‹ La coopération en Grande Bretagne [microform]Chapitre 19 sur 26 · ANGLAIS · texte numérisé non relu

ANGLAIS

Couvrage dent on vdent de lire la traduction est déjà vieux de i3 ans, et même de i5 ans, car si l’original anglais a paru en librairie en 1891, il a été composé en 1890 et les derniers documents utilisés remontent à 1889. A notre époque, les grands mouvements ouvriers ont une vie si active et si intense, les institutions prolétariennes se développent si rapidement, les efforts d'émancipation modifient si fréquemment leurs formes et s’adaptent si vite aux conditions changeantes du milieu économique, le monde ouvrier fait tous les jouis des progrès si manifestes dans l’éveil de sa conscience de classe, qu’il est indispensable de rajeunir par une mise au point les grandes études classiques publiées depuis quelques années sur les manifestations les plus

importantes de l’action ouvrière.

Quels renseignements précis sur la situation actuelle du trade-unionisme anglais apporterait un ouvrage écrit antérieurement à 1889, qui ne parlerait pas de l’évolution subie par ce mouvement a la suite de l’entrée en lutte des « unskilled workmen », des grandes grèves de dockers, de l’organisation des hommes de peine? Un pareil ouvrage ignorerait aussi nécessaire-

^ini!

ment l’influence des décisions judiciaires retentissantes^ qui, au cours de ces dernières années, ont essayé de reprendre indirectement à la classe ouvrière la liberté d’association, conquise en 1875, après de longues années de lutte. Il ne ferait connaître ni la Fédération nationale qui, constituée en 189g, exerce aujourd’hui une action si forte sur le monde trade-unioniste, ni le Comité pour la représentation parlementaire qui, trois ans après sa création, compte un million d’adhérents syndiqués, brouille la partie jouée depuis un siècle sur l’échiquier politique, par les deux partis historiques qui se partageaient le monopole de l’influence politique sur les masses, et fait entrer en scène un nouvel élément, la classe ouvrière organisée en parti politique autonome.

N’en sei ait-il pas de même pour un livre qui, voulant étudier l’organisation syndicaliste française, s’arrêterait à 1889? 11 nous laisserait croire que les syndicats les plus vivants sont encore adhérents à Tune des trois organisations socialistes politiques de cette époque : Parti ouvrier français. Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, Fédération des travailleurs socialistes d& France. Il ne parlerait ni de la giande réaction qui s’est manifestée au congrès de Nantes en 1894, contre cette partie liée avec des organisations politiques, ni de la Fédération des Bourses du tiavail qui ne remonte qu’à 1892, ni de la Confédération générale du travail, constituée seulement en i8g5, ni de la fusion qui s’est opérée entre ces deux organisations, en 1902, au Congrès de Montpellier. Il ne donnerait aucun renseignement sur la nouvelle Confédération générale du travail issue de cette fusion, sur l’organisotion de ses deux

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grandes branches, la section des fédérations et la section des Bourses du tiavail, sur son action, sui ses luttes intestines entre réformistes et révolutionnaires, sur les deux courants qui cherchent à l’entraîner, le courant en faveur de V action directe et le courant en faveur de V action parlementaire.

Que serait-ce surtout si nous supposions un volume écrit en i88g sur l’organisation socialiste dans les pays européens, en France par exemple? Depuis cette épo- I que, non seulement trois des quatre organisations exis-

t tantes à cette date ont disparu, mais la quatrième, le

Paiti viuvrier socialiste révolutionnaire, a perdu la plupart des caractères qui lui donnaient une marque si intéressante en face des trois autres. Deux Fédérations des socialistes indépenaants ont eu le temps de naître, de s’ae-iter et de mourir. De nouveaux tassements se sont produits, dont sont sortis le Parti socialiste de France et \e Parti socialiste français, prêts à s’unifier aujourd’hui. La documentation sur les tendances actuelles du socialisme français serait bien insuffisante, émanant d’un auteur qui n’aurait lu ni le Chambai d de 1894 ni la Petite République de igoS, et qui, par suite, aurait été piivé des sources d’information les plus intéressantes sur l’évolution de certains socialistes considéiés comme les représentants les plus officiels et les plus influents du parti.

