.
René.
Que faisiez-vous alorii !
Jacques.
Nous causions.
René.
De quoi !
Jacques.
De tout ... de rien.
Bluette {l'ivttnent).
]\Iais dites-lui donc que cela ne le regarde pas!
RknÉ.
Merci!... [Lisan/.) - Albert Vireux, Stanislas Germain et » . . . {A Jacques) Encore toi . . . Décidément tu es encombrant! {A Bluelte) Enfin, ma giacieuse sœur, le moment est solennel et ^< l'ticure est décisive » comme dit votre livre. (// va prendre le volume oh se trouve le gardénia de Jacques.)
Jacques {à part).
Il sait titut!
René {continuant).
De ces prétendants divers lequel choisissezvous . . .
Bluette (èondissant).
Aucun, entendez-vous, aucun! Finissez-en de cette comédie ! Aucun ! Aucun ! Aucun ! Tous sots ou fats, libertins ou niais! Je n'en veux aucun! Je vais au couvent! Aucun! Aucun!...
René (s' approchant d'elle).
Pas même Jacques?
Jacques.
Bluette!
Pas
même Jacques ?
Bluette {éner^iique).
Pas
même Jacques ! . . .
René {éclatant).
Tu mens! tu meus à ton frère, tu mens à Jacques, tu mens à ton cœur . . . Me prenez-vous donc pour un imbécile : vos roucoulements dans le jardin, le corsage bleu, les furtifs serrements de main, là, dans l'embrasure de la porte, et les baisers à la dérobée, ici, derrière le fauteuil où je lisais mon journal!. .. Est-ce vrai, tout cela. Mademoiselle ?..
Bluette [baissant la tête).
C'est vrai.
René.
Et toi, Jacques ?
Jacques.
Il faut bien avouer . . . seulement. . .
René.
Cela suffit. . . Je ne vous demande pas si vous avez la contrition, mais pour votre pénitence je vous ordonne .... de continuer.
Jacques.
Ainsi tu consentirais ?
Bl.UETTE.
Tu dirais oui.-*
Dame, puisque vous en êtes aux baisers. ..
Jacques (allatit à René).
Si tu savais mon bonheur et ma gratitude.
Bluette.
René, me pardonneras-tu jamais ma dissimulation ?
René.
Te pardonner!... vous pardonner ! Mais ton silence . . . votre silence à tous deux n'était que la forme la plus exquise de la tendresse et de l'amitié.
Bluette.
Oh! que tu es bon!... Et maintenant tes idées de voyage. . .
René.
Plus inébranlables que jamais. . , Aussi il s'agit que vous soyez mariés dans six semaines. . . Songez-y donc : six semaines pour moi de grave chaperonnage! ... Je mettrai des plastrons : c'est plus sérieux ... Et dans six semaines nous partons ensemble . . . dans des directions opposées. . . Ah ! je suis impatient de secouer tout le factice et tout l'artificiel de ma vie de boudoir et de fumoir! De l'air! Du grand air! De l'air frais et vierge. . .
Jacques.
Et tu reviendras ? . . .
Bluette.
Oh! bien vite?
René.
Dans un an et demi, deux ans. (A l'oreille de Jac<]iiei) Et ma valise au retour sera bourrée de dragées de baptême fleurant bon l'Orient.
Bluette.
Maintenant, René, si tu voulais couronner ta gentillesse en nous disant. . . .
René.
Ah! je te vois venir, fille d'Eve : tu veux savoir qui m'a révélé votre amour. . .
Bluette et Jacques.
Oh! oui.
René {prenant le volume et l'ouvrant à la page oh se trouve le gardénia).
Cette fleur!
Bluette.
Imprudente que j'étais!
— Ov-)
Jacques.
Heureuse imprudence!
René.
Oui, cette Heur m'a conté qu'une autre fleur, sa sœur, belle et élégante <omine elle, mourait de se recroqueviller dans la solitude et aspirait à s'épanouir au soleil de l'amour... Le langage des Heurs! f'ai écouté et j'ai compris! (// Bluettè) Donne-moi ta main, Lygie [A Jacques) La tienne, Vinicius. (// met leurs mains l'une dans V autre) Et avouez que vous n'avez pas trop à V(jus plaindre de Pétrone !