‹ La conversion [microform]Chapitre 3 sur 48 · Actes, XXII, 3-21 ; xxvi · texte numérisé non relu

Actes, XXII, 3-21 ; xxvi

chemin de Damas : premier germe, minuscule comme un grain de sénevé, puisque le récit de l'Apôtre tient en une page.

Pendant les quatre premiers siècles, saint Paul n'a pas eu d'imitateurs qui aient marqué. Des milliers et des milliers de païens se sont convertis, sans qu'ils aient songé à écrire l'histoire de leur rencontre personnelle avec la vérité chrétienne. Nous connaissons par les Pères les principaux arguments qui déterminaient ces conversions : prophéties, miracles, délivrance des possédés, spectacle des vertus chrétiennes, témoignage des martyrs. Nous n'avons pas de relations détaillées de cas individuels :

l'autobiographie sacrée ou profane n'était pas dans les mœurs littéraires de l'époque.

Chez les plus grands des chrétiens, et dont il nous reste une œuvre imposante, un Tertullien, un Clément d'Alexandrie, un saint Cyprien, ce n'est qu'en colligeant des indices épars au cours de leurs ouvrages, qu'on entrevoit leur âme, et quelques-unes des raisons, sinon des étapes, qui les ont acheminés à la foi. Même le DfaZop'ïze auec T'r2//>/io;i, où la part du moi est plus considérable, est loin de projeter sur la conversion de

saint Justin la lumière que répandront plus tard sur l'âme de leurs auteurs les Confessions de saint Augustin ou VApologia de New^man.

C'est aux environs de l'an 400 que l'on voit paraître le modèle à jamais inégalable^ les Confessions de saint Augustin. Il était réservé à celui qu'on a appelé le premier homme moderne, de nous donner le classique d'un genre, qui devait fleurir spécialement chez les modernes. Il faudra, en effet, attendre plusieurs siècles pour que se produisent beaucoup de ces histoires d'âmes. Non que les conversions aient manqué dans l'intervalle : ce sont tous les peuples barbares qui sont entrés dans l'Eglise ; mais on comprend assez qu'au sortir des forêts profondes de la Germanie, ils Refassent pas mûrs pour l'introspection du moi. Au moyen âge, chez les plus cultivés, l'intelligence était assez affinée pour une telle entreprise : les délicates analyses d'un saint Bernard le montrent assez.

C'est plutôt la matière qui a manqué.

Simples et savants vivaient et mouraient entre les bras de l'Eglise, sans passer par ces crises de croyance que devaient con-

d2 LA CONVERSION

naître nos époques plus tourmentées. Des Juifs, il est vrai, se convertissaient, dont plusieurs étaient d'un savoir distingué :

Samuel du Maroc^ au onzième siècle ; au douzième, Pierre-Alphonse de Huesca, médecin d'Alphonse 1°^ d'Aragon ; au quatorzième, le controversiste Jérôme de Sainte-Foi, l'exégète et apologiste Paul de Sainte-Marie, baptisé en 1390 avec ses trois fils, et dans la suite évêque de Burgos et chancelier de Castille ; autour de 1500, le médecin Alphonse d' Alcala et le professeur Alphonse de Zamora, tous deux collaborateurs à la Bible polyglotte du cardinal Ximénès^ Ces savants nous ont laissé des ouvrages d'apologétique ou de philologie sacrée, aucun, son autobiographie. C'est à un converti de culture plus modeste, le fils d'un marchand juif de Cologne, Judas, baptisé au douzième siècle sous le nom de Hermann, que nous devons le plus inté-

1. On range quelquefois au nombre de ces convertis du judaïsme le célèbre Dominicain Raymond Martini, l'auteur du Pngio fidei. C'est là une erreur, comme on peut le voir en consultant les historiens de l'Ordre de saint Dominique : Quétif et Echard, Scriplores Ordinis Praedicatoram, t. î, p. 396 sqq., Paris, 1719; Touron, Histoire des hommes illustres de VOrdre de saint Deminique, t. I, p, 489 sqq., Paris, 1723.

ressant récit de conversion, transmis par le ncioyen âge^ Aussi bien, ce serait se priver de renseignements précieux que de ne pas étendre l'observation aux conversions non plus seulement de rincrédulité à la foi.

mais d'une vie coupable ou frivole à la piété. On ne saurait passer indifférent devant des figures comme celles de la bienheureuse Angèle de Foligno ou de saint François d'Assise.