De même il y a lieu de compléter l’ouvrage de Béatrice Pot ter, et — pour employer une expression empruntée à la terminologie des sciences physiques — d’examiner la coopération anglaise au point de vue dynam.ique avec l’auteur.

Mme Webb-Poiter a montié dans scs deux derniers chapitres, que, si la coopération ne pouvait pas réa-

liser à elle seule le programme ambitieux etmtopique des premiers coopérateurs, inspirés par la propagande de Robert Ovven, elle avait cependant un rôle de premier ordre à jouer dans l’action pour l’émancipation ouvrière.

A \ rai diie, la coopération anglaise a subi une évolution assez semblable à celle du trade-unionisme. Issue d un idéal révolutionnaire, confiante dans ses forces au point d’être persuadée que son propre développement suffirait pour remplacer la société capitaliste par une société communiste, elle était convaincue que le succès de ses premières associations provoquerait la création de nouvelles coopératives sur tous les points du teriitoire, et qu’ainsi par l’extension de la tâche d’huile coopérative, toutes les boutiques de commerce de détail appartenant à des particuliers disparaîtraient lapidement Les associations de consommation, fortes de leurs fonds de réserve et de leurs propres débouchés auraient ciéé des organismes de production appartenant à la collectivité : les industriels capitalistes, privés de débouchés, puisque la clientèle aurait été accaparée par les sociétés de consommation, auraient été ruinés à leui tour. Enfin, comme couronnement de l’œuvre, la coopération aurait peu à peu racheté tout le sol du Royaume-Uni pour y construire les logements et 3^ récolter les produits agricoles nécessaires aux besoins des coopéiateurs, c’est-à-dire de l’ensemble des citoyens, tous groupés dans la cellule-mère de l’organisme coopélatif, dans la coopérative de consommation.

Ces vues enthousiastes rappellent l’idéalisme de tous les précurseurs du socialisme, constructeurs de s}"stèmes cl prioii. N est-ce pas le rôle de Fourier qui, cou-

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fiant dans l’excellence de son phalanstère, était persuadé que, le jour où il aurait pu constituer et faire fonctionner sa premièi e colonie, tous les travailleuis, vaincus par l’évidence, voudraient créer de nouveaux phalanstères et tous les capitalistes, séduits par la vie heureuse qu’ils auraient constatée, offriraient leurs capitaux,

leurs usines et leuis domaines?

La réalité est plus foi te que la théorie. Les premières coopératives anglaises se développèrent lentement. Elles eurent assez de leurs propres difficultés à surmonter, et elles ne purent pas provoquer l’éclosion rapide de 'nouvelles sociétés qu’elles avaient espérée. Les obstacles que Béatrice Potter a si bien' analysés dans sa conclusion s’opposèrent à la diffusion lapide de la coopéiation. Le découragement survint et pendant de longues années les coopérateurs abandonnant toute espoir de rénovation sociale, bornèrent prosaïquement leurs efforts à la lutte contre les obstacles immédiats et au développement de leurs sociétés respecti\ es. Améliorer légèiement les conditions de vie des adhérents, diminuer dans une petite mesure les prix d achats, procurer aux sociétaires une ristourne annuelle de 8 à 10 pour cent sur leurs achats, c’est-à-dire d’une cinquantaine de francs au maximum, devint la seule piéoccupation des administrateurs de coopératives. L émancipation intégrale des travailleurs, la suppression de la propriété individuelle, l’établissement d une organisation sociale communiste, il n’en était plus question, ou il n’en était question que dans les grandes manifestations solennelles.

Cependant, la coopération se développait progressivement. Les sociétés étaient de plus en plus fortes et

de plus en plus nombreuses.Elles s’étaient fédérées pour la satisfaction de besoins communs : achat par grandes quantités, et production de certaines marchandises; elles avaient doté leurs fédérations d’une organisation remarquable, qui en avait fait des modèles d’administration populaire et démocratique; elles avaient établi

entre elles des liens qui couraient sur tout le pays pour constituer cette forte organisation de défense et de propagande qu’est l’Union coopérative.

