‹ La CorbiéréideChapitre 6 sur 13 · LE SIÈGE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE SIÈGE DE PARIS

Un jour s'est écoulé : la garde de Paris

Vient d'exprimer ses vœux par d'unanimes cris.

Paisible au Champ-de-Mars, orageuse à la ville,

Elle a longé l'hôtel que défend Rainneville ,

Et d'un tribut d'honneur saluant le balcon,

Chaque file a maudit le Mazarin gascon.

La soif de la vengeance a dévoré Villèle.

Mais Corbière enfermé dans son hôtel Grenelle En attendant la nuit et l'heure du conseil,

Se dispose à goûter les douceurs du sommeil;

Il sait qu'au Champ-de-Mars les bourgeoises milices

Au Prince ont dénoncé Villèle et ses complices;

Mais comptant sur l'eftort des gens-d'armes promis ,

Il défie , en bâillant, ses vingt mille ennemis.

Deux heures de travail ont ébranlé sa tête ;

Il s'avance, à pas lents, vers la chambre secrète,

Tabernacle poudreux où jadis le héros,

Un Elzévir en main, gouvernait ses bureaux.

Aujourd'hui tout entier aux affaires publiques,

Il n'accorde aux bouquins que des regards obliques.

Sa bouche, en ce lieu saint, ô Grecs , pardonnez-lui !

S'ouvre pour exhaler un murmure d'ennui.

iin vain deux mille auteurs montrentsousles grillages

Un titre séduisant écrit au dos des pages,

Il est sourd; sur un lit étendant son manteau .

Il s'apprête à dormir sans lire un in-quarto .

On eul dit Saint-Cha.... , que la France renie ,

Par un sommeil vandale insultant au génie.

Tout-à-coup le ministre entend sous ses lambris

L'acajou ciselé gémir à petits cris ;

Il croit que c'est un jeu de sa tête troublée ,

Mais sa bibliothèque est soudain ébranlée :

Il se détourne, et voit les rideaux de satin

Légèrement froissés par l'ongle d'un lutin;

Un épais tourbillon d'une noire poussière

A la salle un instant dérobe la lumière;

L'éclair brille , et devant le docte triumvir,

Apparaissent vivans les frères Elzévir ".

Ils avaient revêtu leur parure complète :

Deux rayons d'acajou jaillissent de leur tète ,

Un vélin d'Amsterdam couvre leurs brodequins,

Le tout est relié de manteaux marroquins.

« O maîtres des Didot, s'est écrié Corbière!

» Sans doute descendus du ciel à ma prière,

» Est-ce vous, grand Louis, est-ce vous, cher Daniel ?

6o LA CORBIÉRÉIDE.

» Quel miracle ! on voit donc des libraires au ciel? » Typographes divins, dignes de l'auréole f

» Je vais » Soudain l'ainé lui coupe la parole :

« Renégat , lui dit-il, dans quel but insensé

» Au culte des bouquins as-tu donc renoncé ?

» Frayssinous fa perdu, cet ignorant évèque,

» Qui n'a que ses sermons dans sa bibliothèque!

» Depuis qu'à Loyola ton esprit s'est vendu,

» J'attends en vain de toi l'hommage qui m'est dû.

» Tu laisses vivre en paix ce ver qui dans tes pages

» Ecrit en sillons creux ses ignobles outrages ;

» Tes trésors ont subi dans leurs rangs étouffes

» La poudre corrosive et le gaz des cafés ;

» Qu'est devenu ce temps où la main de Corbière

» Caressait leur vélin de sa plume légère ?

o Aujourd'hui ces plaisirs ne touchent plus ton cœur,

» Villèle les flétrit par son jargon moqueur:

» De ton premier métier tu rougis, et peut-être,

Comme Judas , Corbière a renié son maître ! Pendant que ses trésors meurent d'humidité, Il s'érige en tyran dans sa vaste cité. Oui, j1ose t'en prier, oui, par nos sympathies, Par les éditions de mes presses sorties, Suis ton premier instinct, retourne à ce métier Que dans Aix illustra ton vieil ami Pontier ,3; Fais pâlir Motteley 14; bouquiniste pédestre, Passe du quai Voltaire à la salle Sylvestre; Que ton nom, juste effroi del'écrivainjaseur, Ne soit plus prononcé que par l'huissier priseur. De l'or de ton budget écrase dans la vente Debure i5 tout gonflé de sa poudre savante, Accapare à toi seul sur "un vaste fardier A l'hôtel Bullion les trésors de Nodier : Voilà l'ambition qui convient à ton ame : Quitte la dignité dont la pompe t'enflamme , Ta taille de ce rang n'atteint pas la hauteur 5

» Tu fais rhomme d'État, tu n'es qu'un brocanteur! » Corbière furieux répond: « Songez, mes frères, m Que je puis vous ôter vos brevets de libraires; "

» Vous êtes des mutins et des se'ditieux! »

Mais le couple léger vers la voûte des cieux S'envole en exhalant , à défaut d'ambroisie , Le parfum de ce cuir que tanne la Russie.

Le ministre breton , au fond de son boudoir, S'apprête à réfléchir sur ce qu'il vient de voir, Lorsqu'il entend la voix de l'empressé Villèle , Dont le fausset gascon au grand salon l'appelle.

La nuit était venue, et Villèle et sa cour, De la table à conseil décoraient le contour. Le dieu du lise frappant sur la tenture verte, Dit gravement : Messieurs, la sé;mee est ouverte. Voici Tordre (In jour : \ mis >;t\ e/. rnnimr moi

Que Paris a maudit un ministre du Roi ; Qu'aujourd'hui , vers le soir, une garde rebelle , Sous mes vastes arceaux criait : A bas Villele! Des colloques secrets j'ai même un bulletin , Des braves de Franchet chef-d'œuvre clandestin.

(Montrant des papiers. )

Il est dans ce carton et chacun le peut lire :

Pour moi j'ai dédaigné cette plate satire,

Je méprise ces cris ; pour en être blessé,

Je suis trop bien en cour, et suis trop haut placé ;

Mais c'est la dignité de notre cause sainte

Qu'il faut venger ici d'une profane atteinte,

Et je propose donc, pour calmer les esprits ,

De casser d'un seul coup la garde de Paris.

Je vai* compter les voix; chacun, à tour de rôle,

Pour donner son avis peut prendre la parole.

PEYRONNET

C'est encore un projet de justice et d'amour!

Cet enfant nouveau-né ne me doit pas le jour, Et toutefois pour lui je fais des vœux sincères ; Je l'adopte au besoin s'il veut avoir deux pères.

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