Avec la Réforme protestante commencent des temps plus agités. L'ère s'ouvre des grandes crises religieuses nationales, qui ont pour conséquence des crises indiv^iduelles, nombreuses et tragiques. Beaucoup d'enfants du Père céleste ne naissent plus dans la maison de famille, et il leur faut en retrouver le chemin, souvent à travers mille difficultés. Jusqu'à la grande vague de l'incrédulité encyclopédiste, les peuples européens restant encore chrétiens, c'est du protestantisme au catholicisrpe que se feront la plupart des conversions.

Et par ailleurs, le mouvement littéraire et

1. Dans Migne, P. L., t. clxx, col. 803-836. — Traductioa avec notes, par A. de Gourlet, collection Science et Religion] n© 635, Paris, Bloud, 1912.

philosophique a ramené l'attention sur Fétude de l'âme. Une psychologie subtile et déliée s'ingénie- à démêler les motifs les plus secrets des actions humaines. La théologie et la spiritualité intéressent les honnêtes gens qui sont légion. A supposer qu'il y ait mainte conversion notable^ le terrain ne semble-t-il pas préparé pour la floraison d'une littérature de « Confessions »? — Il y eut de fait floraison, mais de fleurs plutôt modestes. Le dix-septième siècle^ si remarquable par l'ensemble de sa littérature religieuse, ne saurait, sur ce terrain précis des récits autobiographiques, soutenir la comparaison avec notre époque. De ces relations que Tétude des sources révèle plus nombreuses qu'on ne le dit quelquefois, aucune qui se soit imposée, comme une œuvre classique, par le talent de son auteur \ et plusieurs qui émanent de ministres protestants convertis^ sont déparées par un souci trop accusé de polémique et de controverse^.

1. On ne range pas dans cette catégorie le célèbre Mémorial de Pascal. Ce n'est pas, à proprement parler, le récit d'une conversion.

2. Un certain nombre de ces conversions, en France et à l'étranger, sont racontées avec plus ou moins de détails, dans le Dictionnaire des conversions de l'abbé

LA. CONVEHSIOÎC 15

Le paint de vue intellectualiste domine nettement. Les protestants convertis, surtout les ex-prédicants calvinistes ou luthériens, se plaisent à aligner en files, qui parfois dépassent la vingtaine et même la quarantaine\ les motifs qui les « ont émus à se ranger en l'Eglise catholique, apostolique et romaine » . Certains de ces écrits sont de petits traités de la véritable Eglise, avec discussion de textes tirés de la sainte Ecriture et des Pères, et réfutation en règle des doctrines de Calvin ou de Luther^. Beau-

Migne {Encyclopédie théologique, 2' série, t. xxxiii, Paris, 1866) ; plus complet est le recueil de Ms"- Raess, évêque de Strasbourg, Die Convertiten seit der Reformation, 11 vol, in-8, Fribourg-ea-Brisgau, 1866-1880, mais il a l'inconvénient de donner en traduction allemande les textes français originaux. On trouvera aussi de nombreuses citations avec des indications précieuses de sources, en partie manuscrites, dans les articles du R. P. Joseph Dutilleul, Convertis et Apostats (1598-1660), dans les Études, t. cxxiv (1910), p. 317-345, 507-530.

1. Ainsi dans la Déclaration du sieur Bourguignon cydevant ministre de la religion prétendue réformée sur le sujet de sa conversion à la Foi catholique, apostolique et romaine. Et sa récep tion en la sainte Église, par M^" le Révérendissime évêque de Paris, le jour et solennité de saint Augustin. Avec quarante-cinq brièves propositions découvrantes partie des abus, faussetés, contradictions de la, doctrine huguenote par ses propres maximes. Paris, MDGXVII.

2, Tel l'ouvrage de Jean Kircher, Aetiologia, in qua migrationis suae ex Lutherana Synagoga in Ecclesîam Calho-

iQ LA CONVERSION

coup plus brèv^e que de nos jours est la description du drame intérieur, des mouvements complexes, attraits et luttes, qui ont signalé, chez les convertis, le passage de l'erreur paisible, puis du doute, à la certitude de la foi- Ce qui prime dans le jugement des auteurs, — et nous pouvons penser qu'en cela ils étaient d'accord avec leurs lecteurs, — c'est l'exposé des raisons de croire. Aux récits personnels, il faudrait ajouter ceux qui ont été écrits par des tiers. Outre ceux du genre solennel, comme les oraisons funèbres de la princesse Palatine par Bossuet, du maréchal de Turenne par Fléchier et Mascaron, on en recueillerait de très édifiants, en parcourant les vies de saints, les relations des monastères et les chroniques des différents ordres. Il est vrai que ces dernières abondent bien plus en histoires de vocations que de conversions proprement dites, si on entend ce mot strictement au sens d'accès à la vraie religion.