En même temps, les éléments les plus actifs, les plus intelligents et les plus développés de la classe ouvrière prenaient la direction du mouvement coopérateur, comme ils avaient déjà pris celle du tiade-unionisme; la conscience de classe s étant éveillée en eux, ils en imprégnaient la coopération. Celle-ci revenait ainsi à son ancien idéal socialiste, mais elle s’était débarrassée de ses fantaisies utopiques du premier âge, de même que le trade-unionisme en reprenant un programme socialiste, avait renoncé au romantisme révolutionnaire de la période i832 à 1844.

Aujourd’hui la coopération anglaise ne vise plus à être une société nouvelle dans la société capitaliste : elle ne se désintéresse plus orgueilleusement du monde dans lequel elle se développe ; elle ne se donne plus pour la formule magique qui, par sa seule force, instaureia un nouvel état social. Elle se considère simplement comme l’un des moyens d’action que doit employer le prolétaiiat pour conquérir son émancipation ; elle vise uniquement à être un modèle d’administiation économique dont la classe ouvrière devra s’inspirer au jour de son triomphe, et à hâter l’avènement de ce triomphe par la défense des intérêts

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ouvriers, par l’éducation des travailleurs, par la lutte contre les forces de réaction. Elle prend une part active aux grands débats sur les questions d’intérêt ouvrier général, elle cherche à peser de toute sa puissance en faveur des solutions les plus favorables à la classe ouvrière, elle se débarrasse de l’influence des démocrates et des philanthropes bourgeois, pour devenir exclusivement une organisation ouvrière inspirée par la masse prolétarienne de ses adhérents, administrée par les mandataires responsables et contrôlés du monde des travailleurs.

Action parallèle avec les trade-unions pour la défense du budget ouvrier dans la société capitaliste, la tradeunion défendant les salaires, la coopérative en assurant le meilleur emploi possible — ; éducation économique de la classe ouvrière, élaboration d'organismes d’échange et de production nouveaux démontrant par le fait la possibilité d’établir les organes économiques nécessaires à la production et à la répartition des richesses sur d’autres bases que la propriété individuelle et la poursuite du profit ; installation d’usines et de manufactures types prouvant qu’on peut donner aux travailleurs les garanties d’hygiène et de sécuiité qui font défaut dans les usines capitalistes ; telle est la tâche que Béatrice Potter assignait, en i8gi, au mouvement coopérateur.

Dans quelle mesure la coopération remplit-elle ces fonctions ? C’est ce que l’auteur n’a pas pu indiquer, car les associations de consommation n’étaient pas encore ariivées, à cette époque, à la pleine conscience de cette mission socale. Aujourd’hui, desprogiès considérables ont été réalisés dans cette voie ; la publica-

tion de l’ouvrage de Webb-Potter n’a pas été sans exercer une grande influence, et l’évolution même de la classe ouvrière, l’endosmose socialiste qui la pénètre de plus en plus dans tous les pa}’s industriels, exerce énergiquement sa pression sur toutes les organisations dont les adhérents se recrutent spécialement dans le prolétariat.

Lorsqu’il s’agit de décrire les forces d’un mouvement à un moment donné, d’en indiquer les tendances, d’en exposer l’action quotidienne, l’étude la plus consciencieuse et la plus détaillée ne vaut pas la reproduction d'un document officiel émanant de ce mouvement, surtout lorsqu’on possède un document aussi complet que les rapports annuels du comité central de l’Union coopérative. ,

La caractéristique la plus intéressante et la plus instructive du mouvement coopérateur anglais, c’est l’organisation puissante et démocratique qu’il a su se donner. M"’*' Webb-Potter l’a minutieusement décrite dans son chapitre : « Un Etat dans l’Etat )). Elle en a décrit les diftérents organes et les fonctions auxquelles ils répondent ; elle a montré comment on avait réalisé une administration des choses irrépi ochable, tout en laissant à chacun des éléments constitutifs des districts, des sections, de l’Union coopérative, des fédérations écoTiomiques (wholesales), une autonomie complète.

Chaque année, le Comité cential, à l’occasion du Congrès national, publie un rapport volumineux dans lequel il trace un tableau d’ensemble des forces de la coopération, relate les incidents importants de la vie coopérative au cours de l’année et rend compte de son action propre et de celle des différents comités annexes,

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« joint committes », permanents ou temporaires, nommés en vue d'une action déterminée. C’est à ces rapports qu’il faut se reporter, si l’on veut avoir une idée précise du développement et du caractère de la coopération à une époque déterminée. Le journal officiel du mouve ment, The Cooperative News, en donne régulièrement les extraits les plus importants dans son numéro qui paraît la semaine du Congrès.

Les extraits publiés dans le numéro du 6 juin iço3 du Cooperative News constituent, par conséquent, au moment où nous écrivons ces lignes, le document le plus important et le plus au courant sur le mouvement coopéiateur anglais à l’heure actuelle ; ils sont certainement le meilleur appendice qu’on puisse ajouter à la traduction de l’ouvrage de Webb-Potter, pour montrer les progrès réalisés depuis i88g par la coopération anglaise, à la fois au point de vue matériel et au point de vue moral et social.

Cependant, la publication de ces extraits piésentait un inconvénient. La forme dans laquelle sont rédigés les rappoits officiels risque de les rendre peu attrayants à la lectine pour ceux qui ne participent pas journellement au mouvement. Us contiennent de nombreuses répétitions, qu’il est impossible d’éliminer sous peine de supprimer également des renseignements essentiels, car ces répétitions sont souvent des répétitions de forme plutôt que de fond. Les attributions des différents comités, tout en étant aussi bien délimitées que possible, s’enchevêtrent parfois les unes avec les autres à leurs limites. D’autre part, toutes les questions sont traitées sur un ton uniforme et monotone qu’on peut résumei ainsi : « Le dernier congrès a pris telle décision

et nous a donné tel mandat. Au cours de l’année, nous avons, pour exécuter la décision et pour remplir le mandat, fait telle démarche qui a produit tel résultat. Nous vous proposons de prendre telle nouvelle résolution ».

Alais cette monotonie donne une valeur documentaire plus grande au rapport. Par lui, nous suivons au jour le jour la marche de la coopération, l’œuvre de ses organismes, l’évolution de ses tendances.

Tout d abord, le recensement des forces coopératives d’oii il ressort que les progrès matériels obtenus depuis treize ans sont immenses. Si, de 1889 à 1902, le nombre des sociétés de consommation ne s’est augmenté que de 81, passant de 1,389 à 1,426, le nombre des adhérents a presque doublé (de 961,000 à 1,893,176) et le chiffre des ventes a plus que doublé (de 65 1 ,275, 000 fr. à 1,382,981,550 Ir.). La faible augmentation du nombre des sociétés prouve combien AI™*-' Webb-Potter avait raison, lorsqu’elle prédisait (jue la coopération ne pourrait jamais s’étendre sur toute la surface du pays. Seules les localités d’une certaine importance où il y a une population ouvrière agglomérée sont aisément ouveites à la propagande coopérative. Mais l’augmentation importante du nombre des membres et du chiffre d’affaires montre que la coopération suit les progrès en organisation et en conscience de la classe ouvrière, et exerce sur le prolétariat une force d’attraction de plus en plus grande. Le chiffre d’affaires par coopérateur s’est élevé de 677 fr. à 780 fr., indiquant que la coopération tend à satisfaire un nombre de besoins de plus en plus grand.

Les tableaux relatifs à la production sont aussi intéressants.

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La question du conflit de programmes et de tactique entre la coopération individualiste et la coopération démocratique — pour employer les termes par lesquels M'"^^ Webb-Potter désigne la coopération de consommation et la coopération de production — est lésolue. Les coopératives de production fabriquent chaque année pour 75 millions de francs, alors que les deux wholesales, à elles seules, fabriquent pmir ii3 millions de francs, chiffre qu’il faut doubler si l’on y ajoute la production faite directement par d’impoi tantes sociétés de consommation pour leurs propres besoins. Et si l’on tient compte de ce fait qu’un bon nombre de sociétés désignées comme sociétés de production sont la propriété de sociétés de consommation, qui leur ont fourni la plus grosse partie du capital et qui constituent leur unique débouché, on constate que les 5 sixièmes de la production coopérative proviennent d’usines ou de manufactures possédées et dirigées par la coopération de consommation. La supériorité pour la production, <le la coopération de consommation sur la coopéiation lie production, s’accroît de jour en jour. Les associations de consommation tendent à faire passer sous leur direction les associations de production dont elles forment le débouché le plus important. Il y a quelque temps, une manifestation éclatante de cette tendance se produisit, par l’incident de la société de production autonome des bonnetiers de Leicester. La Wholesale anglaise où cette société écoulait la plus grande partie de sa fabrication, l’obligea à lui vendre son installation et son outillage, en la menaçant, en cas de refus, de fonder une manufacture de bonnetterie pour la fabrication des articles dont elle avait besoin.