Elles ne sont pas pour autant à mépriser,

liczm vera^ et solidas rationes succincte exponit et perspicue : doctisque omnibus etjudicandi dexleritaie polie ntibus , pie, accurdte et modeste considerandas proponit autor Viennae Auslriae, anno MDCXL.

car l'appel à la vie religieuse, le passage dans un croyant de l'état de péché à la ferveur, comme en M"^ de la Vallière, ou simplement le changement du bien au mieux, comme en Jacqueline Fabre, peuvent servir à éclairer la psychologie de Fappel à la foi chrétienne*. Où le dix-septième siècle reprend tous ses avantages, c'est dans l'analyse des traits essentiels qui composent le phénomène de la conversion. Pascal, dans ses Pensées, Bossuet, dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine, et mieux encore Fénelon, dans sa Lettre sixième sur la Religion, ont écrit sur la collaboration de la nature et de la grâce des pages admirables, qu'aucun psychologue ne saurait dédaigner.

Le dix-huitième siècle suit les errements de l'âge précédent sans changements notables. Les récits de conversion continuent à être des déclarations de motifs plus que des descriptions de drames intimes ^

1. Oa trouvera un très grand nombre de laits, souvent empruntés à des sources inédites, rassemblés dans les articles du R. P. Joseph Dutilleul, Vocations religieuses au dix-septième siècle, dans les Études, t, cxxx. (1912), p. 190 sqq., 373 sqq.

2. Une exception, qui se rapproche de la manière contemporaine, est le récit du ministre presbytérien con-

Avec le dix-neuvième siècle, le genre vët.

prendre une nouvelle extension, mais en semodifiant d'une façon sensible. Sans que le coté intellectuel soit supprimé, une large place est accordée à l'analyse psychologique, à la peinture des états d^âme. Les convertis ne se contentent plus d'exposer leurs raisons de croire. Ils se plaisent à retracer, étape par étape, l'itinéraire qu'ils ont sui^i jusqu'au seuil de l'Eglise catholique. Ce changement n'est qu'i^. aspect d'une transformation plus générale dans le monde des lettres. La littérature « égotiste )) s'est conquis droit de cité avec des écrivains tels que Jean- Jacques Rousseau, Chateaubriand, Stendhal, que suivront les romantiques. Dans le domaine religieux, aussi bien que sur le terrain profane, les confidences personnelles, à moins d'être- totalement insignifiantes, sont assurées de ne paslaisser le public indifférent. En particulier, les récits de conversion ne manqueront pas d'exciter un vif intérêt, si leurs héros s'imposent à l'attention par leur haute position sociale, leurs talents, le

verti Nathanaël Thayer, Relations intéressantes, Paris, 1795, ou dans Migne, op. cit., col. 1275-1294.

rayoïinfiiïient de leur influence ouïes circonstances extraordinaires de leur vocation à la foi catholique.

Le dix-neuvième siècle,dans ses deux pre^ miers tiers j. a eu la bonne fortune de co mpter un grand nombre de ces convertis de.

marque : en Allemagne, le peintre Frédéric.

Overbeck; le critique et poète Frédéric Schlegel, le comte et la comtesse de Stolberg, Zacharias Werner, Clément Brentano, Goerres, l'historien Hurter ; en Russie^ M*"® Sw^etchine, le comte Schouvalof, la comtesse Rostopchin et ses sœurs les princesses Alexis Galitzin et. Hilarion Wassiltchikof, les princes Jean G^garin, Pierre, Michel et Théodore Galitzin, la comtesse Nicolas Tolstoï ; en Italie, l'auteur de Mes^ Prisons, Silvio Pellico ; en Espagne, Donoso Cortès ; en Suisse, Charles-Louis de Halier ; en France, Bautain, Lacordaire, Gratry,, Théodore et Alphonse-Marie Ratisbonne, Libermann, Louis Yeuillot, Pierre Olivaint, Charles Hernsheim, la comtesse de la Ferronays, le général de la Moricière, les maréchaux de Saint-Arnaud, et Randon , Alexis de Tocqueville et Frédéric Le Play ; en Angleterre, ^je leader du mouvement

d'Oxford, John Henry Newman, et ses disciples ou amis, William Ward, Faber, Dalgairns^ Hope Scott, Oakeley, Manning, Henry et Robert Wilberforce. Galerie magnifique, dont la plupart des figurants ont dessiné eux-mêmes leur portrait ou ont trouvé des peintres dignes d'eux\ Lalitté-