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D’ailleurs, les piogrès matériels des deux grandes fédérations économiques d’Angleterre et d’Ecosse ont suivi ceux des sociétés de consommation. Les wholesales qui comptaient en 1889, 786 sociétés adhérentes et faisaient un chiffre d’affaires de 282,575,000 fr. ont maintenant 1,890 sociétés adhérentes et leur chiffre de ventes s’élève à 61 1,416,950 fr.

L’énumération des usines et manufactures deswholesales montre l’importance économique de la coopération, puisque la production de certaines de ces usines s’élève jusqu’à 8 et même jusqu’à 16 millions de francs,

L’Etat dans l’Etat, que signalait Webb-Potter ne néglige aucune fonction économique, La banque de la -Wholesale anglaise a procédé en 1902 à un mouvement de fonds de plus de 2 millards.

Cependant, les prévisions de l’auteur du présent volume sont confirmées sur plus d’un point. Il y a des branches de production qui paraissent interdites à la coopération. Que sont les 255, 000 fr. de produits agricoles récoltés sur les domaines coopératifs, à côté de la consommotion formidable des sociétés urbainçs?

Est-ce à dire que la coopération renonce à établir des relations directes avec la campagne? Ne pouvant exploiter directement le sol, elle cherche, par l’intermédiaire du comité central, à se mettre en relations avec une organisation agricole qui se propose de susciter la création de syndicats d’achat et de vente dans les campagnes; elle espère ainsi implanter petit à petit la coopération dans les milieux paysans.

La force des choses oblige une organisation ouvrière qui a atteint cette importance, à ne pas se confiner étroitement dans la sphère des opérations commerciales.

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Ce n’est pas impunément que des travailleurs sont unis en des organisations puissantes, où ils s’occupent de questions se rapportant à leurs intérêts. Insensiblement, la compréhension des intérêts dont on se préoccupe s’étend. D’abord, on veut acheter à bon marché des produits de bonne qualité. Puis, on comprend que le jirélèvement capitaliste effectué par le commerçant de gros, sur le salaire des travailleurs, est aussi important que le tribut payé aux détaillants et les sociétés se fédèrent pour acheter en gros au producteur direct. Plus tard, on veut supprimer les bénéfices du producteur capitaliste et les organismes fédératifs se livrent à la production pour les sociétés adhérentes. On se rappelle alors qu’on vit dans une société capitaliste où quelques capitalistes font travailler à leur profit une armée de prolétaires; on pense à l’exploitation dont on est victime à l’atelier, aux protestations qu’on exprime contre la mauvaise installation des usines où l’on travaille, aux salaires insuffisants qu’on reçoit, aux heures de travail prolongées qui vous sont imposées et on veut que les ateliers que l’on dirige ou que l’on contrôle, en tant que coopérateur, soient des modèles d’organismes de production que l’on puisse montrer aux patrons à 1 appui des revendications formulées. Enfin, on se dit qu’on est membre d’un organisme social et qu’en tant que citoyen on demande aux pouvoirs publics d’améliorer les conditions de vie, on proteste contre les atteintes portées par les gouvernants à la dignité, à la liberté ou au bien-être des gouvernés, et on fait servir l’organisation coopérative à l’étude des intérêts généraux de la classe ouvrière, à la lutte en faveur des solutions désiiées, à la défense contre les puissances de coercition et de domi-

nation dirigées par les classes possédantes. Et le jour où 1 on s apercevra que l’ignorance générale est une des causes de 1 assujettissement de la majorité du pays à la minorité, on s efforcera de dissiper cette ignorance en ciéant des bibliothèques, en organisant des cours, des conféiences, en donnant aux enfants et aux jeunes gens 1 insti uction économique, historic[ue et sociale que les pères n’ont pas pu se procurer.

Il ne restera plus alors qu’un pas à franchir pour faire de l’organisation ouviière une véritable organisation socialiste ou révolutionnaire. Il sera vite franchi . le jour ou l’on s’apercevra que les pouvoirs publics sont l’émanation de la classe capitaliste, qu’ils répondent aux réclamations des travailleurs par une politique de promesses non tenues aussi longtemps que la classe ouviière se laisse endormir par la magie des mots et des formules, par la résistance violente lorsque le premier moyen a perdu son efficacité par suite de la méfiance éveillée des travailleurs. L’organisation agit dès lors, non plus hors des pouvoiis publics, mais contre eux, soit qu elle cherche à provoquer des changements par ses propres forces, soit qu’elle entre dans la lutte politique pour confier le pouvoir à des mandataires de la classe ouvrière.

En ce moment, la coopération anglaise mène toutes ces actions de fiont. Il y a en elle un bouillonnement, une effervescence, une éclosion d’aspirations, une manifestation d activité qui laisse deviner le . jour prochain, ou, de concert a\ec le ti ade-unionisme, elle se considérera c>jmme l’agent d’émancipation intégrale de la classe ouvrière.

Les apôtres de la paix sociale, qui avaient propagé

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l’idée coopérative dans l’espoir que les préoccupations commerciales et administratives, provoquées par la direction de boutiques de vente au détail feraient oublier les revendications de classe, commencent à constater leur erreur. Malgré leurs efforts en faveur de la coopération de production, organisation à caractère conservateur, le mouvement coopérateur est dirigé par la coopération de consommation plus démocratique, plus entreprenante, plus en con'act avec la vie des salariés d’usines. Le congrès international tenu il y a deux ans à Manchester sous les auspices de l’Alliance Coopérative Internationale, a exclu de l’Alliance les bourgeois philanthropes, en décidant que seules les sociétés et les organisations coopératives pourraient lui donner leur adhésion. Cette mesure a été votée sur la proposition des organisations anglaises, qui l’avaient décidée à leurs deux congrès nationaux précédents, pour éliminer d’ime institution qu’elles veulent ouvrière ceux qui n’ont aucune relation avec les associations ouvrières. L’organisation coopérative devient une véritable organisation de classe.

La lecture du rapport ci-après rendra manifeste cette tendance, mi-consciente, mi-inconsciente encore, de faire collaborer la coopération à l’affranchissement du prolétariat. Les nombreuses œuvres d’éducation, sur lesquelles ils s’étend longuement, et que la coopération développe rapidement, ont pour but, à la fois, de former de^ administrateurs éclairés et intelligents pour la direction des entreprises considérables qui dépendent de la coopération, et de faire des citoyens connaissant la société où ils vivent et capables de formuler leurs revendications. Les nombreuses conférences de propa-

gande organisées, insistent sur la nécessité d’établir des liens étroits entre le trade-unionisme et la coopération. Le rapport du Comité parlementaire relate toutes les démarches vainement tentées pour faire avorter les projets réactionnaires, protectionnistes, impérialistes et cléricaux du gouvernement inspii'é par Chamberlain. Le projet de loi sur l’éducation n’(îst pas moins vigoureusement critiqué que le projet de taxe sur les blés, les retraites pour la vieillesse ne sont ])as moins énergicjuement réclamées que l’entrée en franchise du bétail canadien. Et en présence de l’inutilité de ses efforts, le comité parlementaire, malgré la réserve inévitable d’un Comité composé des hommes les plus modérés du mouvement, n’hésite pas à dire (jue les coopérateurs (( doivent se préparer à prendre la place qui leur convient dans l’étude de la question de la machinerie parlementaire n.