1. Rappelons seulement pour mémoire les ouvrages de M''' Baunard, la Foi et ses victoires dans le siècle présent ; de Paul Thureau-Dangin, la Renaissance catholique en Angleterre ; de Georges Goyau, V Allemagne religieuse, le catholicisme ; Rome et' Lorette, de Louis Veuillot ; Souvenirs de ma jeunesse, de Gratrj ; et les touchants récits de M"" Craven, Lady Georgiana Fullerton ; la Sœur Nathalie Narischkin ; Récit d'une sœur. — Les tables et index du livre du R. P. Mainage, la Psychologie de la conversion, Paris, 1915, renferment une abondante bibliographie. Des renseignements biographiques ont été copieusement réunis par le docteur David Rosenthal, Convertitenbilder ans dem neunzehnsten lahrhundert, 3 vol., Schaffouse, 1899-1902. La liste des principaux convertis anglais, au dix-neuvième siècle, a été dressée par "W. Gordon Goreman, Converts to Rome, Londres, 19l0. Un grand nombre de récits personnels de conversion (exactement 65), la plupart très brefs, quelques-uns plus développés, ont été recueillis dans l'ouvrage intitulé : Roads to Rome, being personal records of some of the more récent converts to the Catholic Faith, with an introduction by His Eminence Cardinal Vaughan, compiled and edited by the Anthor of «. 1 en years in Anglican Orders », Londres, 1901. La brochure du P. Gagarin, Conversion d'une dame russe à la foi catholique, Paris, 1863, indique les conversions les plus remarquables opérées en Russie, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle. Plus près de nous

rature anglaise, — on pourrait dire, la littérature universelle, — s'est même enrichie d'un pur chef-d'œuvre, le plus admirable récit de conversion qui aitparu depuis saint Augustin, VApologia de Ne^vman.

La fin du dix-neuvième siècle et le commencement du vingtième ont continué cette tradition. Les histoires de conversions ont joui d'une vogue qui est allée ens'amplifîant : leur nombre a cru, et aussi leur volume. On ne se contente plus d'une simple brochure, on a recours au livre. La littérature de fiction a même trouvé que le sujet ne manquait ni d'intérêt, ni d'agrément. La conversion est devenue thème de nouvelle, de roman, de pièce de théâtre.

Pour ne parler que des récits authentiques ou des romans à larges tranches d'autobiographie, comme ceux de Huysmans, beaucoup d'œuvres ont paru qui ont eu plus qu'un succès éphémère : De Genève à Rome et Vingt-cinq ans de vie catholique par Théodore de la Rive, Histoire d^une conversion (correspondance de M. l'abbé Frémont avec une protestante), les Étapes d^une conversion par

biographie très attachante du théologien russe Vladimir SolovieT par le P. Michel d'Herbigny, Paris, 1911,

Paul Féval, ta Bonne Souffrance âe François Coppée, Vers la maison de lumière de Miss Anstice Baker, Vâme Anglicane d-e Horace Chapman^ Une Anglaise convertie (M."^^ d^ A.Tras) par le P. H. d'Arras, Une conversion de protestants par le P. Abt, le 'Néant et la Vie et le Livre de la route de Johannès Joergensen, Du diable à Dieu d'Adolphe Rettë, Retour à la sainte Église d'Al^bert vonTluviîl-e^ Chrétienne de M"^^ Juliette Adam, les Confessions d'un converti de Ws^ Robert-Hugh Benson, le Voyage du Centurion d'Ërnest Psichari^ Et voici que la fin de 1917 ^t l'aimëe 1918 ont vu grossir cette liste de cinq nou- "veaux volumes.

Le premier s'intitule Journal d'un converti". Li'auleur, Pierre van der Meer de

1. A cette liste, qui n'a nullement la pTét^ntion d'être complète (pour de plus amples enseignements je renvoie à l'ouvrage du R. P. Mainage), on pourrait ajouter l'introdaction taise au Journal et pensées de chaque jowr d'Élisabetfa Leseur, plusieurs biographies intéressantes parues pendant la guerre : Ames nouvelles et De Vart à la foi : Jean Thorel,-pnT le P. Albert Bessi ères ; le Sacrifice de Henri M'assis-^ Joseph LoUb par Pierre Pa car j,; £t dans les Impressions de guerre de prêtres-soldats, recueillies par le R. P. Léonce de G-randmaison, t. ii, les récits du P. Louis Lenoir, Deux Marsouins de 1915 et la Confession dîi Juif.

Page 1