Ces questions d'intérêt général ne font pas négliger les questions purement coopératives : enseignement coopératif pour les gérants, les administrateurs, les comptables ; conférences de propagande, assemblées de districts, soutien aux sociétés dans l’embarras, concours aux fondateurs de sociétés nouvelles, enquêtes sur le caractère coopératif des associaticms qui sollicitent la clientèle des sociétés de consommation, examen des causes de décadence d’un certain nombre de sociétés de production (le rapjmrt du comité de la production laisse deviner que ces sociétés traversent une période de crise) établissement de relations internationales avec les organisations coopératives étrangères. Quoi de plus intéressant que l’action du comité de propagande c]ui a

Il un agents pécial, pour aller dans les provinces les plus

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réfractaires susciter l’éclosion de sociétés nouvelles, malgré l’hostilité ouverte et violente parfois des commerçants menacés, qui répond à tcjutes les demandes de renseignements administratifs et commerciaux, qui décide les sociétés des grandes villes à créer des succursales dans les localités avoisinantes, pour poser

partout des jalons coopératifs, qui fait visiter régulièrement par ses membres les sociétés embarrassées auxquelles il a procuré des prêts d’argf'nt ?

Les commerçants et les industriels menacés dans leurs intérêts ont essayé, dans certaines régions, de bovcotter la coopération en obligeant les chefs d'entre- ]irises à renvoyer ceux de leurs emplov’és qui adhéreraient à une coopérative, et en sollicitant des administrations publiques l'interdiction pour leurs salariés de se fournir à une coopér'-^tive. Immédiatement, un comité de défense coopérative a été formé qui a opposé campagne à campagne, lia distribué brochures, pamphlets et placards pour répondre aux attaques lancées contre la coopération ; il a ouvert une sousciiption de 2,5oo,ooo fr., rapidement couverte par l’ensemble des coopératives, pour faire face à ses dé])enses et pour indemniser les victimes du boycottage ; il assigne, au besoin, devant les tribunaux les fauteurs de diffamations Mop violentes contre certaines sociétés.

Toute cette partie purement coopérative n’est pas la partie la moins importante de l’activité du mouvement coopérateur, car la puissance du mouvement est la condition indispensable de l’efficacité émancipatrice de la coopération.

Si le mouvement socialiste qui se prépare en Angleterre ne veut pas tomber dans le cioa(}ue de petitesses,

de dissensions, de compromissions, de reniements, où se débat le socialisme français, il doit s’appuyer sur un mouvement ouvrier solide. On pourrait, paraphrasant la paiole du baron Louis, dire du prolétariat : « Ou’il tasse de bonne organisation ou\Tière et il fera du bon socialisme )>, Alieux vaudrait, sans doute, cju il retardât de quelque temps son entrée en lice sur le terrain politique et social, s’il devait négliger pour cette action 1 œuvre d organisation qu’il a si patiemment construite.

Mais il ne paraît pas y avoir de crainte à éprouver de ce côté.

La prudence qu’a mise le trade-unionisme à couronner son œuvre économique par l’action politique, lui a fait remporter des succès solides et importants dès ses premières luttes, sans ébranler en rien ses assises économiques ; de même, les hésitations manifestées par le mouvement coopérateur à suivre le trade-unionisme et à adhérer au Comité pour la représentation parlementaire, qui constitue l’embryon d’un parti ouvrier anglais, l’auront empêché de compromettre par une démarche trop précipitée les merveilleux résultats acquis par lui au point de vue de l’organisation ouvrière. La collaboration de la coopération à une action socialiste énergique est de plus en plus désirée par les coopérateurs eux-mêmes. Le Congrès de Doncaster a marqué un nou\ eau progrès dans cet ordre d’idées (i). Et récemment encore, le Comité central de l’Union coopérative pouvait impunément, sans briser la belle unité du mouvement coopérateur, lancer à profusion une vigou-’

(i) Voir l'article sur le mouvement coopérateur anglais et le congrès de Doncaster dans le Mouvement socialiste, du 5 novembre 1403.

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reuse protestation contre le projet de tarifs préférentiels de Chamberlain.

Et ainsi, giàce à ces trades-unionistes,- et à ces coopérateurs anglais qui ont, pendant de longues années, passé aux yeux de l’Europe continentale pour le type des ouvriers conservateurs, peut-on espérer qu'une force socialiste nouvelle surgira sans doute, qui sera vraiment une force ouvrière, c'est-à-dire une force irrésistible.

Henri Juli.ien.

Paris, mai IÇ04.

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